XI
pour la prédication. J’ ai été souvent bien consolé, et cela me console encore aujourd’hui, de voir que Dieu nous ait fait la grâce, comme à ses apôtres, de nous envoyer prêcher sa parole par tout le monde. O Sauveur! nous avons les mêmes lettres d’envoi que les apôtres ! Aussi nous voyons, par la miséricorde de Dieu, qu’un homme s’en va avec joie porter au bout du monde cette parole. Vous n’avez qu’à lui dire : « Monsieur, quand partez-vous pour l’Italie, pour la Pologne? » L’on est toujours prêt, par la grâce de Dieu; l’on va partout, comme les apôtres, et l’on prêche la parole de Dieu en la manière que les apôtres l’ont prêchée.
Les apôtres, comment prêchaient-ils? Tout bonnement, familièrement et simplement. Et voilà notre manière de prêcher : avec un discours commun, tout bonnement, dans la simplicité, familièrement. Il faut, Messieurs, pour prêcher en apôtre, c’est-à-dire pour bien prêcher et utilement, il faut y aller dans la simplicité, avec un discours familier, de sorte qu'un chacun puisse entendre et en faire son profit. Voilà comme prêchaient les disciples et les apôtres, voilà comme prêchait Jésus- Christ; et c’est une grande faveur que Dieu a faite à cette chétive et misérable Compagnie, que nous ayons le bonheur de l’imiter en cela.
Il faut avouer, Messieurs, que partout ailleurs on ne garde pas cette méthode; la grande perversité du monde a contraint les prédicateurs, pour leur débiter l’utile avec l’agréable, de se servir de belles paroles et de conceptions subtiles, et d’employer tout ce que peut sug£Trer l’éloquence, afin de contenter en quelque façon et d’arrêter comme ils peuvent la méchanceté du monde. Mais, ô Sauveur! à quoi bon ce faste de rhétorique? Qu’avance-t-on par là? Eh! cela se voit; si ce n’est peut-être qu’on veuille se prêcher soi-même. C’est donc à la petite Compagnie, préférablement aux autres, à
qui Dieu, par sa miséricorde, a voulu s’adresser, pour lui donner sa méthode. Cette méthode vient de Dieu; les hommes n’y peuvent rien; et les effets nous font voir que c’est Dieu. Ce sera donc de cette méthode de prêcher que je ferai cet entretien, et nous continuerons ensuite les uns après les autres jusqu’au séminaire, afin que chacun de nous puisse apprendre cette méthode.
Ma prédication donc est de la méthode de bien prêcher ; et ahn qu’en traitant de la méthode, je puisse la garder moi-même, je divise mon sermon en trois points : au premier, nous verrons les motifs qui nous doivent faire bien affectionner à cette méthode; au second, je dirai en quoi consiste cette méthode, ahn que nous la connaissions et la puissions à l’avenir mettre en pratique; et au troisième, j’avancerai quelques moyens qui pourront servir pour l’acquisition de cette méthode.
Nous avons pour cela besoin de la grâce de Dieu. O Sauveur, nous vous supplions humblement de la répandre sur nous; nous vous en conjurons, ô Saint-Esprit, par il’ intercession de la sainte- Vierge. Et parce que nous sommes ici dans un entretien familier, nous la saluerons seulement de cœur; ce que je vous prie de faire.
Le premier point, Messieurs, est des raisons que nous avons d’embrasser la familière méthode de prêcher qu’il a plu à Dieu donner à cette petite Compagnie. La première raison est son efficacité. C’est que cette méthode est grandement efficace, grandement efficace pour éclairer les entendements et émouvoir les volontés, pour faire voir clairement la splendeur et beauté des vertus et l’horrible difformité des vices, et pour donner au monde tout ce qu’il faut pour se tirer du bourbier du péché et se mettre clans le beau chemin de la grâce et la pratique des bonnes œuvres. Cette grande efficacité
se manifeste aisément par la considération de ce que l’on opère par le moyen de la méthode. Voyons, Messieurs, ses effets, voyons ce qu’elle produit.
