‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 25 sur 138 · CONFÉRENCE DU 6 JUIN i · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DU 6 JUIN i

SUR L’INDIFFÉRENCE

(Règles Communes, art. 5.)

Mes sœurs, le sujet de cet entretien est sur le cinquième article des règles, touchant les attaches.

Premier point : les raisons que nous avons de bien garder cette règle; deuxième point, les fautes qu’on peut commettre contre cette règle; troisième point, les moyens qu’il faut prendre pour rompre ces attaches et pour les éviter.

Voilà le sujet de notre entretien, mes hiles. Et parce que c’est une règle qu’il faut expliquer, à cause qu’il est tard, je ne ferai parler personne'. Je crois qu’il est plus expédient d’agir de la sorte.

Voici ce que dit votre règle, qui porte le titre d’indifférence : « Elles n’auront aucune attache, particulièrement aux lieux, aux emplois, aux personnes, même a leurs parents et confesseurs, mais seront toujours prêtes à tout quitter de bon cœur quand on l’ordonnera, se' représentant que Notre-Seigneur dit que nous ne sommes pas dignes de lui si nous ne renonçons à nousmêmes et si nous ne quittons père, mère, frères et sœurs pour le suivre. »

Voilà ce que notre règle dit, laquelle est si importante aux Filles de la Charité que je ne sache point de maisons religieuses qui aient tant de besoin que vous autres de pratiquer ce qu’elle contient ; ce qui est encore plus nécessaire aux personnes de votre sexe. Le détachement des parents, des lieux et généralement de toutes choses vous est tellement nécessaire que, sans cela, vous ne pouvez faire le devoir de votre vocation. Ce n’est pas que

Entretien 73. — Ms. SV 3, p. 102 et suiv.

les religieux et religieuses ne soient obligés à ce détachement; mais les Filles de la Charité y sont d’autant plus obligées que leur vie est semblable à celle des apôtres, lesquels n’ avaient rien en propre, ni feu, ni demeure, ni lieu affecté; mais ils allaient partout où l’esprit de Dieu les envoyait; et nous voyons que saint Pierre leur ordonnait d’aller par tout le monde, dans l’Europe, l’Asie, l’Afrique et généralement en toutes les provinces. Mes chères sœurs, votre règle vous dit que, pour être bonnes Filles de la Charité et moi bon missionnaire, il nous faut être en cette générale indifférence; et nous devons y travailler pour ne tenir qu’à Dieu seul, afin qu’étant dégagés des créatures, notre cœur ne tienne qu’à lui et que nous le trouvions souple à suivre tout ce que Dieu demande de nous, pour aller partout où il nous enverra par nos supérieurs. Ah ! il ny a rien qui nous doive attacher, puisque Notre-Seïgneur nous dit par cette règle, tirée de son Evangile, que, si nous ne renonçons à père, mère, frères et sœurs, nous ne sommes pas dignes de lui. Voyez-vous l’importance de ce renoncement, puisque, à moins de cela, vous n etes pas dignes de Notre-Seigneur.

Pour vous le faire mieux entendre, cet article, mes chères sœurs, contient trois choses. Premièrement, c’est que Notre-Seigneur nous recommande cela, selon ce qui est contenu dans la règle, qui défend expressément de nous attacher aux créatures. Secondement, il faut se détacher pour bien garder cette règle. Oui, mes sœurs, sitôt que quelqu une de vous se sent prise d’affection a quelque chose, elle, doit s’en défaire au plus tôt, ou par elle-meme, ou par ses supérieurs, en leur découvrant (lu ( ,l( sai^ c^re cause de cette attache. Je dis donc que la première chose consiste à n’avoir point d’attache, la seconde a se détacher, quand on en a quelqu’une, pai 1 aide de ses supérieurs et de soi-même. Car, voyez-

vous, mes sœurs, Dieu nous parle assez souvent au cœur; nous n’avons qu’à être .attentifs à sa voix, qui nous avertit, et il nous fera connaître à quoi nous sommes attachés. N’est-il pas vrai qu'il nous fait bien entendre cela? Sitôt qu’une hile s’aperçoit qu’elle a trop d’affection ou pour ses parents, ou pour une sœur, ou pour quelqu’ autre chose, elle doit au plus tôt et sans aucun retardement se découvrir aux supérieurs; et si elle n’a pas la commodité de venir ici le jour même, que ce soit dès le lendemain. Et parce que notre misère est si grande et que' l’amour-propre nous aveugle, l’estime que nous avons de nous-mêmes faisant que nous ne connaissons pas si nous sommes attachés, il est bon de demander à son directeur s’il ne connaît point quelqu’ attache en nous,- ou bien à sa supérieure, même à une sœur que nous verrons bien vertueuse : « Ma sœur, je vous supplie de me dire si vous voyez que je sois attachée à quelque chose. » Voilà ce qu’il faut faire pour rompre l’ attache que vous pourriez avoir.

Le troisième point que contient cette règle est l’autorité de Notre-Selgneur, qui commande le détachement des créatures et enseigne comme l’on doit quitter père, mère, frères et sœurs pour être digne de lui. Et parce que vous n’entendez peut-être pas ce que veut dire attache, il faut, avec l’aide de Notre-Seigneur, vous l’expliquer et vous faire voir les raisons que nous avons de fuir cela.

Attache n'est autre chose, mes sœurs, qu’une affection déréglée pour quelque chose qui n’est pas Dieu; car, à proprement parler, attache veut dire une affection du cœur continuelle pour quelque créature, qui fait que nous refusons à Dieu l’amour que nous lui devons, et que nous rétractons ce que' nous lui avons volontairement promis. Ne sommes-nous pas bien misérables de donner notre affection à une créature, après nous être

donnés à Dieu ! Entrant dans la Compagnie, il vous a fait à même temps la grâce de vous arracher du monde, de cette masse corrompue. Pourquoi? Pour être ses épouses et pour vous mettre dans une Compagnie dont il a tant de soin. N’est-ce pas une grande infidélité de s attacher après cela a quelque chose qui ne mérite pas que nous la regardions ?

