‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 66 sur 138 · Evangile de saint Luc X · texte numérisé non relu

Evangile de saint Luc X

que nous faisons, c’est de l’or. Si nous voulons, il ne faut que se soumettre, et nous ajoutons aux actions déjà bonnes de soi un brillant et un rehaussement merveilleux aux yeux de Dieu; qui est ce que fait une personne soumise.

Il y en a, au contraire, d’autres qui ne peuvent rien faire par obéissance. Oui, vous en voyez qui sont si bouffies d’orgueil que, dès qu’on vient à faire quelque chose contre leur sens, les voilà dans les murmures. Mais aussi il y en a d’autres qui ne sont jamais plus contentes que lorsqu’elles obéissent, et qui ne savent rien faire sans ordre de leurs supérieurs. A qui compareronsnous ces deux sœurs : l’une qui ne peut rien faire sans obéissance, et l’autre qui ne trouve rien de bien fait, si ce n’est ce qu’elle fait de sa tête? La première, nous la comparerons à Notre- Seigneur, qui a rendu une obéissance continuelle à Dieu son Père jusqu’à la mort de la croix. Et l’autre, à qui la comparerons-nous? Au diable. C’est que le diable ne fait jamais autrement qu’à sa tête. Non, mes sœurs, le diable ne veut se soumettre à qui que ce soit, ni à Dieu, ni aux hommes, non pas meme à ses semblables. Et cette sœur, ainsi arrêtée à son propre jugement, ne saurait plier sous personne; n’est-ce pas ressembler au démon?

Mes sœurs, voyez à qui vous voulez ressembler. Si vous vous sentez l’esprit fait de cette sorte, trouver à redire aux ordres des supérieurs et dire : « Ils ne l’entendent pas; si M. Vincent ou Mademoiselle Le Gras entendaient bien ceci, ils ne l’ordonneraient pas de la sorte », ô mes filles, prenez garde de quel esprit vous agissez. Le vrai obéissant croit toujours le commandement bien fait. C’est donc à vous à choisir quel parti vous voulez suivre.

Voyez-vous, mes sœurs, je vous parlerai ici familièrement. Quand il plut à Dieu m’appeler chez madame

la générale des galères, je regardais M. le général comme Dieu et madame la generale comme la sainte Vierge. S’ils m’ordonnaient quelque chose, je leur obéissais comme a Dieu et a la sainte Vierge ; et je ne me sou- \ îens point d avoir reçu leurs ordres que comme venant de Dieu, quand c’était M. le général des galères qui me commandait; et de la sainte Vierge, quand c’était madame la générale; et je ne sache point, par la grâce de Dieu, avoir fait aucune chose contre cela. J ose encore dire que, s'il a plu à Dieu donner quelque bénédiction à la Compagnie de la Mission, j’ose dire que ç’a été en vertu de l’obéissance que j’ai rendue à monsieur le général et à madame la generale, et de l’esprit de soumission avec lequel je suis entré en leur maison. La gloire en soit à Dieu, et à moi la confusion !

Je vois bien, Monsieur, qu’il faut regarder Dieu en la supérieure et les officières, et leur obéir; mais faut-il, me dira quelqu’une, que j’obéisse à la sœur servante qui me sera donnée dans une paroisse? N’est-ce pas assez d’obéir aux supérieurs, aux confesseurs et officières de cette maison? — Mes sœurs, ce n’est pas assez d’obéir à deux ou trois personnes; il faut obéir à tous ceux qui ont quelque supériorité sur vous. Vous devez obéir à Mademoiselle Le Gras comme à Dieu, et à toutes les offioières qui sont élues pour vous instruire, et encore à toutes les personnes qui sont au-dessus de vous.

Monsieur, entendez-vous que j’obéisse au curé de la paroisse où je sers les pauvres? — * Oui, ma sœur, comme à Dieu, en tout ce qui regarde les pauvres.

Quoi, Monsieur! entendez-vous que j’obéisse à cette fille qui n’est dans la Compagnie que depuis trois ou quatre ans? — Oui, cela s’entend ainsi. — Mais elle n'a point d’esprit ! — Ah ! ma fille, ce n’est pas à elle que vous obéissez, c’est à Dieu, qui vous l’a donnée pour vous faire connaître sa volonté.

Et au médecin, faut-il lui obéir? — Oui, il faut faire exactement ses ordonnances. — Mais, Monsieur, il m’ordonne de saigner une personne qui s’en va mourir. — Ma sœur, il faut lui obéir. Et dans ce cas, si vous voyez qu’il est arrivé du changement à la maladie du malade depuis que le médecin a ordonné cette saignée ou ce remède, vous devez faire en sorte de l’en avertir ; car, à moins de cela, il faut faire, mes sœurs, ce que le médecin a ordonné, n’était qu’il fût arrivé, comme j'ai dit, quelque grand accident, comme lorsque le malade tombe en syncope; alors on peut faire dire au médecin ce qu’il faut faire. Mais, hors cela, il ne faut jamais faire autrement que le médecin a ordonné.