Je dis que cette méthode contient tout ce qu’il faut alléguer pour bien persuader le monde; elle ne laisse rien de tout ce qui se peut apporter pour convaincre et gagner les esprits. J’ose avancer qu’il n’y a point de manière de prêcher si efficace, au moins que je sache. Non, je le dis, il n’y a. point de manière de prêcher, à présent en usage, si propre à gagner les cœurs et produire de grands effets. Et ne m’en croyez pas, je vous prie, voyez-le vous-mêmes, . Messieurs, considérez bien toutes les méthodes qu’on observe en prêchant, considérez bien et jugez en vérité et selon ce que le cœur vous en dira, selon la conscience. Mettez la main là devant Dieu, et dites-moi s’il y a de plus puissante méthode pour toucher au but et parvenir à sa fin, que la nôtre ?
Suivant cette méthode, en premier lieu, l’on fait voir les raisons et motifs qui peuvent toucher et porter l’esprit à détester les péchés et vices, et à rechercher les vertus. Mais ce n’est pas assez de me déclarer les grandes obligations que j’ai d’acquérir une vertu, si je ne sais ce que c’est que cette vertu, ni en quoi elle consiste. Je vois bien que j’en ai grand besoin et que cette vertu m’est fort nécessaire; mais, Monsieur, je ne sais ce que c’est, ni où la pouvoir trouver. Hélas ! je ne la connais pas, misérable ! comment pourrais-je la mettre en pratique, si vous ne me faites la grâce de me le montrer, m’apprenant en quoi elle gît principalement, quelles sont ses œuvres et ses fonctions!
Et voilà le second point, qui fait tout cela; car, selon notre méthode, après les motifs qui doivent porter nos cœurs à la vertu, l’on fait voir en second lieu en quoi consiste cette vertu, quelle est son essence et sa nature,
quelles sont ses propriétés, quelles sont ses fonctions, ses actes et ceux qui lui sont contraires, les marques et la pratique de cette vertu. Vous tirez le rideau et vous découvrez pleinement l’éclat et la beauté de cette vertu, faisant voir familièrement, simplement ce qu’elle est, quels actes il en faut pratiquer en particulier, et descendre toujours au particulier.
Or sus, je vois bien maintenant ce que c’est, en quoi consiste cette vertu, les actions où elle se trouve, quels sont ses actes; il me semble que je sais bien cela; voilà qui est bon et fort nécessaire; mais, Monsieur, qu’il est difficile! Les moyens d’y parvenir, les moyens de mettre en pratique cette vertu si belle et si désirable ? Je ne sais ce que je suis obligé de faire pour cela, ni de quel biais je dois m'y prendre. Que ferai- je? — A la bonne heure, Messieurs, à la bonne foi, croyez-vous que ce soit assez d’avoir dit à cette personne les motifs, de lui avoir montré en quoi consiste la vertu, si vous l’arrêtez là, si vous la laissez aller sur cela? Je ne sais pas, mais, ein bonne foi, je pense que ce n’est pas assez; bien plus, si vous la laissez là sans lui fournir aucun moyen de pratiquer ce que vous lui avez enseigné, je crois, pour moi, que vous n’avez guère avancé; c’est se moquer; l’on n’a rien fait, si l’on en demeure là; c’est se moquer. Et vous le voyez mieux que moi, Messieurs, comment voulez-vous que je fasse une chose, bien que je sache que j’en ai grand besoin, et que je la veuille faire, si je n’ai aucun moyen pour cela? Comment voulez-vous que je la fasse? C’est se moquer; cela ne se peut. Mais donnez à cet homme pour cela les moyens, qui font le troisième point de la méthode, donnez-lui des moyens pour mettre en œuvre cette vertu, oh! le voilà satisfait.
Qu’est-ce qui lui manque maintenant ? Cet homme n’a-t-il pas ce qu’il faut pour travailler à la vertu? Y
a-t-il quelque chose qui reste à dire? Non, je n’en sache point. Vous lui avez premièrement fait voir les grands profits de cette vertu, les grands dommages qui arrivent d’en être privé et tous les maux de son contraire; vous lui avez fait voir son importance et sa nécessité; après, vous lui avez montré, fait toucher du doigt ce que c’est, en quoi cette vertu consiste, les moyens et sa pratique; enfin vous lui avez mis en main les moyens pour l’acquérir. Que reste-t-il après cela à faire pour mettre et porter un homme dans l’exercice de la vertu? Que reste-t-il, Messieurs? Dites-moi, s’il vous plaît, savez-vous qu’il y ait encore quelque chose? En savez-vous, Messieurs? Ah! faites-moi la grâce de me l’ apprendre ?
