SUR LES VERTUS DE LOUISE DE MARILLAG
Monsieur notre très honoré Père, étant arrivé au lieu de la conférence, après avoir invoqué l’assistance du Saint-Esprit à son ordinaire, dit :
Mes chères sœurs, je rends grâces à Dieu de m’avoir encore conservé jusques à présent et de faire que je puis encore vous voiir assemblées toutes ensemble, j’aurais bien souhaité vous réunir durant le fort de la maladie de la bonne Mademoiselle, vous le pouvez bien penser; mais j’ai eu aussi une maladie, qui m’a beaucoup affaibli. Ç’a été le bon plaisir de Dieu que tout ait été ainsi, et, à mon avis, pour la plus grande perfection de la personne de qui nous allons parler, qui est Mademoiselle Le Gras. Et le bon Monsieur Portail, qui. a toujours été si zélé pour la sanctification de la Compagnie, quoique ce ne soit pas là le sujet de cet entretien, néanmoins, si quelques-unes en disent quelque chose par-ci par-là, à la bonne heure. Le sujet est de Mademoiselle Le Gras, des vertus que vous avez remarquées en elle et du choix de celles que vous désirez imiter. Mon Dieu, soyez béni à jamais !
Puis, commençant à interroger les sœurs, il dit :
Le premier point de cet entretien est des raisons que les Lilles de la Charité ont de s’entretenir des vertus de leurs sœurs qui sont allées à Dieu, et particulièrement de celles de leur très chère Mère feu Mademoiselle Le Gras; le second point, quelles sont les vertus que chacune a remarquées en elle; le troisième point, quelles
Entretien 118. — Recueil écrit de la main de sœur Marguerite Chétif, p. 618 et suiv. (Arch. des Filles de la Charité.)
sont les vertus qui les touchent davantage et qu’elles se proposent d’imiter, moyennant l’aide de Dieu.
Or sus, ma sœur, quelles raisons avez-vous de vous entretenir de vos sœurs défuntes et particulièrement de votre chère Mère ?
— Mon Père, la première raison qu’il m’a semblé est pour en rendre grâce à Dieu; la seconde, pour encourager à imiter ses vertus ; et, si nous ne le faisons, cela nous servira de grande confusion devant Dieu, parce qu’il nous l’avait donnée pour cela.
Les vertus que j’ai remarquées en elle, c’est qu’elle avait toujours l’esprit élevé à Dieu dans les peines et maladies, et regardait toujours le bon plaisir de Dieu en cela. On ne l’a jamais entendue se plaindre de ses infirmités ; au contraire, elle témoignait un esprit gai et content.
Elle avait grande affection pour les pauvres et prenait grand plaisir à les servir. Je l’ai vue recueillir des pauvres qui sortaient de prison ; elle leur lavait les pieds, les pansait et les revêtait des hardes de Monsieur son fils.
Elle avait aussi grand support pour les sœurs infirmes, les allait souvent visiter à l’infirmerie, était bien aise de leur rendre quelque petit service, était soigneuse de les assister à la mort, et, si c’était la nuit, elle se relevait, à moins d’être bien mal; et si, étant malade, elle ne le pouvait, elle envoyait tous les jours la sœur assistante les voir de sa part, leur donnant le bon jour et leur mandant quelque mot de consolation. Celles qui sont mortes aux paroisses de Paris, elle tâchait aussi de les aller voir, et avait tant de tendresse qu’il fallait bien user de précaution pour l’avertir de la mort des sœurs. Tout cela la touchait jusques à répandre bien des larmes quelquefois.
Elle avait aussi grande tendresse naturelle pour M. son fils et sa famille.
Elle était la première à dire sa coulpe et demandait pardon à toutes les sœurs, je l’ai vue se coucher en terre, voulant qu’on la foulât aux pieds. Elle lavait aussi les écuelles et eût bien voulu faire tous les bas ouvrages de la maison, si elle eût eu les forces. Elle servait quelquefois au réfectoire et parfois y a demandé pardon et fait des actes de pénitence, comme de s’y tenir les bras étendus, ou couchée contre terre.
