‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 132 sur 138 · QI · texte numérisé non relu

QI

— Mais, ma sœur, une fille vit-elle dans une grande paix quand elle a cette indifférence?

— Oui, mon Père.

— * O mes sœurs, être indifférentes en toutes choses, aux emplois, à être sœur servante ou compagne, à l’hôpital, aux Enfants, aux paroisses, aux champs, à la ville, partout où l’on voudra, c’est le moyen d’être dans une grande paix intérieure.

Une autre sœur dit :

La première raison, c'est que nous sommes assurées que toutes sortes d’emplois viennent de Dieu, nous étant donnés par nos supérieurs et non par notre propre choix. Une seconde raison, c’est qu’il est assuré que nous pouvons nous sauver en tous les emplois, car Dieu ne nous met point en un état, que ce ne soit pour notre plus grande perfection.

Au second point, il y a faute contre cette indifférence, ce me semble, si nous procurons nos emplois directement ou indirectement. Une autre faute, c’est de s’attacher tellement aux emplois que l’on a, que, quand on vient à nous les ôter, on s’en fâche et on se relâche, ne se souciant pas de bien faire dans ceux où on nous met, les exerçant à regret, murmurant et se plaignant facilement. Cela est quelquefois capable de nous faire perdre notre vocation.

Au troisième point, un moyen d’être dans cette indifférence, c’est de ne s’attacher à Dieu et de ne vouloir plaire qu’à lui seul, ne cherchant point à nous satisfaire nous-mêmes, étant assurées que nous trouverons Dieu en toutes sortes d’emplois. Un autre, c’est de n’etre point attachée à sa propre volonté, mais entièrement soumise à celle de ses supérieurs, et ç’a été ma résolution, par la grâce de Dieu.

— Voilà qui est bien, ma fille; Dieu vous bénisse! Mademoiselle, vous plaît-il nous dire vos pensees?

— - Mon Père, une raison m’est venue en l’esprit, outre celles que nos sœurs ont dites, c’est que Dieu veut être glorifié en nous en toutes les manières ; ce qu’il fait en usant de nous comme lui appartenant à beaucoup de titres; et ainsi il nous peut faire faire tout oe qu’il lui plaît ; mais il veut que nous coopérions avec sa volonté, et il est bien raisonnable que nous lui fassions un sacrifice de ce libre arbitre qu’il nous a donné, et que, par ce moyen, nous nous mettions dans cette sainte indifférence à tous les emplois où il plaira à sa bonté nous placer par l’ordre de nos supérieurs.

Une autre raison est que, nous étant données à Dieu pour former un corps en son Eglise, il est raisonnable que chacun des membres fasse ses fonctions; ce qui ne se pourrait s ils n’etaient disposés aux ordres des supérieurs qui en sont les chefs.

Les inconvénients qui en pourraient arriver seraient : premièrement, le dommage que la sœur se ferait à ellememe, se mettant dans l’état de ne pouvoir accomplir

la volonté de Dieu et de ne rien faire qui lui soit agréable.

Un autre, que sans l’indifférence il y aurait le désordre en la Compagnie, le service des pauvres souffrirait, ce serait de mauvais exemple aux autres sœurs, et peutêtre plusieurs se laisseraient-elles gagner.

Un des moyens les plus puissants que nous ayons pour nous aider à acquérir cette indifférence, c’est l’exemple de Notre-Seigneur, qui a témoigné en tant d endroits, durant sa vie, qu’il n’était sur terre que pour pratiquer cette vertu, en faisant la volonté de Dieu son Père, et s’est rendu obéissant jusqu’à l’âge de trente ans.