Vous devez aussi obéir aux dames en tout ce qui les regarde pour le service des pauvres. — Mais elles m'ordonnent tant de choses ! Elles voudraient que nous fussions en même temps en quatre différents lieux, et qu’après avoir porté la marmite, nous allions faire ce qu’elles veulent! — Mes sœurs, je ne dis pas qu’il faille faire l’impossible; mais il faut tâcher de les contenter. Je dis ceci, afin que, s’il y en avait quelqu’une qui s'en lit accroire dans les paroisses, qui voulût trancher de la dame et suivre sa fantaisie, sans se soucier de suivre l’ordre des dames, mes sœurs, si cela était, ce serait un grand mal; que celle-là donc qui serait faite de la sorte prenne garde à elle. Je ne veux pas croire que cela soit; mais c’est arrivé quelquefois. Oh ! mes sœurs, que cela ne soit plus, car c’est la ruine de la Charité. Comment voulez-vous que les dames continuent à faire du bien aux pauvres, si vous les contristez et si vous ne les encouragez pas par l’aide que vous leur devez! Il faut donc, mes sœurs, obéir à toutes; mais cela s’entend en ce qui regarde leur office : au curé comme au curé, au médecin comme au médecin, aux dames comme aux dames, aux supérieurs comme aux supérieurs. Faisant

ainsi, mes chères sœurs, qu’arrivera-t-il? C’est que vous ajouterez à votre action une belle pierre précieuse. Oui, une action faite par les Filles de la Charité par obéissance porte un rayon qui va jusqu’au ciel.

Je dis de plus que la moindre action faite de cette sorte mérite plus de récompense que tout ce qu’on peut faire sans obéissance. Quoi que vous fassiez en obéissant, vous ajoutez à cet œuvre un rayon qui va donner jusqu’à Dieu, qui fait voir cela aux bienheureux, comme s’il disait : « Voyez comme cette fille me sert et comme elle ne cherche qu’à me plaire en tout ce quelle fait. » Ah! mes sœurs, que vous serez heureuses si vous agissez de la sorte! Qu’arrivera-t-il? C’est que votre Compagnie sera un paradis quand vous serez unies à vos supérieurs et aux ofhcières. Dieu n’a pas plus de plaisir dans le paradis, s’il est capable d'en recevoir hors de lui-même, que de voir une Compagnie dans cet état, parce que le plaisir de Dieu, c’est l’union; et quand le Fils a été fait homme, c’a été pour obéir au Père, de sorte que, si vous obéissez comme il faut, vous conserverez l’union, et Dieu vous regardera avec plaisir. Mais, si vous voulez vous en faire accroire, vous donnerez bien de la peine aux autres et vous vous en ferez beaucoup à vous-mêmes.

Voyez donc, mes sœurs qui vous trouvez atteintes de l’esprit de vanité, qui ne cherchez qu’à commander, en quel état vous êtes. Humiliez-vous devant Dieu. Vous êtes dans un malheureux état. Priez-le qu’il vous en fasse sortir; car vous êtes mortes à sa grâce et en 1 état du démon, qui ne veut jamais obéir. Voulez-vous ressembler au diable? Dieu vous en garde, mes sœurs ! Mais pourtant c’est à vous de choisir a qui vous voulez ressembler.

Cette obéissance qu'on exige de vous doit etre dans l’entendement, c’est-à-dire qu’il faut qu on soumette le

jugement à ce qui est ordonné et qu’on croie que ce que cette supérieure, cette officière ou cette sœur a ordonné est bien ordonné.

Mais, Monsieur, ‘ne se peut-elle pas tromper? — Quand vous obéirez, vous ferez toujours la volonté de Dieu. Les supérieurs peuvent se tromper, mais jamais vous autres. Voyez si vous n’avez pas sujet de louer Dieu de vous avoir donne une règle dont le propre est de vous faire obéir de la manière la plus parfaite, qui est de soumettre le jugement, fl ne faut donc jamais regarder si ceux qui vous commandent ont raison de le faire. Une autre chose, c’est que, quand il arriverait qu ils se trompassent en ce qu’ils vous ordonnent, vous auriez le mérite de l'obéissance, comme si cela avait été ordonné de Dieu. Ne portez donc jamais de jugement sur les choses qui vous sont ordonnées.

