Année de la nomination d’Antoine Durand comme supérieur
ments? Ars artium , regimen animarum. Ç’a été l’emploi du Fils de Dieu sur la terre; c’est pour cela qu’il est descendu du ciel, qu’il est né d’une Vierge, et qu’il a donné tous les moments de sa vie et enfin souffert une très douloureuse mort. C’est pourquoi vous devez concevoir une très grande estime de ce que vous allez faire.
Mais quel moyen de s’acquitter de cet emploi de conduire des âmes à Dieu, de s’opposer au torrent des vices d’un peuple, ou aux défauts d’un séminaire, d’inspirer les sentiments des vertus chrétiennes et ecclésiastiques dans ceux que la Providence vous confiera pour contribuer à leur salut ou à leur perfection ? Certainement, Monsieur, il n’y a rien d’humain en cela; ce n’est pas ici l’œuvre d’un homme, c’est l’œuvre d’un Dieu. Grande opus. C’est la continuation des emplois de Jésus-Christ, et partant l’industrie humaine ne peut rien ici que tout gâter, si Dieu ne s’en mêle. Non, Monsieur, ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent pas dans les âmes; il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec lui; que nous opérions en lui, et lui en nous; que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père, et prêchait la doctrine qu’il lui avait enseignée; c’est le langage de l’Ecriture Sainte.
Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ. Vous saurez que les causes ordinaires produisent des effets de leur nature : un mouton fait un mouton, etc., et un homme un autre homme; de même, si celui qui conduit les autres, qui les forme, qui leur parle, n’est animé que de l’esprit humain, ceux qui le verront, qui l’écouteront et qui s’étudieront à l’imiter deviendront tout humains : il ne leur inspirera, quoi qu’il dise et qu’il fasse, que 1 ap-
paren.ee de la vertu, et non pas le fond; il leur communiquera l’esprit dont lui-même sera animé, comme nous voyons que les maîtres impriment leurs maximes et leurs façons de faire dans l’esprit de leurs disciples.
Au contraire, si un supérieur est plein de Dieu, s'il est rempli des maximes de Notre-Seigneur, toutes ses paroles seront efficaces, et il sortira une vertu de lui qui édifiera, et toutes ses actions seront autant d’instructions salutaires qui opéreront le bien dans ceux qui en auront connaissance.
Pour en venir là, Monsieur, il faut que Notre-Seigneur lui-même imprime en vous sa marque et son caractère. Car, de même que nous voyons un sauvageon, sur lequel on a enté un franc, porter des fruits de la nature de ce même franc; aussi nous, misérables créatures, quoique nous ne soyons que chair, que foin et qu 'épines, toutefois, Notre-Seigneur imprimant en nous son caractère, et nous donnant, pour ainsi dire, la sève de son esprit et de sa grâce, et étant unis à lui comme les pampres de la vigne aux ceps, nous faisons le même qu’il a fait sur la terre, je veux dire que nous opérons des actions divines, et enfantons, comme saint Paul, tout plein de cet esprit, des enfants à Notre-Seigneur.
Une chose importante, à laquelle vous devez vous appliquer soigneusement, est d’avoir grande communication avec Notre-Seigneur dans l’oraison; c’est là le réservoir où vous trouverez les instructions qui vous seront nécessaires pour vous acquitter de l’emploi que vous allez avoir. Quand vous aurez quelque doute, recourez à Dieu et dites-lui : « Seigneur, qui êtes le Père des lumières, enseignez-moi ce qu’il faut que je fasse ei cette rencontre. »
Je vous donne cet avis, non seulement pour les dif fi.-
cultes qui vous feront peine, mais aussi pour apprendre de Dieu immédiatement ce que vous aurez à enseigner, à l'imitation de Moïse, qui n’annonçait au peuple d’Israël que ce que Dieu lui avait inspiré : Haec dicit Domi mis.
De plus, vous devez avoir recours à Dieu par l’oraison, pour conserver votre âme en sa crainte et en son amour; car, hélas! Monsieur, je suis obligé de vous dire, et vous le devez savoir, que l’on se perd souvent en contribuant au salut des autres. Tel fait bien en son particulier, qui s’oublie soi-même étant occupé au dehors. Saiil fut trouvé digne d’être roi, parce qu’il vivait bien dans la maison de son père; et cependant, après avoir été élevé sur le trône, il déchut misérablement de la grâce de Dieu. Saint Paul châtiait son corps, de crainte qu’ après avoir prêché aux autres et leur avoir montré le chemin de salut, lui-même ne fût réprouvé.
