SUR LA PRATIQUE DE NE RIEN DEMANDER ET DE NE RIEN REFUSER
(Règles Communes, art. 8.)
L’entretien d’aujourd’hui sera votre huitième règle. Voici, mes sœurs, ce qu’elle contient : « Elles feront leur possible pour se mettre dans la sainte pratique tant recommandée par les saints et si bien observée dans les communautés bien réglées, qui est de ne rien demander ni refuser pour ce qui est des choses de la terre. Si néanmoins elles ont grande nécessité de quelqu’une de ces choses, elles la pourront proposer tout bonnement et avec indifférence aux personnes à qui il appartient d’y pourvoir; et puis elles demeureront en repos, soit qu’on la leur accorde, ou non. »
Mes sœurs, je vous ai dit souventes fois que toutes vos règles tendent à vous rendre vraies Filles de la Charité, par conséquent vraies filles de' Notre-Seigneur, et que vous devez les regarder comme des règles données de Dieu; ce qui doit vous faire travailler pour les observer fidèlement; et qu’ainsi faisant, elles vous conduiront sûrement sur la mer orageuse de ce monde et vous serviront de vaisseau pour arriver au port tant désiré du paradis.
Entre toutes les vertus, en voici une, mes chères sœurs, de fort grande importance, c’est de ne rien demander ni refuser, qui est pratiquée dans toutes, ou pour le
Entretien 81. — Ms. SV 3, p. 142 et suiv.
moins dans la plupart des communautés. Cela est requis particulièrement dans la vôtre par la sainte règle de ne rien demander ni refuser. Or, pour vous entretenir utilement de cela, je suivrai l’ordre accoutumé, vous faisant voir, premièrement, les raisons qui obligent la Compagnie de la Chanté en général et chaque fille en particulier de se donner à Dieu pour, embrasser et observer avec amour cette règle, afin d’entrer dans le véritable et parfait esprit du christianisme; au second point, nous dirons en quoi consiste cette vertu ; et au troisième point, les moyens de bien pratiquer cette règle de ne rien demander ni refuser.
Mes sœurs, quand nous disons qu’il ne faut rien demander ni refuser, quelqu’un pourra demander de quelle sorte il faut entendre cela. C’est pourquoi il faut éclaircir la question et savoir que ce sont les choses temporelles qu’il ne faut point demander; car; pour les spirituelles, oh ! il les faut demander instamment, et Notre-Seigneur le veut, puisqu’il a dit dans l’Evangile : « Demandez et vous recevrez; heurtez à la porte et on vous ouvrira. 1 » Nous ne disons donc pas qu’il ne faut pas demander à Dieu les nécessités qui regardent l’âme, comme les vertus, la force pour surmonter les passions, et sa sainte grâce ; mais, quand nous disons qu’il ne faut rien demander, cela s’entend des choses qui regardent 1a. terre et qui ne seivent de rien pour le ciel, comme, par exemple, demander d etre dans une telle paroisse plutôt qu’en une autre, avec une telle sœur, d avoir un tel emploi ou sortir d’un autre, demander une robe de telle façon et de telle étoffé plutôt que d une autre, vouloir avoir sur soi quelque chose de singulier, qui n’est pas commun aux autres. Ce sont ces choses-la qui ne méritent pas d etre demanaees ni recherchées par des personnes qui.
i. Evangile de saint Matthieu VII, 7.
se sont données à Notre-Seigneur pour le servir, auxquelles il n’est plus loisible de donner Heu à aucune affecüon pour les créatures, si ce n’est pour son amour.
re , il nest pas permis à une âme d’aimer quelque chose que ce puisse être, par préférence à lui. Il est jaloux de l'amour de ses épouses et ne le veut pas à demi. Oh ! dès lors que nous aimons une chose plus qu une autre, c’est signe que Dieu n’est pas le seul objet ae notre amour. Vous voyez donc par là combien il importe que nous nous donnions à lui pour entrer dans cette pratique.
Te dis donc, mes sœurs, que la première raison qui nous doit faire observer cette règle est parce que c’est une pratique qui nous mène à l’indifférence, laquelle fait qu’une âme qui en est venue là ne sait quasi ce qu’elle veut ou ne veut pas, ne s’attache qu’à Dieu et ne veut autre chose que ce qu’il veut et comme il le veut. Oh! quel bonheur pour une personne qui est dans cet état! Donnez-moi une sœur dans cette disposition, comme il y en a, par la grâce de Dieu, plusieurs parmi vous, laquelle, quand on lui dit : « Ma sœur, venez », elle vient; « ma sœur, il faut aller là », elle y va! Quand vous voyez une sœur faire de la sorte, on peut dire qu elle a son cœur dans l’indifférence, qui est le plus grand contentement qu’on puisse avoir sur la terre. Quelle plus grande satisfaction voudriez-vous que de n avoir aucun vouloir ou non-vouloir que sur ce que les supérieurs veulent ou ne veulent p.a:s ? Mes filles, voulez-
vous être bien unies à Dieu et avoir un même cœur avec lui, il n’y a point de meilleur moyen que' de ne vouloir autre chose que ce qu’il lui plaît que nous ayons, êire Prêtes à obéir en toutes choses, comme les serviteurs de ce centenier dont il est parlé dans l’Evangile. Ce bon homme disait à Notre-Seigneur: « J’ai des serviteurs-
quand je leur -dis : allez, ils vont2. » Tout de même, il y a des personnes qui, au moindre signe de la volonté des supérieurs, se portent tout aussitôt à l'exécuter; dites-leur : ce II faut que cela soit ainsi », elles le font sans se mettre en peine s'il serait mieux autrement ou non. Mes chères sœurs, donnez-moi une hile qui soit comme je viens de dire, et je dis que cette hile n’a point d’entendement ni de volonté que celle de Dieu. Lorsqu’on est parvenu là, on peut dire : « Je vis, non pas moi, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi3. » C’est saint Paul qui dit cela. C’est-à-dire : je vis, quant à la vie du corps, d’une vie animale, mais ce n’est pas de cette vie-là que je vis; c’est Jésus-Christ qui fait que je ne vis pas seulement de cette vie animale, parce que c'est lui qui vit en moi. Ainsi je vis comme Notre-Seigneur veut que je vive, me conformant à lui autant qu’il est possible, de sorte que qui me voit voit une image qui représente Jésus-Christ. O mes hiles, que vous serez heureuses si vous entrez dans la pratique de cette règle! O mes sœurs, si Dieu fait la grâce à la Compagnie de la Charité d’en venir là, qu’elle sera heureuse! Ce sera pour lors que chacune de vous, contente de son état, n’aura plus sujet de souhaiter une condition plus relevée que celle-là. Quoi ! ne vouloir que ce que Dieu veut, n’avoir de contentement que dans l’accomplissement de sa volonté! Oh! il n’y a point de condition plus grande que celle qui nous unit à Dieu. Le moyen d’avoir cette union, c’est de ne rien demander ni refuser. Mais, si une désire aller en ce lieu, ou changer d’emploi, si, de plus, elle fait instance pour cela, demandant à Mademoiselle Le Gras de l’ôter, et à M. Portail de s’employer à cet effet, oh ! qu’elle est éloignée de ce que Dieu de-