- — - Ah! Sauveur! Et vous, ma sœur, qu’avez-vous remarqué ?
— Mon Père, Mademoiselle avait une très grande prudence en toutes choses, et il semble qu’elle savait les défauts d’un chacun, car elle nous en disait avant que l’on lui en eût parlé. Mais elle usait de grande prudence dans les avertissements. Elle recommandait toujours de ne point chercher nos intérêts en nos actions. Elle avait aussi un grand intérieur.
— -Mes sœurs, voilà ma sœur qui a remarqué une vertu principale, qui est la prudence. Il est vrai que je ne sache point avoir vu personne qui ait plus de prudence qu’elle. Elle l’avait en un haut point, et je souhaite de tout mon cœur que la Compagnie ait cette vertu. Elle consiste à voir les moyens, le temps, les lieux que nous devons faire les avertissements et comme quoi nous nous devons comporter en toutes choses. O Sauveur ! ce n était pas une prudence telle quelle que la sienne; mais elle l’avait en un haut point. Ainsi, mes sœurs, je prie Dieu de vous donner cette vertu ainsi qu’il sait que vous en avez besoin; car, mes sœurs, vous avez a converser avec des personnes de condition, avec des pauvres. Il faut savoir se comporter en toutes les rencontres. Et qui fait cela? C’est la prudence.
Il y a une prudence fausse, qui fait que 1 on ne re-
garde point le temps ni le lieu et qui fait faire inconsidérément toutes choses. C’est pourquoi, mes sœurs, ressouvenez-vous du temps que Dieu vous a assemblées et combien il en a coûté cher à celles qui manquent de prudence. Elles se sont laissées aller à des choses qui enfin leur ont fait perdre leur vocation. Il est bien difficile de ne point tomber en cette faute. Hélas! mon Dieu! en toutes les religions il s’en est trouvé qui ont manqué de cette vertu.
Que ne fera donc point parmi vous, mes sœurs, l’imprudence? Elle fera que l’on dira du bien de vous d’un côté, et, de l'autre, l’on vous blâmera. A Narbonne, l’on dit tant de bien de nos sœurs ! Ce sont des filles qui sont dans une modestie et édification admirables. Et ailleurs l’on dira : « Voilà des filles qui ne sont point prudentes et ne regardent point à ce quelles font.»
La prudence donc, mes chères sœurs, est une vertu qui fait que l’on tâche de faire toutes les choses en la manière qu’il le faut. La prudence, mes sœurs, la prudence partout. Et que ferons-nous, mes chères sœurs? Vous prendrez résolution de bien pratiquer cette vertu toute votre vie et de demander le secours du bon Dieu. Et qui vous aidera à cela? C’est, mes chères sœurs, votre bonne mère qui est au ciel. Elle n'a pas moins de bonté pour vous qu’elle avait; et même sa charité est bien plus parfaite; car les élus aiment en la manière que Dieu le veut. La prudence donc, mes sœurs. Dieu vous la donnera si vous la lui demandez pour l’amour d’elle; car, quoique l’on ne doive pas prier les morts qui ne sont pas canonisés, en public, on le peut en particulier. Vous pouvez donc demander à Dieu la prudence par elle.
Mettez la prudence en toutes vos actions, vous aurez la paix et tranquillité partout; au contraire, sans cela desordre partout. Or sus, Dieu soit béni ! Vous connaîtrez sa valeur. Béni soit Dieu ! Oui, cette vertu était en
Mademoiselle Le Gras en un point qu’en aucune personne que je connaisse.
Puis notre très honoré Père demanda à une autre sœur :
Et vous, ma sœur?
