‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 179 sur 280 · JJ · texte numérisé non relu

JJ

Plût à Dieu, Messieurs, que nous puissions bien concevoir aujourd’hui combien il nous importe et combien il nous est nécessaire d’avoir grande affection pour la sainte pauvreté! O Sauveur, faites-nous, s’il vous plaît, part de vos lumières, afin que nous connaissions cette vertu et que nous ayons de l’amour pour elle. Ah! si nous pouvions découvrir sa beauté, si Dieu nous faisait la grâce de nous la montrer, qui est-ce de nous qui ne sentirait son cœur embrasé du désir de l’avoir? qui n’aimerait d’être pauvre ?

Or, Messieurs, nous conclurons ce soir l’entretien de la pauvreté, en tant que nous la professons comme un vœu simple; une autre fois nous en pourrons discourir plus particulièrement, si l’occasion s’en présente, comme d’une vertu singulière; car cette vertu en comprend beaucoup d’autres, et il y a plusieurs vices aussi qui lui font la guerre; mais pour ce soir, comme je songeais à ce qui nous doit porter à une exacte pratique de la pauvreté, voici ce qui m’est tombé en pensée : c’est que nous en avons donné parole au supérieur. Nous avons promis de la garder très étroitement. C’est à cette intention que nous sommes venus ; c’est à cette condition qu’on nous a reçus; pour cela nous avons engagé notre parole au supérieur; nous en avons passé l’obligation; la promesse est faite. N’est-il pas vrai, Messieurs et mes frères, n’est-il pas vrai que, lorsque vous êtes venus, l’on vous a représenté ceci, l’on vous a dit : « Voyez si vous pourrez entrer en cette pratique, si vous pourrez garder avec exactitude la sainte pauvreté. Voyez, songez-y. » Vous avez pris du temps pour cela; vous y avez pensé devant Dieu; vous en avez fait résolution en sa présence; je ne dis pas encore que vous l’avez promis à Dieu, nous en parlerons un peu après. Y ayant donc bien et sérieusement pensé, vous avez cru

pouvoir, et vous avez dit ■. « Oui, Monsieur, je le veux, avec la grâce de Dieu, et je vous promets d’observer en tout et partout la sainte pauvreté. » Voilà à quoi vous vous êtes volontairement engagés après une sainte et sérieuse réflexion. N’est-il pas vrai, Messieurs et mes frères, que cela s’est passé de la sorte, et que le supérieur, vous voyant résolus, vous a ensuite introduits?

Voudriez-vous maintenant rompre votre promesse, fausser votre parole, que les hommes du monde gardent avec tant de religion, et sans laquelle un homme n’est pas homme? Oui, un homme qui n’a point de parole n’est pas un homme, il n’a que les apparences, mais une bête, une bête féroce, qui mérite d'être chassée de la société des hommes. O Sauveur ! un homme sans parole, qu’est-ce que c’est? C’est le pire, oui, le pire, le plus détestable de tous les hommes. Aussi le monde même, qui supporte toutes sortes de méchancetés, ne peut supporter celle-ci. L’homme qui ne tient pas la parole qu’il a une fois donnée, est haïssable devant Dieu et devant les hommes. Dieu les traite comme ses ennemis, comme des âmes iniques; oui, Dieu traite de la sorte ceux qui manquent à leur parole pour les choses du monde : Déclinantes in obligationes adducet Dominus cum operantibus iniquitatem 1 / adducet cum operantibus iniquitatem. Il mettra ces sortes de gens qui ne tiennent compte de leurs promesses au rang des pécheurs; il châtiera le manquement de leur parole comme des péchés. Adducet cum o per antibus iniquitatem. O Sauveur ! si ceux qui ne gardent pas leur parole pour jes choses du monde sont traités si rigoureusement, comment donc seront traités ceux qui manquent de parole pour une chose si sainte? Ceux qui faussent l’obli-

i. Psaume CXXIV, 5.

galion qu’ils ont donnée d’observer 1a, sainte pauvreté, comment seront-ils traités, Messieurs? O Sauveur, si vous punissez de même que le péché le manquement de parole pour les choses de la terre, pour les biens du monde, que vous prisez si peu et qui sont devant vous comme rien, quelle sera votre rigueur contre ceux qui faussent leur parole pour la vertu qui vous regarde, qui vous appartient, qui vous est propre, pour la sainte pauvreté ? En quel rang seront-ils ? En quel rang les aurez-vous ? Ah ! Sauveur ! sans doute au dernier de tous, au plus honteux qu’on se puisse imaginer.

