‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 26 sur 280 · SUR LES PENSIONNAIRES, ALIÉNÉS OU VICIEUX, ENFERMÉS A SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

SUR LES PENSIONNAIRES, ALIÉNÉS OU VICIEUX, ENFERMÉS A SAINT-LAZARE

Je recommande aux prières de la Compagnie les pensionnaires de céans, tant ceux qui sont aliénés d’esprit, que les autres qui ne le sont pas, et entre les autres, un prêtre qui, ayant été quelque temps dans le délire, en était revenu et se portait mieux, mais, par malheur, y est retombé. Cette maladie lui vient d’un excès de mélancolie qui lui envoie au cerveau des vapeurs âcres, dont il a été tellement affaibli, qu’il est retombé en ce mauvais état. Le pauvre homme sent bien venir son mal, lequel (comme il dit lui-même) commence toujours par une noire mélancolie, dont il lui est impossible de se retirer. Certainement ceux qui sont réduits en cet état sont grandement dignes de compassion. Il est bien vrai qu’ils sont en quelque façon dans un état d’impeccabilité, n’étant pas maîtres de leurs volontés, et n’ayant ni jugement ni liberté. Et en cela ils doivent être estimés bienheureux, si, lorsqu’ils y sont tombés, ils étaient dans la grâce de Dieu; comme, au contraire, ils sont

i. Epître de saint Paul aux Galates VI, 14.

Entretien 13. — AbeHy, of. cil., 1. II, chap. vi, p. 307.

fort à plaindre, si ce mal les a surpris dans l’état de péché mortel.

Les autres que nous avons céans, et qui sont en leur bon sens, mais qui en usent mal, me donnent sujet de dire qu’on voit aujourd’hui dans le monde, parmi les jeunes gens, beaucoup de rébellions et de débauches, qui semblent s’augmenter tous les jours. Il y a quelque temps qu’une personne de condition, qui est des premiers officiers d’une cour souveraine, se plaignait qu’un sien neveu, jeune homme fort débauché, s’était emporté jusqu’à cet excès que de le menacer plusieurs fois de le tuer, s’il ne lui donnait de l’argent; et un magistrat de la ville lui ayant donné conseil de le mettre à Saint- Lazare, où il y avait un bon ordre pour le mettre à son devoir, il lui répondit qu’il ne savait pas qu’on y reçût ces sortes de gens; et que, l’ayant remercié de cet avis, il lui avait dit qu’il était à souhaiter qu’il y eût dans Paris quatre maisons semblables à celle de Saint-Lazare, pour empêcher de tels désordres.

Rendons grâces à Dieu, Messieurs, de ce qu’il applique cette communauté à la conduite et des aliénés et des incorrigibles. Nous n’avons pas recherché cet emploi ; il nous a été donné par sa Providence, aussi bien que tous les autres qui sont dans la Compagnie. A cette occasion, je vous dirai que, quand nous entrâmes en cette maison, M. le prieur y avait retiré deux ou trois pauvres aliénés; et comme nous fûmes substitués en sa place, nous en prîmes le soin et la conduite. En ce temps-là, nous avions un procès, dans lequel il s’agissait si nous serions chassés ou maintenus dans la maison de Saint-Lazare; et je me souviens que je me demandai pour lors à moi-même : « S’il te fallait maintenant quitter cette maison, qu’est-ce qui te touche et qui te toucherait le plus? et quelle, est la chose qui te donnerait plus de déplaisir et de ressentiments ? » Et il me

semblait, à cette heure-là, que ce serait de ne plus voir ces pauvres gens et d’être obligé d’en quitter le soin et le service.

Mes frères, ce n’est pas si peu de chose que l’on croit,, d’être appliqué au soulagement des affligés; car l’on fait plaisir à Dieu. Oui, c’est une des œuvres qui lui sont les plus agréables que de prendre soin de ces insensés; et elle est d’autant plus méritoire que la nature n’y trouve aucune satisfaction, et que c’est un bien qui se fait en secret et à l’endroit de personnes qui ne nous en savent aucun gré. Prions Dieu qu’il donne aux prêtres de la Compagnie l’esprit de conduite pour ces sortes d’emplois, quand ils y seront appliqués, et qu’il fortifie nos pauvres frères et les anime de sa grâce,, pour essuyer les peines et souffrir les travaux qu’ils ont tous les jours autour de ces pensionnaires, dont les uns sont malades de corps et les autres d’esprit, les uns stupides et les autres légers, les uns insensés et les autres vicieux, en un mot, tous aliénés d’esprit, mais les uns par infirmité et les autres par malice; ceux-là sont ici pour recouvrer leur santé, et ceux-ci pour se corriger de leur mauvaise vie.

