XI
il n’y a crime si énorme, si étrange, si horrible, dont un homme attaché à ses intérêts ne puisse aisément se rendre coupable. R a dix, radix omnium malorum, voilà la semence et la racine de tout; radix , n’en cherchez point d’autre cause; la voilà.
Ce que j’en dis, ce n’est pas que, Dieu merci, j’en sache ici aucun atteint de ce mal; mais cela peut arriver; je le dis ad praeventionem. Le Fils de Dieu disait, longtemps auparavant que le mal arrivât, à ses disciples : « Donnez-vous de garde; le voilà; je le vois qui vient; il est à la porte; prenez garde à vous. » Je veux, si je puis, dire le même, afin que nous évitions cet horrible monstre, le plus effroyable que l’enfer puisse produire. Si maintenant il n’y en a pas, Dieu merci, dans la Compagnie, il y en peut avoir bientôt.
Renient ad vos in vesiimentis ovium , intrinsecus autem
sunt lu pi rapaces 3. Sous ces douces apparences, sous cette peau de brebis se peut cacher le cœur d’un loup ravissant. Donnez-vous garde; que chacun prenne garde à soi ; il y en peut avoir.
La Compagnie de N. -S., cette sainte Compagnie, n'était que de douze, et cependant il y en eut un atteint de ce mal. Nous avons un exemple épouvantable en ce malheureux Judas, qui montre bien clairement cette vérité : cupiditas , radix omnium malorum; qu’il n’y a point de crime si étrange qu'un homme qui veut avoir du bien ne puisse commettre. Saint Grégoire et les saints considèrent avec frayeur cette épouvantable chute du maudit Judas. Voyons un peu avec eux par quels principes ce neche infâme le fait passer, pour le faire choir dans le plus horrible de tous. Il avait la bourse commune; tout était à sa discrétion et entre ses mains; il gouvernait
3* Evangile fie saint Matthieu VII, 15.
-et en faisait ce que bon lui semblait. Mais cette envie d’avoir le faisait gronder contre ses compagnons; il leur plaignait tout; il se fâchait même contre les personnes qui, par l’effusion de leurs présents, voulaient honorer son Maître, parce que cela ne revenait point dans sa bourse; il faisait sa main; il dérobait l’argent de la communauté et celui des pauvres. Quoi plus? Il avait regret de la dépense même qui se faisait envers le Fils de Dieu. Ensuite il alla avec les ennemis de son Maître; il vivait et conversait avec eux. Et dans ces compagnies comment déchirait-il son Seigneur? O Dieu ! Il le fit passer pour un imposteur, un séducteur, un magicien. Et de fait, il fut par après traité ainsi. En un mot, il le vendit comme une bête et le plus indigne et scélérat de tous les hommes, le livra soi-même entre les mains de ses ennemis, sous prétexte d’amitié; après, il s’en alla, et, tourmenté du remords de son crime, il crut, le misérable ! il crut que son Maître n’était pas assez bon pour le lui pardonner. O doux Sauveur ! Dieu des miséricordes! Voici le désespoir. Il se pend de sa propre main. Pendu, il creva et vomit ses maudites entrailles, où le désir du bien lui avait fait concevoir tant de crimes. Enfin il tomba en enfer. Voilà Judas damné; et voilà où l’a précipité le désir d’en avoir, après l’avoir promené de crime en crime jusqu’à commettre un déicide, un déicide ! Et après cela n’avonsnous pas sujet d’appréhender, puisqu’un homme choisi par le Fils de Dieu, qui vivait toujours en sa compagnie, à sa table, est venu par ce vice à ce comble d’ abomination !
Ce vice, comme les autres, se glisse insensiblement. Au commencement, c’est peu de. chose : de petites commodités; ensuite plus de liberté. Le lionceau croît. Viennent les menus plaisirs; après, de plus grands; en-
fin il faut en avoir comme Judas; Ton emploie toutes sortes de machines justement et injustement, comme judas, qui vendit son Maître; et à la fin cette vipère devient si furieuse qu’elle brise les entrailles de celui qui l’a élevée et couvée dans son sein.
