‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 31 sur 138 · SUR LA PAUVRETÉ · texte numérisé non relu

SUR LA PAUVRETÉ

(Règles Communes, art. 7.)

Mes chères sœurs, nous expliquerons aujourd’hui, avec l’aide de Dieu, votre septième règle, mais succinctement, ne pouvant pas être ici longtemps. Cette règle dit : « Elles honoreront la pauvreté de Notre- Seigneur, se contentant d’avoir leurs petites nécessités dans la simplicité ordinaire, etc. »

M. Vincent relisant l’article, l'expliqua mot à mot et à peu près comme il suit.

« Elles honoreront la pauvreté de Notre-Seigneur. » O Sauveur de mon âme! «cela est bien raisonnable. Eh! qui voudra être riche après que le Fils de Dieu a voulu être pauvre ! Si l’on considère le danger où sont les personnes riches pour leur salut, on n’aura point d’envie des biens et commodités de la vie. Cette règle dit qu’elles n’auront rien de propre, et ainsi qu’elles mettront tout en commun. Mes sœurs, c’était la pratique des premiers chrétiens, et saint Augustin établit de son temps une communauté de filles et de femmes pour faire revivre en quelque façon l’esprit de la primitive Eglise. Voici

Entretien 76. — Ms. SV 3, p. i3o et suiv.

comme Foin faisait dans cette communauté : on mettait tout entre les mains -de la supérieure; et si Ton portait quelque chose à l’une' d’entr’elles, cela servait au commun ; elles ne pouvaient point disposer non seulement du bien de la communauté, mais même du leur propre.. Or, si, du temps de saint Augustin, cela s’observait, n’est-il pas raisonnable que nous le fassions ? Et puisqu’il est plus difficile qu’un riche entre dans le ciel que de faire passer un câble par le trou d’une aiguille, qui n’évitera pas ce péril? Si le Roi des rois a embrassé la pauvreté, venant au monde, et, au contraire, a fulminé malédiction sur ceux qui sont attachés aux richesses, en ces termes : « Malheur à vous riches qui avez votre consolation 1 ! » cela étant ainsi, bienheureuses sont les Filles de la Charité qui ont choisi une manière de vie qui a pour principale fin F imitation de celle du Fils de Dieu, lequel, pouvant avoir tous les trésors du monde, les a tous méprisés et a vécu si pauvrement qu’il n’avait pas une pierre pour reposer son chef.

Mes chères sœurs, je prie Notre-Seigneur de vous faire bien entendre' le bonheur de ceux qui vivent dans la pau- \ reté et le grand malheur qui arrivera aux personnes qui sont attachées aux richesses.

Cette règle dit encore : « Elles se contenteront d’avoir leins petites nécessités dans la simplicité ordinaire. »

( ar, voyez-vous, vous n’êtes pas des personnes accoutumées à avoir plus que le nécessaire, et vous ne devez Pas désirer de superfluité. Hélas! combien y a-t-il de religieux et religieuses qui n’oint rien et à qui il n’est permis de taire aucune réserve! Combien en voyonsnous dUI v on t à la campagne, qui logent où ils se ren- >ntr< nt et prennent ce qu’on leur donne, sans jamais

i. Evangile de saint Luc VI

porter d’argent pour subvenir à leurs nécessités S Et ainsi ils dépendent entièrement de la Providence. Cela fait voir la grande confiance qu’ils ont en Dieu.

Or, voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez vous affectionner à la pratique de cette sainte vertu, à P imitation de votre Epoux et de tant de personnes qui Pont embrassée à son exemple, comme les Capucins, les Carmes et plusieurs autres religions, qui n’ont point debien en propre et dépendent toutes de la Providence de Dieu, lequel est beaucoup honoré par toutes ces personnes qui ont choisi cette manière de vie pour imiter celle de Notre- Seigneur et celle des premiers chrétiens.

Car, voyez-vous, mes chères sœurs, de ce temps-là les chrétiens vivaient ainsi; ils mettaient tout en commun et apportaient l’argent de leurs biens aux piteds des apôtres. Or, il se rencontra un Ananias et sa femme Saphira qui voulurent être chrétiens. Pour exécuter son dessein, il fallait vendre tout et en porter l’argent aux pieds des apôtres. Ils eurent crainte que, s’ils se défaisaient de tout ce qu’ils possédaient, ils ne vinssent à avoir nécessité, et dirent entr’eux : « Qui sait s’il ne viendra point un temps auquel on chassera les chrétienset on les fera mourir? Gardons la moitié de notre argent pour subvenir à la nécessité, en cas que cela arrive. » Voilà donc comme ils se servirent de la prudence humaine. Ils apportèrent une partie de leur bien aux apôtres et gardèrent l’autre. Saint Pierre, qui présidait alors, connut leur tromperie et fulmina sa malédiction contre eux, pour avoir dissimulé la vérité, et ils moururent sur-le-champ.

Or, si les chrétiens qui faisaient semblant de hêtre, étaient traités de la sorte dès le commencement, qu’arrivera-t-il aux religieux qui ne le sont qu’en apparence î Oui sait, mes sœurs, si la malédiction de Dieu ne tombe

pas sur une Fille de la Charité qui veut retenir quelque

chose de la maison ou du sien, quand elle y entre? C’est un Ananias qui veut tromper ses supérieurs, rompant à même temps la règle. Mais aussi elle se rend digne de la malédiction qui tomba sur Ananias et Saphira. Encore, s’il ne s’agissait que d'une mort corporelle, ce serait peu; mais il y va de celle de l’âme, comme saint Pierre nous l’apprend en ce qu’il a dit à ces deux personnes : « Comment as-tu voulu tromper le Saint-Esprit? Tu as menti à Dieu, et pour cela tu mourras 2. »

Vous ne devez donc rien avoir de propre, ni à la maison, ni dehors; autrement, la hile qui veut avoir quelque chose en propre est une Saphira, et tôt ou tard il lui arrivera quelque malheur. Or, pour éviter ce mal, il faut tout mettre en commun et ne rien avoir en particulier. On vous a averties de cela quand vous êtes entrées dans la Compagnie; vous avez promis de le faire et vous n’y avez pas été reçues sans l’avoir dit; de sorte qu’il n’y a point d excuse qui vous en puisse dispenser. Dès le commencement de l’Eglise, cela s’est observé, et on ne pouvait etre chrétien si l’on ne mettait tout en commun, ni prêtre sans abandonner son bien.

11 est dit qu’on ne pourra disposer du bien de la communauté. Il est vrai, mes chères sœurs, que je' ne puis m empecher d admirer la conduite de la divine Provicience, qui vous a donné la pensée de contribuer à l’entretien de ia maison. Cela est vraiment admirable, et c est faire comme de bons enfants doivent faire, c’està-dire nourrir sa mère; car la Compagnie est votre mère, et vous contribuez avec elle à nourrir vos petites sœurs qui y sont et qui viendront après vous. Il ne vous est donc point permis de disposer du bien de la communauté, ni de votre propre bien; car vous n’avez rien et

Page 1