ET MORALES
(Règles Communes, art. 6.)
Mes chères sœurs, l’entretien d’aujourd’hui est touchant l’explication de vos règles. Comme nous avons déjà fait les Ier, 2e, 3e, 4e et 5e articles, voici le sixième : « Elles souffriront de bon cœur et pour l’amour de Dieu les incommodités, contrariétés, moqueries, calomnies et autres mortifications qui leur arriveront, même pour avoir bien fait, à l’exemple de Notre-Seigneur, qui, après avoir bien enduré, jusqu’à être crucifié, par ceux mêmes qui avaient reçu de lui tant de bienfaits, pria pour eux. » Mes sœurs, vous entendez bien comme cet article de vos règles regarde les incommodités, les
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mésaises, les souffrances, calomnies et contrariétés qui peuvent vous arriver servant vos malades. Et par là vous voyez que Notre- Seigneur veut que vous souffriez tout cela de bon cœur et pour l’amour de lui.
Mais, Monsieur, me direz-vous, qui fera du mal à des fdles qui ne font que du bien, qui travaillent de toutes leurs forces pour secourir les pauvres dans leurs maladies et pour leur propre perfection ? Qui est-ce qui pourra leur faire du mal? Mes sœurs, c’est pour cela qu’il faut se résoudre à souffrir; c’est pour cela même que Dieu permet qu’on soit affligé. Oui, mes sœurs, parce qu’on sert Dieu, il nous arrive des afflictions; et parce qu’il nous aime, il nous traite comme il a été traité luimême. Il permet que tantôt on souffre le froid, tantôt on soit mal vêtu. D’autres fois, il faudra aller aux champs, où on aura bien de la peine; il y faudra souffrir tantôt une médisance, tantôt une' injure. Voilà, mes chères sœurs, ce que la Providence permet arriver aux serviteurs de Dieu. Les souffrances sont dues aux gens de bien, parce qu’ils se sont rendus dignes, par leur vertu et fidélité, d’en faire bon usage. Vous avez su 1 exemple de' Fobie, qui était si charitable qu’il se levait de table et quittait son repas pour aller faire enterrer les corps de ceux qu’on avait fait mourir. La Sainte Ecriture dit que, pour cela, Dieu le trouva digne d’être privé de' la vue. Eh quoi ! voilà un homme qui s’emploie aux actions de charité, à ensevelir les morts, et Dieu le prive de la lumière, qui est tant agréable! Oui, et ce sont ses œuvres de' charité qui l’ont rendu digne de cette privation. Il faut donc qu’une Fille de la Charité soit disposée a souffrir et qu’elle se donne à Dieu pour recevoir de bon cœur tout ce qui lui arrivera de contraire a ce qu’elle désire.
Ce qui va contre cette règle, c’est si l’on murmure contn <v i.x qu on croit etre cause de nos peines, si,
lorsqu’on a quelque mécontentement dans sa vocation, on va se plaindre à une sœur et lui dire : « Ah ! mon Dieu! on est misérable dans cette Compagnie; il faut faire ceci et cela; je suis dans une paroisse où il y a tant de peine! J’ai une compagne si fâcheuse! » Faire ainsi, c’est contrevenir à la règle. Murmurer de ce que votre chambre n’est pas à votre' gré, quand vous demandez d’aller quelque part et qu’on vous refuse, se plaindre de ce que vous êtes mal reçues lorsque vous venez ici, c’est un grand mal. Car, mes hiles, si vous êtes hiles de Notre-Seigneur, comme vous devez l’être, puisqu’une Fille de la Charité est dite hile de Notre- Seigneur, vous ne murmurerez jamais. Il ne trouvait point à redire aux ordres de son Père, et l’on se plaindra de ce qu’on n’est pas bien nourrie, bien logée! Quand on est malade, on s’imaginera qu’on n’est pas bien traitée !
Les hiles qui sont ainsi sont bien éloignées des pratiques de Notre-Seigneur et rompent cette règle par laquelle tous les chrétiens et particulièrement les Filles de la Charité sont exhortés à ne jamais murmurer de ce que Dieu nous envoie, et à recevoir toutes choses comme venant de sa part; car rien n’arrive que par son ordre ou permission. Comment nous arriverait-il une peine que par l’ordre de Dieu, puisqu’il ne tombe pas un cheveu de notre tête' qu’il ne le permette, de sorte que, quand une sœur donne de la peine à sa sœur, quand une supérieure ou officière n’accorde pas ce qu’on leur demande, il ne faut pas prendre cela comme venant d’elles, mais comme envoyé de Dieu pour nous faire mériter et nous mettre dans un état plus parfait par la patience à supporter cela!