— - Dieu vous bénisse, Mademoiselle! Voilà qui est beau ! Mes chères filles, je vous dirai mes petits sentiments. L’état d’indifférence, c’est l’état des anges, car ils sont tellement indifférents qu’ils sont toujours prêts

à faire la volonté de Dieu ou au ciel ou en la terre, dans le paradis ou dehors. Dieu n’a qu’à leur signifier sa volonté; ils sont tout prêts à l’exécuter sans regarder en quoi, de sorte qu’ils ne désirent autre chose que ce à quoi ils sont employés de la part de Dieu. Ainsi, mes sœurs, qui dit une Fille de la Charité indifférente dit un ange. Et en quoi lui ressemble-t-elle? C’est quelle est toute prête à faire tout ce que l’on veut d’elle. Qu’on la mette aux Enfants, aux paroisses ou ailleurs, elle est toute prête. En cet état, elle a l’esprit d’un ange, je le dis encore, en ce que les anges sont toujours prêts à vouloir tout ce que Dieu veut. Ainsi est une hile qui dit : « Voulez-vous que je sois aux Enfants, je le veux; à cent lieues, me voilà prête. »

Les anges, en quelque emploi qu’ils soient, ne perdent jamais la présence de Dieu, ni sa vue; ils le contemplent partout. Ainsi la sœur de la Charité indifférente, qui regarde l’emploi qu’elle reçoit comme venant de la main paternelle de Dieu, se réjouit de pouvoir accomplir sa divine volonté en ce monde. Qu’on la mette où l’on voudra, elle est contente. Les anges auxquels Dieu confie la garde des méchants sont contents, eux aussi, d’accomplir la volonté de Dieu.

Ainsi une sœur indifférente ressemble aux anges en trois manières : elle est aussi contente aux emplois bas qu’aux grands; elle est toujours prête à faire la volonté de Dieu en quelle manière que ce soit ; elle accepte aussi volontiers d’aller auprès d’un méchant que d’un homme de bien, ne faisant pas de différence entre les emplois où Dieu la met.

O Sauveur! s’il plaît à Dieu donner cette grâce a la Compagnie de la Charité, que ne feront-elles pas ! Demandez-la bien à Notre-Seigneur, mes sœurs. Vous voyez l’importance de cet entretien.

Au contraire, d’une sœur qui veut cet emploi et non

l’autre, on peut dire que c’est un démon. Mes sœurs, remarquez que c’est l’esprit du démon de ne vouloir jamais faire la volonté de Dieu, mais toujours la sienne. Dans les enfers, le démon fait, à la vérité, la volonté de Dieu en faisant souffrir les damnés, mais malgré lui; il faut qu’il obéisse. Dieu lui commanda un jour de se mettre dans un pourceau; il le fit par contrainte.

Ainsi une fille qui accepte les emplois qu’on lui donne, par contrainte, a l’esprit du démon. Pourquoi? Parce qu elle ne se veut pas soumettre à faire la volonté de Dieu, mais suit toujours la sienne. L’esprit d’une fille qui est toujours dans le désir de faire sa volonté, c’est 1 esprit du diable, qui n’a jamais pu se soumettre à Dieu et jamais ne se soumettra. Et qu’arrive-t-il? C’est qu’il porte son enfer partout. Qu’il sort où il voudra, même dans le corps d’un possédé, il est toujours dans les flammes continuelles. Ainsi une sœur qui est toujours agitée par une multitude de désirs, qui veut être tantôt en un emploi, tantôt en un autre, est dans l’état du démon, parce qu elle n a point de paix ; oui, celles qui affectent des emplois n’ont jamais de vraie paix.

Une servante qui n’est point indifférente s’attachera à son office et pensera que les autres ne doivent pas entrer en comparaison avec elle. Ah ! mes sœurs, se complaire dans les charges qui donnent de l’honneur, c’est un état diabolique! Que fait cette pauvre fille? Elle entre en appréhension qu’on ne la change, ou qu’on ne la mette compagne. Voilà une peine bien cuisante et voilà l’état diabolique. En demeure-t-elle là? Oh! non. Elle tâche de gagner la sœur, sa compagne, pour que celle-ci dise à Mademoiselle que tout va bien. Elle laisse sa compagne libre d’agir à sa volonté, d’aller, de venir, d’observer les règles ou non, de se lever à n’importe quelle heure. Pourvu qu’elle ait son amitié et reste servante, elle ne s’en soucie pas. Qu’appelez-vous cela, mes

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sœurs? N est-ce pus là un enfer? Si elle vient vous voir, demandez-lui comme tout va en sa paroisse. Oh ! elle dira que tout va fort bien et ne parlera que de ce qui est bien. Mais, s'il y a quelque mal, elle n’en dira rien, parce que ce démon d’être servante la met comme dans un enfer continuel.

