Evangile de saint Matthieu XIII
en être ébloui. Oui, les saints Pères ont dit que, si on pouvait voir la beauté de la vertu, on tomberait en syncope et qu’il serait impossible de s’empêcher de l’aimer, quand bien on ne le voudrait pas. Voyez-vous, mes sœurs, ce que c’est qu’une âme qui travaille à la pratique de la vertu, comme font toutes les vraies Filles de la Charité. Car, mes sœurs, qu’est -ce que vous faites par l’observance de vos règles, sinon une continuelle pratique de la vertu ? Donnez-vous à Dieu pour y être fidèles, et surtout à celle-ci, tant nécessaire pour le salut des pauvres que vous servez.
De tout ce qui regarde ce chef, c’est-à-dire de la manière dont il faut vous comporter envers les dames de la Charité et autres personnes qui vous emploient pour le service des pauvres, comme aussi à l’endroit des malades, on a fait un petit abrégé, que vous verrez, Dieu aidant.
Passons à la treizième règle. « Et d’autant que la charité mal ordonnée, surtout si elle est faite sans obéissance, est extrêmement désagréable à Dieu et préjudiciable à l’âme de ceux qui la font ainsi, elles n’entreprendront jamais de nourrir, ni de médicamenter aucun malade contre la volonté des personnes dont elles dépendent, ni contre l’ordre qui leur a été donné, etc. »
Cela veut dire, mes sœurs, qu’on ne fait rien qui vaille de donner quelque chose aux pauvres sans obéissance. Voyez-vous, si, tôt que la désobéissance s’y trouve, elle porte avec soi une difformité qui ôte toute la beauté de l’action, quoique bonne. Au contraire, l’obéissance donne le lustre et la beauté à tout ce que nous faisons; elle rend les actions indifférentes bonnes et méritoires, et aux bonnes elle donne un accroissement de mérite, un rehaussement de perfection qui les rend bien plus agréables à Dieu.
Cette règle veut donc dire qu’il ne faut jamais entreprendre de recevoir un malade contre l’ordre des dames de la Charité ou du médecin. S’il se trouve une sœur en quelque paroisse qui veuille s’en faire accroire et recevoir les malades selon son caprice, oh! mes sœurs, elle ne doit pas le faire; et celles qui pourraient le savoir ne doivent pas la suivre en cela. Et pourquoi recevoir un malade contre l’ordre? De quelle autorité? La charité, pour être bien faite, doit toujours être accompagnée de l’obéissance; autrement, ce n’est pas charité; car on ne peut avoir de charité contre l’obéissance. Si vous assistez un pauvre malade, quoique cela semble charité en apparence, si c’est sans le consentement des personnes à qui il appartient de vous faire faire cela, ce n’est point charité.
Monsieur, voilà un malade qu’on n’a pas voulu recevoir, et il croit que c’est moi qui en suis cause; il crie après moi autant de fois qu’il me voit. Oue faut-il faire? — - Mes sœurs, cela peut arriver, mais il fiaut souffrir et baisser les épaules.
Mais, Monsieur, si je passe dix fois par là, j’entendrai toujours ce reproche. — N’importe, il ne faut rien faire que se plaindre au bon Dieu, qui sait bien avec quelle intention vous le faites.
Ce n’a pas été l’intention de la Charité qu’on y reçût ni les hydropiques, ni les pulmoniques, ni les épileptiques. Que ferait-on si l’on se chargeait de ces sortes de malades? Mais faut-il les laisser mourir sans assistance? Voyez-vous, mes sœurs, je n’ai jamais ouï dire que ces gens-là aient péri faute d’être assistés. Il se trouve toujours quelqu’un qui en a soin, et dans Paris Dieu les a pourvus d’un hôpital, qui est pour les incurables. Que si vous pouvez les recommander à quelque bonne personne pour leur faire donner quelque chose, oh bien ! pour cela, in nomine Domini! Mais de les
recevoir, pour toutes les plaintes qu’ils pourraient faire, vous ne le devez jamais. Il ne iaut donc point faire de charité contre l’obéissance.
