‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 260 sur 280 · XI · texte numérisé non relu

XI

un coup de canon pour avertir ceux de la ville de venir prendre ce qu’on leur apportait, mais personne ne sortit. Voyant cela, ils approchèrent du rivage, mirent leurs provisions à terre et tirèrent encore un coup de canon pour avertir. Personne ne bougea. Cela leur ht croire que la désolation était bien grande dans cette ville. Ils laissèrent là leurs provisions et retournèrent à leur ville pour charger de nouveau leur barque, aûn de l’amener encore.

M. Vincent ajouta qu’il a appris que les premières pluies qui sont arrivées ont fait beaucoup cesser la contagion, que l’air est un peu purifié et que Ton commence à ouvrir les boutiques; mais, dit M. Vincent, Turin est si éloigné de là que ce bruit n’est pas bien assuré. Quoi qu’il en soit, prions Dieu pour eux, en quelqu’état qu’ils soient, et notamment pour la pauvre petite famille de cette ville si affligée.

Je vous disais l’autre jour qu’il est arrivé à Nantes un vaisseau qui vient de Madagascar, qui est l’un des trois qui y étaient allés, et que nous n’avions point reçu encore de lettres. J’en ai reçu une, non pas de ce payslà, mais seulement de Nantes, d’un bon jeune homme nommé Baudouin, qui a demeuré céans quelque temps et qui s’en est retiré pour quelqu’incommodité. Il est au séminaire de Nantes. Cet homme, ayant su qu’il était arrivé un vaisseau, s’en va trouver le capitaine du vaisseau, qui s’en allait saluer M. le maréchal de la Meilleraye, et lui demanda des nouvelles du succès de son voyage et, entre autres, des missionnaires; mais ce capitaine ne lui voulut rien dire, voulant premièrement, avant toute autre chose, faire part à mondit sieur le maréchal de l’état du voyage. Voyant qu’il ne peut rien tirer de ce capitaine, il s’en va trouver un autre homme du vaisseau, lequel lui dit beaucoup de parti-

cularités, et, entre autres, lui raconta un accident arrivé à un bon prêtre qui avait capacité et avait même été autrefois à l’armée, et que M. le maréchal envoyait en ce pays-là. Ce prêtre, étant monté sur le tillac du vaisseau, tomba dans la mer. A ses cris, on courut; plusieurs se jetèrent à l’eau pour le sauver, mais en vain; et on n’entendit autre chose de lui sinon qu’il se débattait parmi les ondes et disait : « Jésus, ayez pitié de moi ! Sainte Vierge, secourez-moi ! »

Cela arriva dès le second jour qu’ils firent voile pour partir. De là ceux qui étaient dans ce vaisseau jugèrent que le voyage ne serait pas heureux. Et comme de même M. Baudouin avait désir de savoir des nouvelles des missionnaires, il lui en demanda. Cet homme lui répondit que les trois qui étaient allés dans leurs vaisseaux étaient morts, que M. de Belleville mourut en allant au Cap-Vert et fut jeté dans la mer, qui est le cimetière de ceux qui y meurent; qu’il y avait grande mortalité dans les vaisseaux, grand nombre de malades, autour desquels nos missionnaires ont beaucoup travaillé; que M. Dufour et M. Prévost arrivèrent à Madagascar, mais que ledit sieur Dufour, passant une rivière, tomba dedans, qu’il en fut retiré vivant et que ceux qui étaient avec lui, lui ayant dit qu’il était à propos de changer d’habit et de linge pour ne pas tomber malade, il n’en voulut rien faire, alléguant que c’était délicatesse de changer et qu’il s’en passerait bien. Mais,, à quelque temps de là, un frisson le prend, en sorte qu’il en est mort; et on l’a enterré sur le bord de la mer, au pied d’une croix que lui-même a fait planter sur le sommet d’une petite éminence .

