RÉGIT DU MARTYRE DE PIERRE BORGÜNY A ALGER
Je ne puis que je ne vous expose les sentiments que Dieu me donne de ce garçon dont je vous ai parlé, qu’on a fait mourir en la ville d’Alger* 1. Il se nommait Pierre Bourgoin, natif de l’île de Majorque, âgé seulement de vingt et un ou vingt-deux ans. Le maître duquel il était esclave avait dessein de le vendre pour l’envoyer aux galères de Constantinople, dont il ne serait jamais sorti. Dans cette crainte, il alla trouver le pacha, pour le prier d’avoir pitié de lui et de ne permettre pas qu’il fût envoyé à ces galères. Le pacha lui promit de le faire, pourvu qu’il prît le turban. Pour lui faire faire cette apostasie, il employa toutes les persécutions dont il put s’aviser, et enfin, ajoutant les menaces aux promesses, il l’intimida de telle sorte qu’il en fit un renégat.
Ce pauvre enfant néanmoins conservait toujours
Entretien 163. — Abelly, of. cit., 1. II, chap i, sect. vu, § 5, p. in et suiv. Nous nous apercevons un peu tard que cet entretien est de 16.S4 ou de i655, et par suite aurait dû trouver place plus haut.
1. Le 3o août 1654. De rapport de Philippe Le Vacher à la Propagande sur ce martyre a été imprimé dans l’ouvrage Vida y Martino del Siervo de Dios Pedro, Borguhy , Mallorca, 1820, in-8, pp. 117-146.
dans son cœur les sentiments d’estime et d’amour qu’il avait pour sa religion, et ne fit cette faute que par l’appréhension de tomber dans ce cruel esclavage et par le désir de faciliter le recouvrement de sa liberté. Il déclara même à quelques esclaves chrétiens qui lui reprochaient son crime, que, s’il était turc à l’extérieur, il 'était chrétien dans l’âme. Et peu à peu, faisant réflexion feur le grand péché qu’il avait commis de renoncer extérieurement à sa religion, il en fut touché d’un véritable repentir. Et voyant qu’il ne pouvait expier sa lâcheté que par sa mort, il s’y résolut, plutôt que de vivre plus longtemps dans cet état d’infidélité. Ayant découvert à quelques-uns ce dessein, pour en venir à l’exécution il commença à parler ouvertement à l’avantage de la religion chrétienne et au mépris du mahométisme, et disait sur ce sujet tout ce qu’une vive foi lui pouvait suggérer, en présence même de quelques Turcs et surtout des chrétiens. Il craignait toutefois la cruauté de ces barbares, et, envisageant la rigueur des peines qu’ils lui feraient souffrir, il en tremblait de frayeur. « Mais pourtant, disait-il, j’espère que Notre-Seigneur m’assistera; il est mort pour moi, il est juste que je meure pour lui. » Enfin, pressé du remords de sa conscience et du désir de réparer l'injure qu’il avait faite à Jésus-Christ, il s'en alla, dans sa généreuse résolution, trouver le pacha, et étant en sa présence : « Tuim’as séduit, lui dit-il, en me faisant renoncer à ma religion, qui est la bonne et la véritable, et me faisant passer à la tienne, qui est fausse. Or, je te déclare que je suis chrétien; et pour te montrer que j’abjure de bon cœur ta créance et la religion des Turcs, je rejette et déteste le turban que tu m’as donné. » Et en disant ces paroles, il jeta ce turban par terre et le foula aux pieds, et puis il ajouta : « Je sais que tu me feras mourir, mais
il ne m’importe, car je suis prêt de souffrir toutes sortes de tourments pour Jésus-Christ mon Sauveur. »
En effet, le pacha, irrité de cette hardiesse, le condamna aussitôt à être brûlé tout vif. En suite de quoi on le dépouilla, lui laissant seulement un caleçon, on lui mit une chaîne au cou, et on le chargea d’un gros poteau pour y être attaché et brûlé. Et sortant en cet état de la maison du pacha pour être conduit au heu du supplice, comme il se vit environné de Turcs, de renégats et même de chrétiens, il dit hautement ces belles paroles : « Vive Jésus-Christ et triomphe pour jamais la foi catholique, apostolique et romaine! Il n’y en a point d’autre en laquelle on se' puisse sauver. )> Et cela dit, il s’en alla souffrir le feu et recevoir la mort pour Jésus-Christ.
Or, le plus grand sentiment que j’aie d’une si belle action, c’est que ce brave jeune homme avait dit à ses compagnons : « Quoique j’appréhende la mort, je sens néanmoins quelque chose là dedans (portant la main sur son front) qui me dit que Dieu me fera la grâce de souffrir le supplice qu’on me prépare. Notre-Seigneur lui-même a appréhendé la mort, et néanmoins il a enduré volontairement de plus grandes douleurs que celles qu’on me fera souffrir; j’espère en sa force et en sa bonté. » Il fut donc attaché à un poteau, et le feu fut allumé autour de lui, qui lui fit rendre bientôt entre les mains de Dieu son âme pure comme l’or qui a passé par le creuset. M. Le Vacher, qui l’avait toujours suivi, se trouva présent à son martyre; quoiqu’un peu éloigné, il lui leva l’excommunication qu’il avait encourue et lui donna l’absolution, sur le signal dont il était convenu avec lui, pendant qu’il souffrait avec tant de constance.
Voilà, Messieurs, comme est fait un chrétien, et voilà le courage que nous devons avoir pour souffrir et pour mourir, quand il faudra, pour Jesus-Christ. Deman-
dons-lui cette grâce, et prions ce saint garçon de la demander pour nous, lui qui a été un si digne écolier d’un si courageux maître, qu’en trois heures de temps il s'est rendu son vrai disciple et son parfait imitateur en mourant pour lui.
Courage, Messieurs et mes frères ! Espérons que Notre-Seigneur nous fortifiera dans les croix qui nous arriveront, pour grandes qu’elles soient, s’il voit que nous avons de l’amour pour elles et de la confiance en lui. Disons à la maladie, quand elle se présentera, et à la persécution, si elle nous arrive, aux peines extérieures et intérieures, aux tentations et à la mort même qu’il nous enverra : « Soyez les bienvenus, faveurs célestes, grâces de Dieu, saints exercices, qui venez d’une main paternelle et tout amoureuse pour mon bien ; je vous reçois d’un cœur plein de respect, de soumission et de confiance envers celui qui vous envoie; je m’abandonne à vous pour me donner à lui. » Entrons donc dans ces sentiments, Messieurs et mes frères, et surtout, confions-nous grandement, ainsi qu’a fait ce nouveau martyr, en l’assistance de Notre-Seigneur, à qui nous recommanderons, s’il vous plaît, ces bons missionnaires d’Alger et de Tunis.