Evangile de saint Matthieu VI
assurées qu’on dira que les Filles de la Charité sont de petites larronnesses qui dérobent le bien des pauvres. Après cela, on changera de manière d’agir. Les personnes qui entendent cela diront : a Jusqu’à cette heure nous nous sommes fiées à ces hiles; mais il ne faut plus s’y her. » Voilà ce qui arrivera. On fera passer toutes les Filles de la Charité pour de petites larronesses; et si 1 on continue à se servir de vous, l’on vous donnera un procureur; on vous dira qu il faut prendre chez l’épicier ce qu’il faut; mais de vous confier aucune chose, on ne le rera plus; car, voyez-vous, du jour où la Compagnie e^t dans cette réputation, adieu les Filles de la Chanté.
Ce n est pas encore tout. Les filles qui entendront dire cela, qui auraient envie de se mettre parmi vous, n’y entreront pas; et quand elles le voudraient faire, on les détournera, leur disant : ce Où voulez-vous aller? Quoi! vous mettre avec ces hlles-la ! Eh ! ce sont de petites larronnesses. On leur a trouvé telle et telle chose du bien des pauvres. Mais vraiment on y a bien remédié ; car on Fur a ote le maniement de l’argent pour le bailler à un procureur. »
Voilà, mes sœurs, ce qui arrivera, si vous ne gardez cette règle, et ce sera une chose pitoyable de voir la Compagnie dans cet état. Plaise à Dieu m’ôter plutôt la vie que de voir cela ! Quoi ! une Compagnie qui est si utile, a laquelle Dieu a lait tant de grâces, deviendra un sujet de scandale! Ah! oui, mes sœurs, Dieu m’ôte plutôt la vie que de permettre que je voie ce malheur! Mais vous le verrez infailliblement si vous contrevenez à ce que je vous dis, non pas seulement à cause que c’est moi qui vous le dis, mais parce que c’est la vérité et que 1 expérience nous l'apprend. Pour l’éviter, résolvez-vous à ne jamais rien retenir du bien des pauvres ni du vôtre et a bien ménager celui dont vous aurez la disposition, et souvenez-vous que c’est le nœud de votre Compagnie
et œ qui la tiendra dans sa forme, comme vous le voyez par ce que nous avons dit.
Voici la suite de l’article : « Et pour empêcher les abus qui s'y pourraient glisser en l’usage qu’elles feront, etc. »
Une des grandes tentations que le diable pourrait vous livrer, mes chères sœurs, pour vous perdre, ce serait de dérober pour se faire brave. On a su le mal qui s’est fait dans un Ordre religieux, dont on me parlait aujourd’hui, par l’abus des choses qu’on y avait et par la singularité. C’était un Ordre saint dans l’Eglise et qui n’est plus. Sa ruine n’est venue que de là. Chacun avait sa robe à sa mode. Ainsi ils se sont perdus.
Or, pour vous faire éviter ce malheur qui lui est arrivé, Dieu a inspiré un bon moyen, qui est de ne vous point habiller vous-mêmes, mais de recevoir de la supérieure vos habits tout faits. C’est une pensée de Dieu, qui a, voyez-vous, été inspirée du ciel à cette petite Compagnie. Car c’est un grand bien d’en user de la sorte, de n’avoir soin que de prendre les habits, linge ou autre chose, lorsque la supérieure les fait donner. N’est-ce pas là un bon moyen de se donner entièrement au service de Dieu? Vous n’avez que faire de vous occuper à penser à faire cet habit, ni ce collet; vous n’avez qu’à observer vos règles et servir vos pauvres. Oh! quel bonheur, mes chères sœurs ! Celles qui sont dans la maison doivent observer cette pratique. On leur baillera oe dont elles auront besoin, leur demandant de temps en temps si quelque chose leur manque. Pour celles qui sont à la campagne, elles ont droit de le demander par lettre, ou autrement, à la supérieure, car on ne peut pas aller sur les lieux pour savoir si quelque chose leur manque. Ainsi il faut qu’elles en écrivent à Mademoiselle et ne pas se l’acheter, si/ ce n’est que la. chose soit de peu de conséquence, ou que la supérieure mande à la sœur de le faire autrement. Voyez-vous une fille qui s’achète quel-
que chose, il est certain quelle pèche, quand elle se donne la liberté de rompre la règle qui s’observe à la maison; car, pour l'ordinaire, celles qui font cela ne s arrêtent pas à prendre les choses si conformes à celles dont on se sert ici, ou fort rarement. Pensez-vous qu’une hile qui ne garde pas sa règle en ce point se tienne à la commune manière de faire de la maison de la supérieure? Point du tout. Ah! mes sœurs, si vous saviez ce qu’on a de peine à empêcher la singularité aux hiles!
