‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 148 sur 280 · SUR L’ÉPREUVE DE LA TENTATION · texte numérisé non relu

SUR L’ÉPREUVE DE LA TENTATION

S adressant à un frère coadjuteur qui venait de déchu cr qu il n avait aucune peine aux emplois de la maison, Monsieur Vincent dit :

\ ous avez grand sujet de rendre grâces à Dieu de ce

Entretien 115.

Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 16.

que Notre-Seigneur vous fait cette grâce. Dieu agit quelquefois ainsi au commencement, afin que les personnes se donnent tout de bon à lui; il les mène premièrement par cette douceur qui fait qu’elles agréent toutes choses, puis de là il les fait passer à l’indifférence; de l’indifférence, à quelque petit dégoût; du dégoût, à l’aversion; de l’aversion quelquefois jusqu’à des pensées de blasphèmes, d’aversion de Dieu, de la vertu, des personnes qui maintiennent l’ordre. Et cela, c’est un exercice que Dieu envoie à ces âmes-là pour les faire croître en la vertu. Et ce sont là des marques de son amour. Et puis, après qu’il les a ainsi exercées, que fait Dieu? Il les fait entrer dans des douceurs et consolations si grandes que cela est admirable; et ainsi l’on peut dire que voilà le tableau achevé.

J’ai connu une religieuse 1 qui avait une telle aversion au bien et de si grandes et abominables tentations, qu’elle en est venue même jusqu’à avoir des pensées de haine contre Dieu, en sorte qu’elle a dit quelquefois que, si elle sortait de la religion pour s’adonner à toutes sortes de voluptés, qu’elle ne se sentait point tant portée à le faire pour le plaisir de ces vilenies, que pour, par ce moyen, déplaire davantage à Dieu et se venger de lui en contrevenant à ses ordonnances et à ses lois. Et enfin qu’arriva-t-il après une telle épreuve? C’est que Dieu, l’ayant tirée de cet état de souffrance, la conduisit dans un autre tout suave, doux, de sentiments de lui si grands et si admirables qu’elle est enfin morte en odeur de sainteté. Voilà comme Dieu conduit quelquefois de certaines âmes.

Il y a (nous disait-il) une autre personne, qui vit encore, que je connais, laquelle ne sait ce que c’est que

i. Sœur Claire-Marie Amaury, religieuse de la Visitation.

tentation ni de la chair, ni d’aversion, ni de haine, etc ; et cependant il n’y a peut-être âme qui soit plus tentée de n’être point tentée, que celle-là. Cela paraît un paradoxe, et pourtant cela est ainsi ; et elle est inconsolable dans cette tentation, à cause que, dans la Sainte Ecriture et dans la vie des plus grands saints, il est fait mention que toutes les âmes que Dieu a conduites à la sainteté, il les a fait passer toutes par les souffrances; et lui-même y a voulu passer, qui est le Saint des saints. Et cela porte même cette personne-là à avoir quelquefois des pensées qu’elle est réprouvée, puisqu’elle est hors de l’état de souffrance, car, dit-elle, il est dit que celui qui voudra vivre pieusement souffrira persécution 2. « Je ne souffre rien; donc je ne suis pas pieux. » Or, pour revenir à vous, mon frère, qui dites que vous n’avez peine à rien, je vous dis que vous devez beaucoup vous humilier et vous défier de cet état auquel vous êtes maintenant. Le véritable chrétien doit continuellement agir contre ses inclinations, et encore plus particulièrement ceux qui se sont donnés à Dieu, ou dans la religion, ou dans quelque communauté. Saint Paul dit qu’il faisait le mal qu’il ne voulait pas faire et qu il avait aversion de faire le bien qu’il voulait faire 3 ; et ainsi il nous faut nous surmonter en toutes les difficultés et prendre les maux et peines qui nous arrivent, comme choses qui nous sont présentées de la

part de Dieu, et demeurer dans l’état auquel il lui plaît nous mettre.

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