DÉVOUEMENT DE JEAN LE VACHER POUR LES ESCLAVES
J’ai reçu une lettre de M. Le Vacher qui est a Tunis, par laquelle il me mande qu’une galère d’Alger étant arrivée à Bizerte, qui est à dix ou douze lieues de la, il ne savait comment faire, parce qu’ordmairement il va
Entretien 179. — Vie manuscrite de M. Jean Le Vacher, p. n. i. Ce fut en mars i658 (cf. Correspondance, t. VII, p. io5) <|ue saint Vincent eut connaissance des engagements d’argent pris par Jean Le Vacher pour venir en aide au frère Jean Barreau, consul à Alger.
pour les soulager, non seulement spirituellement, mais aussi corporellement; et comme il se trouvait destitué d’argent, il était dans de grandes anxiétés, savoir s’il devait y aller, ou non, parce que ces pauvres gens ont grand besoin du corporel, aussi bien que du spirituel; et il se voyait destitué, comme j’ai dit, du corporel, parce qu’il avait envoyé au consul d’Alger tout ce qu’il avait d’argent pour délivrer ce bon consul de la misère des bastonnades et tyrannie qu’il est contraint d’endurer. Néanmoins, quittant toutes ces anxiétés, il ne songea qu’à secourir ces pauvres forçats. Il ramassa tout ce qu’il put d’argent, il prit avec lui un truchement et un autre pour l’aider, et s’y en alla; où étant arrivé, du plus loin qu’il put être aperçu de la galère et reconnu à l’habit, ces pauvres gens avec de hauts cris commencèrent à éclater de joie, disant : « Le voilà notre libérateur, notre pasteur, notre père » ; et, étant entré dans la galère, tous ces pauvres esclaves se jetèrent sur lui, pleurant de tendresse et de joie de voir leur libérateur spirituel et corporel, jusquedà qu’ils se jetaient à genoux, le prenant, qui par sa soutane, qui par sa casaque, de telle sorte qu’ils le déchiraient, tant ils désiraient l’accoster. Il fut plus d’une heure à traverser la galère, pour aller saluer le commandant, parce qu’ils lui bouchaient le passage, et ne pouvait avancer, dans cet applaudissement et réjouissance de ces pauvres gens. Le commandant fit mettre chacun dans son rang et accueillit fort courtoisement ce bon prêtre et lui témoigna qu’il louait grandement la charité et façon de faire des chrétiens de se secourir ainsi mutuellement dans leurs afflictions. Ensuite le bon M. Le Vacher acheta trois bœufs, les plus gras qu’il put trouver, et les ayant fait tuer, il les leur distribua, et fit cuire beaucoup de pain, et ainsi il traita ces pauvres esclaves corporellement, pendant qu’aussi il faisait son possible pour leur don-
ner la réfection spirituelle, qui est beaucoup plus nécessaire pour la gloire de Dieu, les catéchisant et instruisant des mystères de notre très sainte foi, et enfin i€s confortant avec beaucoup de chanté. Cela dura l’espace de huit jours, avec beaucoup de bénédiction et singulière consolation de ces pauvres forçats, qui l’appelaient leur libérateur, leur consolateur, celui qui les rassasiait spirituellement et corporellement. Et ainsi il les quitta, bien consolés et fortifiés dans leur foi, et résolus d’endurer patiemment leurs travaux pour l’amour de Dieu.
Etant de retour à Tunis, le dey, quoique barbare, lui dit qu’il gagnait le ciel en faisant tant d’aumônes. M. Le Vacher, voulant s’excuser, lui répartit que c’était par le moyen des charités et aumônes qu’on lui faisait. Et il lui répliqua que lui et ceux qui faisaient cela gagnaient le ciel. O Sauveur! ô Messieurs! qu’un prêtre fait du bien! Vous voyez qu’il est cause que les infidèles mêmes respectent notre religion. Ce que m’a assuré aussi M. Philippe Le Vacher, son frère, à qui demandant comment les Turcs faisaient pour notre religion, il m’a dit que, pour les choses spirituelles, ils étaient trop grossiers et qu’ils n’en sont nullement capables, mais que, pour les choses et cérémonies extérieures, ils les respectaient et honoraient, jusque-là même que de prêter de leurs tapisseries pour nos solennités. O Sauveur ! ô prêtres de la Mission! ô nous tous de la Mission! nous pouvons ainsi faire respecter notre sainte foi en vivant selon Dieu, en imitant ce bon M. Le Vacher. Plaise à la divine bonté nous faire cette grâce! O Sauveur! ô sainte Vierge, demandez cette faveur pour nous, demandez une vraie pureté pour nous, pour les prêtres, pour les clercs, pour les séminaristes, pour les frères coadjuteurs et pour toute la Compagnie; c'est la prière que nous ferons.