La patience est la vertu des parfaits. Ah! mes sœurs, quelle consolation n’a-t-on pas quand on a souffert quelque chose pour l’amour de Dieu et qu’on se plaît
aux humiliations, quand on se trouve en cet état de perfection que de prendre plaisir à souffrir les petits mécontentements parce qu’on sait qu’ils sont envoyés de Dieu! Oh! quelle consolation! Il faut donc regarder tout ce qui nous arrive de fâcheux comme venant de' Dieu pour nous faire mériter; car c’est pour cela qu’il permet que nous soyons affligés. O mes sœurs, Dieu n’est pas un tyran; il ne prend pas plaisir à faire souffrir ceux qui le servent; il n’est pas aise qu’une hile soit accablée de peines, de maladies et affligée de ses ennemis, si ce n’est autant que cela sert pour la rendre plus agréable aux yeux de sa divine Majesté.
Dans ce temps-là, toutes les sœurs s’étant mises à genoux pour adorer Notre-Seigneur, qu’on portait à un malade, M. Vincent en ht de même et leur dit en se relevant :
Quand on prêche dans les églises et que Notre-Seigneur passe', on ne se met pas à genoux, parce qu’on parle de lui, et c’est lui rendre honneur d’en agir ainsi, de sorte qu’il ne sera pas nécessaire de se lever une autre fois dans une occasion comme est celle-ci. Ce sera à moi d’ôter seulement mon chapeau.
Et reprenant son discours, il dit :
Voilà comment Dieu permet que ceux qui le servent soient dans la souffrance. Mais, Monsieur, me direzvous, montrez-nous comme cela se fait? Mes hiles, il en est de nous comme d’une pierre de laquelle on veut faire une belle image de Notre-Dame, de saint Jean, ou de quelque autre saint. Que doit faire le sculpteur pour venir à bout de son dessein? Il faut qu’il prenne le marteau et ôte de cette pierre tout le superflu. Et pour cela, il frappe dessus à grands coups de marteau, de suite qu à le voir vous diriez qu’il la veut assommer; et puis, après qu’il a ôté le plus gros, il prend un plus petit marteau, après cela le ciseau, pour commencer à
former l,a figure avec toutes ses parties, et enfin d’autres outils plus délicats pour la mettre dans la perfection qu'il désire donner à cette image.
Voyez-vous, mes soeurs, Dieu en use de la sorte à notre égard. Voilà une pauvre Fille de la Charité ou un pauvre missionnaire; avant que Dieu les retire du monde, ils sont dans la grossièreté et dans la brutalité, ils sont comme de grosses pierres; mais Dieu en veut faire de belles images, et pour cela il y met la main et frappe dessus à grands coups de marteau. Et comment le fait-il? Tantôt en les faisant souffrir de la chaleur, tantôt du froid, puis en allant voir les malades dans les champs, où le vent cingle en hiver. Il ne faut laisser d’aller par le mauvais temps. Eh bien ! ce sont de grands coups de marteau que Dieu décharge sur une pauvre Fille' de la Charité. A qui ne regarderait que ce qui paraît, on dirait que cette fille est malheureuse; mais, si on jette les yeux sur le dessein de Dieu, on verra que tous ces coups ne sont que pour former cette belle imagé. Et quand, au commencement, Dieu a envoyé de grandes peines, tant du corps que de l’esprit, et qu’il voit que ce qu’il y avait de plus grossier est ôté de cette âme par le moyen de la patience qu’elle a pratiquée, oh ! pour lors il prend des ciseaux pour la perfectionner, je veux dire qu’il permet quelquefois quelle ait de petites peines, tantôt contre’ sa sœur une petite antipathie, qui ne laisse pas de l’exercer; oui, mes sœurs, cela peut arriver, même contre sa supérieure.
Quand Dieu a résolu de perfectionner une âme, il permet qu’elle soit tentée contre sa vocation et quelquefois prête à tout quitter. Puis, comme le sculpteur, il prend le ciseau et commence à faire les traits de ce visage; il la pare et l’embellit; il prend plaisir à l’enrichir de ses grâces et ne cesse jamais jusqu’à ce qu’il l’ait rendue parfaitement agréable. Mais, comme il n’y a homme au
monde qui puisse faire une belle image d'une pierre, si ce n’est à coups de marteau, ainsi, pour faire d’une Fille de la Charité une' belle image avec un beau visage qui donne du plaisir à Dieu, il faut que ce soit à coups de marteau. Quand je parle d’un beau visage, je n’entends pas cela du visage extérieur, car il n’en faut faire aucun état, et Dieu n’a- que faire de cela, mais je parle du visage de l’âme, qui plaît extrêmement à Dieu et aux bienheureux. Ah ! qui pourrait se représenter le plaisir qu’il prend dans une Fille de la Charité, après qu’il l’a mise dans cet état!
