‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 2 sur 138 · SUR LES TENTATIONS · texte numérisé non relu

SUR LES TENTATIONS

Mes chères sœurs, la conférence est sur les tentations; elle' se divise en trois points : le premier est des grands maux qui arrivent des tentations quand on en use mal, et des grands biens qu’on en retire quand on en fait

Entretien 62. — Cahier de la soeur Mathurine Guérin. (Arch. de Filles de la Charité.)

un bon usage; le deuxième, des tentations les plus dangereuses pour les Filles de la Charité; et le troisième, des moyens de tirer profit des tentations et de n’en être point endommagé.

Ma fille, voyez-vous le mal que f ont les tentations ?

— Mon Père, il me semble que le premier mal est quelles nous font manquer à ce que nous avons promis à Dieu.

— Vous semble-t-il qu'il en puisse arriver du bien ?

— Oui, mon Père, quand on les prend bien.

— Savez-vous ce que c’est que tentation, ma fille ?

— Mon Père, il me semble que c’est ce qui nous porte au mal

— Mes chères sœurs, il faut, pour savoir ce que c’est que tentation, faire attention à son contraire, qui est l’inspiration. La tentation est un mouvement qui nous porte au mal, et l’inspiration un autre mouvement qui nous porte au bien. Le diable nous porte au mal par la tentation, et Dieu nous porte au bien par l'inspiration. Vous êtes entrées dans la maison par l’ inspiration; vous n’en sortirez que par la tentation. Pour mieux entendre Geci, imaginez-vous deux femmes qui se trouvent avec une fille. L’une lui dira : « Ma fille, ne hantez point les compagnies; il y a trop de dangers; fuyez la fréquentation de ce garçon; elle est dangereuse. » L’autre lui pourra dire : « Allez, allez, ma fille; il faut vous iréjouir et vous faire brave; hantez les compagnies pour vous faire connaître; si vous saviez combien un tel garçon vous aime ! Ah ! qu’il vous estime! Il parle toujours de vous! »

Par cet exemple, mes chères sœurs, vous voyez la différence entre l’ inspiration et la tentation. L’une de ce:> femmes prétend porter cette fille à voir cc garçon, a s adonner à la vanité et à se perdre. La bonne la porte à faire le bien, la méchante à faire le mal. Vous

comprenez bien cela; il n’est pas besoin d’en dire plus. Nous ne prétendons pas parler des inspirations; nous parlons des tentations, qui nous portent au mal diversement, quelquefois sous ombre de bien. La femme qui veut porter la fille au mal ne le lui propose pas comme mal; elle prétend l'attraper, sous apparence de bien, du contentement qu’elle recevra de ce garçon. Et ainsi Dieu, mës chères sœurs, porte au bien, et le diable porte au mal. Voyez la finesse du diable pour . nous séduire : il fait paraître que le mal est du bien. C’est ce que nous dirons incontinent et le prouverons par exemples.

Or, mes chères sœurs, c’est le propre de Dieu de porter au bien toujours, et le propre du diable de porter au mal, aussi bien que la chair et le monde. La tentation, je rebats encore cela, est un mouvement qui nous porte au mal diversement. Le diable fait voir le mal tout ouvertement quelquefois; mais, pour l’ordinaire, il le propose sous ombre de bien.

Ma sœur, qu’est-ce que tentation et inspiration?

— • Mon Père, il me semble que l’ inspiration est une bonne pensée qui nous porte au bien, et la tentation une mauvaise qui nous porte au mal.

— Dieu vous bénisse, ma fille !

Et vous, ma sœur, qui vous a mue à venir ici?

— Mon Père, c’est Dieu qui me l’a inspiré.

— C’est bien dit, ma fille, tout le bien que nous faisons, c’est par P inspiration, et tout le mal par la tentation. Personne n’est sauvé que par l’inspiration et le bon usage que l’on en fait; et personne n’est damné que par les tentations.

Ma fille, nos bonnes sœurs qui sont au ciel maintenant ont-elles été tentées?

— Oui, mon Père.

— ■ Hélas ! qui doute, mes chères sœurs, qu’elles

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l'aient été? Plus peut-être que pas une de vous? Quelle différence y a-t-il donc entre ces bonnes sœuirs et celles qui sont sorties de la Compagnie? Ah! c’est qu’elles ont mal usé de la tentation, et celles qui sont au ciel en ont bien usé.

Retenez bien cela, mes sœurs, et pensez-y quand vous vous sentirez portées à quelque mal : si je consens à la tentation, voilà le péché que je commets; si j’en use, je mériterai beaucoup.

Ma sœur, les tentations sont-elles toujours mauvaises?

— Oui, mon Père.

