‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 14 sur 138 · SUR LA FIDÉLITÉ AUX RÈGLES · texte numérisé non relu

SUR LA FIDÉLITÉ AUX RÈGLES

Mes sœurs, nous continuerons sur le sujet que nous avions iil y a huit jours. Je ne vous interrogerai pas; mais je vous dirai seulement mes petites pensées sur ce même sujet, qui est : i° les raisons que vous avez de bien observer vos règles; 2° les fautes que vous avez remarquées contre icelles; 30 les moyens de les bien observer à l’avenir.

Le premier motif, c’est qu’elles sont de Dieu, et il en est l’auteur, puisque, selon le dire de saint Augustin, tout ce qui nous porte au bien vient de Dieu ; et comme nos règles nous y portent, il est assuré qu’elles viennent de Dieu et qu’elles sont inspirées de Dieu seul.

Le second motif est que ces règles sont toutes répandues dans la Sainte Ecriture, d’où elles ont été ramassées. Par conséquent elles sont saintes. Elles produisent

Entretien 69. — SV 3, p. 61 'et suiv.

en vous deux effets, dont le premier est qu’elles vous font parvenir à ce que Dieu demande de vous en qualité de bonnes chrétiennes; et le second, c’est qu’elles vous feront servir les pauvres en la manière que Dieu demande de vous, et converser avec le prochain dans l’esprit de charité et d’humilité, spécialement entre vous autres. Toutes ces règles tendent à cela et vous servent comme les ailes aux oiseaux pour voler. Remarquez bien ceci, mes bien chères filles, comme les oiseaux ont des ailes pour voler, n’en étant nullement chargés, de meme les Filles de la Charité ont leurs règles, qui leur servent d’ailes pour voler à- Dieu; et bien loin d'en être plus pesantes, elles volent, quand elles les pratiquent bien. Mais, si une Fille de la Charité n’a point ses ailes, qui sont ses règles pratiquées exactement, on peut bien dire que c’est une fille perdue. Il serait à souhaiter que nous eussions les pensées et sentiments du bienheureux Jean Berckmans, que je tiens pour un saint. Il disait « Ou mourir,, ou garder mes règles », tant il les avait en recommandation.

Le troisième motif, mes sœurs, c’est qu’elles sont faciles. On ne vous ordonne point des choses difficiles,, comme dans les autres communautés. Voyez les Carmélites, qui sont si austères; elles jeûnent huit mois de 1 année, ne portent point de linge, se lèvent à minuit, prient presque sans cesse. Les filles de Saint-Thomas font presque la même chose, et ce sont des filles de condition, mes sœurs, accoutumées dams le monde à 'u\ie délicatement. Nonobstant cela, leur dîner ordina*rc ( st une couple d’œufs, et les unes et les autres s< disciplinent, portent la haire et le cilice fort souvent avec tout cela.

' ( ^cs c^c Sainte-Marie, quoique d’un Ordre plus

oux, sont obligées par leurs règles de prendre la discipinc, k vendredi de chaque semaine, en commun.

On ne vous ordonne point tout cela, mes sœurs, si ce n’est que quelqu’une ait dévotion de la prendre avec permission des supérieurs. Voyez combien vous seriez coupables devant Dieu si, ayant des règles si faciles, vouis ne les observiez pas. De plus, elles sont douces et suaves, et les filles qui les aiment n’en sont pas plus chargées que les oiseaux de leurs ailes.

Le quatrième motif pour vous porter à l’observance de vos règles de conseil, c’est qu’elles ne vous obligent point à péché. Mes filles, écoutez bien ceci; il faut faire cette distinction et l’entendre. Vous avez vos règles de commandement, qui sont tirées des commandements de Dieu et de la bainte Ecriture. Quelque s- uneis d’entre vous ont fait des vœux, et l’on pèche en contrevenant à ces vœux; comme, quand une fille manque à l’obéissance' due à ses supérieurs, en oe cas elle pèche contre les règles de commandement, et la Sainte Ecriture commande cette' obéissance. De meme, celles qui font quelque faute contre la chasteté, qui ne permet pas de faire un clin d’œil volontaire à mauvaise fin, spécialement sur des personnes de différent sexe; car, depuis que, par les vœux, vous êtes consacrées à Dieu, vous n’avez rien à vous, non pas même votre esprit, non pas un clin d’œil que vous ne deviez faire pour votre Epoux. Donc les filles qui manquent à leurs vœux, pèchent sans contredit. C’est pourquoi prenez garde aux fenêtres par où le mal veut entrer. Une œillade est quelquefois bien dangereuse. Qui rompt la règle contre la pureté, l’obéissance et la pauvreté pèche mortellement. Les filles qui tombent dans ces fautes doivent en faire pénitence et s’en confesser au plus tôt.