- — • Mon Père, j’ai remarqué qu'elle avait un grand soin et désirait fort que la Compagnie se conservât dans l'esprit d’humilité et de pauvreté, et disait souvent : u Nous sommes les servantes des pauvres ; partant, nous devons être plus pauvres qu’eux. »
— Vous dites là, ma sœur, un mot bien véritable, ce me semble, à son égard, qu’elle aimait beaucoup la pauvreté. Vous voyez comme elle était habillée, vêtue fort pauvrement. Et cette vertu était tellement en elle qu’elle m’a demandé autrefois de vivre en pauvre. A l’égard de la Compagnie, elle a toujours recommandé qu’elle se conservât dans cet esprit, et c’est un souverain moyen de la maintenir. C’est une vertu que Notre-Seigneur a pratiquée sur la terre et qu’il a voulu que ses apôtres pratiquent. C’est pourquoi il est dit : « Malheur aux riches ! » Et le contraire fait voir la beauté de cette vertu. Et puis vous êtes servantes des pauvres; c’est la seule qualité que l’on vous donne en toutes les lettres tant du Saint-Père que du Parlement.
C’était aussi l’esprit de Notre-Seigneur, qui était pauvre partout, en ses vêtements, en son vivre, en son esprit. Et il dit lui-même, parlant de lui : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids ; et le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. »
Voyez donc, mes sœurs, le Fils de Dieu a eu cet esprit et vous a donné cette qualité, que Mademoiselle Le Gras a toujours fait observer depuis vingt-cinq ans : pauvreté en vos habits, en la nourriture, en ce qu il faut pour vous subvenir; et elle a toujours estimé que le bonheur de votre Compagnie était la pauvreté de votre refec-
toire. Si ce que l’on vous donne ne vous suffît pas, c’est que vous n'avez pas cet esprit. D’où vient que l’on vous demande en tant d’endroits? C’est que l’on dit : ce sont des filles qui se contentent de cent livres chacune pour leur nourriture et entretien. On admire cela, et on dit : « Voilà des filles qui viennent de Paris et qui se contentent de pain et de fromage », ou quelque chose comme cela.
Et au contraire, si quelques-unes se relâchent de cet esprit de pauvreté, peu à peu ce que l’on vous donne ne suffit pas, comme l’on a vu en quelques-unes, qui étaient bien aises d’aller dîner chez les dames. Ah ! mes sœurs, j ai toujours estimé que le bonheur de votre Compagnie était la frugalité. Tant que vous serez frugales, l’on vous donnera la bourse, comme l’on fait.
C’est le propre de la vertu que toutes les personnes qui se donnent à Dieu pour obéir à urne autre deviennent en quelque façon maîtresses. Si c’est une servante qui obéit à son maître ou à sa maîtresse, comme à Dieu ou à la sainte Vierge, cette personne devient bientôt maîtresse, parce que les maîtres, qui la voient dans cet esprit, condescendent à sa volonté, qu’ils voient très bonne, et ainsi lui obéissent. Et par ce moyen, elle devient maîtresse. Je m’assure que vous voyez cela en vos paroisses.
C’est donc cette belle vertu qui vous fera estimer parmi les personnes de condition. S’il arrivait que quelqu’une dît : « Nous ne sommes pas bien nourries; le moyen de subsister de la sorte î » mes sœurs, s’il arrivait que cette proposition se fît, il faudrait renvoyer cet esprit comme 1 esprit du démon, qu’il faut saper dès le commencement. Si cela arrivait, il faudrait tenir ferme et crier :
« Au loup! On nous veut habiller de haillons, à la bonne heure ! » Conservez bien l’amour de la sainte pauvreté, il vous conservera.
Seigneur, imprimez cela dans nos cœurs, en sorte que.
voyant une Fille de la Charité, Ton voie cet esprit de pauvreté. Béni soit Dieu qui a donné cet esprit à Mademoiselle Le Gras! Pensez-vous comme elle y a tenu ferme. Attachons-nous, mes chères sœurs, à son exemple, à cette vertu de la pauvreté.
La sœur, recommençant à parler, dit :
Mon Père, elle témoignait autant d’affection à l’une qu’à l’autre de nos sœurs, de sorte qu’elle tâchait de satisfaire tout le monde.
je dirai cela, mes sœurs : cette effusion de cœur ne
paraissait pas à toutes ; et néanmoins je sais bien qu’elle
avait de l’amour pour toutes.