Celles qui se plaignent à leurs sœurs, comme j’ai déjà dit, contreviennent à cette règle. Une sœur ira trouver une autre et se plaindra qu’elle est mal vêtue, qu’elle a trop de peine dans cette paroisse et qu’elle est mécontente de sa compagne; faire de telles plaintes, c’est rompre cette règle. De plus, si quelqu’une’ se plaint d’avoir de la peine pour aller aux champs, d’être mal logée, faire cela, c’est faire ce que1 la règle défend. Et
toutes les filles qui se plaignent du traitement de la communauté font une action contraire aux desseins de Dieu, qui envoie cela pour faire une belle image; et ainsi elles s opposent a la volonté de Dieu. Oh ! il faut donc se donner à lui pour souffrir tout ce qui vous arri- ' de contraire et de fâcheux.
Qui pensez-vous qui ne souffre point sur la terre ? Quoi ! les princes ? Ce sont ceux qui bien souvent ont ‘^cs !^lls grandes afflictions. Quoi! les riches? les papes? Non, non, ils ne sont point exempts de peine. Le pape n < st pas sans souffrance; il en a même de plus grandes que h s nôtres. Cela nous doit bien encourager à recevoir <a ^a 111 am (^e Dieu tout ce qui n’arrive pas à souhait, a limitation de Notre-Seigneur, lequel nous a donné 1 exi ayant souffert toute sa vie en son âme, en
son corps et en son logement, n’en ayant point en son
propre; en sa nourriture, vivant d'aumônes; en son honneur; bref, en toutes choses qu’on peut s’imaginer.
Or, mes chères sœurs, si le Fils de Dieu a été dans la souffrance, qui voudra en être exempt? Lorsqu’ allant visiter les pauvres, il passait devant les cabarets, on se moquait de lui, on lui donnait des nasardes, et il était affligé entendant les vilaines chansons et les paroles insolentes qui se disaient dans ces lieux. Ah ! mes hiles, ne vous étonnez donc pas si l’on vous dit des choses semblables, et si, quand vous allez par les rues, même dans les maisons, vous trouvez des insolents qui vous tiennent des propos fâcheux, puisqu’on n’a pas épargné le Fils de Dieu; or, quand on dit quelque chose de malhonnête que nous avons peine à supporter, il ne faut point répondre, mais élever son cœur à Dieu pour lui demander la grâce de souffrir cela pour l’amour de lui, et aller devant le Saint Sacrement dire votre peine à Notre- Seigneur, et ne point se plaindre aux sœurs, parce que, leur témoignant vos mécontentements, vous n’en recevez point de soulagement et vous les incommodez. C’est pourquoi il ne faut jamais dire vos peines à nos sœurs. Vous avez un coup de poignard dans le sein, et vous êtes si cruelles que de vouloir le planter dans celui des autres; car, disant votre peine, vous poussez dans le cœur de votre sœur le meme coup que vous avez dans le vôtre. Si vous le dites a plusieurs, vous leur causez mille tentations et dégoûts, qui leur feront peut-être perdre leur vocation. Oh ! il importe fort de ne se point plaindre, si ce n’est aux supérieurs. Quand vous avez quelque difficulté, dites-la à votre supérieure, si vous êtes ici; et si vous n’y êtes pas, écrivez ou à Mademoiselle Le Gras ou a moi ; mais surtout recourez à Dieu, car c’est de lui que vous devez attendre votre secours.
Contre cette règle font encore celles qui disent leurs
peines, non seulement à leurs sœurs, mais encore aux personnes séculières. Elles ne feindront pas de dire imprudemment leur mécontentement à une dame officière, ou à quelque bonne amie. Si elles trouvent une religieuse, elles en feront de même. C'est chose étrange qu’il y ait des personnes tellement faibles qu’elles ne sauraient souffrir la moindre chose sans se plaindre et murmurer; une bagatelle leur fera peine. Ah ! mes sœurs, il faut se donner de garde de pareilles fautes; et au lieu de se laisser aller à la passion lorsqu’on nous a fait quelque chose, il faut recourir à Notre-Seigneur, si vous êtes proche de l’église, et lui dire : « Seigneur, ayez pitié de moi ; voici une fille qui souffre telle chose ; ayez pitié de moi. » Il faut faire ainsi, mes sœurs. Mais écoutez ce qu’il vous dira. Il vous parlera son langage; il vous dira ce qu’il faut que vous fassiez; et je m assure que, si vous entendez bien ce qu’il vous inspirera, vous sentirez des forces suffisantes pour supporter vos petites peines.