Oue fait-elle de plus? Lorsque sa compagne vient à la maison, elle lui dit : « Voici comme vous vous comporterez à l’égard de Mademoiselle ou de M. Portail; veillez sur ce que vous leur direz ; s’ils vous demandent telle ou telle chose, répondez-leur ainsi. » Ah! mes sœurs, je ne dis pas que cela se fasse; mais il est impossible qu’une personne qui affectionne des emplois ne fasse quelque chose d’approchant.

Faire des équivoques, c’est l’esprit du démon. Quoi ! la servante qui doit donner le bon exemple à sa compagne lui conseillera de faire des équivoques à ses supérieurs ! Ah ! mon Sauveur ! cela est diabolique ! Quoi ! voir des hiles qui doivent être en tout véritables se servir d’équivoques! Oh! mes sœurs, si jamais vous vous étiez portées à cela, demandez-en humblement pardon à Dieu et prenez garde de n’y plus retomber. Les personnes qui ne sont point indifférentes sont sujettes à ces fautes.

La servante qui tient à son office vient-elle à tomber malade, la pauvre hile! elle est plus malade d’esprit que de corps. Que ne fait-elle pas de peur qu'on ne la retire de la paroisse! Elle fait intervenir une dame, un médecin pour dire qu’il n’est pas nécessaire ni à propos de la transporter ; et cela de peur qu’on en mette une autre en sa place. Ah! mes sœurs, quel pauvre état est cela!

Quelquefois une sœur me viendra trouver moi ou Mademoiselle ; elle dira : « Je vous prie, déchargez-moi de mon office; je vous prie d’en mettre une autre à ma place. » Et elle faut cela à dessein de passer pour

n’avoir point d’attache, ou parce que sa charge est trop lourde et occupe beaucoup. Le poids du travail la fatiguera quelquefois; elle n’auira point de satisfaction de sa sœur; c’est pourquoi elle demande d’être déchargée de l’office de sœur servante et qu’on la mette compagne.

Devenue compagne, comment agira-t-elle avec sa servante? Elle ne voudra pas que celle-ci la prie de quoi que ce soit, mais répondra en murmurant : « Pourquoi me priez-vous? » A l’entendre, il faudrait lui commander à la baguette. Et si la servante lui parle un peu rudement, elle s’en fâchera. La servante ne sait comment la prendre. Si elle lui demande conseil, elle n’a pour toute réponse que ces mots : « Faites ce que vous voudrez; ne savez-vous pas bien ce que vous avez à faire? Cela ne me regarde pas. » Cette fille trouve à redire à tout ce que sa sœur fait. Si elle ne le montre pas au dehors, du moins dans son intérieur elle voit tout renversé et dit : « Ce n’est pas mon affaire », et elle est en trouble continuel.

Eh bien! mes sœurs, voilà l’état d’une fille qui n’est pas indifférente; n’est-ce pas une grande misère? N’estil pas vrai que c’est un enfer, ou du moins un purgatoire?

Ainsi en est-il de la compagne qui n’est pas indifférente : elle est en une continuelle peine; elle se déplaît d’être sous la conduite d’une autre; elle pense que, étant plus ancienne dans la Compagnie et plus capable, elle serait mieux à sa place comme servante. N’est-ce pas la commencer son enfer?