__ Mon Père, elle avait un grand soin du salut des âmes. Elle était fort intérieure, s’occupait beaucoup de Dieu.
Ah ! ma sœur, que veut dire être intérieure et comment cela se faisait-il? C’est qu’elle était bien elevee à Dieu; et cela venait de ce qu’elle avait fait un grand fonds à l’intérieur dès longtemps. L’interieur donc consiste à se retirer d’affection du monde, des parents, du pays et de toutes les choses de la terre. Demandez bien cela à Dieu, mes sœurs, et dites souvent •. « Ruinez en moi, Seigneur, ce qui vous déplaît et faites que je ne sois plus si pleine de moi-même. » Mademoiselle Le Gras avait ce don de bénir Dieu en toutes choses.
Si, par infirmité humaine, elle tombait quelquefois en quelque petite promptitude, il n’y a pas lieu de s en étonner; les saints remarquent qu’il n’y a personne qui n’ait ses imperfections. Nous le voyons en ce qui est arrivé à saint Paul, à saint Pierre. Dieu, permet^ cela pour en tirer sa gloire. Souvent aussi ce qui parait à nos yeux défaut ne l’est pas, comme nous voyons en Notre- Seigneur même. Il est dit qu’il se fâcha lorsqu’il chassa les vendeurs du temple. Au contraire d etre dé aut, c’était un acte de piété et zèle de la gloire de Dieu. Ainsi
il y a des choses qui paraissent fautes et qui sont des vertus. Ainsi il a paru quelquefois en Mademoiselle Le Gras quelques petites promptitudes. Cela n’était rien, et je suis bien empêché d’y remarquer du péché. Elle était toujours ferme. Ainsi, mes sœurs, vous vient-il quelque mouvement, il faut incontinent s’humilier, comme elle faisait. Oh! voyez ce que c'est qu'une personne craignant Dieu ! Mes sœurs, demandez bien à Dieu qu’il vous fasse la grâce, par les prières de Mademoiselle Le Gras, de faire un bon fonds de vertu.
je pensais tantôt devant Dieu et disais : « Seigneur, vous voulez que nous parlions de votre servante », car c est 1 ouvrage de ses mains; et je me demandais : « Qu'as-tu vu depuis trente-huit ans que tu la connais? Ou as-tu vu en elle? » Il m’est venu quelque petit moucheron d’imperfection, mais des péchés mortels, oh ! jamais ! Le moindre atome de mouvement de la chair lui était insupportable. C était une âme pure en toute chose, pure en sa jeunesse, en son mariage, en son veuvage.
Elle s épluchait pour dire ses péchés, avec toutes ses imaginations. Elle se confessait avec beaucoup de netteté. Jamais je n’ai vu personne s’accuser avec tant de pureté. Elle pleurait en sorte que l'on avait bien de la peine à l’apaiser.
Or sus, vous devez penser que votre mère avait un bon fond et intérieur pour régler sa mémoire, en sorte
quelle ne s’en servait que pour Dieu, et de sa volonté pour l'aimier.
Mes sœurs, une fille intérieure est une fille qui ne s’applique qu à Dieu. Car que veut dire intérieure, sinon être occupée de Dieu? Cela se remarque bien. Au contraire, repassez en votre mémoire et voyez ce que c’est qu'une fille qui n’a point d’intérieur. Vous l’avez vu en celles qui sont sorties. Hélas! Comment étaient-elles faites? Elles n avaient point de paix intérieure et étaient
à peine à tout le monde. Or sus, mes chères sœurs, tâchons de nous bien établir à être bien intérieures. Celles qui savent lire, vous lirez, pour vous y aider, un livre que l’on vous donnera, qui parle de La vie intérieure.