— Oui, ma fille, elles sont toujours mauvaises en un sens et procèdent d’un mauvais principe, car le diable, qui nous les envoie, prétend nous perdre. C’est pourquoi vous avez eu raison de me faire telle réponse. Les tentations sont toujours mauvaises de la part du diable. Ma fille, les tentations ne peuvent-elles pas profiter?

— Oui, mon Père, beaucoup de saints ont été sanctifiés par celles qu’ils ont surmontées.

- — Mes sœurs, les raisons que nous avons de craindre et de fuir les tentations, c’est que le dessein du diable est de nous porter au péché et de nous perdre. Et nous les devons supporter avec patience, parce que le dessein de Dieu, qui permet la tentation, est de nous en faire tirer profit. N’avez-vous jamais ouï dire ce qui se remarque de la vipère? C’est un venin; il suffit d’en manger une petite pour en mourir. Mais, si elle est bien accommodée, c’est un des plus excellents mangers qu’on puisse désirer. 11 en est de même des tentations, quand on les prend bien.

Et vous, ma hile, pensez-vous que les saints aient été tentés ?

— Oui, mon Père.

ht nos bonnes sœurs qui sont bienheureuses ontelles été tentées ?

— Oui, mon Père.

— - Et celles qui sont sorties d’ici, l’ont-elles été?

— Oui, mon Père.

— Et d’où vient que les tentations ont profité aux unes et ont nui aux autres?

— • Mon Père, c’est que Dieu leur a donné la grâce d’en faire profit.

— Voilà une bonne' parole. Dieu vous bénisse, ma fille !

Le Saint des saints a-t-il été tenté, ma sœur?

— Oui, mon Père.

— - Oui, mes chères sœurs, le Saint des saints a été tenté; le Fils de Dieu n’a pas été exempt. Que le diable est hardi de s’être adressé au Saint des saints! Fautil s’étonner qu’il ait tenté les hommes, puisqu’il s’est attaqué à Notre- Seigneur ! Le voy ant tout abattu de la faim dans le désert, il commença à le tenter de gourmandise et lui dit : « Change ces pierres en pain. » 11 lui demanda encore de se précipiter du haut d’une montagne en bas; qui était une tentation d’orgueil. Or sus, ce serait trop long à vous dire. Donc, mes chères sœurs, les saints sont saints par le bon usage ciels tentations.

Et vous, ma sœur, pourquoi Dieu permet- il que ses servite'urs et servantes soient tentés ?

— ■ Je crois, mon Père, que c’est pour les exercer.

— Dieu vous bénr-sse, ma fille ! C’est pour nous exercer et pour nous faire saints. Saint Paul nou|s l’ apprend quand il dit de lui-même qu’il était tenté et affligé d’une horrible tentation de la chair, quand il dépeint les combats que la chair lui livrait. Nous autres, qui sommes du monde, nous tâchons de cacher nos fautes, et les saints les découvraient pour montrer qu’ils étaient pécheurs. Ah ! c’est donc une grâce que d’être exercé

des tentations, mes chères sœurs, et une marque que Dieu nous aime. U permet cela pour nous rendre humbles, exacts et fidèles. C’est le profit que saint Paul tirait de ses tentations. S’il n’avait senti cette révolte, comment ne se serait-il pas enorgueilli de tant de grâces qu’il avait reçues, après avoir été élevé jusqu’au troisième ciel et fait tant de merveilles ! Quand il considérait en lui-même ces sales pensées, il se disait : ce Quoi ! mon Dieu ! misérable que je suis, je prêche les autres, et je suis si plein de maudites pensées ! Ah ! si, maintenant que je parle à ces personnes, elles savaient que je suis plein des sales pensées de la chair, si l’on savait que j’ai ces horribles pensées, que ce bourbier environne mon cœur, que dirait-on de moi ! Ah ! l’on ne me voudrait pas écouter ! Et cependant voilà ce peuple con verti. Qui est-ce qui l’a converti ? Ce n’est pas moi. II est impossible qu’un homme si misérable' puisse faire des choses si admirables. Ce n’est donc pas moi ; c’est Dieu qui l’a fait. C’est pourquoi je n’y ai en rien servi, et la gloire 'lui en est due. » Voilà, mes chères sœurs, comme saint Paul se servait de ses tentations pour s’humilier, pour donner gloire à Dieu de tout ce qu’il faisait par sa grâce. C’est une grande consolation aux bonnes âmes de savoir que les tentations ne sauraient leur faire tort, si elles veulent, et qu’au contraire, elles leur peuvent beaucoup servir. C’est la Sainte Ecriture qui nous l’apprend.

Saint Jacques dit : « Réjouissez- vous de tout votre cœur1. )> Il ne dit pas seulement : « Réjouissez-vous » ; mais il ajoute : « de tout votre cœur », de ce que le diable ne vous saurait nuire. Ce saint dit : « Ne craignez point le diable; il nous peut tenter, mais il ne

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