RÉPÉTITION D’ORAISON DU iS OCTOBRE ï
Il faut toujours, en commençant son oraison, voir à quoi tend le sujet proposé. — Saint Vincent fait l’application de ce principe à l’oraison du jour. — Nouvelles des missionnaires de Pologne. — Besoins de la Mission de Madagascar. — Ne pas employer l’expression
Nos Messieurs.
M. Vincent, après avoir entendu quatre personnes de la Compagnie, auxquelles il avait fait répéter leur oraison, qu ils avaient faite sur l’évangile de ce même jour, a dit qu’il avait remarqué que, dans l’oraison, la Compagnie ne faisait point assez d'attention à la fin de chaque méditation, étant certain que chaque méditation a sa fin principale, laquelle nous nous devons toujours représenter lorsque nous allons commencer l’oraison, et nous dire en nous-mêmes : « Or sus, à quelle fin tend cette méditation? Pour quelle fin ce sujet -là nous est-il proposé? etc. » Car il faut toujours regarder, en la méditation, aussi bien qu’en toute autre chose, la fin de la chose qui est proposée, c’est-à-dire la gloire qui en revient à Dieu, ou le bien et l’utilité qui en reviendra au prochain.
Entretien 155. — Manuscrit des répétitions d’oraison, fo 42.
Par exemple, le sujet de la méditation d’aujourd’hui nous propose l’élection et mission des disciples, et comme Notre-Seigneur recommande que l’on prie le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers, et recommande à ces mêmes disciples de ne porter ni sac, ni bourse, ni souliers. Or, il fallait considérer ce qui pouvait avoir donné sujet à Notre-Sleigneuir d’ordonner cela à ses disciples, ce qu’il prétendait par là, quelle était l’utilité que Notre-Seigneur vît qui en pouvait revenir à sa gloire, au bien de son Eglise et de ses disciples, et, au contraire, le mal qu’il prévoyait qui arriverait, cela n’étant point de la sorte. La fin de cette méditation est donc de nous exciter à prier Dieu qu'il envoie de bons ouvriers en sa vigne, de bons prêtres, de bons missionnaires qui soient bien détachés d’euxmêmes et des biens de la terre, de l’argent, des commodités, et puis voir si l’on est en cet état que Nocre- Seigneur demande des ouvriers évangéliques. Quelquesuns de ceux qui viennent de répéter en ont touché quelque mot; quelques-uns des autres ne l’ont pas fait. Et surtout il faut peu raisonner, mais beaucoup prier, beaucoup, beaucoup. Il fallait, après avoir considéré ce que je viens de dire, s’élever à Dieu et lui dire : « Seigneur, envoyez de bons ouvriers à votre Eglise, mais qu’ils soient bons; envoyez de bons missionnaires, tels qu’il faut qu’ils soient, pour bien travailler à votre vigne, des personnes, ô mon Dieu, qui soient bien détachées d’elles-mêmes, de leurs propres commodités et des biens de la terre, qui soient plutôt en plus petit nombre, pourvu qu’elles soient bonnes. Seigneur, accordez cette grâce à votre Eglise. Mettez en moi, Seigneur, toutes les conditions que vous désirez en vos disciples, comme celle de n’avoir aucune attache aux biens de la terre. » Et ainsi du reste.