Il y a deux sortes d’attaches : l’une pour ce que nous avons et l’autre pour ce que nous désirons. La première est quand une fille a de 1 attache pour une robe faite de cette façon, pour un collet ou des souliers qu’elle a, a cause qu ils sont faits a la modej elle aime à avoir une belle chevelure et qu’on la voie. Tout cela est attache et contraire à ce que Notre-Seigneur veut de nous. Ah î mes sœurs, avoir de 1 attache pour des vétilles, pour des bagatelles, pour un livre, pour une image, cela n’est- il pas déplorable ?

} ^ autre sorte d attache est le désir d’avoir ce qu’on n’a pas, comme le désir d’un tel lieu, d’une telle chose, le désir d’aller avec une telle sœur, parce que son humeur revient a la nôtre, d'aller en une telle paroisse d’avoir un tel confesseur. Voilà de l’attache pour toutes ces choses. On ne les a pas encore, mais on désire les avoir; et, ce qui est pis, 1 on fait ce qu’on peut pour y parvenir Or, cet amour d’avoir ce qu’on n’a pas est une attache. Ët vous pouvez voir en vous-mêmes et dire;

", ‘ 2 P0int quelqu attache, ou pour ce dont j’ai -usage, ou pour ce que je n’ai pas? N’en ai-je point pour une ti lie sœur, pour un livre, pour une image, ou pour quelqu autre chose? » Voyez, interrogez-vous si vous n’avez point quelqu’affection déréglée pour quelqu une des choses que nous venons de dire. Si cela est, dites que c’est attache et détestez-la : <« O mon Dieu, me voila donc prise dans ce piège! O mon Sauveur, aidezmoi a en sortir, » Remarquez donc bien cela, mes chères

sœurs, que 1 attache est une affection pour ce qu’on a et un désir de posséder ce qu’on n’a pas.

Nous avons dit qu attache est une affection pour quelque créature quon n’aime pas pour l’amour de’ Dieu, mais pour queiqu’ autre motif. Or, nous ne devons jamais avoir d amour pour autre que pour Dieu; ou, si nous en avons, ce doit être pour l’amour de Dieu; et il n est pas loisible d’aimer aucune chose que Dieu, ou pour Dieu. Si une sœur aime sa sœur, il faut que ce soit à cause de sa vertu et des grâces de Dieu qui sont en elle. Tout de même, si un père aime ses enfants, s’il leur procure du bien, il faut qu’il le fasse pour l’amour de Dieu, qui les lui a donnés et qui veut qu’il les aime. Mais que j aime celle-ci, parce qu’elle est de mon pays; que; aime celle-là, d’autant qu’elle suit mes inclinations; oh ! la mauvaise attache ! Attache dangereuse dont il faut vous garder, soit pour les présentes, soit pour celles qui pourraient venir, afin de n’aimer jamais aucune chose que Dieu, ou pour l’amour de Dieu.

O mes chères sœurs, que cela est beau, de n’avoir d’affection que pour Dieu, d’être libres et dégagées des créatures! O mes filles, si Notre-Seigneur vous fait la grâce d’entrer dans cette pratique, le ciel vous regardera avec plaisir. Que vous vous rendrez agréables à Dieu, qui se plaît à voir une âme qui n’aime aucune chose que lui ! Comment ne regarderait-il point une Compagnie qu’il a faite lui-même, qu’il voit toute pleine du désir de se rendre agréable aux yeux de sa divine Majesté et qui se détaché de tout pour son amour. Ah ! cela fait qu il se plaît à répandre ses grâces sur toutes celles qui sont dans cet état, et qu’il y prend son bon plaisir.

Nous avons dit, mes sœurs, que cette affection pour les créatures est déréglée, d’autant que c’est dans le dérèglement que consiste la contravention à cette règle, et que c’est contrevenir à cette règle que d’avoir de

l’affection à quelque chose qu’il n’est pas permis d’avoir, ni de désirer, surtout quand cette affection empêche celle qu’on doit avoir pour ses règles, et fait qu’on manque à suivre ce que les supérieurs ordonnent, on leur intention; car c’est principalement à l’intention qu’il faut prendre garde. Cela s’appelle attache.

Quoi ! l’attache à une créature, qui peut être vicieuse, nous empêchera de suivre la volonté de Dieu, qui nous est signifiée par nos supérieurs ! Ah ! mes sœurs, quoi ! préférer une misérable satisfaction à la volonté de Dieu! Par exemple, voilà une fille à laquelle la supérieure dit de faire quelque chose; ou bien elle sait que son intention est quelle soit faite ainsi; et, parce que cette fille est attachée à sa propre satisfaction ou jugement, elle ne la fait pas; ou, si elle la fait, c’est à regret. Voilà une mauvaise attache.

Il a été dit aussi qu’elle doit être continuelle pour être vraie attache'; il faut que ce soit une affection qui continue; car il y a différence entre une qui passe en peu de temps, et une autre qui dure. Voilà une' fille qui trouve de la difficulté à quitter quelque chose; elle voit par là qu’elle y est attachée'. Si elle fait ce qu’elle peut pour s’en défaire et dit en elle-même : « Que ferai-je ? Me voilà donc prise dans cette' affection déréglée; ah! il faut que je la quitte! » mes sœurs, quand on agit ainsi, ce n est point attache; car il faut qu’elle continue pour être vraie' attache; il faut, de plus, que cette sœur ait advertance à ce qu’elle fait, qu’elle sache qu’elle a de 1 attache a telle ou telle chose, et qu’avec cela elle ne laisse pas de continuer, nonobstant les avis qu’elle a reçus pour se corriger. Oh ! pour lors on peut dire que c’est attache. Mais, dès lors qu’une Fille de la Charité sc sont avoir de 1 attache, elle doit le' dire à son confesseur; si elle est comme elle doit être, elle doit le faire sans tarder; et si elle ne peut dès le jour même, elle

doit faire résolution de venir ici à la première commodité, le dire à Mademoiselle ou à Monsieur Portail, ou bien à quelque sœur qu’on sait être bien vertueuse; ou, si elle me trouve', elle peut me dire : « Je crois, Monsieur, etre obligée de vous dire qu'il me semble avoir de l’attache pour une telle sœur, pour un tel lieu, ou autre chose; je vous supplie de me dire ce que je dois faire là-dessus. » Si celui à qui elle s’adresse lui demande depuis quel temps elle sent cette affection, elle lui dira ingénument : « Il y a tant de temps. » S’il lui demande encore ce qu’elle a fait pour s’en défaire, elle répondra : « J’ai fait telle et telle chose, mais je sens toujours de l’inquiétude pour ce sujet. » Alors, connaissant que c’est une attache, il lui dira qu’il y faut remédier; et ainsi, mes chères sœurs, il lui donnera le moyen de se délivrer.