Après tout, il faut vous résoudre à souffrir. Et qui ne souffre point sur la terre? Représentez-vous toutes les meilleures âmes que vous avez connues, et voyez si toutes n ont pas eu quelque peine, les unes d’une sorte, les autres d une autre. Vous pensez peut-être que vous < t( s les seules. C est une règle générale que tous les gens de bien seront persécutés; ce qui vous doit obliger a ne jamais vous plaindre, ni à dire vos peines à vos sœurs ou aux séculiers. O mes sœurs, combien y en a \ ^ d111 0,nt perdu leur vocation pour n’avoir pas Pns (^( ^<l main de Dieu les sujets de mortification
(]ui leur arrivaient, et s’en repentent lorsqu’il n’est h11'1 temps ! On les a vues venir ici depuis qu’elles
nt sorties, cèles se plaignaient et murmuraient, disant }"< ^ aACC exagération et quelquefois avec mensonge, la passion les aveuglant si fort qu’elles disaient
même ce qui n’était pas. Il ne faut donc jamais se décharger à ses sœurs ; mais, si vous avez quelque chose à dire, adressez-vous à Mademoiselle Le Gras, à M. Portail, et né vous étonnez pas d’avoir des peines; car il n’y a personne qui ne soit tenté. Nous sommes comme ces girouettes qu’on met sur les églises; vous les verrez tantôt du côté de l’occident, tantôt du septentrion, une fois de l’orient, une autre fois du midi. Voilà justement comme est la vie de l’homme sur la terre : aujourd’hui il désire une chose; demain il en est dégoûté; et ainsi il a toujours quelque ;peme. Mais, s’il sait faire bon usage de cela, il donne grand sujet de joie aux anges et s’acquiert beaucoup de grâces. Oh ! quand une fille en est venue là, elle se garde bien de se plaindre; au contraire, elle reçoit ses peines avec joie et comme un témoignage de l’amour que Dieu a pour elle; elle dit, comme l’épouse des Cantiques : « Mon secret est pour moi (c’est-à-dire mes peines, mes petites afflictions) ; c’est pourquoi je ne les découvrirai pas, si ce n’est à ceux qui sont ordonnés de Dieu pour cela. »
De plus, une fille mal mortifiée ne se contentera pas de murmurer quand quelque chose n’est pas à son gré, et de ,1e dire à un séculier; mais elle tâchera de se satisfaire. Si elle a des souliers qui ne sont pas à son gré, elle en aura d’autres; si une robe n’est pas faite comme elle la veut, il en faut avoir une autre de meilleure étoffe. Voilà comme celle qui ne peut rien endurer essaye de se satisfaire en cherchant ce qu’elle n’a pas. Une autre ne trouvera pas un collet comme elle le désire; elle le rendra. Oh! que c’est un grand mal, si cela est arrivé parmi vous ! Quoi ! pour avoir la satisfaction d’être ajustée comme on veut, on ne fera point difficulté de passer par-dessus toutes choses ! Oh ! malheur à une telle fille ! Une autre accommodera sa tête, tirera ses cheveux pour faire voir qu’elle en a. O mes sœurs, on
ne voit pas cela ici, Dieu merci ; mais, si cela était en quelqu’une de celles qui sont dans les lieux éloignés, ah! le grand mal que ce serait! Quelqu’ autre aura une chemisette dont les manches seront un peu usées; non seulement elle murmurera de cela, mais elle en fera faire une .autre, et peut-être d’étoffe plus fine que celle de la communauté. Oh ! que cela est mal ! Vous ne pouvez jamais rien acheter pour vos habits; la maison vous fournit le nécessaire; et ainsi vous ne devez point chercher de telles satisfactions, lesquelles ne vous sont point permises pendant que vous êtes près de la maison. Pour celles qui ne sont pas ici et qui ne peuvent prendre leurs robes céans, il faut qu’elles en demandent à ceux qui doivent les entretenir et disent comme l’étoffe doit être, ni plus blanche ni plus fine que celle dont on se sert à la maison. Mais ici cela ne doit pas se faire. De même, celles qui veulent avoir du linge plus fin que les autres, celles qui sont tellement attachées à leurs satisfactions que, si la viande ou le pain n’est pas à leur goût, elles cherchent à changer et en achètent d’autre, font contre la règle.