Par la grâce de Dieu, la Compagnie est en cette pratique de ne point porter d’argent, n’y en ayant qu’un, qui est destiné pour cela, qui garde l’argent et qui a soin de payer tout ce qu’il faut pour toute la Compagnie, et pour pourvoir à toutes les nécessités et aux besoins d’un chacun de la même Compagnie, soit pour le vêtir, la nourriture, ou autrement. Aussi avons-nous fait vœu de pauvreté, lequel nous oblige à laisser notre revenu à la disposition de la Compagnie, ou à nos parents, s’ils sont pauvres, ou d’en disposer et le donner à qui nous jugerons à propos, si nous n’avons point de parents en nécessité. Et de cette sorte, vous voyez que la Compagnie se trouve, par la grâce de Dieu, au second état dans lequel Notre-Seigneur voulut que fussent ses apôtres, l’un et l’autre état étant aussi parfaits en Notre-Seigneur; je veux dire l’état dans lequel il voulut que ses disciples fussent, qui est de n’avoir ni sac, ni argent, etc. ; et l’autre, qui fut qu’ils eussent de quoi subvenir à leur vivre et nourriture; car Notre-Seigneur lui-même et les apôtres avaient des personnes, des diacres, de bonnes et charitables femmes qui les suivaient et qui leur fournissaient ce qu’il fallait pour leur nourriture et subsistance, et il permit à ces mêmes apôtres et disciples d’avoir de quoi subsister. Or, Dieu, qui a inspiré, par exemple, les Pères capucins d’embrasser ce premier état dont il est parlé en cette méditation, a inspiré à d’autres religieux et communautés ce second état, qui est celui auquel il a plu à Dieu que soit la Compagnie.
Pourquoi pensez-vous, Messieurs, que Notre-Seigneur ait voulu que ses disciples soient allés deux à deux ? C’est que, comme il a recommandé à un chacun d’exercer la charité envers son prochain et que ce prochain suppose une seconde personne, c’est pourquoi il les a
envoyés deux à deux, afin que l’un et l’autre exerçassent continuellement la charité l’un envers l’autre, et que, si l’un d’eux tombait, il eût quelqu’un qui le relevât, ou l’encourageât dans ses travaux, s’il se trouvait las et harassé. O Messieurs et mes frères, que la conduite du Fils de Dieu est admirable!
J’ai reçu nouvelles de Pologne. M. Ozenne m’écrit l’état dans lequel sont Messieurs Desdames et Duperroy et ce qui s’est passé à Varsovie. Je vous avais recommandé plusieurs fois de prier Dieu pour eux, parce que, quelque bruit était venu en cette ville qu’ils avaient été tués lors du retour des Suédois dans Varsovie, en suite de la bataille qu’ils ont gagnée contre les Polonais; mais, comme, cela n’était pas bien assuré, c’est pourquoi je ne vous en avais point parlé. Or, M. Ozenne m’éorit que, par la grâce de Dieu, ils se portent bien, mais qu’ils ont tout perdu, car, en suite de la victoire obtenue par les Suédois, il y a environ deux mois, les mêmes Suédois qui avaient été chassés de cette même ville par le roi de Pologne, y sont retournés et ont tout pillé et puis s’en sont allés au presbytère de Sainte- Croix, qui est la demeure des missionnaires. Là ils ont tout pris, et emporté ce qu’ils ont trouvé, et n’ont laissé quoi que ce soit à Messieurs Desdames et Duperroy. Le principal est que Notre-Seigneur leur a conservé la vie.
Je prie la Compagnie, avec toutes les tendresses qui me sont possibles, de remercier Dieu de ce qu’il a eu agréable de conserver ces siens serviteurs à la Compagnie, qui sont deux personnes desquelles je puis dire que jamais nous n’avons trouvé aucune chose a redire en elles, dont je me souvienne. Et en meme temps offrons-nous à Notre-Seigneur pour souffrir toutes les afflictions qui se présenteront. Demandons-lui bien cette grâce, mes frères, non seulement pour chacun de nous
en particulier, mais aussi pour toute la Compagnie en général. La reine leur a mandé de s’en venir auprès d’elle, et Sa Majesté commençait déjà à leur faire provision de linge et autres habits nécessaires pour leur usage. Nous avons besoin de semblables ouvriers.
je vous disais dernièrement que M. le maréchal de La Meilleraye m’avait écrit ou fait écrire, sur ce que je ne lui envoyais qu’un prêtre, que des douze mille âmes attendaient à Madagascar leur conversion à notre sainte religion. « Eh quoi! disait-il, M. Vincent veut-il abandonner ainsi des douze mille âmes qui n’attendent que des prêtres pour se convertir ? »
A propos, j’avertis nos frères coadjuteurs et nos frères clercs de ce que j’ai déjà dit aux prêtres, de ne point dire « nos messieurs », mais bien « les prêtres », lorsque l’on voudra parler de quelques-uns de la Compagnie.