Pour moi, je n’en ai jamais su, ni je n’en sache point au monde, car qu’est-ce qui se fait, qu’est-ce qu’on emploie, quand on veut persuader l’amour et la pratique de quelque chose à un homme ? Rien autre chose que ceci : l’on vous représente les grands profits qui en reviennent, les désavantages où vous jette le parti contraire; l’on fait voir quelle est cette chose; l’on vous montre sa beauté; et enfin, si l’on met en main les moyens pour l’acquérir, il ne reste plus rien à faire. L’on ne fait pas autre chose pour convaincre et gagn-er un homme, quel qu’il soit. Et voilà ce que c’est que notre méthode; voilà ce que fait la petite méthode. Il ne faut pas s’aller amuser à toute autre chose. Je vous proteste en vérité que, tout vieux que je suis, je ne sais pas, ni n’ai point ouï dire, qu’il faille apporter quelqu’ autre chose pour persuader un homme. Nous expérimentons tous les jours que, quand on allègue les puissants motifs que nous avons de faire quelque chose, notre âme s’y attache incontinent, la volonté s’embrase, il n’en faut pas davantage, elle la veut, elle la veut avoir; nous ne respirons autre chose que les occasions
où elles se rencontrent et les moyens de nous mettre dans sa possession. Ne le sentez-vous pas, Messieurs? N’est-il pas vrai que cela se fait ainsi, et non autrement? Et faut-il encore quelque chose? O Dieu! je ne sais pas.
Vous voyez donc bien la grande efficacité de la petite méthode, vous la voyez bien, Messieurs; mais, afin que cette efficacité paraisse encore plus clairement et distinctement, s’il se peut, prenons une. chose commune, un exemple familier. Quand on veut persuader à un homme de prendre un emploi, d’avoir une charge, de se marier, que fait-on, sinon lui représenter le plaisir, le profit et l’honneur qui reviennent de tout cela, les grands avantages qui s’y rencontrent ?
Qu’on veuille porter un homme à se faire président, qu’est-ce qu’on emploie à cet effet? Il ne faut que lui représenter les avantages et le grand honneur qui accompagnent cette charge : « Un président, Monsieur, c’est le premier de la ville ; tout le monde lui cède le devant et le haut du pavé; il n’y a personne qui ne l’ honore; son autorité lui donne un grand crédit dans le monde, dans la justice; il peut to-uit. O Monsieur! un président! Il ne le cède pas à un évêque; les souverains mêmes leur défèrent et les ont à grand honneur. Un président! Il peut obliger, faire plaisir à qui bon lui semble, s’acquérir un bon nombre d’amis, se faire considérer partout. Oh ! oh ! Monsieur ! un président ! c’est quelque chose de grand ! » Et ainsi on lui dit les autres avantages qu’il y a d’être président.
Et d’abord vous le voyez brûler du désir d’avoir cette belle dignité. Et qu’est-ce qu’on rapporte pour lui faire naître cette envie? Les avantages, comme vous voyez, qu’il y a dans cette charge, les raisons et les motifs qui l’obligent à l’avoir. Mais se contente-t-on de cela? Point du tout; il en faut venir là : qu’est-ce que l’office
de président, Monsieur? En quoi consiste-t-il ? Que faut-il faire dans cette charge? Oh! qu’est-ce que c’est? « Vous êtes le premier officier de la justice, de ce grand et honorable corps; vous en êtes le chef; vous ne rapportez jamais; vous distribuez les affaires; c’est vous qui colligez les voix des autres et qui prononcez le jugement. » Voilà ce qu’on lui apprend à peu près, et les autres fonctions de cette charge.
Et voilà un homme qui a envie d’avoir la charge de président et qui sait déjà en quoi elle consiste. Mais avec tout cela il ne tient rien, si on ne lui suggère les moyens d’avoir cet office; il aurait raison de se fâcher et de se plaindre de ce conseiller impertinent qui serait venu lui donner l’envie de cette charge, sans lui suggérer aucun moyen de l’obtenir. Mais si celui qui donne le conseil fournit encore les moyens : « Monsieur, vous avez tant de revenu de ce côté-là, tant d’argent de l'autre; de là vous prendrez cette somme, et d’ici cette autre; au reste, je connais M. tel, qui a cette charge à vendre ; encore M. tel est mon intime et aussi son ami ; je ferai qu’il traitera avec lui; nous en aurons bon compte; nous ferons ceci et cela, nous obtiendrons ceci et cela » ; voilà qui est bien servir un homme et le mettre dans le plus assuré chemin pour parvenir à la dignité de président, là où, si on l’avait laissé sans lui donner les moyens d'avoir cette charge, après lui en avoir montré les grands avantages et la lui avoir fait connaître, l’on n’aurait rien avancé que troubler le repos de cet homme et le mettre en peine. Il n’y a rien, dans le monde, qu’on veuille persuader, où l’on ne se serve des mêmes moyens; et c’est la manière la plus efficace et à laquelle il est impossible de ne se point rendre, si l’on a l’esprit bien sain.
