‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 1 sur 138 · A QUATRE SŒURS ENVOYÉES A SEDAN · texte numérisé non relu

A QUATRE SŒURS ENVOYÉES A SEDAN

Le jeudi 23e jour de juillet 1654, Monsieur Vincent, notre très honoré Père, donna ses instructions à nos quatre sœurs Anne Hardemont, Françoise Cabry, Jeanne Marie et Anne Thibault, la veille de leur départ à Sedan, où elles allaient pour assister les pauvres malades.

Mes chères sœurs, vous êtes donc choisies pour aller soulager les pauvres blessés au service du roi, et pour cela je crois qu’il sera bon de voir les raisons que vous avez de vous donner à Dieu pour bien vous en acquitter.

La première est que vous êtes choisies; et de qui, mes sœurs? Ah! c’est de Dieu, qui s’est adressé à vous. Quoiqu’il y ait bien des filles à Sedan et aux lieux circonvoisins, on n’a pas jeté les yeux sur elles. Ce n’est donc pas aux filles de Sedan qu’il s’adresse, c’est aux Filles de la Charité entre toutes celles de la France, et à vous, mes filles, entre toutes vos sœurs. Voilà ma première raison.

Une autre est que c’est une sainte action qui doit être faite parfaitement. Vous me pourriez demander :

Entretien 61. — Ms. intitulé Recueil des 'procès-verbaux des Conseils ,

p. i3i et suiv.

« Où trouvez-vous cela? » C’est le Saint-Esprit qui le dit dans la Sainte Ecriture'. Tout bon œuvre vient de Dieu. Or, s’il en est un bon, c’est celui de servir les malades, d'autant qu’il surpasse les autres en valeur. C’est Dieu qui vous appelle là, puisque c'est pour y faire du bien ; car c est lui qui appelle au bien tous ceux qui s y portent; mais c’est le diable qui appelle au mal, et le monde aussi. O Sauveur ! comment peut-on entendre ces paroles sans fondre en larmes : « Je vais faire ce qu un Dieu a fait sur la terre î » Quel bonheur plus grand que celui-là ! Il n'y en a point, mes sœurs.

Lne troisième raison, c’est que c’est la reine qui vous a demandées. Quoi ! mes sœurs, qui sommes-nous pour etre dans la mémoire de la plus grande reine du monde,, nous qui sommes de pauvres et chétives créatures, ou, pour mieux dire, des gueux! Oui, mes filles, et vous et moi. Par conséquent nous avons grand sujet de nous humilier. Voilà donc un motif assez grand, que la reine vous mande, quoique celui-là ne soit point considérable au prix du bon plaisir de Dieu. Ah ! mes filles, le bon plaisir de Dieu, voilà ce qui vous oblige à vous y porter avec grande affection. Dieu veut que vous alliez soulager ces pauvres blessés, et votre but est de lui obéir, car que sont toutes les puissances de la terre à l’égard de Dieu?

Voyons maintenant ce que vous devez faire pour que Dieu soit honoré. Je crois, mes sœurs, qu’il ne faut autre chose que la pratique des vertus qui composent votre esprit : la charité, l’humilité et la simplicité.

Pourquoi donc allez-vous dans ce lieu ? Pour faire oe que Notre- Seigneur a fait sur la terre. Il est venu pour réparer ce qu’Adam avait détruit, et vous allez à peu prto dans le meme' dessein. Adam avait donné la mort au corps et causé celle de l’âme par le péché Or, Notre-Seigneur nous a délivrés de ces deux morts, non

pas que nous puissions éviter de mourir, cela est impossible, mais il nous exempte de la mort étemelle par sa grâce, et par sa résurrection il donne la vie à nos corps, car dans la sainte communion nous recevons le germe de la résurrection. Voilà donc, mes sœurs, comme Notre-Seigneur a fait le contraire de ce que notre premier père avait fait.

Pour P imiter, vous redonnerez la vie aux âmes de ces pauvres blessés par P instruction, par vos bons exemples, par les exhortations que vous leur ferez pour les aider ou à bien mourir ou à bien revivre, s’il plaît à Dieu les remettre en santé. Pour les corps, vous leur redonnerez la santé par les remèdes, par vos soins et par les pansements. Et ainsi, mes chères sœurs, vous ferez ce que le Fils de Dieu a fait sur la terre. Ah! quel bonheur !