Il y en a quelques-uns, entre autres deux, qui sont sortis d’ici; c’est ce désir d’en avoir pour se donner au cœur joie qui les a attirés dehors; ne vous en imaginez point d’autre cause. Deux donc étant sortis, après avoir vécu je ne sais comment, Dieu le sait, sont morts, comme je m’en vas vous dire, afin que nous voyions mieux la déformité de ce monstre. L’un, après avoir mené, ô Dieu! quelle vie! est mort, mais d’une mort! le dirai-je? Non, il vaut mieux que je m’en taise. Pour l'autre, étant malade et sur le point de mourir, il envoya chercher un prêtre de la maison. L’on y fut. Et s’étant confessé avant mourir, il lui dit : a Ah ! Monsieur, entre tant de péchés que j’ai commis, et dont je me sens à présent accablé, je suis extrêmement tourmenté, outre le remords d’avoir quitté ma vocation, de ce qu’en sortant j’ai emporté 500 livres de la Mission; ce qui me cause de grandes frayeurs. Hélas ! Monsieur, je suis maintenant dans l’impuissance de les rendre. Ayez pitié de moi. Suppliez, s’il vous plaît, M. Vincent, et conjurez-le, au nom de Dieu, lui représentant l’état déplorable où je suis réduit, d’avoir compassion de mon âme et de me donner cette somme, si je meurs, afin que mon âme en puisse être délivrée ; et si je reviens, je ferai tout mon possible pour la rendre. »
Ou’est-ce que c’est? Emporter une somme si notable, la dérober, la retenir un si long temps! Voyez, quelle avarice! Ah! que ce monstre est effroyable! Je les lui donnai, touche de compassion, si je les puis donner. Je dis ceci, afin que nous voyions mieux l’horreur de ce
crime, et ce désir insatiable d’avoir, qui pour cela ruine tout, renverse tout et n’épargne pas les choses les plus saintes.
Tantôt je songeais en moi-même s’il était vrai que la pauvreté fût si belle, et quelle devait être la beauté d’une telle vertu que saint François appelait sa dame. Combien elle est ravissante ! Il m’a semblé qu’elle était douée de tant d’excellence que, si nous pouvions avoir le bien de la voir tant soit peu, nous serions d’abord épris de son amour, et jamais nous ne voudrions nous en séparer, nous ne la quitterions jamais et nous la chéririons par-dessus tous les biens du monde. Oh ! si Dieu nous faisait la grâce de tirer le rideau qui nous empêche de voir une telle beauté; oh! s’il levait, par sa grâce, tous les voiles que le monde et notre amourpropre nous jettent devant les yeux, hélas ! Messieurs, nous serions tout d’abord ravis des charmes de cette vertu, qui a ravi le cœur et les affections du Fils de Dieu. Ç’a été la vertu du Fils; il a voulu l’avoir en propre; il a été le premier qui l’a enseignée; il a voulu en être le maître. Devant lui on ne sauvait ce que c’était que la pauvreté; elle était inconnue. Dieu n’a pas voulu nous l’apprendre par les prophètes; il se. l’est réservée, et lui-même il est venu nous l’enseigner. En la loi ancienne, on ne la connaissait point; les richesses étaient seules estimées; on ne faisait aucun cas de la pauvreté, ne connaissant pas son mérite.
C’est l’Ecclésiaste; mais c’était dans l’ancienne loi, où la sainte pauvreté n’était point reconnue; son excellence l’avait fait réserver pour le Fils de Dieu, qui devait nous la prêcher par paroles et par exemples. O Sauveur, miséricordieux Sauveur, découvrez-nous vousmême par votre grâce la beauté de cette vertu, si relevée que vous venez vous-même pour nous l’enseigner.
C’est par elle qu’il commence tous ses sermons. Danssaint Matthieu, il la met la première des huit béatitudes. Il en fait comme la base de sa doctrine et de la perfection. A un homme qui avait gardé tous les commandements de Dieu, il dit : Si vis perfectus esse , vende omnia quae habes et da pauperibus 4. Vends tous tes biens; quitte tout; ne te réserve rien; elle est la porte, l’entrée de la perfection; elle nous met dans un état parfait, non qu’elle soit notre perfection, mais parce qu’elle est une disposition nécessaire pour y parvenir, et une condition, un état par où il faut passer et où il faut être pour être parfait; comme, au contraire, le désir d’avoir du bien est un état qui nous ouvre le chemin large et spacieux à toute sorte de mal. La pauvreté nous met donc dans un état de perfection. Mais voyons quel est cet état de pauvreté, quelle est cette vertu et en quoi elle consiste, et voilà le deuxième point.
Hélas! je me suis trop amusé sur le premier. Le temps se passe. J’aurai bientôt fait. Je vous prie, Messieurs et mes frères, supportez-moi. Saint Paul disait : supportate me ’, supportate me. Je vous en prie, supportez-moi un peu ce soir; un peu de patience; que j’achève.
Or donc, la pauvreté est un renoncement volontaire à tous les biens de la terre, pour l’amour de Dieu, et ce afin de le mieux servir et songer à son salut ; c’est un renoncement, un délaissement, un abandon, une abnégation. Ce renoncement est extérieur et intérieur, non pas seulement extérieur. Il ne faut pas renoncer seulement à 1 extérieur à tous ses biens; il faut que ce renoncement soit intérieur; il faut qu’il parte du cœur. Avec les biens il faut encore quitter l’attachement et l’affection envers les biens, n’avoir point du tout d’amour