‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 49 sur 138 · MÉNAGER LE BIEN DES PAUVRES ET DE LA COMMUNAUTÉ · texte numérisé non relu

MÉNAGER LE BIEN DES PAUVRES ET DE LA COMMUNAUTÉ

(Règles Communes, art. 10 )

Mes sœurs, le sujet de cet entretien est la continuation de l’explication de vos règles. Nous parlerons de la dixième, qui consiste à aviser de bien ménager le bien des pauvres et le vôtre. Lisons l’article et voyons ce qu’il dit : (( Elles feront conscience de mal ménager l’argent et autres choses qu’elles ont en maniement pour l’usage des sœurs, etc. »

Mes sœurs, cela parle de soi-même et n’a quasi pas besoin d explication ; neanmoins nous ne laisserons pas d'en dire quelque chose pour le faire mieux comprendre. Je dis donc que les sœurs qui sont ici ou autres lieux, comme aux hôpitaux ou aux paroisses, et qui ont le maniement de quelque chose, sont obligées de le bien ménager et d’en user fidèlement.

Entretien 83. — Ms. SV 3, p. i65 et suiv.

Premièrement, parce que c’est le bien du bon Dieu, en tant que c est le bien des pauvres. C'est pourquoi vous devez en avoir grand soiin, non seulement parce qu’il appartient à des pauvres qui en ont grand besoin, mais parce que c est le bien de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Voyez-vous, mes sœurs, une des choses que j’ai le plus craint, ou pour le moins autant qu’aucune autre, c'est qu’il y ait des personnes dans la Compagnie qui ne ménagent pas fidèlement le bien des pauvres. La raison en est parce qu’il est difficile de bien manier l’argent, que les plus sages ont peine de s'empêcher de ne pas s’approprier ce qui n’est pas à eux, quand ils seraient des saints, comme les apôtres. Cette qualité de manier l’argent porte avec soi un danger de se l’approprier, à moins de se tenir bien sur ses gardes.

Mais, Monsieur, avez-vous quelque exemple dans l’Evangile, qui nous fasse croire cela? ■ — - Oui, mes sœurs, nous en avons un en la personne de Judas, que Notre- Seigneur avait fait son apôtre, lequel l’avait suivi partout et même avait fait des miracles. Mais ce misérable déicide s’étant vu de l’argent entre les mains, car Notre-Seigneur l’avait choisi pour le dépensier de la Compagnie, il recevait et donnait sans compter; ce qui lui donna envie de s’en approprier une partie ; et il était fâché qu’on l’employât à quelque chose qui regardât Notre-Seigneur, comme il fit bien paraître lorsqu’il murmura contre la Madeleine, laquelle avait répandu son onguent précieux sur le chef de son Maître; de sorte que, par le maniement de l’argent, il devint, d’apôtre du Fils -de Dieu, le plus méchant homme du monde. Oui, mes sœurs, il ne fut jamais un si méchant homme que Judas.

Mais, Monsieur, est-ce l’argent qui a fait que Judas est devenu si méchant? — Oui, mes sœurs. — • Quoi! l'argent lui a fait commettre ce déicide, qui est le plus

grand crime qui se puisse jamais faire? — • Ouii, le maniement de l’argent a pu faire cela et a eu assez de force pour corrompre Judas, qui avait été à l'école de Notre- Seigneur; car les docteurs ne donnent point d'autre raison de sa perdition que celle-là. Si donc le maniement de l’argent a été cause que ce malheureux, d’apôtre qu’il était, est devenu un misérable larron, qui est-ce, mes chères sœurs, qui ne doit craindre? qui est-ce qui n’est pas en danger? Chacune de vous peut se dire : suis-je mieux appelée que judas? Hélas! non, puisque Notre- Seigneur l’a appelé lui-même. Suis-je plus en la grâce de Dieu que Judas? Hélas! ce serait une grande témérité de le croire. Quoi ! une pauvre hile aurait plus de grâce que Judas, qui était appelé de l’auteur même de toutes les grâces et vivait en sa compagnie! Une pauvre Fille de la Charité ne peut penser cela d'elle sans présomption ; de sorte, mes chères sœurs, que je ne saurais vous dire autre chose à ce sujet, sinon que vous qui maniez de l’argent, vous êtes en danger de devenir des Judas, si vous ne prenez bien garde à vous. Et comment tomba-t-il en un tel malheur? Voici comme il commença. Il lui vint en l’esprit : « Je ne sais pas si cette compagnie durera; il n’y a pas grande apparence. Ainsi il faut que je me réserve quelque chose. Au moins, si elle vient à faiblir, j’aurai de quoi subvenir à mes besoins. ))

