‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 249 sur 280 · SUR LES VERTUS DU FRÈRE JOURDAIN · texte numérisé non relu

SUR LES VERTUS DU FRÈRE JOURDAIN

La conférence se faisait sur la mort de notre défunt frère Jean Jourdain, le premier et le plus ancien frère coadjuteur de la Compagnie, arrivée, le jour de saint Marc, 25e dudit présent mois, vers les 6 heures après midi. M. Vincent, parlant en suite de quatre de nos frères coadjuteurs, dit ce qui suit :

Dieu soit loué de tout ce que l’on vient de dire! Notre bon défunt, frère Jourdain, était natif d’un lieu qui est à dix ou douze lieues d’ici 1, de parents villageois. Son premier emp/loi fut d’être magister en son pays, d’enseigner les enfants, sitôt qu’il fut capable de cela. -Ensuite, au bout de quelque temps, il vint à Paris. .Etant à Paris, il trouva moyen d’entrer chez feu Madame la marquise de Maignelay. Il y exerçait deux offices : celui d’écuyer, qui est de la mener; l’autre de maître d’hôtel. C’était le temps où tout allait avec splendeur chez Madame de Maignelay. Ensuite il se mit avec un bon ecclésiastique fort riche, qui avait pris Tordre de prêtrise par pure piété et qui demeurait proche de Notre-Dame; je ne sais pas néanmoins si ce dut avant qu’il entrât chez Madame de Maignelay, ou :après. Quoi qu’il en soit, là où je commençai à le connaître, ce fut chez Madame ladite marquise, de cela :il y a bien quarante ans ; et il me souvient que nous ■étions quasi tout d’un même âge. En suite de cela, il ^demanda à être reçu en la Compagnie, c était trois ou quatre ans après qu’elle se fut liée et assemblée pour "vivre en communauté. Il y fut reçu. Y étant, on 1 ap-

Entretien 166. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 53 v°. a. La QueneMes-Ywelines (Seine-et-Oise) .

pliqua à la cuisine, puis on l’amenait aux missions; ensuite on lui donna -la charge de la dépense, d’acheter tout ce qu’il fallait; et ainsi il fut appliqué aux emplois convenables aux frères coadjuteurs.

Il était un peu prompt et violent; mais, comme on a fort bien dit, il réparait cela en demandant pardon à ceux envers qui il s’était échappé et qu’il avait offensés; il les embrassait, et cela avec grande tendresse de cœur, car il avait cela qu’il s’attendrissait facilement; et comme je le reprenais quelquefois de ses promptitudes et de ce qu’il se mêlait quelquefois de reprendre les autres, de les corriger, ce qu’il ne pouvait faire sans quelque aigreur ou à contretemps, je lui en donnais de fois à autre pénitence, jusque-là même quelquefois de lui avoir défendu de ne jamais plus se mêler de reprendre et corriger personne. Il recevait bien cela; il retombait facilement en ces mêmes fautes, mais il recevait fort bien les avertissements qu’on lui en faisait. Et quelquefois en particulier il me venait trouver : « Eh ! Monsieur, pour l’amour de Dieu, supportez-moq supportez-moi; je vous en prie! »

Ici M. Vincent s’exclama et dit, parlant de lui-même :

Hélas ! misérable que je suis, je le reprenais, moi qui avais autant besoin, ou plus que lui, d’être repris ! Or sus, Dieu me fasse miséricorde, s’il lui plaît! Néanmoins Dieu lui a fait la grâce, nonobstant tout cela, de persévérer jusqu’à la fin dans la Compagnie.

