EXTRAIT D'ENTRETIEN
SUR L’ŒUVRE DES RETRAITES
O Messieurs, que nous devons bien estimer la grâce que Dieu nous fait, de nous amener tant de personnes pour les aider à faire leur salut ! Il y vient même beaui coup de gens de guerre, et, ces jours passés, il y en aval un qui me disait : « Monsieur, je m’en dois aller bien-} tôt aux occasions, et je désire auparavant me mettre er bon état; j’ai des remords de conscience, et, dans h doute de ce qui me doit arriver, je viens me disposer à ce que Dieu voudra ordonner de moi. » Nous avons
Entretien 9. — Abelly, of. cil., 1. II, cbap. iv, sect. ni, p. 277 et suiv.
maintenant céans, par la grâce de Dieu, bon nombre de personnes en retraite. O Messieurs, quels grands biens cela ne peut-il pas produire, si nous y travaillons fidèlement ! Mais quel malheur si cette maison se relâche un jour de cette pratique! Je vous le dis, Messieurs et mes frères; je crains que le temps ne vienne auquel elle n’aura plus le zèle qui jusqu’à présent lui a fait recevoir tant de personnes à la retraite. Et alors qu’ arriverait-il? Il serait à craindre que Dieu n’ôtât à la Compagnie non seulement la grâce de cet emploi, mais qu’il ne la privât même de tous les autres. On me disait avant-hier que le parlement avait dégradé ce jour-là un conseiller, et que, l’ayant fait venir en la grand ’chambre, où toutes les autres étaient assemblées, vêtu de sa robe rouge, le président appela les huissiers et leur commanda de lui ôter cette robe et son bonnet, comme indigne de ces marques d’honneur et incapable de la charge qu’il avait. La même chose nous arriverait, Messieurs, si nous abusions des grâces de Dieu en négligeant nos premières fonctions : Dieu nous les ôterait, comme indignes de la condition où il nous a mis et des œuvres auxquelles il nous a appliqués. Mon Dieu ! quel sujet de douleur!
Or, pour nous bien persuader quel grand mal ce nous serait si Dieu nous privait de l’honneur de lui rendre ce service, il faut considérer que plusieurs viennent céans faire leur retraite pour connaître la volonté de Dieu, dans le mouvement qu’ils ont eu de quitter le monde; et j’en recommande un à vos prières, qui a achevé sa retraite et qui, en sortant d’ici, s’en va aux Capucins prendre l’habit. Il y a quelques communautés qui nous adressent plusieurs de ceux qui veulent entrer chez elles, et les envoient pour faire les exercices céans, afin de mieux éprouver leur vocation avant que de les recevoir; d’autres viennent de dix, de vingt et de cinquante
lieues loin exprès, non seulement pour se venir récolliger ici et faire une confession générale, mais pour se déterminer à un choix de vie dans le monde et pour prendre les moyens de s’y sauver. Nous voyons aussi tant de curés et d’ecclésiastiques qui y viennent de tous côtés pour se redresser en leur profession et s’avancer en la vie spirituelle. Ils viennent tous sans se mettre en peine d’apporter de l’argent, sachant qu’ils seront bien reçus sans cela; et à ce propos, une personne me disait dernièrement que c’était une grande consolation, pour ceux qui n’en ont pas, de savoir qu’il y a un lieu à Paris toujours prêt à les recevoir par charité, lorsqu’ils s’y présenteront avec un véritable dessein de se mettre bien avec Dieu.
Cette maison, Messieurs, servait autrefois à la retraite des lépreux; ils y étaient reçus, et pas un ne guérissait; et maintenant elle sert à recevoir des pécheurs, qui sont des malades couverts de lèpre spirituelle, mais qui guérissent, par la grâce de Dieu. Disons plus, ce sont des morts qui ressuscitent. Quel bonheur que la maison de Saint-Lazare soit un lieu de résurrection ! Ce saint, après être demeuré mort trois jours dans le tombeau, en sortit tout vivant; et Notre-Seigneur, qui le ressuscita, fait encore la même grâce à plusieurs qui, ayant demeuré quelques jours céans, comme dans le sépulcre du Lazare, en sortent avec une nouvelle vie. Oui est-ce qui ne se réjouira d’une telle bénédiction, et qui n’entrera dans un sentiment d’amour et de reconnaissance envers la bonté de Dieu pour un si grand bien?
Mais, quel sujet de honte si nous nous rendons indignes d’une telle grâce! Quelle confusion, Messieurs, et quel regret n’aurons-nous pas un jour si, par notre faute, nous en sommes dégradés, pour être en opprobre devant Dieu et devant les hommes! Quel sujet d’affliction n’aura pas un pauvre frère de la Compagnie, qui
voit maintenant tant de gens du monde venir de toutes parts se retirer un peu parmi nous pour changer de vie, et qui pour lors verra ce grand bien négligé ! Il verra qu’on ne recevra plus personne; enfin il ne verra plus ce qu’il a vu; car nous en pourrons venir là, Messieurs, non pas peut-être sitôt, mais à la longue. Quelle en sera la cause? Si on dit à un pauvre missionnaire relâché : « Monsieur, vous plaît-iil conduire cet exercitant pendant sa retraite? » cette prière lui sera une géhenne; et, s’il ne s’en excuse pas, il ne fera, comme on dit, que traîner le balai; il aura tant d’envie de se satisfaire, et tant de peine à retrancher une demi-heure ou environ, après le dîner, et autant après le souper, de sa récréation ordinaire, que cette heure lui sera insupportable, quoique donnée au salut d’une âme et la mieux employée de tout le jour. D’autres murmureront de cet emploi, sous prétexte qu’il est fort onéreux et de grande dépense; et ainsi les prêtres de la Mission, qui autrefois auront donné la vie aux morts, n’auront plus que le nom et la figure de ce qu’ils ont été : ce ne seront plus que des cadavres, et non de vrais missionnaires; ce seront des carcasses de saint Lazare, et non des Lazare ressuscités, et encore moins des hommes qui ressuscitent les morts. Cette Mission, qui est maintenant comme une piscine salutaire, où tant de monde vient se laver, ne sera plus qu’une citerne corrompue par le relâchement et l’oisiveté de ceux qui l’habiteront. Prions Dieu, Messieurs et mes frères, que ce malheur n’arrive pas; prions la sainte Vierge qu’elle le détourne par son intercession et par le désir qu’elle a de la conversion des pécheurs; prions le grand saint Lazare qu’il ait agréable d’être toujours le protecteur de cette maison, et qu’il lui obtienne la grâce de la persévérance dans le bien commencé.