Craignons, Messieurs, craignons de fausser la parole que nous avons donnée, au supérieur pour le regard de la sainte pauvreté. Vous savez, Messieurs, quand un homme a manqué à sa parole dans le monde, il en demeure déshonoré pour jamais; c'est une infamie pour lui qu’il ne saurait effacer. Quel sujet de confusion ! II porte partout avec soi son reproche; il mène partout son bourreau ; un chacun le regarde avec mépris ; on le montre au doigt : tenez, le voilà, ce menteur, ce fourbe, cet imposteur qui, après m’avoir donné sa parole, ne me l’a point tenue! le voilà ce trompeur qui est venu me faire une promesse chez moi! et puis il s’en est moqué, il a faussé sa parole; le voilà l’homme de rien, 'l’homme sans foi! Ah! l’insigne affronteur!

Or, si l’on dit justement ceci parmi les hommes de celui qui n’est pas soigneux d’effectuer ses promesses, que doit-on dire quand, parmi nous, quelqu’un manque à la parole qu’il a donnée au supérieur dans des choses si saintes, et pour la gloire de Dieu et son salut éternel? Qu’en doit-on dire? Mais que n’en doit-on pas dire? Quelle confusion ne doit pas* avoir un homme sans foi qui a trahi la Compagnie ! Quelle plus grande infamie que d’avoir faussé sa parole! Je ne pense pas

qu’il y ait parmi nous de cette sorte de gens, indignes de toute société; non, par la grâce de Dieu, je n’cn sache point. C’est la première raison qui nous doit porter à l’affection de la sainte pauvreté, la parole que nous en avons donnée au supérieur, sans la garde de laquelle l’on est déshonoré pour un jamais, et on devient le plus infâme de tout le monde. Un homme qui n’a point de parole, c’est un...

Je dis encore davantage : nous avons fait vœu de pauvreté. Pour première raison, j’ai allégué que nous l'avons promis au supérieur. Or, en second lieu, je dis que nous l’avons encore promis à Dieu; nous avons donné notre parole à Dieu même, nous lui avons protesté que nous serions religieux à observer la sainte pauvreté. Promettre à Dieu, ô Sauveur ! Que si nous sommes si étroitement obligés d’accomplir ce que nous avons promis à un homme, au supérieur, ô Messieurs! quelle est l’obligation d’accomplir ce que nous avons promis à un Dieu ! Quelle est, Messieurs, cette obligation ! Combien grande ! Qui la peut comprendre ! Avoir engagé sa parole à Dieu, un Dieu ! i\voir donné sa foi à un Dieu de qui la majesté est immense! Qui d’entre les hommes et les anges peut concevoir où monte cette obligation ! Et la rompre, la fausser, s’en moquer ! O Sauveur, de quels supplices ne se rend-on point dignes !

Que s'il est. insupportable d’être appelé trompeur par un homme du monde, que sera-ce quand tous les hommes, tous les anges, toutes les créatures nous reprocheront notre perfidie? Que sera-ce quand Dieu même nous dira : « Oh ! te voilà ! te voilà donc, affronteur ! te voilà, vilain, menteur, toi lâche, qui es venu dans ma maison, jusqu’à mes autels, me donner ta parole, poui me la fausser peu après, perfide, qui m’as voué, qui m as fait promesse sur mes autels pour me trom-

per, traître qui t’es enrôlé sous mes étendards pour les abandonner et suivre le parti de mon ennemi et servir au diable! Te voilà donc, traître! ah! le traître ! traître! »

O Messieurs, ô mes frères, où en sommes-, ions? Oui pourra tenir à ces paroles effroyables? Qui n’en sera point accablé ? Quels horribles coups de tonnerre ! Fausser la parole à un Dieu, et à un Dieu foudroyant! Hélas! Messieurs, que ferons-nous? Il faut trembler et avoir recours à son infinie miséricorde.