Voilà pourquoi, sitôt qu’une sœur s’aperçoit de quelqu’ attache, elle doit le dire; et celles qui sont éloignées le peuvent dire à leur sœur servante. O mes filles, je souhaite que vous ayez parmi vous la pratique d’une personne que j’ai vue dans le monde. J’ai vu une dame qui, dès lors quelle sentait trop d’affection pour son mari ou pour ses enfants, disait à son confesseur : « Monsieur, je' sens trop d’attache pour ma famille; et pour mon mari, je suis fort inquiète de son absence; que faut-il que je fasse? » Ah! mes sœurs, faut-il que des personnes de qui l’état ne requiert pas tant de perfection que le vôtre, aient cette fidélité, et qu’une sœur de la Charité sente une affection déréglée ou pour ses parents, ou pour son confesseur, ou pour quelque chose que ce soit, sans le dire à ses supérieurs ! Oh ! il faut se déclarer pour demander conseil sur ce que l’on doit faire. C’est un don du Saint-Esprit, qui se donne principalement en ce temps-ci. Il le faut demander à Dieu pour vous et pour ceux qui vous conduisent.

Mais, Monsieur, me direz-vous, vous nous parlez d’une attache; pourquoi appelez-vous attache l’affection qu’on a pour une chose ? — Comment comprendronsnous cela, mes sœurs ? Dans la Sainte Ecriture, elle est comparée à un piège, à des rets. Or, puisque le Saint- Esprit compare, dans la Sainte Ecriture, l’attache pour quelque chose à un piège, à des rets et à un lien, par là nous pouvons entendre ce que c’est que mauvaise attache. C’est donc un lien qui garrotte ceux qui s’y laissent prendre, de' sorte que le pécheur est lié par le péché et devient esclave du péché. Oui, le péché est un lien; et ce qu’on dit du péché, on le peut dire d’une' affection déréglée, car elle lie ceux qui en sont atteints et les rend esclaves et misérables.

Monsieur, me direz- vous encore, comment entendezvous cela? Vous dites que l'attache est un lien qui garrotte et dont on peut se défaire, montrez-nous comment cela se fait.

Mes chères sœurs, pour mieux comprendre' ce que c est qu’attache, imaginez-vous un homme attaché à un arbre avec une corde, pieds et mains liés avec des chaînes, les cordes bien nouées et les chaînes bien soudées; que fera-t-il? Le voilà dans l'esclavage; car premièrement ce pauvre homme ne peut se tirer de là luimème, si quelque personne ne rompt ses chaînes et ne 1 aide a sortir de là. Secondement, il ne peut aller cherche! sa pauvre vie, ni de quoi la soutenir; de sorte qu’il mourra de faim, si on ne lui en porte, et c’est son troisième malheur. Quatrièmement, si on le laisse là pendant la nuit, il est en danger d’être dévoré des bêtes, desquelles il ne pourra se défendre. Voilà quatre choses qui se trouvent à 1 egard de cet homme enchaîné, lesquelles le rendent misérable.

1 °ut de même, imaginez-vous, mes chères sœurs, c] î une Elle qui est attachée a quelque chose que ce soit,

est comme ce pauvre homme. Elle ne peut se détacher par elle-meme, si elle est bien liée et garrottée; c’està-dire, si elle est fort attachée, il lui est impossible de se détacher, si elle1 n’est aidée de quelqu’un. Que fera donc une hile qui se trouve en cet état? A qui recourra-t-elle ? La voilà prise. L’affection d’une robe, d’une coiffure, d’avoir des poignets qui passent un peu, pour qu’on les voie, la tient si fort attachée qu’elle ne peut s’en défaire. Elle sent bien que cela lui fait peine; elle n’a rien autre chose en l’esprit que son attache, et jour et nuit elle pense à cela. N’est-il pas vrai ce que je dis? Ne sentez-vous pas bien en vous-mêmes l’expérience de cette vérité? Oh! je crois que vous savez combien il est difficile de se défaire d’une attache à quelque chose. Vous vous en confesserez avec le désir de la quitter; mais il est bien à craindre qu’après la confession ce ne soit tout de même qu’aupar avant.

Nous avons dit que ce pauvre homme enchaîné ne peut aller chercher sa vie et qu’il faut qu'il meure de faim, si on ne lui porte de quoi manger. Ainsi une hile' qui a quelq u ’ attache ne va pas chercher ce qui la pourrait mettre en liberté et donner la vie à son âme; oh! elle n’a garde de dire qu’elle a cette affection déréglée. Vous savez bien à cette heure ce que c’est à peu près qu’avoir des attaches, par exemple, avoir attache à quitter sa vocation. Cette pauvre hile est tout occupée de cette affection; elle roule continuellement cela dans son esprit; elle n’a point de repos; elle est toujours inquiète et dans le doute. « Eerai-je, ou ne ferai-je pas? » Voilà une grande peine pour cette pauvre créature, et elle ne peut jamais être délivrée, si quelqu’un ne s’en mêle, ou son directeur, ou sa supérieure, car elle est liée et garrottée.

Enhn le pauvre homme duquel nous avons parlé, court risque que les bêtes le mangent. Si on ne le retire

de là, la nuit survenant, le loup ou quel qu’autre bête féroce le déyorera. Voilà justement ce qui arrive à une pauvre fille écartée du troupeau. Elle se sépare de ses supérieurs, méprisant leurs avertissements; le cœur est attaché à ses propres satisfactions. Elle est déjà hors de la communauté, puisqu’elle n’en suit pas les pratiques. Cette fille-là est en danger que l’esprit malin ne la fasse sortir de la Compagnie. Et pourquoi ? C’est que le loup l’a trouvée écartée du troupeau; elle n’y était que de corps et non point d’esprit, mais seulement attendant l'occasion, laquelle étant venue, le démon lui a fait franchir le pas; et ainsi elle est en danger d’être dévorée dans le monde. Combien en avons-nous vues qui, après etre sorties, ne savaient que faire, pour la grande difficulté qu'on a de faire son salut dans le monde! O mes sœurs, sera-t-il dit qu’une attache fasse sortir une fille d’une Compagnie qui jusqu’à cette heure a été de si grande consolation et à édification à tout le monde! Car nous pouvons dire cela jusqu'à présent, par la miséricorde de Dieu.

