Dans l’entretien
dont on fait des voiles de navires) ; de quoi il s’excusa, parce que non seulement les lois de ce royaume ne le permettent pas, mais qu’il est défendu par bulles expresses du Saint-Siège apostolique, sous peine d’excommunication, de porter aux Turcs aucune chose qui leur serve à faire la guerre aux chrétiens. Le dey, se voyant ainsi éconduit, s’adressa à un marchand de Marseille qui trafique en Barbarie, lequel s’engagea de lui en faire avoir, nonobstant les remontrances que lui fît le consul pour l’en détourner, lui représentant l’ injure qu’il ferait à Dieu et aux chrétiens, le tort qu’il se ferait à lui-même, et le châtiment qu’il en pourrait recevoir si le roi de France était averti de ce mauvais trafic. Et comme ce marchand ne désista point pour cela de son dessein, le consul en dressa son procès-verbal et l’envoya ici; et le roi a fait donner ordre à ses officiers des ports de Provence et de Languedoc de veiller soigneusement qu’on n’y charge aucune marchandise de contrebande pour la Barbarie; ce qui sera venu sans doute à la connaissance du dey et l’aura encore davantage indigné contre le consul français et contre les missionnaires.
Et en effet, peu de temps après, il leur fit une avanie, c’est-à-dire une querelle d’Allemand, et ayant envoyé quérir M. Le Vacher, il lui dit : a Je veux que tu me payes deux cent soixante et quinze piastres, que me doit le chevalier de La Ferrière, car tu es d’une religion qui 1 rend le bien et les maux communs, et pour cette raison je m’en veux prendre à toi. » A quoi M. Le Vacher répondit que les chrétiens n’étaient pas obligés de payer les dettes les uns des autres, et qu’il ne devait et ne pouvait payer celles d’un chevalier de Malte et d'un capitaine de navire, comme est le sieur de La Ferrière; qu'à peine avait-il moyen de vivre, qu’il était un mara-
bout des chrétiens (c’est-à-dire un prêtre, selon leur façon de parler) venu exprès à Tunis pour l’assistance des pauvres esclaves. « Dis ce que tu voudras, répliqua le dey, je veux être payé. » Et sur cela, usant de quelques violences, il le contraignit de lui payer cette somme.
Mais ce n’est là qu’un commencement; car, si Dieu ne change l’humeur de ce dey, ils sont à la veille de souffrir d’autres oppressions bien plus grandes. Enfin ils peuvent dire maintenant qu’ils commencent d’être plus véritablement chrétiens, puisqu’ils commencent de souffrir en servant Jésus-Christ, ainsi que saint Ignace martyr le disait, quand on le menait au martyre. Et nous, mes frères, nous serons disciples de Jésus-Christ, quand il nous fera la grâce d’endurer quelque persécution ou quelque mal pour son nom. « Les mondains se réjouiront », dit l’évangile de ce jour3; oui, les gens du monde chercheront leurs plaisirs et éviteront tout ce qui contredit à la nature. Et Dieu veuille que moi, misérable, je ne fasse pas de même et que je ne sois du nombre de ceux qui cherchent les douceurs et les consolations en servant Jésus-Christ, au lieu d’aimer les tribulations et les croix! Car, si cela est, je ne suis pas vraiment chrétien; mais, pour le devenir, Dieu me réserve l’occasion de souffrir, et me l’enverra quand il lui plaira. C’est la disposition en laquelle nous devons nous mettre tous, si nous voulons être véritables serviteurs de Jésus-Christ.
3. Ces mots de l’Evangile de saint Jean XVI, 20, se trouvent dans l’évangile du troisième dimanche après Pâques.