Et comment acquérir cela? Si une personne de votre Compagnie était tentée de se laisser aller à ces mouvements déréglés, il faudrait qu’elle se dît en elle-même : (( Quoi! je suis Fille de la Charité et par conséquent fdle de Mademoiselle Le Gras, qui était une femme si intérieure, encore que sa nature eût quelque pente contraire. je me veux surmonter par son exemple. »
Mes chères sœurs, voilà la clef de la perfection; dire souvent : « Oh! je ne veux plus vivre selon mes inclinations; j’y renonce entièrement pour l’amour de Dieu. »
Mes sœurs, si vous saviez le bonheur que c’est d’en user de la sorte! Tant que vous vous étudierez à être intérieures, vous serez au chemin de la perfection.
Oh! il y en a, par la grâce de Dieu, parmi vous qui marchent dans cette pratique de bonnes filles. Je ne les nommerai pas. je ne vois quasi jamais quelque personne de condition qui ne mie dise du bien de leurs servantes des pauvres. Il y en a plusieurs. Ne craignez pas, mes sœurs; vous n’avez pas sujet d’appréhender; Dieu ne vous manquera pas. De sorte que celles à qui Dieu a fait tant de grâce de travailler à cette vertu prennent de fortes résolutions de s’y avancer de plus en plus. Et celles qui, par malheur, se sont laissées aller à 1 estime de leurs sentiments et immortifications, ces filles-là, mes sœurs... Courage! vous avez au ciel une mère qui a beaucoup de crédit et qui obtiendra de Dieu pour vous la grâce de vous faire quittes de ces defauts. Tenez ferme, ne vous relâchez point; car, quand on a lâché pied une, deux, trois fois, tout est perdu. O Sauveur ! ah ! mes
sœurs, demandez bien à Dieu cette vertu; souhaitez-la souvent.
Ah : mon Dieu ! quoi ! faut-il qu'une sœur de la Charité dise, s’il y a du mal : « C'est pour moi. » Ah ! mes sœurs, c’est le langage de Judas : « Numquid ego sum? N est-ce pas moi qui suis ce méchant? » Ainsi vous pouvez dire avec Judas : « N’est-ce pas moi qui empêche que la Compagnie n avance? » Mes sœurs, il ne faut qu’une personne pour empêcher toute une Compagnie d’avancer à la vertu. Savez-vous ce qui empêche un vaisseau d’avancer? Il ne faut qu’un petit vent; il arrête tout.
Mes sœurs, n’est-ce pas une chose odieuse que tant de saintes âmes, la plupart du temps, auront bien travaillé à leur avancement, et néanmoins une petite chose les arrête, et une seule en perd plusieurs !
Courage donc, mes hiles! Courage ! Dieu maintiendra votre Compagnie, lui qui l’a déjà bénie en tant d’endroits. Nos messieurs de Pologne me mandent que la reine a été faire un grand voyage, pendant lequel nos pauvres sœurs ont eu tant de soin du bon gouvernement de leurs œuvres qu’elles ont attiré quantité de bonnes filles, et se sont conduites avec tant de prudence que cette bonne reine a été si satisfaite, à son retour, qu’elle a demeuré une journée chez elles en leur maison avec ces hiles avec une joie et des témoignages d’affection admirables.
Voyez en quelle odeur est votre Compagnie. Otez ce lustre, vous ôtez tout. Ah! quel mal ne fait pas une hile qui ote le lustre d’une Compagnie ! Elle donnera à parler à toute une ville, que dis-je? à toute une province et plus. Les prêtres, les princes mêmes le sauront. Oui, mes sœurs, le mal qui se fait par une personne est capable de perdre toute une Compagnie. Cela, mes hiles, vous doit donner un grand zèle que toute la Compagnie se sancti-
fie, et chaque personne en particulier ; et vous verrez que la Compagnie se multipliera.
Et vous, ma sœur, qu’avez-vous remarqué ?
— Mon Père, je ne saurais dire autre chose sinon que la vie de Mademoiselle Le Gras est un miroir sur lequel nous n’avons qu’à nous mirer. J’ai toujours reconnu qu’elle avait une grande charité et support pour nous, en sorte qu'elle s’est toute consommée.