« Elles auront un grand soin des sœurs malades, particulièrement hors de la maison, les regardjant comme servantes de Jésus-Christ, en ce qu’elles sont servantes des pauvres, qui sont ses membres, et comme leurs propres sœurs, en tant quelles sont toutes et d une manière particulière hiles d’un meme père, qui est Dieu, etc. »
Ceci veut dire, mes sœurs, qu’il faut avoir grand soin des sœurs malades, surtout hors de la maison de la supérieure. La sœur servante doit veiller à cela, parce que vous êtes sœurs plus intimes que ne sont les enfants d’un même père naturel, étant toutes hiles de Notre- Seigneur, qui est votre père. Il faut donc en avoir soin et leur rendre service avec autant de dévotion qu’aux pauvres. Mais, pour la manière de se traiter, les Filles de la Charité seront vraiment telles qu’elles ne démentent pas leur nom. Elles s’accoutumeront à faire comme l’on fait ici dans la maladie. Quand une Fille de la Charité est vraie Fille de la Charité en santé, elle sera la même dans la maladie. Ainsi elle sera bien aise d’etre servie comme les pauvres malades. On cesse d’être Fille de la Charité (si, étant malade, on veut être traitée délicatement. Oue donnezvous aux pauvres que vous servez? Des œufs et des bouillons. Quand on vous traite de la sorte, vous êtes égales à vos maîtres, et c’est tout ce qui se peut accorder. Quand ils se portent mieux, vous leur donnez de la viande et du pain; et une Fille de la Charité voudrait être traitée de perdrix, de bécasses et autres viandes délicates ! Ce n’est pas là votre condition ; cela est bon pour les dames. Mais, quant aux Filles de la Charité, elles doivent être traitées sur le petit pied.
votre Compagnie étant pauvre comme elle est. En vérité, mes sœurs, si nous étions chez nous, serions-nous traités comme cela ? Aurions-nous ces douceurs ? Je vous en prends à témoin et m’assure que vous le savez Cependant, pour être Fille de la Charité, il arrive quelquefois que les dames veulent en traiter quelqu’une comme une dame; elles s’empressent autant pour trouver du soulagement pour une Fille de la Charité qui sera malade en leur paroisse, que si cetait une dame. Mais celles qui souffrent cela s’éloignent fort de leur devoir; elles doivent dire : « Madame, cela n’appartient pas à de pauvres filles comme nous; permettez que nous suivions nos petites coutumes. »
Il est dit dans Daniel qu un roi prit quatre enfants pour les faire elever fort délicatement, et commanda qu on les nourrit des viandes de sa table. Ces enfants qui n’avaient pas accoutumé d’être traités de la sorte, dirent a celui qui avait charge d’eux : « Nous sommes bien obligés au roi de la faveur qu’il nous fait; mais ces viandes-la ne nous feront pas mieux porter. Donnez-nous de la nourriture que nous avons accoutumé de prendre, et vous verrez que nous nous en porterons mieux. » — « Oh! leur dit-il, je n’oserais, car il y va de ma tête. De roi entend que vous soyez nourris des mets de sa table. » — « Monsieur, essayez la chose, nous avions accoutumé de manger des racines, des legumes et autres viandes plus grossières ; donnez-nousen huit ou dix jours seulement; si nous nous portons bien, le roi sera satisfait; et si nous amaigrissons, vous ferez ce qu’il vous plaira. »
Il leur accorda ce qu’ils demandaient, et ils se portaient parfaitement bien. Ils avaient le visage frais et une santé tout autre que lorsqu’ils étaient si bien traités. Enfin il n’y avait rien à dire. De plus, ils dirent à celui qui les gouvernait : « Pour vous confirmer que
nous nous portons mieux, étant nourris comme nous avons accoutumé, faites venir les autres enfants qui mangent des viandes plus délicates, pour voir s’ils se portent mieux que nous. » Ce qui fut fait. L’eunuque commanda qu’on emmenât ces enfants, et il se trouva qu’il y avait beaucoup à dire qu’ils n’eussent autant d’embonpoint que ceux-ci.
Voilà ce que l'histoire sainte rapporte de ces quatre enfants; mais elle ne dit pas ce qui fut ordonné. Mes sœurs, nous venons de pauvres gens, vous et moi. Je suis fils de laboureur, j’ai été nourri rustiquement, et pour être présentement supérieur de la Mission, je voudrais m’en faire accroire et être traité comme un monsieur ! O mes sœurs, ressouvenons-nous de nos conditions, et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu.
Après cela, que voulez-vous que je vous dise? De quoi pensez-vous qu’on nourrisse les rois quand ils sont malades? D’œufs et de bouillons. C’est ce qu’on leur donne. Dieu me fit la grâce d’assister à la mort du roi dernier défunt 4. Voila ce qu’il refusa étant proche de mourir, et il le refusa, parce qu’il y avait de la répugnance et voyait la mort s’approcher à grands pas. Après -cela, il me fit l’honneur de me faire appeler et me dit : « M. Vincent, le médecin me presse de prendre de la nourriture, et je l’ai refusée, car aussi bien faut-il que je meure. Que me conseillez -vous de faire? » Je lui dis : « Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d en faire toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît