EXTRAIT D’ENTRETIEN
SUR L’ORAISON
L’oraison est une prédication qu’on se fait à soimême pour se convaincre du besoin qu’on a de recourir à Dieu et de coopérer avec sa grâce pour extirper les vices de notre âme et pour y planter les vertus. Il faut dans l’oraison s’appliquer particulièrement à combattre la passion ou la mauvaise inclination qui nous gourmande, et tendre toujours à la mortifier; parce que, lorsqu’on est venu à bout de celle-là, le reste suit aisément.
Saint Vincent recommandait encore de tenir ferme dans ce combat; d’aller doucement dans la manière d agir, et de ne pas se rompre la tête à force de s'appliquer et de vouloir subtiliser; d’élever son esprit à Dieu et de l’écouter, parce qu’une de ses paroles fait plus que mille raisons et que toutes les spéculations de notre entendement.
Il ajoutait qu’il n’y a que ce que Dieu inspire et qui vient de lui qui nous puisse profiter; que nous devons recevoir de Dieu pour donner au prochain, à l’exemple de Jésus-Christ, lequel, parlant de lui-même, disait qu’il n’enseignait aux autres que ce qu’il- avait entendu et appris de son Père h
Entretien 68. Abelly, op. cit., 1. III, chap. vu, p. c;8. i. Evangile de saint Luc X, 22.
SUR L’ORAISON
Voyez la différence qu’il y a entre la lumière du feu et celle du soleil : pendant la nuit notre feu nous éclaire, et par le moyen de sa lueur nous voyons les choses, mais nous ne les voyons qu’imparfaitement, nous n’en découvrons que la superficie, et cette lueur ne va pas plus avant. Mais le soleil remplit et vivifie tout par sa lumière; il ne découvre pas seulement l’extérieur des choses, mais, par une vertu secrète, il pénètre au dedans, il les fait agir et les rend même fructueuses et fertiles, selon la qualité de leur nature. Or, les pensées et les considérations qui viennent de notre entendement ne sont que de petits feux, qui montrent seulement un peu le dehors des objets, et ne produisent rien davantage; mais les lumières de la grâce, que le Soleil de justice répand dans nos âmes, découvrent et pénètrent jusqu’au fond et au plus intime de notre cœur, qu’elles excitent et portent à faire des productions merveilleuses. Il faut donc demander à Dieu que ce soit lui-même qui nous éclaire et qui nous inspire ce qui lui est agréable. Toutes ces considérations hautes et recherchées ne sont point oraison; oe sont plutôt quelquefois des surgeons de la superbe; et il en va de même de ceux qui s’y arrêtent et qui s’y plaisent, comme d’un prédicateur lequel se pavanerait en ses beaux discours, qui prendrait toute sa complaisance à voir les assistants satisfaits de ce qu’il leur débite; en quoi il est évident que ce ne serait pas le Saint-Esprit, mais plutôt l’esprit de superbe qui éclairerait son entendement et qui pousserait au dehors toutes
Entretien 69. — Abelly, oj>, cil., 1. III, chap. vu, sect. i, p. 62.
ces belles pensées; ou, pour mieux dire, ce serait le démon qui l’exciterait et qui le ferait parler de la sorte. Il en va de même en l’oraison, lorsqu’on recherche de belles considérations, qu’on s’entretient en des pensées extraordinaires, particulièrement lorsque c’est pour les débiter au dehors en rapportant son oraison, afin que les autres en aient de l’estime. C’est là une espèce de blasphème; c’est, en quelque façon, être idolâtre de son esprit; car, en traitant avec Dieu dans l’oraison, vous méditez de quoi satisfaire à votre superbe, vous employez ce saint temps à rechercher votre satisfaction et à vous complaire dans cette belle estime de vos pensées, vous sacrifiez à cette idole de la vanité.
Ah! mes frères, gardons-nous bien de ces folies; reconnaissons que nous sommes tout remplis de misères; ne recherchons que ce qui nous peut davantage humilier et nous porter à la pratique solide des vertus ; abaissons-'nous toujours dans l’oraison jusqu’au néant; et dans nos répétitions d’oraison, disons humblement nos pensées; et s’il s’en présente quelques-unes qui nous semblent belles, défions-nous beaucoup de nous-mêmes, et craignons que ce ne soit l’esprit de superbe qui les produise, ou le diable qui les inspire. C’est pourquoi nous devons toujours nous humilier profondément quand ces belles pensées nous viennent, soit en faisant maison, soit en prêchant, soit dans la conversation avec les autres. Helas ! le Fils de Dieu pouvait ravir tous les hommes par son éloquence toute divine, et il ne l’a pas mnilu faire, mais, au contraire, en enseignant les vérités (h son Evangile, il s est toujours servi des expressions a^paroies communes et familières; il a toujours aimé d etre plutôt a\ ili et méprisé, que loué ou estimé. Voyons dune, mes frères, comment nous le pourrons imiter; et pour cela retranchons ces pensées de superbe dans l’orai-
son et ailleurs; suivons en tout les traces de l’humilité de Jésus-Christ; usons de paroles simples, communes et familières; et quand Dieu le permettra ainsi, soyons bien aises qu’on ne tienne pas compte de ce que nous dirons, qu’on nous méprise, qu’on se moque de nous, et tenons pour certain que, sans une véritable et sincere humilité, il nous est impossible de profiter ni à nous, ni aux autres.