Une autre sœur :
Mon Père, elle avait une si grande charité pour moi que quelquefois, voyant que j’avais de la peine en l’esprit, elle me prévenait avec grande douceur.
Une sœur qui avait été interrogée dès le commencement et n’avait pu répondre parce que les larmes l’em- . pêchaient de parler, se leva et dit :
Mon Père, si vous trouvez bon que je parle, je tâcherai de le faire.
Notre très honoré Père répondit :
Vous me ferez plaisir, ma hile.
Et il ne put retenir ses larmes en entendant la sœur parler, tant il était touché.
La sœur, commençant, dit :
Mon Père, la première raison que nous avons de nous entretenir de notre chère Mère est ahn que Dieu en soit glorifié ; la seconde, ahn que nous nous souvenions toute notre vie de suivre les exemples qu elle nous a donnes, y étant obligées, puisque c’est d’elle que Dieu s est voulu servir pour apprendre à la Compagnie la manière en laquelle il veut qu’elle le serve pour lui etre agréable. Pour les vertus qu’elle a pratiquées, il faudrait un livre entier pour les pouvoir écrire, et des esprits bien plus relevés que les nôtres pour les rapporter. Néanmoins, puisque l’obéissance m’y oblige, il le faut faire. Mais, quand j’aurai dit tout ce que la mémoire me peut fournir, il en restera encore bien plus à dire.
Premièrement, elle avait une humilité admirable, qui paraissait en tant de rencontres que cela ne se peut dire ; m qui lui faisait poiter un grand respect à toutes les sœurs, leur parlant toujours par pneres et supplications, iCS remerciant si affectueusement du service qu’on lui rendait, ou des autres peines extraordinaires des emplois de quelques-unes, que quelquefois j’en ai été toute confuse.
je 1 ai \ ue s humilier à ce point de me prier de l'avertn cie ses fautes avec grande humilité, dont je me suis trouvée bien empechée, n’en pouvant remarquer, quoique j y fisse attention pour lui obéir.
- Vous avez raison, ma sœur; voilà ce que je vous ai déjà dit. On eût eu bien de la peine à pouvoir remarquer une faute en Mademoiselle Le Gras; ce n’était pas quelle n en fit, oh! non, mais si légères que l’on ne les pouvait remarquer. Continuez, ma hile.
Mon Père, quelquefois quelques sœurs n'ayant pas bien pris les avertissements quelle leur avait donnés et ayant fait paraître de la fâcherie devant moi, elle me demandait après si elle n'en était pas cause, si elle n’avait pas parlé trop rudement, ou autrement qu’il ne fallait. Je lui disais qu'il me semblait que l’on ne pouvait pas agir autrement. Elle excusait toujours celle qui s était fâchée, et aussi, quand on lui rapportait les fautes de quelques-unes, toujours elle les excusait et disait : u 11 nous faut souffrir; Dieu nous a choisies pour cela; il faut montrer l’exemple aux autres; il faut être bien courageuses à supporter nos sœurs. »
Elle m'a quelquefois envoyé quérir exprès pour me demander pardon, quand elle croyait m’avoir donné quelque peine, quoique ce fût moi qui eus failli, et m’a prévenue bien des fois, alors que j’aurais dû le lui demander la première.
Elle s’accusait toujours avec grande humilité dans les conférences, les vendredis, et se rendait tout à fait crimi-
nclle et coupable de toutes les fautes de la Compagnie.
r a ^ait ,aussi souvent des actes d’humilité en plein réfectoire, y demandant pardon, y étant les bras étendm, ou couchée contre terre et y servant à table. Elle a aussi aide à laver les écuelles et eût bien désiré faire tous les autres emplois de la maison.