J 'ai reçu une lettre aujourd’hui, par laquelle on me mande qu’une de vos sœurs s’est acheté une cape sans permission et va avec cela. Pensez-vous qu’il fait beau voir cette hile avec sa sœur : l’une avec sa coiffure ordinaire et l’autre avec cette cape! Si l’on n’y tenait la main, vous les verriez tantôt avec un habit fait d’une façon, tantôt d’une autre, du linge plus hn, la coiffure un peu plus propre, puis on tirerait les cheveux. Enhn, si l'on n'y prenait garde, on ne verrait plus d'uniformité, et ce serait la perte de la communauté. Mais, tant que vous vous tiendrez à cette sainte coutume, Dieu vous conservera. O mes sœurs, que vous êtes heureuses ! Je ne sache point, et je le dis en présence de Dieu, je ne vois point de communauté qui soit plus agréable à Dieu que la vôtre. Mais retenez bien ceci, de ne jamais acheter vous-mêmes vos habits; car, dès lors qu’une en a un d’une façon, l'autre d'une autre, cela cause un grand désordre. Pourquoi les Capucins ont-ils toujours une même robe, si ce n’est pour éviter le désordre qui en arriverait? Comment était habillé le Père de Joyeuse? N’avait-il pas un habit comme les autres? Oui, parce qu'il savait bien l’importance qu’il y a d’être uniforme en cela. Voilà pourquoi saint François et tous les autres saints fondateurs tendaient toujours là lorsqu'ils faisaient leurs communautés, et voulaient que tous eussent même habit, fait d’une même sorte et de même étoffe.
Il est dit encore dans l’article qu’elles apporteront à la supérieure le reste de leur argent, leur nourriture prise, et cela pour le payement des habits quelle leur fournit. Que veut dire cela, mes sœurs? C’est que celles des paroisses ou autres lieux, excepté celles des hôpitaux, ne disposeront de l’argent qui leur est baillé, pour leur nourriture et entretien d’habit et de linge, que selon l’ordre qui leur en sera donné, de sorte que, avant que de vous en aller en une paroisse, vous devez prendre l’ordre de la supérieure et savoir comment vous disposerez de votre argent. Si vous le faites, vous aurez le mérite de l’obéissance; mais, si vous ne le faites pas, vous vous mettrez en danger de tomber dans le vice de la sensualité et de vous traiter mieux que les autres qui sont à la maison, sous prétexte de santé, d'avoir des forces pour mieux travailler; car la nature se couvre de cela.
De plus, mes chères sœurs, n’est-il pas juste d’apporter à notre maison de quoi aider à vous entretenir d’habits? Et quand il y en aurait plus qu’il ne faut pour cela, il y a bien d’autres dépenses à faire pour les voyages, pour vos sœurs malades et autres. Mais, si vous n’en usiez pas ainsi, il y a grand danger de tomber dans r avarice. Car, voyez-vous, mes sœurs, dès lors qu’on a commencé à amasser quelque chose, on a bien de la peine à s’en défaire. Au commencement, ce ne sera que deux ou trois écus ; puis ces deux ou trois donneront envie d’en avoir davantage, n’en doutez pas; car cela est tellement impossible de se rése: ver de l’argent sans s’y attacher, que, si vous n'observez cette règle, vous commencerez à agir par l’esprit que nous venons de dire. S’il y a quelque chose de reste, c’est pour nourrir vos sœurs. Ah! mes chères sœurs, c’est ce qui vous fait les mères nourrices des filles qui viennent. Quel bonheur de contribuer à soutenir votre maison !