La vertu qui était en lui, c’est, comme on a dit déjà,, une grande cordialité envers ceux de la Compagnie,, embrassant et baisant ceux qu’il abordait. Et moimême l’étant allé voir le jour qu’il est mort, il me dit : « Eh ! Monsieur, que je vous embrasse pour la dernière fois! » On a dit le mal qui lui est survenu à la jambe et qui lui a donné bien sujet d’exercer la patience, en

sorte: que le voilà qui a achevé le cours de sa vie en souffrant. Enfin, Messieurs, c’est la fin qui couronne l’œuvre; et bienheureux est-il d’avoir été en quelque façon semblable à Notre- Seigneur Jésus-Christ, oui finit la siienne en souffrant pour tout le monde sur l’arbre de la croix ! Oh ! non, Messieurs et mes frères, ne nous étonnons point, encore que nous voyions quelquefois en certaines personnes quelques défauts, pource que Dieu le permet ainsi pour des fins que nous ne savons pas.

Mais que dis-je? Dieu se sert même des péchés pour la justification d’une personne; oui, les péchés entrent dans l’ordre de notre prédestination, et Dieu en tire de nous des actes de pénitence, d’humilité, d’ humilité, oui, Messieurs, d’humilité, qui est la vertu propre de son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ Et dites-moi, les roses, par exemple, portent avec elles leurs épines, et il n’y a jamais de roses sans épines. Les défauts que Dieu permet ainsi en quelques personnes, en qui plus, en qui moins, servent comme de cendres pour cacher les vertus qui se rencontrent en ces personnes, et font que, se voyant ainsi fautives, elles se maintiennent dans 1 humilité et abjection d’elles-mêmes. Et qui est-ce qui nest point sujet à quelques défauts, puisque les saints mêmes y ont été sujets et qu’il n’y a que le Fils de Dieu et la sainte Vierge, sa mère, qui en aient ete exempts? Les apôtres avaient été enseignés en l’école de Jesus-Christ et de sa propre bouche; cependant vous savez ce qui s’est passé parmi eux : de petites émulations, manquements de foi; en sorte qu’au moment meme où le fils de Dieu monta au ciel, il leur reprocha leur incrédulité. J ai connu un saint homme qui fait des miracles; il était si tenté d’impureté que, lorsqu’il était obligé d’aller pour quelques jours aux champs, prenant congé de son direc-

teur, il lui disait : « Mon père, je me sens si horriblement sollicité de tentations déshonnêtes que je ne sais si, à mon retour, je serai pur; j’ai grand’peur que non. » Et cependant Dieu souffrait cela dans une personne dont il voulait faire un saint; et pource que Dieu en voulait faire un saint, et qu’il était, lui, un homme qui aimait ses commodités, ses aises, qui le portait un peu haut, et que c’étaient des choses éloignées de ce que Dieu demandait de lui, cela faisait qu’il permettait qu’il tombât dans des fautes qui l’humiliaient et le faisaient se reconnaître.

Un jour, étant avecle Père ..., jésuite (il y était aussi), nous entretenant ensemble, nous vînmes à parler d’une personne qui, en quelque lieu et compagnie que ce fût, défendait l’honneur de tout le monde et de tous ceux de qui on voulait mal parler; et néanmoins elle était fort prompte et sujette à la colère; mais elle s’humiliait sitôt qu’elle reconnaissait être tombée en quelquepromptitude, et se jetait aux pieds de ses gens, femmes de chambre, jusqu’aux servantes mêmes. Et sainte Paule, toute sainte qu’elle était, avait cependant en. elle une promptitude bien grande et des imperfections,, jusqu’à en vouloir même à saint Jérôme. Et un jour, le même saint Jérôme, la jugeant digne de répréhension et n’osant pas lui faire l’avertissement lui-même (c’était au sujet de ses excessives mortifications), pria un évêque de lui en faire l’avertissement. Ce bon évêque,, commençant donc à vouloir reprendre cette sainte, elle, d’un mouvement de colère, sans attendre qu’il eût achevé, lui dit : « C’est Jérôme qui vous l’a dit, c’est Jérôme qui vous l’a dit. » Cependant c’est une sainte,., et une grande sainte, qui a été sujette à oes défauts-là, tant il est vrai que nul n’est exempt H’ imperfections^ Dieu permettant tout cela pour nous humilier et nous

faire pratiquer des actes de vertu. En celui-ci il permet la colère; en celui-là, la gourmandise; en cet autre, l’impureté; de cela on en revient, avec l’aide de Dieu.