Mais, afin d’honorer Dieu par vos . actions, il faut que vous alliez là dans l’esprit de vraies Filles de la Charité et de mortification, et non pas pour y prendre vos satisfactions, pour y chercher vos aises, l’estime, l’honneur, ou choses semblables. O mes sœurs, il faut bien vous garder de cela; car, au lieu de donner de la gloire à Dieu, vous la lui ôteriez ein la prenant pour vous. Il faut mortifier l’honneur, référer à N. -S. celui qu'on vous donnera et fuir, tant que vous pourrez, les. applaudis sement s .

Il faut encore de la mortification pour ne pas faire ce que vous voudriez. Au lieu d’aller à la messe, demeurez auprès de ce malade. Voilà l’heure de l’oraison; si vous entendez les pauvres qui vous appellent, mortifiez-vous et quittez Dieu pour Dieu, encore qu’il faille faire tout ce que vous pourrez pour ne point omettre votre oraison, car c’est ce qui vous tiendra unies à Dieu; et tant que cette union durera, vous n’aurez rien à craindre. Or, pour conserver cette union de charité

avec Dieu, il faut vous tenir closes et renfermées dans votre intérieur, vous entretenant avec Notre-Seigneur.

Il faut encore la mortification, mes sœurs, pour souffrir les petites peines qui se pourront trouver dans vos exercices, et les plaintes que ces pauvres pourront faire de vous. Il faut vous y préparer, mes filles. Quand ces messieurs qui ont soin des blessés iront les voir, peutêtre entendront-ils des plaintes de vous; les blessés leur diront que vous n’avez pas soin d’eux, que vous les laissez là depuis le matin jusques à je ne sais quelle heure. Eh bien ! mes sœurs, il faut souffrir sans vous plaindre; n’allez point chercher des raisons pour vous justifier, oh! non, jamais! Si le roi, la reine, le cardinal vont à l'hôpital et qu’on leur fasse les mêmes plaintes, il le faut souffrir, dans la pensée que Dieu le permet ainsi, et ne rien dire. Voilà le moyen de vous enrichir de vertus et de rendre l’honneur à Dieu. Si vous étiez rudes, ne vouliez rien endurer, preniez tout au point d’honneur, oh ! vous malédifieriez extrêmement ceux qui verraient vos déportements; ils vous auraient autant à mépris qu’ils vous estiment, et non sans raison; car rien n’est si contraire aux Filles de' la Charité que l’ orgueil.

Voilà, mes chères sœurs, ce que vous ferez là-bas; mais, avant d’arriver, sur les chemins vous observerez l’ordre qu'on a accoutumé de tenir; vous savez avec quelle modestie il faut vous comporter sur les chetnins. Ne manquez point à vos exercices, faites votre oraison,

et, quand il faudra finir, que Tune donne le signal aux autres.

Dans les entretiens, ne parlez point, s’ils sont mauvais °'u inutiles; s’ils sont bons, attendez d’être interrogées pour parler, d’autant que c’est contre la modestie et la bienséance de parler quand personne ne s’adresse à nous.

Un bon docteur, qui allait en coche, il y a quelque temps, se conduisait comme il suit : quand on tenait de mauvais discours, il ne disait rien, mais s’entretenait avec Dieu; mais, quand on parlait de bonnes choses, il y contribuait à son rang. Il y en avait dans cette compagnie qui, ayant remarqué cela, se convertirent. Voilà ce que fit ce bon docteur par son exemple. Vous voyez combien il importe de bien édifier ceux avec qui l'on est. Oh ! il ne faut point que les filles parlent, si on ne leur parle.

