‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 261 sur 280 · Nicolas Bagni · texte numérisé non relu

Nicolas Bagni

d’envoyer par toute la terre, lui ayant donné le pouvoir de le faire et de vaquer à cela. Les évêques n’ont pouvoir que dans l’étendue et la circonférence de leurs archevêchés ou évêchés; mais cette Congrégation a ce pouvoir du Pape, de pouvoir envoyer par toute la terre, et elle nous envoie.

Or, je vous prie, n’est-ce pas là une vraie vocation ? Eh quoi ! Messieurs et mes frères, après que nous connaissons cela, serait-il bien possible que nous fussions si lâches de cœur et si efféminés que d’abandonner cette vigne du Seigneur où sa divine Majesté nous a appelés, pource seulement qu’en voilà quatre ou cinq eu six qui sont morts! Et dites-moi, ce serait une belle armée, celle qui, pour avoir perdu deux ou trois, quatre ou cinq mille hommes (comme l’on tient qu’il en est demeuré à ce dernier siège de Normandie) abandonnerait tout là ! Il ferait beau voir une armée ainsi faite, fuyarde et poltronne ! Disons de même de la Mission : ce serait une belle Compagnie que celle de la Mission, si, parce qu’en voilà cinq ou six de morts, elle abandonnait l’œuvre de Dieu; Compagnie lâche, attachée à la chair et au sang! Oh! non, je ne crois pas que, dans la Compagnie, il y en ait un seul qui ait si peu de courage et qui ne soit tout disposé à aller remplir les places de ceux qui sont morts. Je ne doute pas que la nature ne frémisse un peu d’abord ; mais l’esprit, qui tient le dessus, dit : « je le veux; Dieu m’en a donné le désir; non, cela ne sera pas capable de me faire abandonner cette résolution. »

Vous savez le naufrage de ce vaisseau qui arriva à la Toussaint dernière sur la grande rivière de Nantes. M. Herbron m’écrit qu’il faut qu’il avoue que ce désastre lui jeta dans le cœur quelque découragement, mais qu’ayant repris cœur, et la raison reprenant le

dessus, il avait mis bas toute cette crainte et était prêt à s’embarquer, si je l’avais agréable. M. Boussordec m’écrit de même qu’il est tout prêt; et notre pauvre frère Christophe, ce bon enfant, m’écrit avec tant d’ingénuité que je vous promets que j’ai été fort attendri en lisant sa lettre. Il me dit donc qu’il prie souvent Dieu de lui faire la grâce de faire sa sainte volonté, et que quelquefois il se demande : « Où aimes-tu mieux la volonté de Dieu, ici ou à Madagascar? Et je vous avoue, Monsieur, m’écrit-il, qu’il me semble que je l’aime mieux à Madagascar qu’ici. )> Au reste, c’est une espèce de martyre que d’exposer sa vie, traverser les mers pour le seul amour de Dieu, le salut du prochain, pource qu’encore bien qu’on ne le soit pas d’effet, du moins on l’est de volonté, puisqu’on quitte tout, on s’expose à je ne sais combien de périls.. Et de fait, les saints qui sont morts dans l’exil, où ils ont été envoyés pour la cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’Eglise les tient comme des martyrs.

Aujourd’hui nous faisons la fête de saint Félix. Pendant qu’on le conduisait au martyre, un nommé Adaucte, qui est aussi saint et martyr, voyant qu’on emmenait saint Félix, courut à lui pour l’embrasser, et ayant appris le sujet pour lequel on le menait à la mort, il commença à dire à ceux qui le conduisaient : « Si vous voulez faire mourir ce serviteur de Dieu parce qu’il est chrétien, je le suis aussi, et vous n’avez pas plus le -droit de le faire mourir que moi. )> Et ainsi il ne voulut pas se séparer de lui, et de ce pas il le suivit et fut martyrisé avec lui. Et qui lui avait donné ce mouvement, dites-moi, je vous prie, sinon Dieu ? Et combien de fois a-t-on vu que les geôliers qui tenaient enfermés les serviteurs de Dieu se sont eux-memes rendus

à la religion des chrétiens et catholiques qu’ils tenaient enfermés !

On m’écrit de Rome que cinq ou six prêtres français qui ont été ici à l’ordination, sont allés à Rome pour se jeter aux pieds du Pape et s’offrir à travailler aux Indes, et que le Pape les a loués de leur zèle et leur a dit : « Je désirerais être en état de pouvoir faire la même chose; autrefois, avant d’être ce que je suis, j’ai eu des mouvements de le demander; mais ce qui m’en a empêché, ce sont les paroles que j’ai lues dans le livre du bienheureux François de Sales, évêque de Genève : ne rien demander et ne rien refuser. »

Le Pape lui-même, comme vous venez d’entendre, loue le dessein de ces prêtres français qui ont eu ce courage d’aller s’offrir pour cet effet à Sa Sainteté. Or sus, Messieurs, de notre côté, donnons-nous bien à Dieu et offrons-nous à lui pour tous les emplois auxquels il plaira à s.a divine Majesté nous employer; corrigeons-nous de nos lâchetés.

Hélas ! Messieurs et mes frères, ce n’est pas ce qui nous doit affliger le plus de voir que Dieu attire ainsi à lui ses serviteurs, des saints, oui bien de voir que parmi nous autres prêtres il s’en trouve quelqu’un avec moi, oui, quelqu’un avec moi, qui sommes à scandale à la Compagnie. O Messieurs, ô mes frères, quel sujet d’affliction pour la Compagnie, qui voit cela! Il ne vient à l’oraison que rarement, notamment depuis quelque temps, ne fait autre chose pendant la journée qu’aller et venir par le cloître, par le dortoir; s’il y a quelque chose qui manque dans la chambre des autres, on la trouve dans la sienne; bref, c’est une vie déplorable. C’est pour de telles gens, Messieurs, qu’il faut s’affliger, c’est pour eux qu’il faut prier. O mon Dieu, ô mon Dieu, ô mon Sauveur !

Ensuite M. Vincent finit ce discours en disant que, néanmoins, pour se conformer à l’Eglise, on priât pour ces chers défunts, encore bien qu’on eût sujet de croire qu’ils fussent bienheureux.

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