A DEUX SŒURS ENVOYÉES A LA FÈRE
Le 28 juillet 1656, la reine donna ordre à madame la nourrice du roi d’envoyer demander des Filles de la Charité pour assister les pauvres soldats blessés au siège.
M. Vincent, notre très honoré Père, en nomma deux, l’une desquelles fit un peu de résistance, avec paroles assez violentes, qui témoignaient qu’elle n'avait pas grande affection à sa vocation, pour la répugnance qu’elle avait à obéir. L’autre allégua quelque infirmité. Ce que voyant, notre très charitable Père ne les voulut point contraindre, quoique la dernière se résolût, même quand elle en devrait mourir. Et l’autre, par l’appréhension d’avoir fâché son supérieur, envoya le lendemain lui dire qu’elle ferait ce qu’il lui plairait, pourvu que
Entretien 75. — Recueil des procès-verbaux des Conseils , p. 188 et suiv.
l’on envoie une sœur entre les mains de laquelle elle mettrait son compte'. La disposition qui paraissait en cette fille méritait correction, et néanmoins le support de notre très honoré Père lui fit dire que, sa charité ayant égard à leurs infirmités, il ne jugeait pas à propos qu’elles fissent ce voyage. Et la Providence en fit tout aussitôt paraître deux capables de cet emploi x, avec toutes les dispositions nécessaires. Le 29 du même mois, elles se' rendirent à la maison pour partir le lendemain. Ce qui fit que, le soir, nos deux sœurs allant recevoir leur obédience, elles eurent le bonheur à peu près de l’instruction suivante.
Mes chères sœurs, c’est donc vous que la divine Providence a choisies pour cet œuvre si important. Eh ! qui l’aurait jamais pensé? Vous-mêmes, mes sœurs, l’auriezvous cru? Vos pères et vos mères y ont-ils jamais pensé? Que vous, ma chère sœur, étant à votre pays de Champagne et vous à Poissy, Dieu pensât à vous pour vous mettre en une campagne pour le servir! Que vous, quoique pauvres filles des champs, dans la grossièreté et 1 ignorance, vous ayez été regardées et choisies de Dieu pour des œuvres si grands! Quoi! une reine pense a vous, \ ous envoie quérir avec des bontés incroyables pour vous occuper par ses ordres à un si saint œuvre! O mes filles, combien il vous faut humilier pour être reconnaissantes de si grandes grâces, croyant que vous
n . n ctcs pas dignes, comme, en effet, mes sœurs, il est vrai !
La fin pour laquelle Notre-Seigneur vous fait appeler <1 celle que vous devez avoir, mes chères sœurs, est pour îonorer la \ ie du Fils de Dieu sur terre; car qu’a-t-il ait autre chose que ce que vous allez faire? Ne travailait-il pas continuellement et avec peine au salut des
i- Soeurs Marie-Marthe Trumeau
et Elisabeth Brocard.
âmes et même pour la santé des corps ? Est-ce peu de chose que' cela à votre avis, mes sœurs ? Mais y en peut-il avoir sur terre? Oh! non, mes hiles. Cet œuvre est si grand qu’il a été dit que, si les anges et les saints étaient capables de désirer quelque chose, ce serait ce saint exercice. Oui, mes sœurs, les saints vous l’envieraient volontiers. Oh ! quel bonheur ! O mon Sauveur, vous en connaissez l'importance ! Comment avez-vous choisi des personnes si ravalées et si chétives ! Vous saviez les grâces que vous leur vouliez donner; soyez -en béni à jamais, mon Sauveur!
Une des fins que vous devez avoir et que Notre-Seigneur a pu aussi avoir pour vous appeler au service des pauvres malades et blessés, mes sœurs, est pour réparer en quelque manière ce que les hommes ont voulu détruire, voulant ôter la vie à ces bonnes gens. Vous allez aider à conserver celle que Dieu leur a laissée, faisant votre possible pour les remettre en santé, ou pour les aider à se disposer à bien mourir. O quel bonheur ! ô quel bonheur, mes chères sœurs, d’être employées à un pareil et si saint exercice, semblable à celui du Fils de’ Dieu sur terre!
Un des moyens pour bien faire l’œuvre de Notre - Seigneur est de se bien humilier, mais d’une vraie et solide humilité. — - Et que' voulez-vous dire, Monsieur? Comment nous humilierons-nous ? — • Ce sera, mes filles, en aimant votre bassesse et le travail de la terre, comme vous auriez fait si vous aviez été mises dans le ménage selon votre condition. Et vous voilà élevées à un emploi si haut! Etre considérées d’une reine et de tant d’autres personnes de condition, être rendues capables, par la grâce de Dieu, de rendre service au prochain, et de telle sorte, mes sœurs, que, si les anges et les saints étaient susceptibles d’envie, ils vous en porteraient, considérant que vous faites ce que Notre-Seigneur a fait
sur terre et ce qu’il a tant recommandé de faire à ses apôtres et, en eux, à tous les chrétiens ! Humiliez-vous donc beaucoup, mes sœurs, je vous en prie.
Un autre moyen de vous humilier, ce sont les occasions que vous en pourrez avoir par les personnes mêmes auxquelles vous ferez du bien. O mes sœurs, vous pouvez vous attendre à cela, étant une chose bien ordinaire. Et si cela ne vous arrivait point, vous limiteriez pas entièrement le Fils de Dieu. Eh! n’est-ce pas ce qu’il voulait signifier à ses apôtres, les envoyant pour le service et l’instruction du prochain, leur disant : « Je vous envoie comme brebis au milieu des loups; ils vous maltraiteront, vous flagelleront et vous mépriseront2. » Je vous dis de meme, mes filles. Il pourra arriver que l’on se plaindra, que l’on vous méprisera. On vous dira que vous gâtez tout, que vous n’entendez rien, que vous nuisez plutôt que de servir. Il n’y aura pas jusqu’aux personnes a qui vous aurez rendu plus de services, qui ' °us diront des injures, et pour lors, mes sœurs, réjouissez-vous. Que n a-t-on pas dit à Notre-Seigneur, qui faisait le bien a tout le monde ! Il savait bien ce qui devait arriver à ceux qui l’imiteraient; et pour cela il leur fait entendre qu’il y a un grand bonheur de souffrir œs Ch°ses> puiisqu il enseigne de se réjouir parmi tant d( sujets en apparence de s’affliger. Et il pourra peutf Ire armer, mes sœurs, que le mépris que l'on fera de
V0LS 'era s* giand que toute la Compagnie en souffrira quelque blâme. Or, c est en cela, mes chères sœurs, que pourrez piatiquer une vraie humilité. Ce n’est pas a~sez que nous voyions ou sentions en nous-mêmes les sujets qui méritent grand mépris, que nous aimions tre P1"0?1^ abjection; mais encore il faut aimer le mé- PriS P‘US général PU1 s’étend jusques à la Compagnie,