Courage donc, mes frères ; savez-vous bien qu’il y a eu autrefois des papes appliqués au soin des bêtes? Oui,, du temps des empereurs qui persécutaient l’Eglise en son chef et en ses membres, ils prenaient les papes et leur faisaient garder les lions, les léopards et les autres bêtes semblables qui servaient au divertissement de ces princes infidèles, et qui étaient comme les images de leur cruauté; et c’étaient des papes qui avaient soin de ces animaux h Or, les hommes dont vous avez la charge pour les besoins extérieurs ne sont pas des bêtes ; mais

i. Le pape saint Marcel subit cette peine pendant ne f mois.

ils sont en quelque façon pires que les animaux par leurs déportements et leurs débauches. Cependant Dieu a voulu faire passer ces saints personnages, qui étaient les pères de tous les chrétiens, par ces abaissements et par ces afflictions extraordinaires, afin qu’ils apprissent par leur propre expérience à compatir aux abjections et aux adversités de leurs enfants spirituels; car, quand on a ressenti en soi-même des faiblesses et des tribulations, Ton est plus sensible à celles des autres. Ceux qui ont souffert la perte des biens, de la santé et de l’honneur sont bien plus propres pour consoler les personnes qui sont dans ces peines et ces douleurs, que d’autres qui ne savent ce que c’est. Je me ressouviens qu’on me disait un jour d’un grand et saint personnage, qui était d’un naturel ferme et constant, qui avait l’esprit fort, qui ne redoutait rien et n’était guère sujet aux tentations, que, pour cela, il était d’autant moins propre pour supporter les faibles, consoler les affligés et assister les malades, parce que lui-même n’avait jamais passé par ces états.

Vous n’ignorez pas que Notre-Seigneur a voulu éprouver sur lui toutes les misères. « Nous avons un Pontife, dit saint Paul, qui sait compatir à nos infirmités, parce qu’il les a éprouvées lui-même 2. » Oui, ô Sagesse éternelle, vous avez voulu éprouver et prendre sur votre innocente personne toutes nos pauvretés ! Vous savez, Messieurs, qu’il a fait cela pour sanctifier toutes les afflictions auxquelles nous sommes sujets, et pour être l’original et prototype de tous les états et conditions des hommes. O mon Sauveur, vous qui êtes la sagesse incréée, vous avez pris et embrassé nos misères, nos confusions, nos humiliations et infamies, à la réserve

a. Epître aux Hébreux IV, 14.

de l’ignorance et du péché; vous avez voulu être le scandale des Juifs et la folie des Gentils; vous avez même voulu paraître comme hors de vous. Oui, Notre-Seigneur a bien voulu passer pour un insensé, comme il est rapporté dans le saint Evangile, et que Ton crût de lui qu’il était devenu furieux. Exierunt tenere eum; et dicebant quoniam ïn furorem versus est h Les apôtres mêmes l’ont regardé quelquefois comme un homme qui était entré en colère, et il leur a paru de la sorte, tant afin qu’ils fussent témoins qu’il avait compati à toutes nos infirmités et sanctifié nos états d’affliction et de faiblesse, que pour leur apprendre, et à nous aussi, à porter compassion à ceux qui tombent dans ces infirmités.

Bénissons Dieu, Messieurs et mes frères, et le remercions de ce qu’il nous applique au soin de ces pauvres gens, privés de sens et de conduite; car, en les servant, nous vovons et touchons combien sont grandes et diverses les misères humaines; et par cette connaissance nous serons plus propres à travailler utilement vers le prochain, nous nous acquitterons de nos fonctions avec d’autant plus de fidélité que nous saurons mieux par notre expérience ce que c’est que souffrir. Cependant je prie ceux qui sont employés auprès de ces pensionnaires d’en avoir grand soin, et la Compagnie de les recommander souvent à Dieu et de faire estime de cette occasion d’exercer la charité et la patience vers ces pauvres gens 1 2.

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