Elle avait aussi une très grande charité pour les pauvres, était bien aise quand elle les pouvait servir. Elle ayait grand amour et charité pour toutes les sœurs, les supportant et excusant toujours, quoiqu’elle les avertît avec sevente quand il était necessaire. Mais c’était par un principe de charité, portant compassion à celles qui étaient dans quelque peine de corps ou d’esprit, supportant, bien des années, des hiles qui eussent dû, pour leurs imperfections, etre renvoyées. Elle attendait toujours pour voir si elles se corrigeraient.
Elle avait un si grand amour pour la sainte pauvreté que 1 on ne pouvait la faire consentir à avoir quelque chose de neuf pour son usage, quoiqu’elle donnât aux autres ce qui leur était nécessaire, bien volontiers. Elle a gardé cinq ou six ans de la serge que l'on lui avait donnée pour lui faire un manteau, sans vouloir consentir qu’on le lui fît. Cette serge n’a point été employée, bien que son manteau fût plein de pièces, tout usé et de différentes couleurs, en sorte qu’on a tâché bien des fois de le lui faire quitter.
Il lui fallait faire croire que l’on achetait ses coiffes à la friperie. On réussissait parfois à lui faire mettre quelque chose de neuf sans qu’elle s’en aperçût. Sitôt qu’elle en avait connaissance, elle l’ôtait vitement et témoignait être fâchée de ce qu’on lui avait donné; et il fallait bien la prier de le remettre longtemps après.
Elle avait aussi un grand désir que toute la Compagnie se conservât dans cet esprit de pauvreté et frugalité en toutes choses ; et elle a toujours bien recommandé
qu'on l'observât après sa mort comme un moyen pour conserver la Compagnie.
C’était avec grande peine qu’elle se nourrissait autrement que la communauté à cause de ses infirmités. Cela lui donnait bien de la confusion, ainsi que de ne pouvoir pas observer toutes les règles; ce dont elle demandait souvent pardon.
Elle avait une confiance admirable en la Providence de Dieu pour toutes choses et principalement pour ce qui regarde la Compagnie, nous recommandant de nous y confier, à toutes les conférences qu’elle faisait.
Grande était sa soumission aux volontés de Dieu, comme il a paru en sa dernière maladie. En toutes elle a souffert avec toute la soumission possible ses peines et maux, qui étaient bien violents. De plus, elle a supporté la privation des personnes qui lui étaient les plus chères au monde, sans en témoigner aucune peine, quoique cela lui fût bien sensible.
Elle avait une très grande douceur et était d’abord facile.
Elle a eu une conduite admirable pour le bon gouvernement de la Compagnie, comme il paraît, l’ayant laissée en si bon état, tant pour le spirituel que pour le temporel, par sa prudence. Elle rapportait le tout à Dieu, sans la grâce duquel, disait-elle, rien ne se serait fait.
J’ai pris résolution, avec la grâce de Dieu, dès l’instant de sa mort, de travailler à l’imiter en tout ce qui me sera possible, mais principalement en son humilité, sa charité et l’amour de la pauvreté.
Mon Père, j’ai encore écrit quelque chose de sa dernière maladie, mais je crains que cela ne soit trop long.
Notre très honoré Père, recommençant à parler, dit :
Mes chères sœurs, voilà des paroles qui vous font
bien voir comme elle était faite. Reste maintenant à avoir une mère; mais où la trouvera-t-on? Car il serait à souhaiter qu’elle fût semblable à celle-là.
La question a été faite, savoir si l’on en chercherait une au dehors, ou si on en prendrait une du corps de votre Compagnie. Dieu a permis, après beaucoup de prières pour cela, que la résolution a été d’en prendre une parmi vous. Voyez laquelle parmi vous est la plus rapportante à celle que vous aviez. Mais, afin qu’il plaise à Dieu vous en donner une bonne, qu’il ait formée luimême au ciel, comme il avait formé la vôtre, et qu’il lui donne ce qui sera nécessaire pour cela, mes sœurs, vous ferez deux choses.
En premier lieu, il faut beaucoup prier Dieu, mes sœurs. Que toutes les prières que vous ferez soient pour demander cela à Dieu. Les apôtres, voulant élire un autre à la place de Judas, priaient et disaient : « Seigneur, montrez-nous celui que vous avez élu. » Or sus, mes chères sœurs, priez donc bien Dieu qu’il vous donne une bonne supérieure.