Il faut que vous sachiez qu’il y a trois sortes d’attaches au mal. Il y en a qui ont attache à la vanité et affec terie et attache a l’estime. Oh ! quand une hile en est là, qu elle se plaît a être estimée du monde, c’est vanité. Avoir attache à faire sa robe de cette sorte, à avoir un collet bien mis, bien dressé, vouloir que ses cheveux passent un peu, voilà une mauvaise' attache.

Il y a encore l’attache à son jugement. Ah! que c’est une malheureuse attache ! Quand on ne s’arrête qu’à ce qu on s imagine etre bien selon son propre jugement et

qu on méprise les avis des autres, c’est une pauvre affaire.

De plus, voilà une hile qui veut réserver quelque chose pour l’avenir. Elle pourra penser ainsi à peu près : « Que sais-je ce qui arrivera dans dix ans? Il

faut que j’amasse quelque argent. » Oh ! s’il y en avait qui fussent si misérables, ce serait dérober aux pauvres, quoique ce fût de l’argent qui vous est donné pour vivre. Oui, mes sœurs, c’est voler les pauvres que se réserver quelque chose, parce que ceux qui l’ont donné ne l’ont fait que dans l’intention qu’il serait employé à l’entretien des servantes des pauvres, et tout le bien qui appartient à la Compagnie est pour entretenir de' bonnes filles qui servent bien les pauvres, de sorte que prendre quoi que ce soit, c’est dérober aux pauvres. Or, ces attaches dont nous venons de parler, sont des attaches vicieuses dont il se faut bien garder. Mais je crois qu’il n’y en a point de cette dernière' espèce dans votre Compagnie; et s’il s’en trouvait quelqu’une de coupable, il faudrait qu’elle n’eût point de confiance en la Providence de Dieu, qui a toujours conduit la Compagnie jusqu’à cette heure.

Oui, mes sœurs, la Providence de Dieu, qui a toujours conduit la Compagnie jusqu’à cette heure, est admirable sur les Filles de la Charité. Qui pensez-vous qui donne les moyens de vous entretenir, et qui a inspiré à la reine de vous faire le' bien qu’elle vous a fait, si ce n’est cette même divine Providence? Ne serait-ce pas une grande infidélité à une’ fille qui, pour son plaisir et sa propre satisfaction, se réserverait quelque chose et aurait attache à cela? Oh! j’espère de la bonté de Dieu qu’il n’y en aura pas une parmi vous.

Si, par malheur, il y en avait quelqu’une avec des attaches vicieuses, elle ne la porterait pas loin, non plus que Judas, lequel, par une attache malheureuse qu’il avait pour l’argent, en vint jusqu’à ce point que de vendre son Dieu. Quel malheur que d’être attaché au mal! On ne saurait s’en défaire. Ce misérable gardait la bourse de la dépense de Notre- Seigneur et des apôtres, qui lui avait été confiée. Et parce qu’il avait

attache à l’argent, cela le porta à livrer son bon Maître et à faire ce déicide. O mon Sauveur! voilà le dernier malheur où son attache l’a précipité. Or, quand on voit une fille avoir de ces sortes d’attaches, c’est mauvais signe et une marque de la réprobation de Judas.

Il y a d’autres attaches, qui ne sont pas péché mortel, comme, par exemple, souhaiter d’avoir cette robe, ce collet, d’aller avec cette sœur plutôt qu’avec cette autre. Cela n’est pas un si grand mal que les autres que nous avons dits; mais vous devez pourtant fuir l’attache à ces choses indifférentes, quoique ce ne soit pas péché mortel, si vous voulez arriver à la sainteté que votre vocation requiert. S’il y en avait qui eussent attache à un office, à vouloir être sœur servante, c’est la tentation la plus horrible qu’une fille puisse avoir et qui ne peut venir que du démon, lequel, d’ange qu’il était, est devenu ce qu’il est, pour avoir voulu s’élever. Oh ! que l’affection d etre officiere est dangereuse ! L’attache à ces choses, mes chères sœurs, est plus horrible que l’enfer; car, comme dans ce lieu il y a un continuel désordre, ainsi les personnes attachées à quelque chose sont cause d’un grand desordre dans une Compagnie.

\ ou s en verrez qui, pour un rien en quoi ils ont mis loin affection, s’ils viennent à le perdre ou à le quitter, en perdront presque l’esprit. J'ai vu une femme si attache e à son chien, qu’elle était presqu’ inconsolable à cause qu elle 1 avait perdu. Je me trouvais en voyage avec elle, et, la considérant, je la voyais triste et abattue et ^in nc ce^ait de soupirer l’espace de huit ou dix jours. Enfin, lui en ayant demandé la cause, il se trouva que c mort fie son chien. N’est-ce pas là une étrange

fol h Ne faut-il pas avoir perdu le jugement de s’attacher de la sorte à une niaiserie?

Vous verrez des personnes si attachées à avoir une roue faite de telle sorte et de telle étoffe, qu’elles trou-

b 1er ont toute la Compagnie pour satisfaire leur passion. Il y en a de si sujettes à s’affectionner désordonnément qu’elles s’attachent jusqu’à tout ce qui leur donne quelque satisfaction, comme à un chat, à tenir des clefs et à quantité d’autres choses qui ne méritent pas d’occuper un esprit tant soit peu raisonnable. Et quand on parle à oes personnes d’aller en quelque lieu, vous les voyez tristes, mélancoliques et obéir avec peine. Pourquoi pensez- vous qu’elles ne font point ce qui leur est ordonné, avec joie et promptitude? C’est parce qu’elles ont quelqu’attache qui les tient liées et garrottées. Voilà, mes chères sœurs, les effets d’une mauvaise attache.