Quant à M. Prévost, il fut si touché de douleur de la mort de M. Dufour, qu’il affectionnait très particulièrement, qu’il mourut aussi quelque temps après; de

sorte qu'il ne reste plus que le bon M. Bourdaise, qui est béni de Dieu, tant à l’égard du spirituel, dont il est chargé, que même du soin qu’il prend pour le temporel dans le fort, où il est très aimé d’un chacun et se comporte avec beaucoup de prudence et de bonne conduite; qu’il a le soin de tous les Français qui sont là et des nouveaux convertis. Voilà l’état.

Quelqu’un de cette Compagnie dira peut-être qu’il faut abandonner Madagascar; la chair et le sang tiendront ce langage, qu'il ne faut plus y envoyer; mais je m’assure que l’esprit dit autrement. Quoi! Messieurs, laisserons-nous là tout seul notre bon M. Bourdaise? La mort de ces messieurs en étonnera, je m’assure, quelques-uns. Dieu tira d’Egypte six cent mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants, à l’effet de les mener en la terre de promission; et néanmoins de tout ce grand nombre il n’y en eut que deux qui y entrèrent ; pas même Moïse, le conducteur de tous. Dieu a appelé nos confrères en ce pays-là, et cependant voilà que les uns meurent en chemin, et les autres bientôt après y être arrivés. Messieurs, à cela il faut baisser la tête et adorer les conduites tout admirables et incompréhensibles de Notre-Seigneur. N’étaient-ils pas appelés de Dieu en ce pays-là. Et qui en doute? Tous trois m’ont demandé plusieurs fois à y aller. M. Dufour en avait ce désir dès le temps que l’on commença à parler de Madagascar; cela, avec les circonstances et particularités qui sont arrivées à son égard, nous faisait penser que Dieu l’appelait de delà. Et notre pauvre défunt M. Lambert, combien m’a-t-il prié de fois de le lui permettre! Ce ne sont pas la chair et le sang, comme vous pouvez croire, qui les ont portés ainsi à exposer leur vie comme ils ont fait. Maintenant savoir si la Compagnie a vocation de Dieu pour ce lieu-là, si elle

y a été appelée, hélas ! Messieurs, il n’en faut pas douter, car nous ne pensions pas à Madagascar, lorsqu’on nous en est venu faire la proposition. Et voici comme le tout est arrivé.

Messieurs de la Compagnie des Indes de cette ville, c’est-à-dire ces messieurs qui se sont associés ensemble pour la négociation en ce pays-là, y ayant envoyé un prêtre séculier, qui ne s’y comporta pas bien, ils crurent qu'ils ne pourraient mieux faire, pour avoir quelques prêtres religieux qui fussent de vie exemplaire, que de s’adresser à Monseigneur le nonce du Pape, qui était en cette ville2. Ils le firent; ils lui en parlèrent; et ce bon seigneur, pensant et repensant qui il leur pourrait donner pour cela, jeta les yeux sur la pauvre et chétive Compagnie et conseilla à ces messieurs de nous en parler, leur disant que lui-même de son côté nous en parlerait, qu’il croyait que la Compagnie ferait cela avec bénédiction. Ces messieurs vinrent ici nous en parler; Mgr le nonce nous en parla et même nous en conjura; nous assemblâmes quelques-uns des anciens de la Compagnie; bref, on résolut d’entreprendre cet emploi, et pour cet effet nous jetâmes les yeux sur deux des medleurs sujets de la Compagnie, nos bons défunts MM. Nacquart et Gondrée, dont le premier était d’une conduite et prudence admirables, qui avait un esprit apostolique, grand jugement; l’autre aussi fort vertueux, d’une humilité et douceur bien grandes. Nosseigneurs de la Congrégation de la Propagation de la boi nous envoyèrent les facultés nécessaires et louèrent même la Compagnie de son zèle. Or, cette Congrégation est celle en qui réside le pouvoir d’envoyer dans ces Missions, le Pape, en qui seul réside le pouvoir

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