Pour les règles de conseil, elles n’obligent point à péché, si ce n’est qu’il y ait mépris. Par exemple, manquer à se lever à quatre heures du matin, à se coucher à neuf, manquer au silence, à se mettre

IOO

à genoux en entrant et sortant, tout céda ce sont des règles de conseil. Y manquer par fragilité, ce n’est pas pécher; mais y manquer par mépris, c’est un péché, aussi bien qu’aux règles des vœux, tirées de la Sainte Ecriture, parce que c’est une règle générale que tout mépris d’an bien est un péché mortel.

D’où il s’ensuit qu’une fille qui, par mépris, dira : « A quoi bon se lever si matin, se captiver de la sorte pour le silence et autres règles, rendre si souvent compte aux supérieurs ! » oh ! celle-là pèche bien grièvement et donne un très mauvais exemple aux autres, étant cause quelles tombent aussi dans le mépris de leurs règles. Oh! une telle sœur est un instrument de l’enfer; il ne la faut pas écouter, non plus qu’un démon. Il y en a d’autres qui sont toutes contraires : elles seront si fort attachées à leurs règles qu’elles ne les veulent point quitter pour quoi que ce soit. Par exemple, on viendra dire à une sœur : « Voilà un malade qui presse » ; elle doit quitter l’oraison pour aller secourir ce malade, et c’est mal fait si elle n’y va, si ce n’est qu’il y ait des moyens de remettre sans faire tort au malade; car il y a des choses qui peuvent et doivent se' remettre.

Enfin le moyen d’observer vos règles, c’est de voir quelles sont vos ailes qui vous font voler à Dieu. Plutôt donc mourir, mon Sauveur, que manquer à mes règles S1 j \ manque, je veux me résoudre à faire quelque pénitence. On peut examiner le soir combien de chutes on a ^a^es Ie jour, et, pour s’en mieux souvenir, mettre un< épingle sur la manche, quand on y a manqué. Un docteur, grand homme de bien et que j’ai connu, mes soeurs, avait un si grand amour pour ses règles, qu’il

sait . a Je ferai autant de nœuds à ma ceinture que ■ h naîtrai commettre' de fautes contre l’observance e mes rc g les », tant il avait en recommandation l’obser-

loi

vanoe d’icelles. Si l’on se trouve n’y avoir point manqué, oh! qu’il faut bien remercier Dieu!

Un autre moyen, c’est d’en demander à Dieu la grâce et de lui dire : « Mon Dieu, si vous me permettez de demander quelque chose, je vous demande la grâce de bien observer mes règles. »

Un autre moyen, c’est de les lire. Jusques ici vous ne les avez pas eues; mais vous les aurez, Dieu aidant. Les Capucins se' les font lire tous les vendredis, et le font par autorité du Saint-Père, qui leur ordonne cette lecture si fréquente de leurs règles pour leur faire voir la nécessité qu’ils ont de le's observer pour leur salut. Et il est assuré, mes hiles, que La lecture des vôtres vous est aussi nécessaire pour votre perfection, qu’à eux pour la leur.

Le même Saint-Père a donné aux prêtres de la Mission le pouvoir d’établir en France et en Savoie la confrérie des dames de la Charité. Or, comme l’on a vu que les dames ne pouvaient vaquer au service des pauvres malades comme elles eussent bien désiré, pour suppléer à cela, on a jugé qu’il était bon d’avoir des hiles de basse condition et de les instruire pour ce sujet; ce que Mademoiselle Le Gras a fait depuis vingt et cinq ans avec grande bénédiction de Dieu, desquelles la première 1 est morte de la peste à Saint-Louis, pour avoir, par charité, laissé coucher avec elle une femme' qui l’avait.

Elles ont eu ides règles et ont toujours vécu sous l'observance d’icellles. Au commencement, c’était un petit peloton de neige, et cette petite Compagnie s’est tellement augmentée et rendue agréable à Dieu que l’on peut assurément dire que c’est le doigt de Dieu qui a fait cet ouvrage, parce qu’elle s’étend partout. Oui, mes

i. Marguerite Naseau.

sœurs, votre nom s’étend en tant d’endroits qu’il est jusques en Madagascar, où l’on vous désire. Nos messieurs qui y sont nous ont mandé qu'il serait à désirer qu’il y eût des filles de votre Compagnie pour gagner plus facilement les âmes de ces pauvres nègres. Ah ! Dieu ! ah ! mes filles ! c’est que' Dieu bénit votre Compagnie, et, pourvu que vous lui soyez fidèles, il la bénira.

Je veux vous faire la lecture de l’approbation de votre établissement par Monseigneur rarehevêque de Paris et la confirmation d’icelle par Monseigneur le cardinal de Retz, son coadjuteur 2. Je veux aussi vous lire vos règles.

Ce qu’il fit en effet; de quoi nos sœurs furent si touchées quelles ne purent retenir leurs larmes.