Il y a une autre sorte d’attache, et celle-là regarde les choses spirituelles; par exemple, avoir affection à jeûner, c’est une bonne œuvre, et cependant il peut y avoir attache.

Vous me direz : « Que dites-vous, Monsieur ? Est-ce une attache que vouloir bien faire? N’est-ce pas une bonne action que jeûner? Et vous dites que cela est vice ! » Oui, mes sœurs, c’est un vice, quand ce jeûne se fait sans permission des supérieurs et de sa propre volonté. Avoir envie de jeûner et le jeûne même, c’est vertu quant à l’objet; mais, parce que vous ne le faites pas avec les conditions requises, Dieu ne l’agrée pas. Je vous dis ce qu’il fit dire autrefois aux pharisiens par le prophète : « Je ne veux point de vos jeûnes, parce que votre propre volonté s’y trouve, et pour cela je n’en ai que faire. » Si vous les faisiez par obéissance, Dieu aurait cela agréable. Mais, d’autant qu’il hait la propre volonté, tout ce qu’on fait par elle lui déplaît, et il ne le reçoit point, non pas même les sacrifices, quoique très saints. Voilà une fille qui a dévotion de se confesser ou communier plus souvent que les autres; elle s’en viendra à M. Portail ou à Mademoiselle Le Gras demander permission. On ne la lui accorde pas, et elle

ne laisse de suivre son inclination. C’est une attache, quoiqu’il vous semble que vous le faites pour l’amour de Dieu. Voyez-vous, mes chères sœurs, le plus grand sacrifice que vous poussiez offrir à Dieu, c’est celui de la propre volonté.

Mais, Monsieur, la discipline, je la voudrais prendre fort souvent; j’ai une si grande consolation quand je la prends! — L’obéissance vous le permettant, c’est bien fait.

Mais, Monsieur, un pèlerinage à Notre-Dame des Vertus, aux martyrs, aller tous les huit jours à Notre- Dame en chemin faisant, cela n’est-il pas agréable à Dieu? — Non, ces dévotions ne valent rien si elles ne sont faites par obéissance, non pas que les pèlerinages d’eux-mêmes ne soient bons; mais, quand vous sortez exprès de votre chambre ou de votre maison pour aller à Notre-Dame ou autres lieux de dévotion, sans la permission de vos supérieurs, c’est ce que vous 11e devez jamais faire, mes chères sœurs.

Concevez donc bien cela, que l’attache aux choses bonnes et saintes est mauvaise, si elle n’est conforme à l’ordre de vos supérieurs. Voyez si vos règles ne sont pas bien ordonnées et s’il n’est pas à propos que vous sachiez 1 obligation que vous avez de n’avoir point d attache, voyant les grands maux qui en procèdent. O Sauveur ! n’est-il pas raisonnable que nous tâchions de nous faire quittes de ces liens, si nous nous y trou- \om engagés? O mes sœurs, un petit oiseau attrapé t ans le piège se débat jour et nuit pour en sortir, sans jamais se lasser; et, tant qu’il vivra, il ne cessera cc chercher à s’échapper. Cependant nous serons pris par une mauvaise attache sans nous mettre en peine d’en

Li • Cala nous condamnera devant Dieu et nous ren- . LDS ext use’ 51 nous ne nous servons de cet exemple. ~U°i* mCS Sœurs’ n’est-ce pas une chose pitoyable de

voir un oiseau faire ce qu’il peut pour sortir de son piège et qu une F ille de la Charité qui se voit attachée a quelque en ose ne fasse rien pour s’en détacher !

Que dira-t-elle à Dieu au jour du jugement, si la mort la surprend dans cet état? Cela fera son jugement. Oh! quelle douleur pour cette âme ! Dieu lui dira : « Quoi ! vous etes Fille de la Chante et vous n’avez rien voulu faire pour vous détacher de telle chose ! Allez, je ne vous connais point ! » Voilà ce qu’une hile qui veut vivre dans ses affections déréglées doit attendre; voilà ce qu’elle mérite. Oh ! que vous devez craindre les attaches et faire résolution, dès ce moment, de vous défaire de celles que vous pouvez avoir et d'éviter celles qui peuvent venir !

Enfin, mes chères sœurs, la fin de' cette règle est que nous ne soyons attachés qu’à Dieu et qu’il ne faut aimer que Dieu seul ou pour Dieu. — Mais, Monsieur, me direz- vous, est-ce un si grand mal d’etre attachée à un collet, à ses cheveux, à une chemise ou à quelque dévotion ? Comment appelez-vous ce mal? — J’appelle cela idolâtrie. Oui, mes sœurs, il faut le comparer à l’ido- 1 a trie. En voici la raison. Dieu veut que nous l’aimions par-dessus toutes choses, et nous préférons à Dieu cette créature, à laquelle nous nous attachons. On est idolâtre de cela même que nous lui préférons. Voyez quel malheur que de tomber dans l’idolâtrie. C’est ce que vous faites quand vous vous attachez aux créatures.

Je dis de plus qu’on est adultère. Mes sœurs, concevez bien ceci. Vous avez, entrant en la Compagnie, choisi Notre-Seigneur pour votre époux, et il vous a reçues pour ses épouses, ou, pour mieux dire, vous avez été fiancées à lui, et, au bout de quatre ans, plus ou moins, vous vous êtes entièrement données à lui, et cela par des vœux, de sorte que vous êtes ses épouses et il est votre époux. Et comme le' mariage n’est autre chose

qu’une donation que la femme fait d’elle-même à son mari, ainsi le mariage spirituel que vous avez contracté avec Notre-Seigneur n’est autre chose qu’une donation que vous lui avez faite de vous-mêmes; et lui pareillement s’est donné à vous, car il se donne aux âmes qui se donnent à lui par un contrat irrévocable, lequel il ne rompra jamais; de sorte que, par la grâce de Dieu, vous pouvez dire que votre Epoux est aux cieux. Or, tout ainsi qu’une femme bien sage ne regarde point d’autre homme que son mari, ou bien c’est une adultère, ainsi une Fille de la Charité qui a l’honneur d’être épouse du Fils de Dieu, laquelle pourtant s’attache à quelque chose, est une adultère, d’autant qu’elle préfère une créature à Dieu. Quelle peine' a un époux de voir son épouse manquer à la fidélité qu’elle lui doit! Mes sœurs, il n’y a point de douleur semblable à celle-là. Mais aussi quel sujet d’affliction à une misérable créature laquelle, d’épouse de Notre-Seigneur qu’elle était, se voit dans un état d’adultère, quand elle est attachée aux créatures!