En second lieu, la Compagnie doit travailler en général et en particulier à ce qu’il plaise à Dieu la former de sa main au ciel, oui, former de sa main la Compagnie. Selon cela, chacune doit retrancher de soi, car c’est comme un coup de rasoir, et s’étudier à bien reconnaître les grâces qu’elle a reçues de Dieu et à bien connaître ses défauts. Oui, mes sœurs, il faut que vous retranchiez de vous ce qui déplaît à Dieu. Il résultera de là que vous obtiendrez de Dieu les grâces nécessaires pour celle qu’il vous veut donner.
Une autre chose, mes sœurs, que je vous recommande est de ne point parler de vos affaires au dehors. Le secret, mes sœurs. Notre-Seigneur recommandait toujours à ses apôtres de ne point faire savoir au dehors ce qu’il faisait. « Gardez-vous, disait-il, du levain des phari-
siens. » Vous savez combien l'on vous a toujours recommandé le secret en toutes choses.
Vous direz : « Mais y a-t-il du mal à parler de cela? Ce n’est pas du mal que nous disons, c’est du bien. »
^Ulj mes sœurs> en soi ce n’est pas du mal que vous dites. Mais, parce que c’est un mystère et qu’il s’agit des affaires de Dieu,, il faut garder le secret. Tant que les choses demeurent dans le secret en la Compagnie, le diable ne s en mele pas; mais, dès que le monde le sait, le prince du monde le renverse. Donc, mes chères sœurs, tenez vos affaires dans le secret et dites comme l’épouse du Cantique : « Mon secret est à moi. » O mes sœurs, que c est une grande chose que le secret !
L on^ vous pourra dire : « Eh bien ! ma sœur, vous a\ez été à Saint-Lazare; qu’avez-vous fait? » Vous pourrez répondre simplement : « L’on s’est entretenu des vertus de défunte Mademoiselle Le Gras, comme l’on a accoutumé à faire de nos sœurs. » Mais l’on passera plus outre : c Ne parle-t-on point de faire une supérieure? » Dites : (( Nous ne nous mettons point en peine de cela. » O mes sœurs, si vous vous occupez bien dans le secret, tout ira bien. Vous vous entretiendrez demain de cela dans l’oraison. Et pource que l’on a fait pour quelques sœurs plusieurs conférences, une ne suffisant pas, ainsi, mes sœurs, nous en ferons encore une sur le même sujet, et 1 on vous fera avertir.
Cependant je vous prie de bien prier Dieu et faire
puer, sans dire pourquoi, mais pour une affaire d'irnportance.
Voilà, mes sœurs, ce que j’avais à vous dire de votre chère Mère, et cependant priez Dieu qu’il vous en donne une bonne, qui soit semblable à elle.
Une sœur dit :
Mon Père, nous n'avions pas pensé que l’on dût parer de feu Monsieur Portail ; mais, comme vous avez dit
que 1 on en pourrait dire quelque chose, j’ai remarqué une grande chante en lui pour toutes nos sœurs. Il ne craignait pas cl aller jusqu’à La Chapelle, pour confesser une sœur, en plein hiver et dans la boue, et il disait que Notre-Seigmeur avait bien pris de la peine pour la Samaritaine seule.
Il avait aussi une grande humilité et un grand zèle Pour le salut des âmes, jusques à pleurer en voyant quelqu’une perdre sa vocation.
— Dieu vous bénisse, ma. sœur, et soit à jamais béni! Or sus, il se faut retirer.
Je prie Notre-Seigneur, quoiqu’indigne et misérable pécheur, qu il vous donne sa sainte bénédiction, par les mentes de la bénédiction qu’il donna à ses apôtres, se séparant d eux, qu’il vous détache de toutes les choses de la terre et vous attache à celles du ciel.
Benedictio Domin't Nost/i...
Sub tuum praesidium...