Voilà, mes chères sœurs, par où le démon commença à le tenter : ce fut par l’avarice. Et peu à peu il amassa de l’argent. Ayant cet argent en sa possession, il tomba dans un dégoût si grand des choses saintes, qu’il ne pouvait plus souffrir d’entendre parler Notre-Seigneur. Après cela, il lui vint en l’esprit des pensées de blasphème et de doute si cet homme, qu’il avait reconnu pour créateur du ciel et de la terre et tenu pour le messie, ne serait point un trompeur; ce qui le mit dans un aveu-

glement si grand qu’il pensait que c était un faux prophète. Et tombant d’un péché dans un autre, il médisait de la parole de Notre- Seigneur; faisait des actions indignes de sa vocation, murmurait des actions les plus saintes, comme il ht de celle de la Madeleine. Ce méchant homme, voyant ce qu’elle avait fait à l’endroit de Notre-Seigneur, commença à dire : « Vraiment, voilà qui est bien inutile. Eh quoi ! cet homme qui passe pour Fils de Dieu, qui loue la pauvreté, souffre celai Ne vaudrait-il pas mieux vendre cet onguent et en donner l'argent aux pauvres? » Ce qu’il ne disait pas pour le désir qu’il avait qu’on le donnât aux pauvres, mais parce qu’il était frustré de son attente; car il prétendait en mettre une partie à son profit. Ce qui le ht murmurer et entrer en indignation contre son maître. Mais il n’en demeura pas là. Il s’en va trouver les princes des prêtres, qu’il savait en vouloir à Notre-Seigneur, et leur en dit tant de mal qu’ils le prirent pour un de ses ennemis. Ce qui leur donna courage de le tenter de vendre son maître, comme il ht, convenant du prix avec eux dès la même heure. Et quand il vit qu’on le menait au supplice, il commençe à connaître sa faute et à s’en repentir, s’en va aux princes des prêtres et leur dit, rempli de douleur et d’affliction : « J’ai fait une méchante action pour de l’argent; j’ai vendu le sang du juste1. » Et il leur jeta l’argent. Cela fait, il alla se pendre. Ah ! Sauveur de mon âme ! quelle hn misérable ! Ce malheureux reconnaît sa faute, mais il est trop tard.

Voyez donc, mes chères sjeurs, le danger qu’il y a de manier de l’argent. Je dis ceci pour toutes sortes de personnes sans exception, hommes et femmes. CTne hile qui manie de l’argent est en très grand danger de perdre sa vocation, si elle n’est exacte jusqu’à ce point qu’un

i. Evangile de saint Matthieu XXVIÏ, 4.

double ne lui demeure pas entre les mains pour se l’approprier; car, aussitôt qu’elle retiendra un sol, dites quelle va perdre sa vocation. Il lui viendra en pensée, comme à Judas : « Que sais-je moi si cette Compagnie se maintiendra ; il faut que je me réserve quelque chose. » Après cela, il lui viendra des pensées contre sa vocation. Le diable lui dira : « Que veux-tu faire ici? Ne feras-tu pas aussi bien ton salut ailleurs? » Au commencement, elle les repoussera, mais à la fm elle s’y accordera. De là vient, mes chères sœurs, qu’une des choses que j’ai le plus appréhendé, c’est le maniement de 1 argent ; car c est la perdition de la Compagnie, si l’on n’est bien fidèle. Et je prie les sœurs qui ont soin des nouvelles venues de leur donner bien de l’appréhension de cela. Je vous le dis encore : celle qui est si malheureuse que de s’approprier quelque chose de la maison, ou de retenir pour soi le bien des pauvres, ah i mes sœurs, que pensez-vous qu’elle fait? Premièrement, elle fait une action qui s'appelle larcin. Et si vingt sols dérobes par une servante ou autre personne du monde sont suffisants pour faire un péché mortel, que sera-ce à une Fille de la Charité!

De plus, vous pechez contre le vœu ou la promesse que vous avez faite de garder la pauvreté; car on vous reçoit a condition que vous serez fidèles à ménager ce

qu on vous donnera en maniement ; et si vous ne le promettiez, on ne vous recevrait pas. Vous l’avez donc promis en entrant, attendant le vœu que vous en devez

faire, ou que vous avez fait au bout de quatre ou cinq ans.

On fait donc deux fautes en ménageant mal ou s’attribuant quelque chose du bien des pauvres. La première s appelle larcin, qui de soi est péché mortel, d’autant qu il est contre le commandement de Dieu. La seconde est contre le vœu et est encore plus que péché mortel.

parce que vous avez fait vœu de pauvreté; et rompre son vœu, c est faire un sacrilège. Oui, mes sœurs, ce qui n était que peche mortel devient sacrilège lorsque le vœu s’y rencontre.