\ oilà une grande raison pour quitter toute attache aux créatures. O Sauveur, quel déplaisir recevez-vous lorsqu’une Fille de la Charité aime quelque chose au préjudice de l’amour qu’elle vous doit! O mes sœurs, qu une épouse de Notre-Seigneur, ou fiancée, vienne à mettre son affection à d’autres choses qu’à son Epoux, c est lui faire un affront; et sa grande peine est de voir cette ame, qui lui est si chère, avoir le cœur attaché à ce quelle aime, et préférer, comme dit saint Paul, la créature au créateur.

à °ici encore une raison pour n’avoir point d’attache;

ce sont ]es Paroles de Notre-Seigneur : « Là où est \<>tre trésor, là est votre cœur h » Donc, selon cela,

i. Evangile de saint Matthieu VI, 21.

votre robe, des souliers .auxquels votre cœur est attaché, c’est votre trésor; vous pourrez dire : « Mais ce n’est qu’une coiffure, qu’une robe ou une paroisse à quoi je sens de l’affection. » N’importe ! celle qui y est attachée de la manière que nous venons de dire a là son trésor. Elle y pense souvent; c’est son plaisir que d’être dans ce lieu ; elle ne désire autre chose que de conserver ce qu’elle, possède ; de sorte que c’est là son trésor ; et son cœur est avec son trésor, duquel il ne saurait se détacher sans une grâce toute' particulière. Oh ! que cette pauvre fille a grand besoin d’aide, et de crier au secours, comme l’on crie .au feu ! Oui, il faut avoir recours à Dieu pour lui demander son assistance; il faut s’adresser a ses supérieurs et leur dire : « Aidez-moi à me défaire de cette malheureuse attache. » Mais le' plus souvent elle n’oserait le dire, car voici ce qu’elle pense : « Si je vais dire que j’aime mieux ma sœur qu’une autre, on nous séparera et je n’aurai plus telle et telle' satisfaction qu’elle me promet; si je dis que je suis bien aise d’avoir cette' robe, on me l’ôtera tout de même. » Si elle est tentée contre sa vocation, elle a confusion de le déclarer. La pauvre créature viendra à la maison ; le Saint-Esprit lui dira par le chemin : « Dites cela à Mademoiselle Le Gras, à Monsieur Portail, ou à une telle sœur qui est bien vertueuse. » Est-elle arrivée céans, elle n’ose le dire; elle sera quelquefois prête à parler, et puis elle ne peut s’y résoudre. Pour vous montrer combien il est difficile de rompre' cette attache, elle se confessera au directeur ; peut-être dira-t-elle quelque chose touchant cela, mais, parce qu’elle ne déclarera pas tout et qu’elle ne fera que déguiser la chose, elle ne sera point satisfaite de sa confession, ni de son confesseur. Au contraire, elle sera plus inquiétée que devant.

Et d’où vient qu’après la réception du sacrement de pénitence elle ne jouit pas de la paix et tranquillité

qu’il a coutume de donner à ceux qui le reçoivent comme il faut? Oh! il ne faut pas vous en étonner; d’autant que Dieu ne se' communique point à ceux qui ont des attaches; il se retire d’eux, comme on se retire d’un corps mort. Avez-vous jamais ouï dire qu’une personne vivante ait voulu se joindre à un corps mort? Vous n’avez point vu cela et vous espérez que Notre-Seigneur, qui est la vie et qui veut se lier par amour avec vous, vous fera ressentir la consolation ordinaire aux âmes qui le reçoivent étant bien disposées! C’est ce qui ne se peut tant que vous serez attachée de la sorte. Quelle union peut-il y avoir entre la mort et la vie? Et comment voulez-vous que Dieu se communique à vous, puisque vous etes morte, vous êtes attachée à une chétive créature, laquelle est tellement dans votre esprit que vous la preferez à la source de toute bonté ? Ah ! mes sœurs, ne vous étonnez pas de voir cette hile dans cette inquiétude et trouble de conscience. Elle souffre en tout. Elle verra une autre sœur parler à Mademoiselle Le Gras avec ouverture de cœur, qui lui dira ses fautes, même devant les autres; car les bonnes âmes ne se soucient pas qu on sache leurs imperfections. Mademoiselle lui demandera : « Ma sœur, comment vous portez-vous? » bette hile lui répondra : « Je me porterais bien si j’étais délivrée de cette attache. » Si une sœur qui ne veut pas se détacher, ou qui est si bien liée par affection à quelque

c^0be du €^e na Pas ta force de le dire, entend cela, quelle peine ne sent-elle point de ne pouvoir faire ainsi ! Je ne veux pas dire quelle enrage, mais elle a bien du Cclr ^ action de sa sœur lui est un reproche qu’elle n“ Pas bien; sa conscience lui remord et lui dit :

Pourquoi n es-tu pas comme cela? » Et puis la voilà dans la tristesse et dans une mélancolie étrange. Il ne aut pas s en étonner, parce qu’elle n’est jamais satisiaite, et Dieu le permet ainsi.

Elle viendra à une conférence où l’on parlera d’une sœur morte. Elle entendra que cette fille n’ avait point d attaches, ou, si elle en avait eu, elle les avait quittées. Voila qui lui redouble sa peine. Lorsqu’une pauvre sœur entend dire d’une autre le contraire de ce qu’elle sent, ce lui est une gêne. Elle voudrait sortir de ses liens; mais la pauvre misérable ne le peut point, parce qu il n est plus temps. Elle a résisté aux inspirations que Dieu lui a données tant de fois; elle a méprisé les avis de ses confesseurs et supérieurs; elle ne s’est point servi des exemples des autres; enfin elle n’a pas voulu se détacher quand Dieu le voulait, et elle ne le peut plus lorsqu’elle le voudrait.

