Deuxième épître de saint Paul aux Corinthiens XI
pour les biens périssables de ce monde. C’est ne rien faire, c’est se moquer et retenir le meilleur de renoncer extérieurement aux biens, retenant le désir d’en avoir. Dieu demande principalement le cœur, le cœur, et c’est le principal. D’où vient qu’un qui n’aura pas de bien méritera plus que celui qui aura de grandes possessions auxquelles il renonce? Parce que oelui qui n’a rien y va avec plus d’affection; et c’est ce que Dieu veut particulièrement, comme nous voyons aux apôtres.
Les actes de cette vertu sont innombrables ; et outre ceux que notre frère vient de dire, j’en considère principalement de trois sortes, eu égard au logement, à la nourriture et aux habits. On peut pratiquer la sainte pauvreté en toutes ces choses, se contentant de ce que Dieu nous donne, comme aussi on peut pécher contre, n’en étant pas content, s’en plaignant, en grondant, en murmurant. Mais, ô Sauveur! quel juste sujet pouvonsnous avoir de nous plaindre en tout cela? qu’est-ce qui nous manque? et qui est-ce qui, dans le monde, a tout ce que nous avons ici ? Nous avons non seulement de quoi nous garantir du chaud et du froid, mais encore, Dieu merci, des moindres incommodités.
Ce logement est assez vaste et accommodé. Nous avons de beaux jardins, un clos. Eh! Dieu! les apôtres, les disciples de Notre-Seigneur n’avaient pas tous leurs aises comme cela. Et le Fils de Dieu n’en manquait-il point? Il a souffert, comme ceux qui l’ont suivi, la nudité, le froid et le chaud, la faim et la soif. Et nous, que souffrons-nous? Rien; l’on ne veut rien souffrir; l’on n’est pas content de ce logement, des meubles qui y sont; il faut des chambres et des chaises tapissées; il faut de beaux livres et de beaux meubles. Ce maudit esprit d’avoir tout ce qui peut contenter la sensualité n’est jamais satisfait.
Pour la nourriture, où se trouve-t-il de meilleur pain, de meilleur vin? où de meilleures viandes? où de meilleurs fruits? Qu’est-ce qui manque? Quels sont les hommes du monde qui ont tout cela ? Hélas ! combien y en a-t-il, et de condition, qui n’ont pas comme nous î Un conseiller du Parlement s’en contenterait. Les gentilshommes n’ont pas pour l’ordinaire davantage, si ce n'est peut-être ceux qui ont vénerie et chasse. Je connais des évêques qui vivent et se contentent d’une portion comme nous. Des évêques! ô Sauveur! Que peuton dire de nous, si» nous ne sommes satisfaits après cela? Que nous voulons vivre ici plus à notre aise, plus splendidement, plus à gogo, faire meilleure chère que les gens du monde. Et cependant nous y avons renoncé! O Sauveur! Je n’en sache pas, Dieu merci, qui s’en plaignent; mais prévenons le mal; cela peut arriver; prévenons le mal ; ad praeventionem.
C’est aussi contre la sainte pauvreté de n'être pas content des livres qu’on a; et, par la bonté de Dieu, il y en a ici assez, et de plusieurs sortes. On pèche aussi contre cette vertu d’en affecter la propriété, comme s’ils devaient servir à nous seuls; et cela n’arrive que trop souvent. L'on prend, l’on emporte des livres, on se les approprie. Et ce vice s'attache à tous, quelquefois même a ceux qu’on croit les plus vertueux. Il n’y a pas trois jours qu’un de la Compagnie, le dirai-je? un supérieur d une maison, me le mandait : M. tel, partant d’ici a emporté... Le dirai-je? non, je ne dois pas le dire; l’esprit humain pourrait aller songer : « Qui est-ce qui. est parti ? qui a-t-on envoyé? » Et si je rapporte tout cela, ce n'est qu afin que nous puissions apercevoir la déformité de ( ( tte maudite avarice et la beauté de cette belle vertu, la sainte pauvreté.
Il y a bien encore d’autres actes, ceux que notre frère
vient de dire, et une infinité d’autres que je laisse.
Or sus, Messieurs et mes frères, examinons nous maintenant; que chacun porte la main à la conscience : voyons, n’ai-je point attache à ceci ou à cela ? Si cela est, si nous nous sentons coupables, ôtons, ôtons ce malin esprit, ce diable d’entre nous. Si notre conscience ne nous remord point de ce côté-là, eh bien ! in nomine Domini! Dieu soit béni! Dieu soit béni! j’ai fait. Un peu de patience pour voir quelques moyens.
Notre frère a dit le moyen des moyens : le demander souvent à Dieu, le prier qu’il nous donne cet esprit qui lui est propre et qu’il communique à ses enfants; faire souvent oraison à cet effet, car la pauvreté est un don de Dieu, grand don de Dieu.