Voilà donc, mes sœurs, comme il faut se tenir conforme à la manière de vivre de la maison et se priver des satisfactions qu’on s’imagine trouver en ces choses. Mais, pour le faire comme il faut, vous devez vous lésoudre à souffrir. Bienheureux ceux qui souffrent. Puisque Notre- Seigneur a dit que ceux qui endurent des afflictions sont bienheureux, il faut être bien aises quand nous en trouvons l’occasion. De quelle source pensezvous due viennent les murmures et les plaintes quand nous n avons pas ce que nous voulons? Tous les péchés, grands et petits, proviennent de quelque péché mortel; par exemple, l’orgueil produit l’estime de soi-même, persuade qu’on a plus d’esprit que les autres et qu’on réussit mieux, il porte à se vanter de ce qu’on a fait,
empêche de se soumettre et rend esclave de son propre jugement. Une âme orgueilleuse fait tout cela. Les avaricieux qui aiment l’argent font des usures et rapines pour se mettre à leur aise, et cela procède du péché d’avarice. Pour le temps présent, on n’a pas sujet de croire que cela soit dans la Compagnie, puisque, par la grâce de Dieu, il y en a plusieurs parmi vous qui aiment la pauvreté. Voilà donc comme tous nos défauts, pour petits qu’ils paraissent, viennent de quelque mauvaise source. Après cela, d’où pensez-vous que viennent les murmures et plaintes contre les afflictions, le froid et autres incommodités ? Cela ne vient que du péché de paresse, qui est un très grand mal et le plus grand des péchés mortels.
Mais vous me direz : « Pourquoi dites- vous, Monsieur, qu’il est le plus grand des péchés mortels, vu qu’il est mis le dernier de tous ? » Oui, il est mis le dernier de tous; mais il n’est pas moindre que les autres. Qu’est-ce que la paresse, mes sœurs? La paresse est un ennui des choses de Dieu, un dégoût de la vertu, qui fait qu’on n’aime pas les occasions de la pratiquer. Et ainsi, au lieu que les sujets de peine qui arrivent devraient conduire à Dieu, pour être aidé à en faire bon usage selon son dessein, on fait tout le contraire : on murmure, on se plaint. Et d’où vient cela? C’est d’une paresse d’esprit qui rend une âme dégoûtée de tout. Si elle va à l’oraison, elle a l’esprit distrait et sans attention ; à la communion, tout de même. Ah ! pourquoi pensez-vous que nous n’avons point de' plaisir dans la communion, ni dans les autres exercices de piété? C’est que nous nous sommes rendus indignes des consolations de Dieu. Et ne sentant pas de goût aux bonnes choses, il ne faut pas s’étonner si on a des difficultés, parce qu’on en trouve où il n’en devrait point avoir. Vous en verrez, si on leur ordonne d’aller dans une telle paroisse,
qui vous diront : « J ai de lu peine a cela, je ne puis pas souffrir telle chose. Non contente de cela, elle le dira à ses sœurs et se plaindra. Ah ! mes sœurs, une âme paresseuse se plaint et murmure toujours; rien ne la peut satisfaire; parce qu’elle n’a pas bien établi l’amour des vertus en son cœur, elle ne trouve point de consolation à les pratiquer.
Vous dites donc, Monsieur, que c’est la paresse qui est la source des plaintes et des murmures où l’on se laisse aller. Et par conséquent une hile fait voir, quand elle tombe dans ces défauts, qu’elle n’a point la vertu de patience, qui lui pouvait faire acquérir une couronne au ciel, si elle avait souffert de bon cœur et pour l’ amour de Dieu les petites peines qui lui sont arrivées. — Oui, mes sœurs, elle se cause tous ces malheurs; et une personne qui n’est pas patiente se fait une’ peine de la moindre chose. Si on ne la salue pas, elle s’imagine qu’on ne l’estime pas assez; si elle' sent quelque incommodité, ou le pouls un peu plus élevé un jour que l’autre, ah! elle pense être malade; si on ne la caresse pas, la voilà dans la tristesse; elle accuse cette autre de dureté et de faute de charité et ne feint point de chercher ce qu’elle pense qui la peut satisfaire.
Mais, Monsieur, c’est donc là un péché? Est-il bien gros? — Mes sœurs, il vous en faut dire deux choses pour vous le faire entendre.
Ea première, c’est que ceux qui font les choses de Dieu avec tristesse et négligence sont maudits de lui.