Voilà donc, Messieurs, les deux raisons qui nous doivent faire observer le vœu de la sainte pauvreté : parce que nous en avons donné parole au supérieur et à Dieu. La troisième qui m’est venue en pensée, c’est que sans cette vertu il est impossible de vivre en repos dans une communauté comme la nôtre; et non seulement il est impossible d’y bien vivre, mais même d’y persévérer longtemps, cela est impossible. Je dis donc, Messieurs, en troisième lieu, qu’il est extrêmement difficile, voire impossible, qu’une personne qui a en tête le désir d’en avoir puisse s’acquitter entre nous de son devoir, et vivre selon les règlements qu’il a embrassés, et suivre le train ordinaire de la Compagnie. Et comment est-ce qu’un homme qui ne songe qu’à ses plaisirs, qu’à se donner au cœur joie, qu’à faire bonne chère, qu’à passer joyeusement le temps (car voilà ce que prétendent ceux qui ont ce désir insatiable du bien), comment est-ce qu’une telle personne pourrait exactement faire les fonctions de la Mission ? Cela ne se peut. Les pratiques de vertu, les règlements et le bon ordre de la maison sont incompatibles avec cette affection aux richesses et à sa propre satisfaction. Il est bien difficile de songer en même temps à deux choses si opposées ; il est impossible de les mettre en exercice. Voyons-le, Messieurs, voyons-le, s’il vous plaît.

L’esprit du missionnaire doit être de songer devant: toutes choses à sa propre perfection. C’est ce que nousrecommande la première de nos règles, selon le principe de la vraie charité, qui doit commencer par nousmêmes, à nous faire quittes de nos défauts et acquérir les vertus qui sont sortables à notre état et vocation.

Voyons un peu comment cet homme, qui ne respire que les richesses, se peut acquitter de ce commandement ? Celui qui veut en avoir, qui n’est pas content de son état, jour et nuit ne songe à autre chose qu’aux moyens dont il pourra se servir pour avoir du bien; il lui en faut selon son humeur; il lui en faut; et il faut trouver les moyens d’en avoir. C’est là toute son occupation; quand il est seul en sa chambre, il rêve là-dessus : « Serons-nous toujours comme cela? Non, non, il n’en ira pas de la sorte; quand j’aurai fait ceci, que j’obtiendrai cela, et quand nous serons là, nous ferons ceci, cela et le reste. » Mille autres pensées, où ce pauvre esprit s’embarrasse.

La nuit, il songe encore là-dessus; et quand il se réveille, cette pensée lui revient la première : faut-il se lever à 4 heures? Voilà la cloche qui sonne; aurai-je toujours cette cloche importune attachée aux oreilles? Il est encore bien matin; cette horloge va trop vite; quel moyen de se lever de si bonne heure ! Je n’ai pas bien dormi la nuit; il faut encore reposer une heure. Mais l’on viendra me réveiller. M. Vincent, qui crie toujours, viendra; il criera après moi (un fâcheux excitateur!) : « Monsieur, que faites-vous là? Tout le monde est à 1 oraison; il n’y a que vous qui êtes encore au lit. Qu avez-vous, Monsieur? Il faut se lever. » A l'oraison Ion dira : « Ou est Monsieur tel? Le voilà qui n’est point encore ici; il ne vient plus à l’oraison; il y a quelque chose. » L on s en imaginera encore pis.

Que dire à tout ceci ? Peut-être se lèvera-t-il. Le voilà qui se lève tout chagrin, roulant en la pensée des choses semblables. Celui-là, se lève-t-il pour l’amour de Dieu? Point du tout. C’est de peur de la honte du monde. Le qu’en dira-t-on, voilà ce qu’il craint; voilà ce qui le fait lever et venir à l’oraison.

Et à l’oraison, jugez vous-mêmes, Messieurs, qu’estce que peut faire un homme si bien disposé? O pauvre oraison! que tu seras mal faite! Et vous, ô Sauveur! ô mon Dieu ! que vous serez mal entretenu par cette personne! Ou il s’endort, ou bien il songe à tout autre chose qu’à ce qu’il faudrait songer devant Dieu, en la présence de sa divine Majesté, devant laquelle les anges tremblent. Il songera, le malheureux qu’il est, aux moyens d’en avoir; et ce sacré temps destiné pour s’entretenir avec Dieu, il l’emploiera à entretenir ses passions, à songer à des niaiseries et peut-être à quelque chose de pis.

Et le sacrifice divin ? Ces pensées y reviendront, et il ne le passera guère mieux. Mais comment récitera-t-il son office? Comme le reste, en ces mille et mille distractions.