Or, afin de ne pas tomber dans le malheur de Saiil, ni de Judas, il faut vous attacher inséparablement à Notre-Seigneur, et lui dire souvent, élevant votre esprit et votre cœur vers lui : « O Seigneur, ne permettez pas qu’en voulant sauver les autres, je me perde malheureusement; soyez vous-même mon pasteur, et ne me déniez pas les grâces que vous communiquez aux autres par mon entremise et par les fonctions de mon ministère. »
Vous devez encore avoir recours à l'oraison pour demander à Notre-Seigneur les besoins de ceux dont vous aurez la conduite. Croyez assurément que vous ferez plus de fruit par ce moyen que par aucun autre. Jesus- Christ, qui doit être l’exemple de toutes vos conduites, ne s’est pas contenté d’employer ses prédications, ses travaux, ses jeûnes, son sang et sa mort meme; mais
à tout cela il a ajouté l’oraison. Il n’en avait point de besoin pour lui ; ç’a donc été pour nous qu’il a tant de fois prié, et pour nous enseigner à faire le même, tant pour ce qui nous regarde, comme pour ce qui touche ceux dont nous devons être avec lui les sauveurs.
Une autre chose que je vous recommande, c’est l’humilité de Notre-Seigneur. Dites souvent : « Seigneur, qu’ai-je fait pour avoir un tel emploi? Quelles sont mes œuvres qui correspondent à la charge que l’on me , met sur les épaules? Ah! mon Dieu! je gâterai tout, si vous-même ne conduisez toutes mes paroles et toutes mes œuvres. » Envisageons toujours en nous tout ce qu'il y a d’humain et d’imparfait, et nous ne trouverons que trop de quoi nous humilier, non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes et en la présence de ceux qui nous sont inférieurs.
Surtout, n’ayez point la passion de paraître supérieur, ni le maître. Je ne suis pas de l’avis d’une personne qui me disait, ces jours passés, que, pour bien, conduire et maintenir son autorité, il fallait faire voir' que l’on était le supérieur. O mon Dieu! Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a point parlé ainsi; il nous a enseigné tout le contraire de parole et d’exemple, nous disant que lui-même était venu, non pour être servi, mais pour servir les autres, et que celui qui veut être le maître doit être le serviteur de tous.
Entrez donc dans cette sainte maxime, vous comportant envers ceux avec qui vous allez demeurer quasi unus ex illis , leur disant d’abord que vous n’êtes pas venu pour les maîtriser, mais bien pour les servir; faites cela au dedans et au dehors, et vous vous en trouverez bien.
De plus, nous devons toujours rapporter à Dieu le bien qui se fait par notre entremise, et, au contraire.
nous attribuer tout le mal qui arrive dans la communauté. Oui, ressouvenez-vous que tous les désordres viennent principalement du supérieur, qui, par sa négligence ou par son mauvais exemple, introduit le dérèglement, de même que tous les membres du corps languissent lorsque le chef est malsain.
L’humilité vous doit porter aussi à éviter toutes les complaisances, qui se glissent principalement dans les emplois qui ont quelque éclat. O Monsieur, que la vaine complaisance est un dangereux venin des bonnes œuvres ! C’est une peste qui corrompt les actions les plus saintes et qui fait bientôt oublier Dieu. Donnez-vous de garde, au nom de Dieu, de ce défaut, comme du plus dangereux que je sache à l’avancement en la vie spirituelle et à la perfection.
Pour cela, donnez-vous à Dieu, aûn de parler dans l'esprit humble de Jésus-Christ, avouant que votre doctrine n’est pas vôtre, ni de vous, mais de l’Evangile. Imitez surtout la simplicité des paroles et des comparaisons que Notre-Seigneur fait dans l’Ecriture Sainte, parlant au peuple. Hélas ! quelles merveilles ne pouvaitil pas enseigner au peuple ! Que de secrets n’eût-il pas pu découvrir de la Divinité et de ses admirables perfections, lui qui était la Sagesse éternelle de son Père ! Cependant, vous voyez comme il parle intelligiblement, et comment il se sert de comparaisons familières, d’un laboureur, d’un vigneron, d’un champ, d’une vigne, d’un grain de moutarde. Voilà comme il faut que vous parliez, si vous voulez vous faire entendre au peuple, à qui vous annoncerez la parole de Dieu.