Comment, Monsieur! que dites-vous? Quel malheur que d être maudit de Dieu ! Voilà qui est bien étrange !
C ela est dans la Sainte Ecriture, mes sœurs. — Mais, Monsieur, dites-nous un peu les paroles par lesquelles Dieu maudit les paresseux? — Ees voici : Maledictus Homo quifacit , etc., c’est-à-dire maudit soit l’homme qui fait 1 œuvre de Dieu négligemment et qui se com-
porte lâchement au service de Dieu ! Et de fait, vous voyez pour l’ordinaire ces personnes-là n’avoir point de fermeté dans le bien et avoir l'esprit abattu, de sorte que tout leur fait peine. O mes chères sœurs, ne vous étonnez pas si vous en voyez qui, au commencement, avaient paru si ferventes qu’elles étaient à édification aux autres, et exactes à l’observance des règles, devenir traînantes au service de Dieu. C’étaient de bonnes filles quand elles entrèrent dans la Compagnie, et elles ont même continué quelque peu dans leur ferveur; mais, au bout de quelques années, ce n’est plus que tiédeur, ce n’est que négligence ; elles sont devenues d’autant plus paresseuses qu’elles avaient alors de ferveur. Il ne faut point s’étonner de cela, parce qu’elles se sont laissées aller à ce péché de paresse, négligeant de s’exercer aux bonnes œuvres et de produire des actes de foi, d’espérance et de charité. Quand elles étaient à la messe, c’était par manière d’acquit; à l’orarson, tout de même, avec un esprit vague. Et pourquoi cela? C’est que la paresse s’est emparé d’elles, de sorte qu’elles n’ont pu supporter les peines que Dieu leur a envoyées. Cette fille s’est laissée aller à ses satisfactions. Après cela, étant dans ce malheureux état, vous voyez rarement cette pauvre fille contente, ni en cette paroisse, ni avec cette sœur, ni dans cet emploi. Elle aura toujours l’esprit mal fait. O Sauveur! que' diront ceux qui l’ont vue lorsqu’elle faisait si bien ! « Quoi ! cette fille, que nous avons vue si forte, que les difficultés n’étonnaient point, qui était si fervente qu’elle n’aurait pas voulu perdre une occasion de pratiquer la vertu, elle est maintenant si déchue! » Et d’où procède un tel changement? Ah! c’est parce qu’elle s’est trouvée du nombre de ceux qui sont maudits de Dieu. Et que peut faire' uine personne sur laquelle est tombée la malédiction de Dieu? Voyezvous, mes filles, c’est de quoi il faut se donner de' garde.
Et ne vous imaginez pas que ce soit jeu d’enfant que ce que je vous dis; car c’est une vérité que l’homme qui est dans l’état que nous avons dit, est maudit de Dieu.
Or, la clef de l’édifice spirituel des Fille* de la Charité consiste à bien faire tout ce qu’elles sont obligées de faire, afin quelles ne soient pas de ceux qui font l'œuvre de Dieu négligemment et sont eux-mêmes cause de leur malheur; car, quoique la malédiction de Dieu tombe sur eux, ce n est pas son dessein, mais cela arrive par leur faute. Un arquebusier qui tire au blanc n’a point d’autre intention que de tirer son coup tout droit ou il vise. Si quelque malavisé se rencontre entre deux, îa balle le tue. Ce n était nullement le dessein de celui qui tire, mais, l’autre s’étant rencontré là, le coup tombe sui lui. Or, mes sœurs, il en est de même de Dieu : il donne sa malédiction à la paresse; il envoie ses foudres sur ce vice. Vous et moi nous trouvons au lieu du blanc, et cette malédiction tombe sur vous ou moi. Ce n’était
pas contre vous que ce coup a été décoché; mais vous vous êtes mises en l’état de paresse et de négligence, contre 1]cquel cette malédiction est donnée. Ne vous étonnez donc pas que' ce soit le dessein de Dieu; ce n’est pas ce qu il veut faire; mais c’est parce que vous vous ctes mises de la sorte. Il faut donc craindre et éviter les choses qui peuvent mettre une personne dans ce malheur. T j Paresse porte surtout à l’ inobservance des règles.
ne . e neghgente manque aujourd’hui à une règle- UTf maunquera à une autre, parce que, dès qu’on
vo,rVaU i'en’ Une faUtC att're r autre. Si demain us négligez de garder cette règle, après-demain vous
‘ romprez une autre, si vous n’êtes bien sur vos gardes.
