EXTRAIT D’ENTRETIEN
SUR L’ŒUVRE DES ORDINANDS
Or sus, Messieurs et mes frères, nous voici donc à la veille de cette grande œuvre que Dieu nous a mise entre les mains; c’est demain, mon Dieu, que nous devons recevoir ceux que votre Providence a résolu de nous en-
Entretien 5. — Abelly, of. cit ., 1. II, chap. n, sect. iv, p. 222. Entretien 6. — Abelly, of. cit., 1. II, chap. ir, sect. iv, p. 2 *6.
voyer, afin de nous faire contribuer avec vous à les rendre meilleurs. Ah! Messieurs, que voilà une grande parole : rendre meilleurs les ecclésiastiques ! Qui pourra comprendre la hauteur de cet emploi ? C’est le plus relevé qui soit. Qu’y a-t-il de si grand dans le monde que l’état ecclésiastique? Les principautés et les royaumes ne lui sont point comparables. Vous savez que les rois ne peuvent pas, comme les prêtres, changer le pain au corps de Notre-Seigneur, ni remettre les péchés; vous connaissez. tous les autres avantages que les prêtres ont par-dessus les grandeurs temporelles; et voilà néanmoins les personnes que Dieu nous envoie pour les sanctifier; qu’y a-t-il de semblable? O pauvres et chétifs ouvriers! que vous avez peu de rapport à la dignité de cet emploi ! Mais, puisque Dieu fait cet honneur à cette petite Compagnie, la dernière de toutes et la plus pauvre, que de l’appliquer à cela, il faut que, de notre côté, nous apportions tout notre soin à faire réussir ce dessein apostolique qui tend à disposer les ecclésiastiques aux ordres supérieurs et à se bien acquitter de leurs fonctions ; car les uns seront curés, les autres chanoines, les autres prévôts, abbés, évêques, oui, évêques. Voilà les personnes que nous recevrons demain.
La semaine passée, il se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres d’une certaine province; à quoi on est bien empêché. Les saints docteurs disent que le premier pas d’une personne qui veut acquérir la vertu est de se rendre maître de sa bouche; or, la bouche maîtrise les personnes qui lui donnent ce qu’elle demande. Quel désordre ! Ils sont ses serviteurs, ses esclaves; ils ne sont que ce qu’elle veut; il n’y a rien de si vilain, ni de si déplorable que de voir des prêtres, et la plupart de ceux d’une province, asservis à ce vice, jusque-là qu’il faille assembler des prélats, et les mettre tous bien en peine pour trouver quelque remède à ce
malheur. Et le peuple, que fera-t-il après cela? Mais que ne devons-nous pas faire, Messieurs, pour nous donner à Dieu, afin d’aider à retirer ses ministres et son épouse de cette infamie et de tant d’autres misères où nous ne les voyons que trop? Ce n’est pas que tous les prêtres soient dans le dérèglement; non, ô Sauveur! qu’il y a de saints ecclésiastiques! Il nous en vient tant ici en retraite, des curés et autres qui viennent de bien loin exprès pour mettre bon ordre à leur intérieur ! Et combien de bons et de saints prêtres à Paris ! Il y en a grand nombre; et entre ces Messieurs de la Conférence 1 qui s’assemblent ici, il n’y en a pas un qui ne soit homme d’exemple; ils travaillent tous avec des fruits non pareils.
Il y a aussi de méchants ecclésiastiques dans le monde, et je suis le pire, le plus indigne et le plus grand pécheur de tous. Mais aussi, en revanche, il y en a qui louent hautement Dieu par la sainteté de leur vie. Oh ! quel bonheur de ce que non seulement Dieu veut se servir de pauvres gens comme nous, sans science et sans vertu, pour aider à redresser les ecclésiastiques déchus et déréglés, mais encore à perfectionner les bons, •comme nous voyons par sa grâce que cela se fait! Que bienheureux êtes-vous, Messieurs, de répandre, par votre dévotion, douceur, affabilité, modestie et humilité, l’esprit de Dieu dans ces âmes, et de servir Dieu en la personne de ses plus grands serviteurs ! Que vous êtes heureux, vous qui leur donnerez bon exemple aux conférences, aux cérémonies, au chœur, au réfectoire et partout ! Oh ! qu’heureux serons-nous tous, si par notre silence, discrétion et charité nous répondons aux intentions pour lesquelles Dieu nous les envoie, usant d’une
i. La Conférence dite des mardis.
vigilance particulière à voir, à rechercher et à leur apporter sans délai tout ce qui les pourra contenter, et étant ingénieux à pourvoir à leurs besoins et à les servir ! Nous les édifierons si nous faisons cela. Il faut bien demander cette grâce à Notre- Seigneur ; je prie les prêtres de dire la sainte messe, et nos frères de l’entendre à cette intention.