Les religieux de saint Augustin faisaient ainsi au
commencement. Ils apportaient à leur maison principale ce qu’ils avaient de reste, et l’abbé l’attribuait aux autres maisons de leur Ordre selon la nécessité. S’il vous reste donc quelque chose, il faut le mettre entre les mains de la supérieure; car il ne s’agit pas seulement de la dépense qu’il faut faire pour la nourriture; mais cela sert aux voyages des sœurs. Ce n’est pas qu’il faille épargner sur ce qui vous est nécessaire; oh! non, il faut que vous preniez ce qui est requis à vos nécessités. Mais ceci s entend de ce qui vous reste. Pour celles qui sont aux champs, si elles ont besoin de quelque chose, elles peuvent en écrire un petit mot, ou pour demander permission de l’acheter elles-mêmes, ou pour prier de la leur
envoyer. Voila la maniéré avec laquelle cela doit se faire.
Pour ce qui est de celles qui ont le maniement du bien des pauvres, oh! il faut s’en acquitter fidèlement, faire toutes choses au poids de 1 or, et, sous quelque prétexte que ce soit, ne dire jamais qu’une drogue coûte plus cher qu’elle n’a coûté, rendre compte à la trésorière le plus souvent que vous pourrez, la solliciter même à entendre vos comptes. En ce faisant, vous la consolerez et ferez voir que vous etes filles de bon compte ; et cela soulagera les dames officières.
Quand vous êtes malades, les dames veulent qu’on se serve des drogues des pauvres. Mais, hors de là. il n’y faut jamais toucher, mes chères sœurs. Ces bonnes dames se mettent tant en peine de vous lorsqu’elles vous voient malades ! Il n’est pas croyable la charité qu’elles ont. Ainsi vous devez tacher de vous comporter de telle sorte que vous les contentiez.
J’ai une chose de grande importance à vous dire : c’est du respect que vous leur devez; mais ce sera pour une autre fois, parce qu’il se fait tard. Cependant, mes filles, vous voulez bien que nous nous donnions à Dieu
pour bien dispenser le bien des pauvres. L’on rapporta dernièrement en la grande assemblée des dames, entre autres choses, le profit que nos sœurs de l’Hôtel-Dieu faisaient pour les pauvres par quelque ménage qu’elles font, vendant de la gelée; ces dames, bénissant Dieu, joignaient les mains et se disaient : « Madame, cela n’est-il pas beau? Ces pauvres filles, après avoir bien eu de la peine à servir leurs pauvres, gagnent encore par leur industrie de quoi les assister. »
Ceci soit dit pour votre consolation et pour vous faire voir combien peuvent les Filles de la Charité, si elles sont fidèles à leurs règles ! Mais, voyez-vous, mes chères sœurs, je vous le dis encore, une des grâces que vous devez le plus demander à Dieu, c’est celle de faire paraître au ciel et à la terre que les Filles de la Charité craignent de s’approprier aucune chose du bien des pauvres. C’est ce que vous devez demander pour l’ordinaire dans vos oraisons, qu’il plaise à la divine bonté faire la grâce à la Compagnie de bien dispenser le bien des pauvres. Voulez-vous donc bien que demain, à l’oraison, et encore après-demain nous lui demandions, cette grâce? Voulez-vous pas vous donner à Notre-Seigneur dès ce moment, avec résolution d’être à jamais fidèles à cela et d’avoir plus de soin de conserver le bien des pauvres que si c’était le vôtre propre, puisque c’est le sien, en tant qu’il appartient à ses membres?
- — • Oui, mon Père, répondirent quelques-unes.
- — - Oh! je vois bien, mes filles, que vous êtes toutes en cette disposition. C’est la prière que je fais à Notre- Seigneur, qu’il fasse la grâce à cette Compagnie d’être fidèle à garder cette règle en tout ce que nous avons dit, suppliant sa bonté qu’à même temps que je prononcerai les paroles de bénédiction, elle répande une infusion de lumières dans l’entendement, qui vous fasse voir le
bien qu'il y a dans l'amour et la pratique de la pauvreté, et qu'il répande des ardeurs d’amour et de charité dans la volonté pour l’embrasser. C’est la prière que je fais de tout mon cœur.