cmi’ ne UT’ ‘ ^ V°US Sachiez que
Dieu - et ont V ^ T'’ “ met SOUS la f°udre de
est la nrlnc °, T ’ P^^de à l’obéissance la principale. Mais ne pas vouloir obéir, ou le faire
si mal qu’il vaudrait mieux (ne le point faire, c’est un effet du péché de paresse. Vous le pouvez connaître par ceci : par exemple, si je suis en un lieu où je n’ob servie pas mes règles, où je ne puis supporter la moindre petite difficulté,’ j’ai peine à obéir dès qu’on m’ordonne quelque chose, je sens de la difficulté. Mes chères sœurs, c’est le péché de paresse qui cause tout cela; c’est ce péché qui est maudit de Dieu. Posez le cas que nous soyons dans cet état; s’il en est .ainsi, où sommes-nous? Dans la paresse. Et où est le péché de paresse ? Il est au lieu où Dieu envoie ses foudres et ses malédictions. Or, voyez si une fille qui se trouve' là ne doit point craindre.
Il y a bien plus, mes chères sœurs, c’est que Dieu déteste et hait tellement le paresseux qu’il menace de le vomir. Or, une personne qui fait tout ce que je viens de dire' est dans la paresse, et Dieu ne peut la supporter dans son estomac, parce qu’il hait tellement ces gens qui font son œuvre négligemment, qu’il menace de les vomir. Or, quand on dit que Dieu ne peut supporter une âme tiède dans son estomac, c’est, selon notre façon de parler, pour mieux faire entendre la chose. Oh ! chose épouvantable ! « Je vous vomirai. » Et à quoi est bon
ce qu’on a vomi? A rien qu’à faire mal au cœur à ceux qui le voient. Une’ personne qui en est venue là n’est bonne qu’à suivre ses passions et courir après les affections déréglées. Voilà à quoi elle est propre. Prenez-y garde, mes sœurs, c’est une affaire d’importance, car cela arrive quelquefois non seulement à une personne, mais peut même tomber sur toute la communauté. Ah ! Sauveur! quel sujet de craindre pour cette Compagnie! Mais aussi quel sujet de consolation à une sœur qui est dans l’exacte observance de ses règles et qui prend plaisir à faire tout ce qu’elle fait, pour Dieu! Ah ! il n’a des yeux que pour regarder cela. Tout ce qu’elle fait plaît à sa divine Majesté; elle lui est agréable non séu-
lement dans les actions qui d’elles-mêmes sont bonnes, comme entendre la sainte messe, communier et faire oraison, mais encore en tout ce quelle fait, même en dormant; au lieu que celles qui ne sont pas dans cette disposition, ah! mes sœurs, qu’elles doivent craindre !
N’avez-vous point entendu ce qui est dit aujourd’hui dans l’Evangile ? Quand ceux qui n’auront pas fait la volonté de Dieu viendront lui dire à l’heure de la mort : a Seigneur, Seigneur », il leur dira : « Je ne vous connais point; vous avez beau me prier, vous avez beau me louer, je ne vous connais point. » Non seulement cela est à craindre à la mort, mais aussi pendant la vie; car, s’il arrive que nous soyons indignes d’être écoutés de Dieu dans nos prières, et que' les actions que nous ferons ne nous fassent point connaître pour ses serviteurs, que ferons-nous ? Pourquoi pensez-vous que Notre- Seigneur ne veut point reconnaître ces personnes-là? Oh! c’est parce qu’il ne connaît que les âmes vertueuses; il n'admet point celles qui sont infidèles à la participation de ses grâces, et c’est pour cela qu’il dit : « Je ne vous connais point. » Quand une Compagnie vient dans cet état de tiédeur et de négligence, voyez-vous, mes pauvres sœurs, elle est en grand danger de péril, parce qu ede est déchue de celui où Dieu l’avait mise. Au commencement, les sujets de cette belle Compagnie, qui donnaient du plaisir à Dieu pendant qu’ils ont persé- |tlc’ ^ll on*- ensuite tellement déplu en se mettant dans 1 état de paresse, qu il ne les peut plus regarder et est contraint de les vomir. Ah ! la malheureuse qui serait cause d’un si grand mal !
