MORT DE PLUSIEURS PRÊTRES DE LA MISSION A GÊNES
M. Vincent dit, à la répétition de l’oraison, entre autres choses, qu’il fallait avoir grande confiance en Dieu, beaucoup recourir à Dieu; car l’homme, disait-il, est-il autre chose que péché, ordure et vilenie? Il prit sujet de parler de cela sur ce que, un frère clerc ayant répété son oraison, M. Vincent vit qu’il n’avait pas eu
Entretien 174. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 62 v°.
assez recours à Dieu et qu’il s’était trop arrêté à raisonner et ne s’était pas assez affectionné à la vertu et n’avait pas assez prié Dieu, ni eu recours à lui dans son oraison.
Et ensuite il dit : A propos de confiance en Dieu, nous avons bien sujet de prier Dieu qu’il en remplisse la Compagnie au sujet que je m’en vas vous dire. Enfin sa divine Majesté nous a ôté ce grand et saint homme M. Blatiron, duquel vous avez tant de fois ouï parler; cet homme apostolique par qui Dieu a fait tant de grandes choses, nous ne l’avons plus; Dieu nous l’a ôté. Nous n’avons plus aussi le bon M. Duport, ni le bon M. Tratebas, non plus que plusieurs autres. Enfin je ne vous dirai pas combien nous en avons de morts; mais plutôt, et ce sera plus tôt fait, je vous dirai combien il en reste de vivants, supposé que Dieu ne les ait pas appelés depuis la nouvelle que nous avons de Rome, car de Gênes nous n’en avons reçu aucune depuis environ deux mois. Il reste M. Simon et M. Le Juge, lequel M. Le Juge a eu la peste et en est guéri, par la miséricorde de Dieu. C’est un bon prêtre italien. Il reste au séminaire un prêtre italien et trois clercs, parmi lesquels, je crois, est notre frère Pinon. Voilà donc quatre personnes du séminaire qui restent, posé le cas qu’il ne leur soit arrivé aucun mal depuis la dernière nouvelle que nous avons, comme je vous viens de dire. Quant aux frères coadjuteurs, il en est mort un et il en reste trois, dont le frère Rivet. Voilà, Messieurs, l’etat auquel il a plu à Dieu que cette maison de Genes ait ete affligée par le moyen de la peste 1.
i. Cette page e°t rendue tout autrement par Abelly iof. cil., 1- TH, p. 48) : « Oh ' qu’il est bien vrai, Me^smu-s et mes frères, mm nous devons avoir une grande confiance en Dieu et nous mettre ent è relent entre ses mains, croyant que sa Providence dispose pour notre bien
M. Blatiron, ah! quelle perte! Cet homme que nous avons vu ici être un pilier d’infirmerie pendant l’espace de trois ou quatre ans, et cependant vous savez ce qu’il a fait, et quelles et combien de conversions Dieu a faites par lui! Jusqu’aux bandits! C’est une chose inouïe que des bandits se soient convertis. Jamais leurs conversions n’ont été si fréquentes que depuis que les prêtres de la Mission sont en Italie. Les bandits, ce sont des voleurs de bois, des gens qui ont fait quelque mauvais coup dans leurs villages, dans leurs villes et
et pour notre avantage tout ce qu’elle veut ou permet qu’il nous arrive ! Oui, ce que Dieu nous donne et ce qu’il nous ôte est pour notre bien, puisque c’est pour son bon plaisir et que son plaisir est notre prétention et notre bonheur. C’est dans cette vue que je vous ferai part d’une affliction qui nous est survenue, mais que je puis dire avec vérité, mes frères, une des plus grandes qui nous pourraient arriver : c’est que nous avons perdu le grand appui et le principal support de notre maison de Gênes. M. [Blatiron], supérieur de cette maison-là, qui était un très grand serviteur de Dieu, est mort; c’en est fait ! Mois ce n’est pas tout : le bon M. [Duport], qui s’employait avec tant de joie au service des pestiférés, qui avait tant d’amour pour le prochain, tant de zèle et de ferveur pour procurer le salut des âmes, a été aussi enlevé par la peste. Un de nos prêtres italiens, [M. Dominique Boccone], fort vertueux et bon missionnaire, comme j’ai appris, est semblablement mort. M. [Ennery], qui était aussi un vrai serviteur de Dieu, très bon missionnaire et grand en toutes vertus, est aussi mort. M. [Tratebas| que vous connaissez, qui ne cède en rien aux autres, est mort. M. [Vincent], homme sage, pieux et exemplaire, est mort. C’en est fait, Messieurs et mes frères, la maladie contagieuse nous a enlevé tous ces braves ouvriers; Dieu les a retirés à lui. O Sauveur Jésus, quelle perte et quelle affliction! C’est maintenant que nous avons grand besoin de nous bien résigner à toutes les volontés de Dieu; car, autrement, que ferions-nous que nous lamenter et attrister inutilement de la perte de ces grands zélateurs de la gloire de Dieu? Mais avec cette résignation, après avoir accordé quelques larmes au sentiment de cette séparation, nous nous élèverons à Dieu, nous le louerons et le bénirons de toutes ces pertes, puisqu'elles nous sont arrivées par la' disposition de sa très sainte volonté Mais, Messieurs et mes frères, pouvons-nous dire que nous perdons ceux que Dieu retire? Non, nous ne les perdons pas, et nous devons croire que la cendre de ces bons missionnaires servira comme de semence pour en produire d’autres. Tenez pour certain que Dieu ne retirera point de cette Compagnie les grâces qu’il leur avait confiées, mais qu’il les donnera à ceux qui auront le zèle d’aller prendre leurs places. »
qui se sont enfuis dans les bois. A peine donc ces messieurs étaient-ils à faire la mission dans quelque bourg ou village, aux environs des bois, que quelques-uns de ces bandits se convertissaient et se réconciliaient avec les parents de ceux qu’ils avaient tués, et les parents avec eux; et cela par le moyen de la mission. Et présentement, à l’égard de ces messieurs qui sont à Turin, Dieu donne une telle et si grande bénédiction à leurs missions, que cela est admirable. On me mande qu’ils s’en vont commencer la mission dans une ville qui est de l’apanage de Madame Royale2. Dans cette ville, il y a beaucoup de noblesse et beaucoup de divisions et désordres. Madame Royale a fait tout ce qu’elle a pu pour y mettre ordre et n’en a point encore pu venir à bout, nonobstant les moyens dont elle s’est servie jusqu’à présent. Enfin on lui a dit : « Madame, si vous voulez remédier à cela, il faut que Votre Altesse y envoie les prêtres de la Mission pour y faire la mission. Une partie de cette noblesse même qui est dans cette ville demande la mission. »
Or, pour venir à notre bon M. Blatiron, un homme qui était perpétuellement dans le travail, je m’étonne comment il pouvait subsister; un prêtre dont le regard seul donnait de la vénération et du respect envers lui. Je vous assure, Messieurs, que, lorsque je le regardais, je sentais en moi un certain respect et de la révérence envers cet homme de Dieu.
Et ces messieurs Duport, Ennery et Fratebas, qui travaillaient avec tant de bénédiction de Dieu, qu’en dirons-nous, Messieurs? Ne disons pas seulement le bien qu’ils ont fait, mais disons quel mal ils ont fait; en avez-vous jamais remarqué en ces serviteurs de Dieu?