Autre moyen, c’est de s’y affectionner par toutes les voies imaginables. Nous en avons donné parole au supérieur; nous l’avons promis à Dieu; nous ne pouvons rien faire sans la pauvreté. Non, Messieurs, non, mes frères, un missionnaire ne sera jamais missionnaire sans la vertu de pauvreté. L’on ne saurait ici durer sans cette vertu. Considérez-en souvent la beauté : c’est la bienaimée de Dieu, la propre vertu de son Fils, de sa Mère et de ses amis. L’horreur de cet esprit de libertinage et du désir d’en avoir, qui lui est opposé, qui nous tire du poste où Dieu nous a mis, nous fait sortir de notre vocation; car ces personnes qui quittent, qu’est-ce qu’ils prétendent? Se mettre sans doute dans un état plus parfait. Ils veulent avoir jdes richesses pour mieux servir Dieu dans le monde. Ils seront dans une condition plus sainte; ils vivront plus parfaitement dans le monde, parce que le monde est un état plus parfait. Comme vous voyez, c’est leur prétention. Ou bien ils veulent se satisfaire, se donner du plaisir, vivre à gogo, faire bonne chère. Il faut que ce soit nécessairement l’un des
deux; il n’y a point de milieu : qu’on sorte, ou parce qu’on sera dans un état plus parfait dans le monde, ou parce qu’on y aura plus de liberté.
Le monde est un état plus parfait; c’est la sainteté même; l’on y vit mieux que dans la retraite! Hélas! Messieurs, voyez que c’est se moquer. Il reste donc qu’on recherche le libertinage et à se donner au cœur joie; et voilà, je vous le dis, voilà pourquoi on sort.. Souvenez-vous-en. Voilà pourquoi quelques-uns sont sortis. En quoi nous pouvons remarquer combien ce désir d’appropriation est détestable et combien la sainte pauvreté est aimable, puisqu’elle nous met et nous maintient dans un état de perfection où nous ne saurions parvenir sans son assistance? C’est une nécessité à qui veut suivre le Fils de Dieu de se rendre parfait; il lui faut tout quitter. Vade, vende omnia quae habes et da pauperibus. C’est la première des béatitudes; c’est tout l’héritage que le Fils de Dieu a laissé en ce monde à seschers enfants.
Un troisième moyen, qui est excellent et de grand profit, c’est d’en produire souvent des actes, nous a dit notre frère. Nous avons toujours et partout l’occasion favorable Nous en devons produire tant d’extérieurs; que d’intérieurs, au moins un chaque jour, un acte chaque jour. Oui, mon Dieu, je renonce de bon cœur à tous les biens du monde; je n’en veux point avoir; je suis bien aise que ceci me manque, puisqu’il vous plaît. Ainsi J ai quitté, et j’y renonce encore de bon cœur, tous les biens que j’aurais pu avoir au monde, pour l’amour de \ ous, ô mon Sauveur, non pas pour les parents, car c est aimer les parents, non pas Dieu, mais c’est pour 1 amour de Dieu, c’est pour Dieu, pour Dieu qu’il faut renoncer à ses possessions, non pas pour enrichir ses parents, ( eux qui auront plus de dévotion et l’esprit
plus fort pourront faire deux actes de pauvreté tous les jours, jusqu’à trois, afin de s’imbiber en l’âme l’esprit de la sainte pauvreté, d’où nous viennent toutes sortes de biens, et par laquelle nous montons à la plus haute perfection.
Or sus, Dieu soit béni! Ces moyens suffiront avec les autres qu’un chacun de vous avez pensés, puisque vous n’avez pas le temps d’en dire davantage et que déjà j’ai été trop long. Messieurs et mes frères, nous demanderons tous unanimement à Dieu cet esprit de pauvreté; et je vous supplie, Messieurs et mes frères, je vous en conjure, par la pauvreté du Fils de Dieu, par les entrailles de la miséricorde de J.-C., par tout ce qui vous est cher, de ne laisser passer jour aucun sans produire quelque acte de la sainte pauvreté, de ne point murmurer, d’être contents de ce que Dieu nous a donné. Ah ! nous serions heureux de souffrir quelque chose pour la sainte pauvreté, d’être mal logés, incommodés en mission, ici ou ailleurs. Combien d’hommes au monde qui sont à découvert! Et le Fils de Dieu même! Vulpes foveas kabent et vohicres caeli nidos; Filins auteni kominis non kabet ubi capnt reclinet c>. Mais aussi je prie et je recommande autant que je le peux à ceux qui ont soin de la pauvreté, de pourvoir aux nécessités des autres, de ne leur laisser rien manquer, de demander, toutes les semaines, soigneusement une fois, et plutôt deux fois qu’une, à un chacun ses nécessités, et d’y pourvoir; et je vous supplie tous de les dire. Celui qui a soin de pourvoir à messieurs les prêtres, qu’il en ait grand soin. Ceux qui en ont la charge envers nos frères, ceux du séminaire, en un mot tous ceux à qui l’on donne oette charge, je leur recommande d’être fort