Il y a plus, mes chères sœurs, à. qui prenez-vous cela? Si c est a un homme ou a une femme, c’est toujours péché mortel. Mais à qui prenez-vous quand vous retenez queique chose de ce qui vous est mis entre les mains? C’est aux pauvres. Ah! Sauveur! aux pauvres! Vous le dérobez à Dieu même. Quoi ! prendre ce qui est destiné à de pauvres gens qui n’ont que ce qu’on leur donne, vous qui devez être leurs mères et leurs pourvoyeuses ! Voilà une chose plus que péché mortel, et au delà du commandement et du vœu ! Ainsi c’est un sacrilège, car ce bien appartient au bon Dieu, et c’est lui qui a inspiré à ces personnes de le donner aux pauvres. On se fie à vous pour le leur distribuer, et vous êtes si malheureuses de vous l’approprier ! Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce cela? Ah ! quel malheur ! ah ! la misérable qui fera cela! Mes sœurs, ne vous étonnez plus si vous voyez des filles qui ont été affectionnées à leur vocation au commencement et encore longtemps après, lesquelles peu à peu se sont relâchées et ont perdu l’affection qu’elles avaient à leurs règles, ne se soucient plus de pratiquer les bonnes œuvres, ni de s’occuper selon l’esprit de Dieu, et enfin se sont tout à fait détraquées de leur vocation. C’est qu elles n’ont peut-être pas observé cette règle. D’autant que, pour l’ordinaire, la perte de la vocation vient de ce que l’on retient le bien des pauvres, quand ce ne serait que cinq sols.

Mais, Monsieur, c’est bien peu de chose pour faire perdre la vocation. — O mes chères sœurs, ce n’est pas tant la quantité qu’iil faut regarder, c’est la qualité du péché. Vous avez fait vœu à Dieu ; vous lui avez promis de garder la pauvreté, et vous faites contre le vœu. Car

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non seulement le vœu vous ôte la liberté de disposer de ce qui n'est pas à vous, mais même de ce qui vous pourrait appartenir. Et si une Hile était si mal apprise de retenir de l’argent, ou quelque autre chose, lorsqu’elle entre dans la Compagnie, elle ferait très mal ; car elle doit, si elle a quelque chose, la bailler à la supérieure, laquelle fait écrire sur le livre par la irésorière ce qu’on lui remet en main, afin que, si la nouvelle venue était si malheureuse que le diable l’arrachât de sa vocation, on le lui pût rendre. Voilà comme il faut faire. Et dès qu’une fille a fait ses vœux, elle n’a plus la disposition de son bien.

Monsieur, dira quelqu’une, j'ai quelque chose, à la vérité, mais ma mère me l’a donnée, ou bien, elle m’est échue en partage. — • N'importe. Le vœu que vous avez fait ne vous permet point de rien réserver, ni de disposer de quelque chose sans permission, quand vous auriez quantité de biens. Si j'en avais, moi qui suis un misérable, en vertu du vœu que j’ai fait, je serais obligé de le remettre à la communauté, sans me réserver aucune chose.

Mais, Monsieur, voilà un de mes parents qui vient à Paris pour plaider; il est en grande nécessité; ne pourrais-je point lui donner quelque petite chose pour l’aider? — • Non, vous ne pouvez lui rien donner, pas seulement un double, sans offenser Dieu. — Sera-ce un péché mortel de donner un double? — Dieu le sait. Je sais bien que rompre son vœu est péché mortel; mais Dieu sait si donner un double est un péché mortel. Il voit le cœur avec lequel on le fait. Vous savez que les Capucins ne peuvent toucher de l’argent; et s’ils en touchent, ils pèchent mortellement, encore qu’ils ne fassent que le toucher, parce qu’ils ont fait vœu de se donner à Dieu pour vivre de la sorte, entièrement abandonnés à 1a, Providence; et ils observent cela très exactement. Or>

vous avez bien plus d’obligation de ne pas toucher au bien des pauvres et de bien user die ce qui vous est donné pour leur départir. Le diable ne manquera pas de tâcher de vous surprendre. Si vous l’écoutez, il vous dira : « Ah ! ma sœur, qu’il fait bon d’avoir quelque chose! Que savez-vous ce qui arrivera? » Voilà ce que le diable vous dira, car c'est ce qu’il dit à Judas. Mais dites-lui, lorsque ces pensées vous viendront : « Je suis assurée que, pourvu que je sois fidèle à Dieu et que je me confie en sa Providence, rien ne me manquera. » L’évangile d’aujourd’hui le dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné 2. » Mes chères sœurs, voilà oe que vous faites. Une vraie Fille de la Charité qui n’a pas autre désir que de se conserver en la grâce de Dieu, cherche le royaume de Dieu. De plus, vous cherchez sa gloire en servant vos malades, et tant que vous ferez cela, n’ayez pas peur que rien vous manque; il est impossible que Dieu n'ait soin de ces âmes-là. Etablissez-vous là dedans et dites dès ce moment : « Je crois tellement ce que cet homme vient de nous /dire de votre part, que dès maintenant je veux m’abandonner entièrement à votre divine Providence. » Affermissez-vous là dedans, mes sœurs, et soyez assurées que les promesses de Dieu ne manquent jamais. Dites donc à ce moment : « Je me confie à mon Dieu, assurée que je suis que, pourvu que je garde ma règle, je ne manquerai jamais de rien. Que si quelque parent ou quelque sœur pervertie veulent me persuader le contraire, je ne les croirai jamais. »

Voilà ce qu’il faut faire, si vous voulez etre vraies Filles de la Charité. Mais, si vous ne le faites pas, savez-vous ce qu’on dira? Dès qu’on saura qu en une paroisse une sœur aura gardé cinq sols, vous devez etre

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