XI
emplois qui la regardent, elle s’avancera petit à petit dans les bonnes grâces de Dieu; et si aujourd’hui, par exemple, quelqu’un pratique un acte de vertu jusques à un degré, demain il le pratiquera jusqu’au deuxième, jusqu’au troisième degré de perfection, et voilà comment petit à petit on croît. Aujourd’hui un frère, un clerc, un prêtre aura pratiqué quelqu’acte d’humilité jusqu’à deux degrés de vertu, par exemple; s’il est fidèle à Dieu, le lendemain il en pratiquera jusqu’aux troisième et quatrième degrés, et ainsi en montant selon qu’il continuera à travailler solidement à la pratique de cette vertu, avec la grâce de Dieu, sans laquelle nous ne pouvons rien.
N’avons-nous pas vu cela en notre pauvre petit frère? Nous avons vu croître la vertu en lui, quasi en moins de rien. ( Nota que je crois qu’il entendait parler du frère Christophe Delaunay.) Et si vous y prenez bien garde, vous remarquerez la même chose en plusieurs de la Compagnie. Pour moi, il faut que je vous avoue qu’il y a de certaines personnes dans la Compagnie que je ne vois jamais, que je ne réfléchisse sur moi et que je n’entre en confusion de moi-même. Nous voyons dans la vie de saint Antoine que la considération de toutes les créatures lui servait pour l’encourager au service de Dieu. Mes frères, si nous considérons plusieurs de la Compagnie, nous verrons en l’un l’humilité, en l’autre la douceur, en celui-ci la charité vers le prochain, en celui-là l’amour vers Dieu, en cet autre la régularité et exactitude aux règles et en celui-ci la patience et l’obéissance ponctuelle. Et qui fait tout cela? Dieu. C’est Dieu, mes frères, qui agit dans ces personnes-là, dans les unes plus, dans les autres moins, selon que la force de l’esprit du même Dieu se communique à elles. Je ne parle point ici des talents, comme de la prédication*
par exemple, qui est une chose qui n’est pas pour nous, mais pour les autres, et qui ne sert bien souvent que pour perdre et donner de la vanité; mais je parle des vertus qui nous rendent plus aimables à Dieu; et cette considération-là que nous ferons des vertus que nous voyons en nos frères, fera d’autant plus d’effet en nous, que nous voyons que ce sont des personnes comme nous, que nous voyons de nos yeux et avec lesquelles nous vivons; et cela fait souventes fois plus d’effet en certaines personnes que la considération des vertus de plusieurs saints qui sont morts et qu’elles ne voient plus, ou qu’elles n’ont point vues. Ah! quand je considère quelques-uns de la Compagnie qui, depuis un an, deux, six, huit et dix ans, souffrent, qui de mal très aigu, d’autres de maladies languissantes, et cela avec une si parfaite patience et conformité au bon plaisir de Dieu, et que moi, sitôt que j’ai un peu de mal aux pieds, aux genoux, je crie, je me plains; combien pensez-vous, dis-je, que ces exemples me donnent de confusion, de me voir si chétif que de ne pouvoir souffrir le moindre mal !
O Messieurs, ô mes frères, que le bon exemple a de pouvoir et que celui qui est exemplaire dans une Compagnie y fait du bien! Comme, au contraire, celui qui commence à s’y relâcher, soit en la pratique des vertus, soit en l’observance des règles, ô Dieu, qu’il est en danger de faire bien du mal, s’il ne se retire au plus tôt de cet état ! Et comme ceux qui sont fidèles, ainsi que je vous viens de dire, s’avancent de jour à autre, ceuxci, au contraire, venant à se relâcher, descendent de degré en degré et puis enfin viennent à tomber, pource qu’ils ne sauraient plus tenir. Il faut qu ils tombent, et il leur arrive comme à un homme qui a fait un faux pas : vous le voyez pencher ; la pesanteur de son corps
qui vient à pencher, fait qu’il ne saurait plus se tenir; il faut qu’il tombe. Or sus, Dieu soit loué! Dieu soit loué et glorifié à jamais! Oh! oui, mes frères, quand Dieu prend une fois en affection une âme, quoi qu’elle fasse, il la souffre. N’avez-vous jamais vu un père qui a un petit enfant qu’il aime beaucoup? Il souffre de ce petit tout ce qu’il lui fait, voire même il lui dit quelquefois : (( Mords-moi, mon enfant. » Et d’où vient cela? C’est qu’il ,aime ce petit enfant. Dieu se comporte de même à l’égard de nous, mes frères.
L’on me mande de Marseille qu’on a commencé par apprendre à ces novices de Saint-Victor à dire le bréviaire, à faire les cérémonies; ce qu’ils n’avaient jamais fait. Or, voyez un peu qu'est-ce que cela et jusqu’à quel point est déchu ce grand Ordre aujourd’hui. Je dis « grand Ordre », duquel grand nombre de cardinaux et prélats sont .sortis, même des Papes; un Ordre qui du commencement vivait si saintement ! Cependant vous voyez l'état où il est réduit maintenant. Ainsi voilà comme il est arrivé à d’autres Ordres et communautés de l’Eglise de Dieu, qui se sont relâchés de leurs premières observances régulières et de la pratique des vertus, et comme ij arrivera aux Compagnies qui se relâcheront.
Bref, il arrivera justement ce qui est arrivé au château de Vcntadour, qui est situé sur la montagne de ... 2. Autrefois on l’a vu habité par des personnes vertueuses, craignant Dieu, des personnes de qualité; et aujourd’hui par qui pensez-vous qu’il est habité? Par des crapauds, des corneilles, des hiboux et autres animaux vilains. Toute la couverture y est à bas; il n’y a plus que les murailles. Ainsi les maisons qui viennent
2. Le nom est omis sur le manuscrit. On peut voir encore sur la cornmune de Moustier-Ventadour (Corrèze) les ruines de cet ancien château.
à se relâcher de la vertu, se trouvent en moins de rien habitées par des gens pleins de vices, de passions, de péchés. Enfin c’est pitié d’elles. Or sus, courage donc, Messieurs, courage, mes frères! Donnons-nous bien à Dieu et de la bonne sorte, travaillons solidement à la vertu et principalement à l’humilité, oui, à l’humilité; demandons instamment à Dieu qu’il ait agréable de donner cette vertu à la petite Compagnie de la Mission. L’humilité, oui, l’humilité,. je le répète, l’humidité!