Que vous êtes heureuses, mes chères sœurs, que Dieu vous ait choisies pour assister ces pauvres blessés! Du moment où vous sortirez d’ici, vos bons anges compteront vos pas ; tout ce que vous direz, ferez et penserez vous sera compté devant Dieu. On connaît les grands dans le monde par leurs succès et le grand nombre de gens qui les accompagnent. Or, la vraie noblesse et grandeur consiste en la vertu, et, lorsque les âmes qui ont beaucoup travaillé pour Dieu vont au ciel après cette vie, toutes leurs bonnes œuvres les suivent, et plus elles, sont excellentes et en grand nombre, plus elles font voir la grandeur de leurs âmes; ce sont leurs dames d’honneur. O mes sœurs, que vous serez aises d’avoir assisté tant de pauvres quand vous comparaîtrez devant Notre-Seigneur !

A la fin de' son exhortation, notre très honoré Père dit à la sœur servante :

C’est donc demain, ma sœur, que vous partez?

— Oui, mon Père, Si nous avions pu trouver quelque voie pour aller plus tôt, nous serions parties. Madame la comtesse de Brienne me dit, quand je fus lui parler, que la reine priait Mademoiselle Le Gras de nous envoyer au plus vite et de n’avoir aucun soin de ses filles, parce qu’elle ne les laisserait manquer de rien.

— Vous a-t-elle donné l’argent pour aller là, ma sœur?

— Non, mon Père. Mademoiselle nous donnera ce qui nous sera nécessaire; je crois que «la reine le fera rendre. Quand nous allâmes à Châlons, l’on en usa de la sorte.

— Dieu soit béni, mes chères sœurs! Je vous donnerai deux lettres de recommandation pour Reims. V ous verrez M. le grand vicaire; je lui écrirai pour ce sujet et vous recommanderai à lui.

— Mon Père, vous plaît-il que je vous fasse une demande ? Ne serait-il pas bon que, quand nous serons arrivées, chacune ait sa charge et que la sœur qui a soin du linge en porte la clef ?

— Oh! oui, mes sœurs, il le faut ainsi.

— Mon Père', avant que ma sœur Jeanne eût soin du lmge à Châlons, nous en perdions beaucoup, et du jour où elle en eut la clef, quelques-unes en avaient peine, à cause qu’il la . fallait chercher pour avoir du linge, quand il était besoin.

— Voyez-vous, mes sœurs, il faut nécessairement qu’il y ait de l’ordre partout, et vous ne devez pas trouver mauvais que celle-ci ait une charge, et celle-là une antre.

— Mon Père, il y a quelquefois des pauvres si importuns que, quand une sœur leur a refusé une chose, ils la redemandent à une autre; et quand la dernière la leur accorde, ils la louent, trouvent bien tout ce qu elle fait, et quand les autres feraient le mieux du monde, cela ne vaut rien à leurs yeux. De là quelquefois de giands désordres et même de l’envie. Il en était de meme à ( Râlons. I out ce que les sœurs pouvaient at-

traper dans 1 apothicairerie, elles le donnaient aux malades.

Ce qui nous pourrait encore beaucoup nuire, c’est si les sœurs se plaignaient les unes aux autres, ou même aux externes. Je suis bien aise de dire ceci devant nos

sœurs, mon Père, parce que de là découle une très mauvaise estime de notre Compagnie.

— Jésus! ma sœur, vous avez raison; je vous remercie de me parler ainsi; c’est la corde que je devais toucher. Vous devez, mes chères sœurs, ne jamais rien vouloir que ce que les autres désirent, et ne rien donner sans l’avis de ma sœur Anne; car, autrement, ce serait la guerre entre vous : l’une serait aimée des malades, l’autre haïe; l’une leur agréerait en tout, et les autres, à les entendre, ne feraient rien de bien. Oh ! il ne faut pas en user de la sorte.

Pour ces petites peines qui vous peuvent arriver, n’en parlez qu’à celle qui tient la place de Dieu; mais aux autres, oh! il ne faut jamais en parler, nu témoigner aucun signe. Du jour où l’on reconnaîtra quelque' refroidissement entre vous, dès lors dites adieu à la bonne estime que l’on a de la Compagnie. C’est une des raisons qui vous doivent faire appréhender ce mal. Quoi! être cause que l’on méprise ce' qui était en si bonne odeur ! Gardez-vous bien de cela, mes sœurs.

Je prie la bonté de Dieu qu’il vous donne son esprit pour faire ce saint œuvre selon son bon plaisir.

Benedictio Dei Patris...

Page 1