Or, voyons dans lequel de ces deux états nous sommes : dans le premier ou dans le second? Vous êtes premier si vous observez bien vos règles, si vous
SOuffrC7' de I>011 cœur les peines qui vous arrivent et ne murmurez pornt dans vos souffrances. Si cela est. oh!
que la Compagnie sera agréable à Dieu ! O Sauveur, que voyez-vous de plus agréable que des âmes qui vous servent comme vous désirez ! Mais, si quelque particulière s’est relâchée, ou plutôt si toute la Compagnie s’est refroidie dans l’observance des règles, ah ! Sauveur î le grand mal! Il faut espérer que cela n’est point quant au général, mais quant au particulier, si quelqu’une est relâchée. Prenons-y garde, mes sœurs, mettons la main sur la conscience et voyons comme nous recevons les peines qui nous arrivent. Cette difficulté qui se présente, l’aimons-nous comme venant de la part de Dieu pour nous faire mériter? Si nous le faisons, il en faut louer Dieu; mais, si nous trouvons le contraire, craignons sa malédiction; et pour l’éviter relevons-nous de là.
Quant à la Compagnie en général, elle travaille, par la grâce de Dieu. Si cela n’était point, comment souhaiterait-on de vous avoir en tant d’endroits ! Si on remarquait du relâchement parmi les Filles de la Charité, on ne les rechercherait pas comme on les recherche; car à peine se passe-t-il un jour qu’on ne vienne vous demander. Et qui sont ceux qui nous font une' telle faveur? Ce sont des évêques. Voyez, mes sœurs, quel sujet vous avez de vous humilier ! Quoi ! de pauvres et chétives créatures être' en telle estime, être demandées en tant de lieux, n’est-ce pas un grand sujet de confusion, quand on vient à considérer combien on est imparfait l Je vous dis ceoi pour vous faire voir l’obligation que vous avez d’être reconnaissantes des grâces que Dieu fait à la Compagnie, laquelle est en si bonne odeur que, dans un même jour, on est venu vous demander de trois endroits. Cela fait croire que, si les Filles de la Charité en général étaient détraquées, si le gros était en désordre, Dieu ne permettrait pas qu’elles eussent de si saints emplois. Et savez-vous de quel poids cela est.
quand on voit une fille se porter avec affection au service des pauvres ? Ah ! mes sœurs, si vous le saviez ! Je n’ai jamais ouï qu’on ait demandé des religieuses carmélites en quelque ville que ce soit. Et pour vous autres, voilà des évêques qui vous désirent, parce que vous faites profession d’assister le prochain ! Grand sujet de consolation pour celles qui gardent leurs règles! Mais prenez garde qu’il n’y en ait quelqu une parmi les autres qui se soit mise en l’état dont nous avons parlé. Faites votre oraison demain là-dessus et voyez si vous 11 êtes point tombées en quelqu’une de ces fautes; surtout résolvez-vous à ne jamais vous plaindre aux sœurs; et si vous vous trouvez dans l’état de paresse, priez Dieu qu’il vous fasse la grâce d'en sortir pour vous mettre dans celui qui lui est agréable. Faites comme dit saint Pierre : si vous n’êtes pas en l'état des prédestinés, faites en sorte que vous y soyez. Travaillez pour sortir de cet état, et dans toutes vos prières demandez à Dieu cette grâce, que toutes lui soient fidèles, qu’il n’y en ait point qui abusent de ses grâces et qui viennent à être attachées à une vétille, à un rien, qui leur attire la malédiction de Dieu.
Oh ! béni soit Dieu ! Courage, mes hiles ! travaillez à lui être fidèles en toutes choses, à ne point vous plaindre, quoique vous soyez malades. Prenons tout de la main de Dieu et disons-lui : « Seigneur, quand je vous demande la grâce de souffrir les peines que votre bonté m enverra, je me propose à même temps de les recevoir ce votre main. Seigneur, pmsqu’en ce monde on ne peut pas etre sans peine, je me propose de recevoir pour ■ üe amour toutes celles qui m’arriveront, aussi bien que de me défaire de l’esprit de paresse, de bien faire es choses ordonnées et de me tenir ferme au bien commencé, parce que cela vous sera agréable. »
Mes sœurs, une règle observée, une petite souffrance,
endurée, pour l’amour de Dieu, par ceux qui l’aiment, leur procurent, oh ! quel bonheur î Mais aussi quel malheur de déchoir de toutes les grâces que Dieu avait faites à cette âme ! Je prie Notre- Seigneur qu’il nous fasse la grâce de sortir de cet état de paresse, si nous y sommes.
Une sœur interrompit alors M. Vincent et le pria de demander à Dieu le pardon de plusieurs fautes dont elle se connaissait coupable sur ce sujet.
— Eh bien ! ma sœur, lui dit-il, vous tombez parce que vous êtes faible, et vous vous relevez par ce que vous venez de faire. Ayez confiance en Dieu, qui vous donnera la force de supporter vos peines. C’est ce que je lui demande de tout mon cœur et pour vous et pour nous.