Une autre chose à laquelle vous devez faire une attention toute particulière, c'est d’avoir une grande dépendance de la conduite du Fils de Dieu; je veux dire que, quand il vous faudra agir, vous fassiez cette ré-
flexion : « Cela est-il conforme aux maximes du Fils de Dieu ?» Si vous trouvez que cela soit, dites : « A la bonne heure, faisons »; si ou contraire, dites : « Je n’en ferai rien. »
De plus, quand il sera question de faire quelque bonne œuvre, dites au Fils de Dieu : « Seigneur, si vous étiez en ma place, comment feriez-vous en cette occasion? comment instruiriez-vous ce peuple? comment consoleriez-vous ce malade d’esprit ou de corps? )>
Cette dépendance doit encore s’étendre à déférer beaucoup à ceux qui vous représentent Notre-Seigneur, et qui vous tiennent lieu de supérieurs; croyez-moi, leur expérience, et la grâce que Jésus-Christ, par sa bonté, leur communique, à raison de leur charge, leur a appris beaucoup de choses pour la conduite. Je vous dis ceci pour vous porter à ne rien faire d’importance, ni rien entreprendre d’extraordinaire, sans nous en donner avis; ou, si la chose pressait si fort, que vous n'eussiez pas le temps d’attendre notre résolution, adressez-vous au supérieur le plus proche, lui demandant : « Monsieur, que feriez-vous dans une telle occasion? )> Nous avons expérience que Dieu a béni la conduite de ceux qui en ont usé ainsi, où, au contraire, ceux qui ont fait autrement se sont engagés en des affaires qui ne les ont pas seulement mis en peine, mais même qui nous ont embarrassés.
Je vous prie aussi de faire attention à ne vous point vouloir signaler dans votre conduite. Je désire que vous n'affectiez rien de particulier, mais que vous suiviez toujours viam regiarn , cette grande route, afin de marcher sûrement et sans répréhension. J’entends par là vous dire que vous vous conformiez en toutes choses aux règles et aux saintes coutumes de la congrégation. N’introduisez rien de nouveau, mais regardez les avis qui ont été dressés pour ceux qui ont la conduite des
maisons de la Compagnie, et ne retranchez rien de ce qui se fait dans la même Compagnie.
Soyez non seulement fidèle à observer les règles, mais aussi exact à les faire observer; car, faute de cela, tout irait mal. Et comme vous tiendrez la place de Notre- Seigneur, aussi faut-il que vous soyez, à son imitation, une lumière qui éclaire et qui échauffe. « Jésus-Christ, dit saint Paul, est la splendeur du Père » ; et saint Jean dit que c’est la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde.
Nous voyons que les causes supérieures influent dans les inférieures : par exemple, les anges qui sont dans une hiérarchie supérieure éclairent, illuminent et perfectionnent les intelligences d’une hiérarchie inférieure; de même, le supérieur, le pasteur et le directeur doit purger, illuminer et unir à Dieu les âmes qui lui sont commises de la part de Dieu même.
Et comme les deux envoient leurs bénignes influences sur la terre, il faut que ceux qui sont au-dessus des autres répandent en eux l’esprit principal, qui les doit animer; pour cela, vous devez être tout plein de grâce, de lumière et de bonnes œuvres, comme nous voyons que le soleil communique de la plénitude de sa clarté aux autres astres.
Enfin il faut que vous soyez comme le sel : Vos estis sal terrae 3, empêchant que la corruption ne se glisse dans le troupeau dont vous serez le pasteur.
Après que M. Vincent m’eut dit tout ce que dessus, avec un zèle et une charité que je ne puis expliquer, il survint un frère de la Compagnie, lequel lui parla de quelque affaire temporelle qui regardait la maison de Saint-Lazare; et lorsque ce frère fut sorti, il prit de là occasion de me donner les avis suivants :