Avez-vous lu l’évangile des vierges ? La même chose qui arriva aux folles arrive à cette fille-là. Ces vierges ne pensèrent point à se fournir d’huile que lorsqu’il n’était plus temps. Ainsi, quand on s’est endurci au mal, voyez-vous, mes sœurs, il n’est pas croyable combien il est difficile de s’en retirer. Et comme, pour l’ordinaire, on est aveuglé en son propre fait, cette pauvre fille ne pense pas que ce soit la la cause de tout le mal quelle souffre. Elle sait bien quelle n’a point de repos,

ni de satisfaction; mais elle n’attribue pas cela à cette attache.

Enfin, mes sœurs, si cette pauvre fille ne perd pas sa vocation à cette heure-là, ce sera une autre fois; car, comme elle se sent assaillie de la tentation, la voilà dans le désespoir de pouvoir sortir de cet état. Elle dit en elle-même : « Oh! je suis perdue; il n’y a point de salut pour moi; je me damne plutôt que je ne me sauve ici; il faut que je sorte et que je m’en aille dans le monde. » Pour sortir de ses rets, la pauvre créature pense trouver du repos où il n’y a que du trouble. Le monde est plein de dangers et de filets pour son salut. Oh ! elle sera bien trompée. Elle croit être plus en repos

quand elle sera sortie. Voilà un état bien 'misérable et digne de compassion. Je veux croire que celles qui sont ainsi attachées font semblant d’être contentes avec les autres et persistent pour quelque temps, mais ne peuvent demeurer dans la Compagnie, laquelle ne souffrira pas des membres gâtés et corrompus. C’est comme la mer : vous savez qu’elle a cela de propre de rejeter les corps morts et tout ce qui la peut infecter.

Voyez le bonheur de celles qui ne tiennent à rien : elles sont toujours contentes, ne craignent rien et vont toujours la tête levée par le grand chemin de la vertu; si elles rencontrent quelque difficulté, elles ne perdent pas courage, d’autant qu’elles se confient en Dieu et disent : « Dieu est mon tout; Dieu est mon créateur et toute mon espérance; il ne permettra pas que j’aie plus de mal que je n’en pourrai supporter. » Voilà un grand bonheur pour une âme qui n’a aucune attache qu’à Dieu seul.

Monsieur, dira quelqu’une', voilà bien du mal que vous venez de nous montrer. Voilà une Fille de la Charité, s’il y en a quelqu’une qui ait des attaches, la voilà dépeinte de couleurs qui font peur. Mais quel moyen pour ne pas tomber en cet état, ou pour en sortir si on y est tombé ?

Le premier moyen est de penser souvent à la difformité et laideur de l’état misérable auquel les attaches mettent une' personne; penser souvent combien c’est une chose déplorable de préférer la créature au créateur, faire son oraison là-dessus dès demain, afin de bien concevoir 1 horreur qu’il faut avoir de toute attache.

1 n autre moyen, c’est de vous sonder à cette heure même et voir si nous n’avons point quelqu’ affection déréglée'. Mon Dieu! n’ai-je point quelqu’attache à mes parents, à cette sœur? Mais n’en ai-je point à la paroisse où je suis, ou à telle et telle chose? Et si vous connaissez

que vous êtes attachées à quelqu’une de ces choses ou à d’autres, courez aussitôt au remède et dites : « O Sauveur, aidez-moi à sortir de ce misérable état. » Voilà ce qu’il faut faire, mes chères sœurs : dès cette heure prendre résolution de travailler à quitter cela, et puis, par les bons avis qu’on vous donnera, vous vous ferez quittes de ces attaches. Mais souvenez-vous surtout de vous sonder sur ce à quoi vous douteriez avoir quelque attache, et faites comme un bon gentilhomme, lequel menait une vie si sainte que Mgr l’archevêque de Lyon lui permit d’avoir le Saint Sacrement dans sa maison J.

Un jour, faisant voyage à cheval et méditant à son ordinaire, il commença à faire son examen pour connaître s’il n’était point attaché à quelque chose. Faisant donc son oraison là-dessus, comme' lui-même me l’a conté, il se demandait : « Suis- je attaché ou à mon Dieu, ou à quelqu’autre chose (car, mes sœurs, il y a des attaches spirituelles) ? Ne le suis-je pas à mon château ? Non. Mais, si le feu se mettait dedans et qu’il fût brûlé, n’en aurais-je point de peine? Non, je crois. Si Dieu permettait cela, je me conformerais à sa sainte volonté, dans la pensée que Notre-Seigneur n’avait ni château ni maison à lui. Et à mon chapeau, qui me préserve du soleil et de la pluie, n’y ai-je point trop d’affection? N’ai-je point d’amitié trop grande pour Madame la comtesse;, ou pour quelqu’autre créature? N’en ai-je point pour mes biens et revenus? »

Après ces interrogations, il connut que toutes ces choses ne le touchaient point du tout. Il tomba enfin sur son épée; et pensant au service qu’elle lui avait rendu dans plusieurs occasions périlleuses, il sentit de 1 amourpropre pour elle et qu’il aurait peine à s’en défaire; car la nature disait : « Quoi ! une épée qui m’a tant

i. Le comte de Rougemont.

de fois sauvé la vie! oh! il faut que je la garde! » Voilà ce que lui suggérait l’attache : « Garde-toi bien de t'en défaire. Que ferais-tu si tu étais surpris et attaqué sans avoir de quoi te défendre? » Le bon ange lui dit au cœur pendant qu’il roulait ces pensées dans son esprit : « Eh bien! tu te hes donc plus à ton épée qu’à Dieu; tu as plus de confiance à un morceau de fer qu’à la Providence de Dieu. Qui t’a donné le moyen de sortir des précipices où tu étais engagé? N’a-ce pas été le soin que Dieu a de toi ? Et tu attribues cela à ton épée ! »

Mes sœurs, voilà le remords de conscience qui le prend et le fait rentrer en lui-même et se dire : « Oh ! misérable que tu es ! à quoi penses-tu, toi qui as tant de fois éprouvé le soin que ton créateur a de toi. Ah! mon Dieu! pardonnez -moi mon infidélité. » Et à l’heure même, il descendit de son cheval et rompit cette épée contre une pierre, afin de n’avoir point du tout d’attache. Mais il éprouva bientôt l’avantage qu’ont les âmes généreuses à se faire quittes de ce qui déplaît à Dieu ; car il sentit en son âme une si grande consolation, à l’heure même qu’il eut rompu son épée, qu’il n’en avait jamais reçu de pareille.

