‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 52 sur 280 · SUR LA PRUDENCE · texte numérisé non relu

SUR LA PRUDENCE

C’est le propre de cette vertu de régler et de conduire les paroles et les actions : c’est elle qui fait parler sagement et à propos, et qui fait qu’on s’entretient avec circonspection et jugement des choses bonnes en leur nature et en leurs circonstances, et qui fait supprimer et retenir dans le silence celles qui vont contre Dieu, ou qui nuisent au prochain, ou qui tendent à la propre louange, ou à quelque autre mauvaise fin. Cette même vertu nous fait agir avec considération, maturité, et par un bon motif, en tout ce que nous faisons, non seulement quant à la substance de l’action, mais aussi quant aux circonstances, en sorte que le prudent agit comme il faut, quand il faut, et pour la fin qu’il faut; l’imprudent, au contraire, ne prend pas la manière, ni le temps, ni les motifs convenables, et c’est là son défaut; au lieu que le prudent, agissant discrètement, fait toutes choses avec poids, nombre et mesure.

La prudence et simplicité tendent à même fin, qui est de bien parler et de bien faire dans la vue de Dieu; et comme l’une ne peut être sans l’autre, Notre-Seigneur les a recommandées toutes deux ensemble b Je sais bien qu’on trouvera de la différence entre ces deux vertus par distinction de rayonnement; mais, en vérité, elles ont une très grande liaison et pour leur substance et pour leur objet. Pour ce qui est de la prudence de la chair et du monde, elle a pour son but et pour sa fin la recherche des honneurs, des plaisirs et des richesses ; aussi est-elle entièrement opposée à la prudence et simplicité

Entretien 35. — Abelly, of. cit., 1. III, chap. xvi, p. 247 et suiv. t. Evangile de saint Matthieu X, 16.

chrétiennes, qui nous éloignent oe ce^ oiens trompeurs pour nous faire embrasser les biens solides et perdurables, et qui sont comme deux bonnes sœurs inséparables, et tellement nécessaires pour notre avancement spirituel, que celui qui saurait s’en servir comme il faut amasserait sans doute de grands trésors de grâces et de mérites... 2.

C’est donc le propre de la prudence de régler les paroles et les actions. Mais elle a encore, outre cela, un autre office, qui est de choisir les moyens propres pour parvenir à la fin qu’on se propose, laquelle n’étant autre que d’aller à Dieu, elle prend les voies les plus droites et les plus assurées pour nous y conduire. Nous ne parlons pas ici de la prudence politique et mondaine, laquelle, ne tendant qu’à des succès temporels et quelquefois injustes, ne se sert aussi que de moyens humains fort douteux et fort incertains; mais nous parlons de cette sainte prudence que Notre-Seigneur conseille dans l’Evangile, qui nous fait choisir les moyens propres pour arriver à la fin qu’il nous propose, laquelle étant toute divine, il faut que ces moyens y aient du rapport et de la proportion. Or, nous pouvons choisir les moyens proportionnés à la fin que nous nous proposons, en deux manières : ou par notre seul raisonnement, qui est souvent bien faible; ou bien par les maximes de la foi que Jesus-Christ nous a enseignées, qui sont toujours infaillibles, et que nous pouvons employer sans aucune crainte de nous tromper. C’est pourquoi la vraie prudence assujettit notre raisonnement à ces maximes et 11 1,11:5 d°nne pour règle inviolable de juger toujours de toutes choses comme Notre-Seigneur en a jugé; en sor^e dlu > dans les occasions, nous nous demandions à

2 Suivent dans Abelly vingt-six lignes, manifestement maigre des modifications de forme, à la conférence du i.

empruntées, mars 1659.

nou s-memes : « Comment est-ce que Notre-Seigneur a jugé de telle et telle chose? Comment s’est-il comporté en telle ou telle rencontre? Qu’a-t-il dit et qu’a-t-il fait sur tels et tels sujets? » et qu’ainsi nous ajustions toute notre conduite selon ses maximes et ses exemples. Prenons donc cette résolution, Messieurs, et marchons en assurance dans ce chemin royal, dans lequel Jésus-Christ sera notre guide et notre conducteur ; et souvenons-nous de ce qu’il a dit, que « le ciel et la terre passeront, mais que ses paroles et ses vérités ne passeront jamais 3 ». Bénissons Notre-Seigneur, mes frères, et tâchons de penser et de juger comme lui, et de faire ce qu’il a recommandé par ses paroles et par ses exemples. Entrons en son esprit pour entrer en ses opérations ; car ce n’est pas tout de faire le bien, mais il le faut bien faire, à l’imitation de Notre-Seigneur, duquel il est dit : B eue omnia fecit 4, qu’il a bien fait toutes choses. Non, ce n est pas assez de jeûner, d’observer les règles, de s’occuper aux fonctions de la Mission; mais il le faut faire aans l’esprit de Jésus-Christ, c’est-à-dire avec. perfection, pour les fins et avec les circonstances que lui-même les a faites. La prudence chrétienne donc consiste à juger, parler et opérer, comme la sagesse étemelle de Dieu revêtue de notre faible chair a jugé, parlé et opéré.

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