Messieurs, il en va de même dans les choses spirituelles; et pour y porter l’esprit de l’homme, je ne
sache point qu’il y ait d’autre invention que de lui faire bien voir les avantages qui en proviennent, en quoi elles consistent et ce qu’il faut faire pour les avoir; aussi ne trouve-t-on point d’esprit bien fait qui ne se rende à ces puissants motifs. Et qui pourrait tenir bon contre cette méthode, puisqu’elle contient en soi tout ce qui peut porter les hommes à travailler à l’acquisition de quelque chose : les avantages et désavantages qui en arrivent, en quoi elle consiste et les moyens pour l’obtenir? Pour moi, je ne vois point de meilleure méthode, et je suis si persuadé de cette vérité que rien plus. Eh! qui ne le voit? Cela est si évident qu’il faudrait se crever les yeux pour ne le voir pas. O Sauveur ! Et voilà, Messieurs, le premier motif que nous avons de nous bien mettre dans la pratique : son efficacité, sa grande efficacité.
La seconde raison que j’ai pour cela, c’est que c’est la méthode dont Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu se servir pour nous persuader lui-même sa doctrine; c’est aussi en cette méthode que les apôtres ont publié la parole de Dieu par tout le monde. O Sauveur ! c’est votre méthode, ô Sauveur ! Oui, Messieurs, c’est la méthode dont le Fils de Dieu s’est servi pour annoncer aux hommes son Evangile. O Sauveur! Et le Fils de Dieu, qui était la parole et la sagesse éternelle, a voulu traiter la hauteur de ses mystères avec des façons de parler basses en apparence, communes et familières. Et nous, aurons-nous honte ? Craindrons-nous de perdre notre honneur, si nous agissons comme le Fils de Dieu? O Sauveur !
Mais où est-ce que nous voyons que le Fils de Dieu s’est servi de cette méthode? Dans l’Evangile, dans l’Evangile. Voici les trois points de la méthode observés dans ses sermons. Ça, voyons, voyons comment Quand Jésus-Christ prêche... quoi ? la pauvreté, par
•exemple, dans saint Matthieu, il la met la première des béatitudes, -et il commence par là tous ses sermons : Beati pauperes spiritu , quoniam ipsorum est regnurn eaelorum 1 ; bienheureux les pauvres de cœur et d’affection, parce que le royaume des deux est leur partage. Voilà la première raison que le Sauveur du monde avance pour porter les hommes à l'amour de la pauvreté : Beati pauperes \ les pauvres sont bienheureux. Grande raison d’aimer la pauvreté, puisque c’est elle qui donne la félicité! Mais en quoi gît cette béatitude? Le voici, comme une seconde raison qui confirme la première : Quoniam ipsorum est regnurn eaelorum , parce que le royaume des deux est à eux. Et après ces raisons, il nous apprend ce que c’est que la pauvreté. Lorsque ce jeune homme vint trouver Notre-Seigneur pour apprendre de lui ce qu’il lui convenait de faire pour s’assurer de son salut, Jésus lui dit : Vende omnia 2 ; vends tout, ne te réserve rien. Et voilà qui est dire et expliquer parfaitement en quoi gît la pauvreté : dans un parfait renoncement de toutes les choses de la terre, renoncement entier; vende omnia. Il donne aussi les moyens pour le faire à ses disciples, lorsqu’il leur dit un peu après : il est plus difficile de..., je dis : il est plus facile de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille, que de faire entrer un riche dans le paradis; la porte est fort étroite, et ces gens enflés et chargés de biens n’y sauraient passer. Puissant moyen, puissant moyen, qui entraîne après lui les esprits ! Il violente, il emporte la nécessité de son salut; pas de moyen, ayant le. cœur attaché aux richesses. Puissant moyen pour faire embrasser la pauvreté!
Et voilà, Messieurs, toute la méthode dans les ser-