Voici encore une autre misère : une compagne à qui la sœur servante ne revient pas. Que celle-ci parle, agisse, commande, rien ne lui va. N’est-ce pas une grande misère? Se trouve-t-elle en lieu où l’on parle de sa servante, tout lui déplaît; elle montre une humeur mélancolique. Pauvre compagne! Elle fait pitié. Si elle vient voir les supérieurs et qu’ils lui demandent : « Eh bien! ma sœur,

comment vont les affaires de votre maison? » elle répondra à demi-mot : <c Si on savait tout... »; en sorte que, si on interprète ce qu'elle veut dire, on jugera que tout est en pauvre état.

Et les servantes et les compagnes, mes sœurs, tomberont dans bien d'autres misères, que je ne dis pas. Il n'y aura point de paix en ces filles-là; elles ne s’aiment point. La plupart des différends viennent de là. Vous voyez de là, mes sœurs, quel mal c’est de n’être pas indifférentes.

Il s’en trouve encore qui ne veulent point être sœurs servantes faute de cette indifférence; elles sont toujours dans la crainte qu’on les y mette.

Tout cela fait voir le mal que fait le manque d’obéissance et d’indifférence. Mes chères sœurs, vous savez bien que cela est vrai.

Le moyen de sortir de cet état, c’est de penser souvent à ce que nos sœurs ont dit et à ce que je viens de dire. Quoi ! des hiles qui font profession d’être à Dieu ! Ah ! mon Sauveur ! je vois le mal que c’est d’être sans cette indifférence; ôtez-moi, mon Dieu, l’affection d’être servante ou compagne; ôtez-moi tout cela, mais donnezmoi la grâce de ne jamais vouloir que ce que vous voulez.

L’autre moyen, c’est de se demander : ce Suis- je en cet état? Ai-je de Inversion à ceci et à cela? Si oui, je suis en pauvre état, je suis en l’état du démon. Oh î je veux en sortir. » A cet effet, s’exercer à la mortification intérieure ; mortifier cette propre volonté, cette aifection désordonnée et se dire : « J’y renonce entièrement. Sitôt que je m’apercevrai de cette attache, je le dirai à mes supérieurs et je combattrai cette passion valeureusement. )>

Il faut aussi prier Dieu qu’il nous fasse la grâce de bien connaître le bonheur de cette vertu d indifférence. (( Mon Dieu, faites-moi connaître cet état, faites que je

ne veuille désormais que la volonté de Dieu. O sainte Vierge, j’ai recours à vous. »

Hélas ! mes sœurs, il n’y a point de religieuses qui aient plus besoin de cette indifférence que vous. Les religieuses sont enfermées, mais vous, vous avez différents emplois. Ayez recours à Notre- Seigneur, qui a été si indifférent en toutes choses qu'il n’a jamais voulu faire sa volonté, mais toujours celle de son Père.

Ah ! mon Sauveur, qui voyez le mal causé en mon âme, délivrez-moi de ces affections déréglées, de ces désirs, vous qui rendez semblables aux anges les âmes qui sont indifférentes. Ne permettez pas que nos sœurs tombent en ce misérable état, je vous le demande par les entrailles de votre miséricorde; je vous le demande par le précieux sang que vous avez répandu pour nous, afin que nous ressemblions tous à des anges par la pratique de cette vertu. Je sais que, par votre grâce, beaucoup de sœurs sont dans cette sainte indifférence. C’est ce qui fait que cette chétive Compagnie est en si haute estime dans le monde. Je vous prie de les y conserver toutes. Je vous le demande de tout mon cœur par votre sainte indifférence, par toutes les douleurs que vous avez endurées sur terre, par les mérites de votre sainte Mère et par nos chères sœurs qui sont au ciel pour avoir pratiqué cette sainte vertu.

C’est pourquoi, mes chères sœurs, je vous prie de méditer demain sur ce sujet et d’y repenser souvent. Seigneur, je vous le demande, par la bénédiction que, de votre part, je vais donner à nos sœurs, de faire descendre sur elles cette sainte indifférence, pour qu’elles comprennent l’importance de cette vérité.

Benedictio Domini Nostri...

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