Si ceux qui ont l’esprit aussi loin des prétentions du monde que le ciel est éloigné de la terre, qui ne songent tous les jours à autre chose qu’à s’en délivrer de plus en plus, ne peuvent s’en faire quittes, comment, patience de Dieu ! voulez-vous que ceux qui ont tout leur esprit et toute leur affection attachée à la terre en soient exempts? Comment cela se peut-il faire? Cela est impossible, Messieurs; vous le voyez mieux que moi.

Mais comment va l’exactitude ? Ah ! Dieu le sait. Comment l’humilité? Rien de si contraire. Comment la charité les uns envers les autres ? Le désir d’en avoir ne songe qu’à soi. Comment la patience, la douceur, Tafia-

bilité, la complaisance? Comment la candeur tant recommandée? Dieu le sait. La chasteté? Dieu le sait. Comment voulez-vous qu’un homme qui ne songe jamais qu’à ses plaisirs, qu’à sa propre satisfaction, qu’à se divertir et s’accommoder, comment voulez-vous que cet homme puisse pratiquer les vertus? Comment? Tout est contraire à ses désirs dans une communauté; tout lui est à charge; il ne fait rien qu’à demi ou par force, si ce n’est peut-être pour contenter sa vanité et passion.

Faut-il aller en mission? C’est dans un village où il n'y a que de pauvres paysans et des femmelettes. Oh ! Monsieur n’a garde d’aller là. S’il croit en être prié, il fait provision d’excuses; il n’en manque jamais; et un pauvre supérieur est obligé de les recevoir en gémissant ; qu’y ferait-il? Mais, si c’est une mission considérable, où il y ait de quoi satisfaire à sa vanité, voilà mon homme. 11 la pourchasse; il demande; il fait tout ce qu’il peut directement ou indirectement pour y être envoyé. Il y aura telles et telles personnes qui m’entendront prêcher; tels et tels y seront aussi; j’aurai beaucoup de personnes de mérite et de qualité à mes sermons, un grand monde; je ferai là merveille; l’on parlera de moi par après; l’on dira : « Voilà un bon missionnaire, un excellent prédicateur, un brave homme. » Voilà justement ce qu'il lui faut; voilà la viande dont ce pauvre esprit se repaît. « M. tel le rapportera, et M. tel aussi; et cette bonne odeur que je laisserai de ma capacité servira pour obtenir cela dans cette occasion, cet office. »

O Sauveur! Est-ce là être missionnaire? C’est un diable, non pas un missionnaire. Son esprit est l’esprit du monde. Il est déjà dans le monde de cœur et d’affection, et la carcasse est dans la Mission. Chercher ses

aises, prendre ses plaisirs, vivre à gogo, se faire estimer, voilà l’esprit du monde, et voilà ce qu’il demande; c’est là son esprit.

Souvenez-vous, Messieurs, que les richesses sont des facultés, ce sont des moyens, c’est-à-dire qu’on les veut pour avoir quelqu’ autre chose, et il n’arrive jamais autrement qu’un homme veuille avoir du bien, si ce n’est pour s’en servir à l’acquisition de l’honneur ou des plaisirs. Voilà pourquoi l’on veut en avoir. Or, comment voulez-vous qu’un homme qui prétend cela, qui ne peut, ni ne veut faire aucune de nos pratiques, qui est déjà de cœur et d’affection dans le monde et qui n’est ici qu’en carcasse, qui veut et recherche tout ce que les hommes du siècle veulent et recherchent, puisse demeurer constant dans sa vocation? Cela est impossible; vous le voyez, Messieurs; et il n’y est déjà plus; il n’y est que de corps; après avoir manqué de parole au supérieur, faussé la promesse qu’il avait faite à Dieu, il ne songe plus qu'à contenter sa passion et avoir du plaisir, à quelque prix que ce soit.

Que conclurons-nous maintenant de tout ceci, Messieurs ? que conclurons-nous ? si ce n’est ce que l’apôtre et le Saint-Esprit concluent, que cupiditas , radix omnium malor uni 2. Il n’y a point de mal au monde qui ne vienne de cette maudite passion d’en avoir. La cupidité, l’avarice, l’amour des richesses, c’est la source de toutes sortes de maux. Cupiditas , radix omnium malo rum. Qui est sujet à cette convoitise a en soi le principe, l’origine et la source de tout le mal, radix omnium malor um. Il n’y a rien dont un homme piqué de ce désir, frappé au coin, n’est capable; il a en soi tout ce qu'il faut pour pouvoir effrontément tout commettre;

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