C est ainsi que Dieu se comporte à l’égard des personnes qui sont fidèles à suivre ses inspirations, comme ce bon gentilhomme, lequel n’avait attache à aucune chose qu à une épée, de laquelle il se détache sitôt qu’il le reconnaît. Ah ! mes chères sœurs, si vous désirez avoir part aux consolations de votre Epoux, il faut rompre 1 epée dès à cette heure, c’est-à-dire prendre la résolution de vous faire quittes de tout ce à quoi vous sentez de 1 attache, et le dire a vos supérieurs; dès ce soir \ ous en alier à Mademoiselle Le Gras et lui dire : « Mademoiselle, il me semble avoir trop d’affection pour t( lie et tehe chose; que faut-il faire pour me faire quitte

de cette attache ? » Oui, mes sœurs, vous devez toutes faire cette résolution de n’être désormais attachées à autre chose qu’à Dieu seul, comme, par sa miséricorde, je le fais pour mon particulier. Ah! misérable! j’ai grand sujet de craindre que je ne sois dans l’état que nous venons de dire.

Un autre moyen, mes chères sœurs, nous l'avons déjà dit. Je suis attachée’ à un confesseur, à une dame ou à quelque autre chose que ce soit; il faut, à l’heure même que vous connaissez cela, aller aux supérieurs, leur découvrir simplement votre intérieur et dire : « Je sens trop d’affection pour une telle, et telle e'n a aussi beaucoup pour moi ; je sens bien que je répugne, si vous me séparez de ma sœur; néanmoins ne laissez pas de faire ce qu’il vous plaira; tranchez, coupez, faites ce que vous jugerez à propos pour mon bien. » Voilà ce que toutes les Filles de’ la Charité doivent faire : être fidèles à manifester les peines et tentations aux supérieurs. Et pour vous dire vrai, il est bien difficile de bien conduire une Compagnie sans cela. Ainsi, si vous voulez que la vôtre se conserve, il faut que vous y contribuiez par ce moyen. Comment pensez-vous qu’on puisse donner les avis nécessaires à une fille’ pour rompre son attache, si elle n’en dit rien et si elle est tellement endurcie qu’elle ne veut rien faire pour en sortir ! 11 n’est pas possible de la retirer de ce malheureux état, si elle ne se déclare et ne désire en sortir. Bien davantage, Dieu même ne le peut pas, si elle ne coopère avec sa grâce, s’il ne la terrasse comme saint Paul; car il ne lui en faut pas moins.

Il faut donc la fidélité à se découvrir, la résolution de sortir, à quelque prix que ce soit, de ce pauvre état. Les larmes, mes sœurs, si vous en répandez, doivent être pour ce sujet. N’est-il pas raisonnable qu’une âme qui se trouve attachée aux créatures conçoive de la douleur? Quel sujet d’humiliation quand on pense qu’on

a commis un adultère et une idolâtrie tout autant de fois qu’on a préféré la créature au créateur. Il faut donc se servir de ces moyens, mes chères sœurs; et si vous le faites, il y a sujet d’espérer que Dieu vous donnera la grâce de quitter toute attache. Mais, voyez-vous, nous ne le pouvons, si Dieu ne nous aide. Une pauvre hile qui est liée pieds et mains, comme ce pauvre homme dont nous avons parlé, ne peut jamais se délier par ellemême; il faut que Dieu s’en mêle. Elle a laissé prendre son affection et imagination, qui lui représentent quelque bien imaginaire; sa volonté est attachée à cela. Ah! Sauveur! la voilà liée; elle ne peut sortir de là, si vous ne rompez les cordes qui la tiennent attachée. Mes hiles, dès le premier moment que vous vous apercevez avoir quelque affection déréglée, il faut recourir à Dieu et lui dire : « Seigneur, si vous voulez que j’aime' quelque chose, faites-moi la grâce que ce soit purement pour vous. » Il ne manquera pas de nous aider, mais il faut être' sur ses gardes pour ne pas se laisser engager aux attaches dès le commencement, puisqu’il est si difficile d’en sortir.

Donnons-nous à Dieu, mes chères sœurs, pour n’avoir aucune attache aux créatures, ni à ce que nous possédons, ni à ce' que nous n’avons pas et qu’il ne nous est pas permis d’avoir, pour ne tenir qu’à lui seul.

Pensez-vous que je vous aie parlé des attaches fortuitement ? Non, mes sœurs, c’est votre règle' qui vous oblige à les fuir; mais, voyez-vous, il faut se donner à Dieu dès ce moment et dire : « Loin d’ici toute attache! loin d ici toute affection déréglée! J’y renonce, oui, j’y renonce pour jamais, puisqu’elles me mettent au rang des adultères et des idolâtres. Loin d’ici tout amour des créatures! Je veux m’en détacher pour plus librement m attacher à mon Epoux, ayant grande conhance en Dieu, qui nous aidera pour cela.

Comme M. Vincent parlait encore, une sœur demanda pardon et dit qu’elle reconnaissait avoir été dans ce misérable état qu’il avait dépeint, et rendit deux livres qu’elle avait et auxquels elle avait attache.

Dieu vous bénisse, ma hile ! dit M. Vincent. Oh! voilà qui est bien; c’est ainsi qu’il faut faire; vous n’entrez pas seulement dans l’esprit de pénitence, mais vous pratiquez en effet ce qui a été dit. Oh! Dieu vous bénisse! Je prie Notre-Seigneur qu’il vous détache, en sorte, et vous et moi, que nous n’ayons jamais d’attache qu’à lui. Et de sa part, prononçant les paroles de bénédiction, je demanderai à sa bonté qu’il nous attache à lui d’une' attache inviolable et si forte qu’il n’y ait aucune chose capable de la rompre. C’est, mes chères sœurs, la grâce que je demande à Notre-Seigneur, que nous n’aimions que lui et pour lui.

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