Ensuite il ajouta :

Aies sœurs, on a jugé à propos que le nom de' société ou confrérie vous demeurât, et Monseigneur l’archevêque lui-même l’a ainsi ordonné, de peur que, si le nom de congrégation vous était donné, il s’en trouvât qui voulussent à l’avenir changer la maison en cloître et se faire religieuses, comme ont fait les filles de Sainte- Marie. Dieu a permis que de pauvres filles ont succédé à la place de ces dames3. Et comme il est à craindre qu il se trouvât avec le temps quelqu’esprit mal fait qui \ OlE ut apporter en cette Société et Compagnie de pauvres filles du changement, ou en leurs habits, ou en hur façon de vivre, quelqu’un qui voulût vous faire manger \ otre coiflure ou votre habit, ou qui vous dît :

Quoi! etre coiffées de la sorte pour aller voir les parures! 11 faudrait avoir une coiffe et un mouchoir

o . Le carf,inal avait confirmé à Rome les règles de l’Institut le

nirl'nV-ler ^0US [publierons au tome XIII les documents dont

parle ici saint Vincent.

il rédhin / ra,nJ°'S ^a*es ne voulait pas la clôture pour ses filles vê pie «U I vi, °1S SUr ^ *nstances de Denis de Marquemont, arche-

de col pour vous couvrir »; que si jamais on voulait vous persuader oes choses, rejetez cela bien loin et dites que vous voulez avoir la couronne que Dieu avait préparée aux filles de Sainte-Marie. Ne consentez jamais au changement de quoi que ce soit; fuyez cela comme un poison, et dites que ce nom de confrérie ou société vous est donné afin que vous soyez stables à demeurer dans le premier esprit que Dieu a donné à votre congrégation dès son berceau. Mes sœurs, je vous e:n conjure par toutes les entrailles de mon cœur.

Les religieux de Saint-François faisaient comme vous. Au commencement, ils gagnaient leur vie'. Un jour, saint François étant ravi en admiration des grandes bénédictions que Dieu versait sur son Ordre, le diable lui apparut et lui dit : « je renverserai ton Ordre; j’y mettrai des gens de condition et des esprits savants, qui le renverseront et aboliront toutes les bonnes maximes qui y sont observées. » En effet, il a fallu toujours le réformer, pour vous faire voir que là où se doit observer une véritable pauvreté, les gens de condition y sont très dangereux, parce qu’elle est contraire à leur naissance. Ce n’est pas qu’il n’y en ait déjà parmi vous quelques-unes qui fassent fort bien leur devoir; Dieu en soit béni! mais, mes hiles, n’en recevez jamais, si elles n’ont bonne volonté de vivre selon les règles et maximes de votre Compagnie et de ne vouloir jamais persuader la vanité.

Tenez-vous donc dans l’état où Dieu vous a mises; tâchez de conserver toujours votre premier esprit d’humilité et de simplicité. Puisque Dieu vous a choisies comme il a choisi saint François, pour l’ honorer dans votre condition pauvre et ravalée aux yeux du monde, tenezvous-y, et il vous bénira.

Nous devons craindre encore ces esprits qui voudraient vous persuader d’être' bien habillées, et mépriser

tout cela. Tenez-vous dans cet esprit. Dieu vous a chon sies pour vivre de la sorte. Mes chères sœurs, qu’est-ce que vos règles ? Y a-t-il rien de plus doux et de plus suave que l’observance de vos règles, qui consiste à imiter Notre- Seigneur, qui a commencé à faire, et puis à dire. C’est ce que vous devez pratiquer.

Voilà, mes chères sœurs, vos règles, pour les faire voir à la postérité. Rendez grâces à Dieu de ce qu'il vous a choisies pour de si grandes choses. Vous pouvait-il arriver un plus grand bien que d’être du nombre de ceux de qui l’apôtre saint Paul dit : Quos praescivït et praecLestinavit conformes fieriy etc. ; ceux que Dieu a, choisis pour être prédestinés, il les a rendus semblables à l’image de son Fils4?

C’est donc vous, mes hiles, qui avez été choisies de Dieu pour être des prédestinées, si vous êtes fidèles à l’observance de vos règles ; ce n’est pas vous qui vous êtes choisies, c’est Dieu qui vous a élues. Vous êtes les apôtresses de la charité. Que reste-t-il donc sinon de remercier sa divine bonté de ce qu’il vous a choisies entre mille millions pour être ses épouses et pour vous rendre semblables à son Fils? Vous avez été choisies pour être les fondements de votre Compagnie. Il faut to'iit de bon se donner à Dieu en action de grâces de ce qu il vous a choisies pour être ses épouses. Il faut se donner à Dieu pour observer vos règles. Il reste à

savoir si vous voulez toutes persévérer dans cetteobservance.

Toutes les sœurs répondirent que oui.

Monsieur Vincent leur dit encore :

Acceptez-vous ces règlements?

— Oui, mon Père.

Page 1