RÉPÉTITION D’ORAISON DU 25 AOUT i
Il est bon, pendant l’oraison, d’entrer dans le particulier de ses défauts. — Eloge de la vertu de saint Louis. — Graves dangers qui menacent la Pologne.
M. Vincent a loué un prêtre et deux clercs séminaristes de ce qu’ils étaient descendus dans le particulier de leurs défauts, dans leur oraison, et a prié M. Delespiney, directeur du séminaire, de les entretenir toujours dans cette pratique, pource que, disait-il, c’est ainsi qu’il faut faire l’oraison, et qu’en user autrement, ce n’est pas une véritable oraison. Cela n’est-il pas admirable ce que nous venons d’entendre de ce grand et saint roi de France, saint Louis, selon que l’auteur de la méditation rapporte, qu’il tenait captives et sous ses pieds toutes ses passions, pour les rendre sujettes et obéissantes à la raison ! Aussi saint Louis a été le plus généreux roi que nous ayons eu en France, et il l’a bien montré en quittant son royaume pour aller recouvrer la Terre Sainte, en réduisant à la raison le comte de la Marche. Ce comte ne voulant pas rendre à saint Louis l’obéissance qu’il devait, et s’enflant le coeur par l’assistance du roi d’Angleterre, son beau-frère, qui le protégeait, saint Louis alla à main armée contre lui et le contraignit de se rendre à la raison, avec le roi d’Angleterre; vraiment il les rangea bien tous deux.
Que ne fit point encore ce grand saint et généreux
Entretien 138. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 30 v°.
roi à la guerre des Albigeois? Le comte de Toulouse s’était révolté^ le Languedoc, la Gascogne, une bonne partie de la Guyenne, la Provence, à l’occasion d’une hérésie qui s’était semée en peu de temps parmi toutes ces provinces. Saint Louis y envoya des prédicateurs; saint Dominique y fut, et ces docteurs que vous savez et dont il est parlé et qui firent de merveilleux fruits, et ensuite il y fut lui-même à main armée pour réduire à la raison toutes ces provinces révoltées; ce qu’il fit avec tant de courage et de générosité que cela est admirable. Vraiment il rangea bien le comte, avec tous ses alliés; il le fit bientôt venir à la raison et se rendre à son devoir, nonobstant toutes les grandes forces qu’il avait.
Or, cela nous fait voir, mes frères, que l’humilité n’est point contraire à la générosité et que c’est une folie et une erreur en ceux qui disent le contraire, que, pource qu’un homme est humble, il ne doit point être généreux; c’est un abus de plusieurs, puisque nous voyons que saint Louis a été grandement humble et fort généreux. Il y a quelque temps qu’ayant l’honneur de me trouver avec un seigneur de condition, et lui parlant sur les lois de l’Etat et comme cela allait du temps de saint Louis, il me dit : « Eh quoi ! Monsieur, estimez-vous générosité à saint Louis d’avoir quitté et abandonné son royaume pour aller en une terre étrangère, où vous savez ce qui arriva? » — « Eh quoi! Monseigneur, saint Louis n’a-t-il fait voir sa générosité que seulement hors de son royaume? N’a-t-il pas dompté les Albigeois ? Et avec quel courage ne réduisit-il point le comte de la Marche, frère du roi d’Angleterre, à la raison et à son devoir, aussi bien que le comte de Toulouse? » — ((A la vérité, Monsieur, me dit-il, vous avez raison. »
Or sus, Dieu soit béni ! On a eu soin de noter dans
les archives de l’HôteLDieu de Pans, où ce bon roi allait, deux ou trois fois la semaine, servir les pauvres, ainsi que vous voyez aujourd’hui que font ces darnes de la Charité, que ce saint roi avait coutume de demander qu’on lui montrât ceux qui avaient des maux les plus malins et plus puants. Et un jour, y en ayant un dont le mal puait si fort qu’il ne pouvait quasi pas même se souffrir lui-même, l’histoire dit que saint Louis quitta sa cape et s’approcha de ce pauvre homme pour l’assister, quoique ce pauvre malade priât et conjurât le roi de ne le point approcher, à cause de la puanteur insupportable de son corps, ne se pouvant pas même souffrir lui-même, et que ceux qui étaient à la suite de Sa Majesté ne purent en approcher, chacun se bouchant le nez, ou se retirant de ce lieu; et le roi répondit à ce pauvre homme : « Allez, mon ami, j’espère que Notre - Seigneur changera toutes ces puanteurs en de si bonnes odeurs, qu’il sera très facile de vous servir. » En vérité, Messieurs, cela n’est-il pas beau? Prions Dieu, mes frères, qu’il nous fasse participants de l’esprit de saint Louis, ce grand roi qui aimait tant les pauvres, ce grand roi qui avait un esprit si mortifié. Or sus, béni soit Dieu!
J’appris hier que la Pologne est en très grand danger, à cause de tous les ennemis qu’elle a sur les bras. Voilà que le roi de Suède a attaqué ce royaume-là de ce côté-ci, que le palatin de Posnanie s’est révolté et s’est venu joindre au roi de Suède, qu’un autre prince palatin a fait de même. M, Lévêque, qui est un laïque, agent des affaires de Pologne, et qui vint hier céans, me dit aussi ces nouvelles ; de sorte que vous voyez le pitoyable état auquel est réduit ce pauvre royaume et combien nous avons sujet de nous intéresser auprès de Dieu pour demander qu’il plaise à sa divine Majesté de protéger le roi, la reine et leur royaume. Un si bon
roi et une si bonne et si pieuse reine ! Cependant voilà que Dieu les exerce, et ils en sont au point que je vous viens de dire : les Moscovites d’un côté, les Cosaques de l’autre; et tout cela, grecs, luthériens, schismatiques. Voyez où sera réduit ce pauvre royaume, si Dieu n’y met la main. On m’a mandé que dans quelques villes qu’ils ont prises dans le commencement, ils ont contraint même des religieux et des religieuses à embrasser leur religion, à observer leurs cérémonies, à se faire rebaptiser. C’est pourquoi je prie la Compagnie de s’intéresser à ce pauvre royaume, et d’autant plus, qu’il y va de la gloire de Dieu et de la religion catholique, qui vraisemblablement serait abolie; au roi, qui a tant de bonté pour nous, qu’il était sur le point de faire encore un établissement de la Compagnie auprès de V arsovie. En vérité, Messieurs, lorsqu’on m’a dit ces nouvelleslà, j’en ai été si affligé que je ne sais si je l’ai jamais été au point que je l’ai été; et au moment que je vous parle, j’en ressens encore une douleur très sensible, etc.