Et de fait, tous, tant que nous sommes, comment étions-nous faits avant de venir céans? Comment avons-nous vécu? Hélas! il faut que je parle de moi, misérable, qui suis le scandale de tout le monde, et non pas seulement de vous autres; tant il y a que chacun sait la vie qu’il a menée; et voilà que, par la miséricorde de Dieu, il n’est plus en cet état-là, il en est revenu. Ce n’est pas qu’il n’arrive par-ci par-là quelquefois quelque petite faute, mais cela n’est comme rien en comparaison de ce que c’était auparavant.

Mais, Monsieur, me direz-vous, je retombe toujours; ce qui fait que je crains bien de ne pas aimer Dieu, car,, si je l’aimais bien, je ne retomberais pas si souvent. — Vous retombez; eh bien! il faut vous relever aussitôt et vous humilier beaucoup. Vous n’aimez pas Dieu, ditesvous; eh ! dites-moi, ne désirez-vous pas l’aimer? — Oui, Monsieur. — Vous l’aimez donc, dit saint Augustin, car on ne désire que ce que l’on aime. Mais ce que vous devez appréhender, ce sont les péchés de l’intelligence, je veux dire les péchés de l’entendement, parce que l’on n’en revient que très rarement et quasi jamais; ce sont là les fautes les plus dangereuses; et vous l’allez voir par ce que je m’en vas vous dire.

Je connais deux personnes 1 qui pendant un assez long temps ont vécu en saints, faisaient beaucoup d aumônes aux pauvres; elles se sont laissées aller à quelques nouvelles opinions du temps et y ont si fort et tellement attaché leur esprit et leur pauvre cervelle qu’il n’y a pas eu moyen jusqu’à présent de les en pou-

i. Saint Vincent semble avoir en vue M. et Mme de Liancourt.

voir retirer, quelques raisons que l’on ait pu alléguer. Elles ne sauraient se tirer de cet état, quoi qu’on leur dise, tant il est vrai que cet état est horrible; et je vous avoue que je n’ai jamais vu chose aucune qui m’ait mieux fait connaître au naïf l’image de l’enier que cela. Oh! déplorable et malheureux état! Vouloir plutôt croire sa misérable cervelle, un faux jugement, que se soumettre à ce qui a été ordonné par le Pape! Je le répète encore, je ne sache pas avoir rien vu qui m’ait si bien représenté l’état de l’enfer que cela, sinon ce que j’ai vu arriver à une personne 2 travaillée d’une certaine humeur noire qui la faisait paraître un démon, l’esprit d’un démon, d’où elle revint néanmoins par la grâce de Dieu; mais vraiment il fallut bien faire des prières à Dieu pour cela et des pèlerinages.

Les moyens maintenant de nous préserver de tomber dans ce malheur, c’est l’humilité, la soumission de notre jugement. Oh! s’il plaisait à Dieu faire cette grâce à la petite Compagnie de tendre toujours là, au mépris de soi-même, à la sainte humilité, qui est la vertu propre de Notre-Seigneur ! Voyez-vous, Messieurs et mes chers frères, je voudrais que cette Compagnie en général et un chacun en particulier tendent toujours à la sainte humilité, cherchent les moyens d’y arriver et ne laissent passer aucune occasion d’en produire des actes. Mon Dieu, s’il plaisait à votre bonté de faire cette grâce à cette Compagnie de lui donner cet esprit, l’esprit de la sainte humilité, qui est la vertu propre de votre Fils bien-aimé ! Demandons cette grâce à sa divine Majesté, Messieurs, dans nos oraisons, dans nos prières, allant et venant; enfin ne nous lassons point de la lui demander.

2. Dans la pensée du saint, il s’agit vraisemblablement de Claire- Marie Amaury, qui était, au moment de cette épreuve, religieuse au premier monastère de la Visitation à Paris.

Page 1