fl y en a qui obéissent bien quant à la volonté, mais ne soumettent pas le jugement. « Eh bien! disent-ils, vous voulez que je fasse cela; je le ferai; mais je crois qu’il serait mieux autrement. » Hélas ! mes sœurs, les malheureuses façons d’obéir! C’est une obéissance de démon ; car il obéit, mais c’est nécessairement ; et quand vous obéissez de la sorte, vous obéissez à la manière de l’enfer, qui est soumis à Dieu par force. Ce n'est donc pas assez d’obéir, mais il faut obéir de la bonne sorte et recevoir ce qui est ordonné, de bonne grâce, dire avec gaieté de cœur : « Oui, Monsieur (ou Mademoiselle), je le ferai. »

Pour être véritablement obéissante, il faut faire la chose comme elle est marquée, à l’heure qu’elle est ordonnée, sans retardement, obéir toute sa vie et en toutes choses. Ah! c’est la perfection de l’obéissance; car il ne faut pas dire : « Je veux bien faire telle chose, mais non pas cette autre. » Cela ne doit jamais se dire, pourvu que la chose dont on se défend ne soit pas mau-

vaise. Il faut, en tout ce qui vous regarde, cette belle harmonie qui est dans votre Compagnie, composée, à la vérité, de pauvres filles, mais harmonie qui est admirée de tous ceux qui en ont connaissance et qui va jusqu’au ciel. Voyez-vous, mes chères sœurs, que vous en semble? Et le cœur ne vous dit-il pas que c’est un paradis qu’une Compagnie où l’obéissance est bien gardée, et qu’au contraire, c’est un enfer lorsqu’elle ne s’y trouve pas? Prions Dieu qu’il vous fasse la grâce de bien obéir à vos supérieurs, et moi aux miens, car j’ai mes supérieurs, aussi bien que vous les vôtres, et aux inspirations que nous recevons de sa bonté pour cela.

Mais, Monsieur, il y a plaisir à obéir à une personne qui a de l’esprit, à une fille qui a bonne grâce et qui sait bien ce qu’elle fait. Mais à une qui n’a rien de tout cela, à mon inférieure, qui n’a point d’expérience et qui est d’humeur si fâcheuse! N’était cela, je lui obéirais de bon cœur. - — Mes sœurs, il ne faut point regarder ce qu’elle est, mais Dieu en elle. Qu’il vous suffise qu’elle vous est donnée de Dieu pour supérieure.

Voyons le vingt et unième article de vos règles. « Elles rendront pareillement honneur et obéissance, en ce qui regarde le service des pauvres, à messieurs les administrateurs des hôpitaux où elles seront établies, aux dames de la Charité des paroisses, particulièrement aux ofhcières et même à messieurs les médecins, accomplissant ponctuellement et fidèlement leurs ordonnances. Les sœurs malades doivent aussi obéir à l’infirmière, au médecin, en tout ce qui regarde leur office. »

Les Pères jésuites ont ceci parmi eux, qui est que, quand ils voient quelqu’un qui n’obéit pas au médecin, ils estiment que c’est une humeur fâcheuse; et, quoiqu’il soit estimé fort vertueux, ils en rabattent beaucoup. Voilà qui s’entend assez.

Voilà la vingt et deuxième règle : « Etant envoyées

en quelque paroisse pour y demeurer au service des pauvres malades, elles iront prendre la bénédiction de messieurs les curés, laquelle elles recevront à genoux. » Mes sœurs, faites-vous cela?

Mademoiselle répondit que la première fois qu’on allait servir les pauvres dans une paroisse, on n’y manquait pas; mais, comme on change souvent les sœurs, celles qui étaient envoyées de nouveau n’étaient pas si exactes à cela. Quelques sœurs firent à peu près la même réponse.

Mes sœurs, reprit M. Vincent, mettez-vous dans cette pratique et leur portez grand respect. Quand ils vous diront : « Ma sœur, voilà un malade en tel lieu, qu’il faut aller visiter », dites : « Monsieur, je m'en vais le voir. »

La vingt et troisième règle dit : « Elles porteront aussi un grand respect à tous les autres ecclésiastiques, quels qu’ils soient, mais particulièrement à ceux qui leur sont donnés pour les diriger et confesser les pauvres, les regardant tous en tout temps et en tout lieu avec presque la même vénération que lorsqu’ils sont au saint autel, et se soumettant à leur ordre et avis en tout ce qui n’est pas péché, ni contraire au règlement et pratiques ordinaires de leur Compagnie, ni contre l’intention de leurs supérieurs. »

Voilà qui est beau, mes sœurs; il ne faut pas regarder les prêtres comme des hommes, mais comme des sacrificateurs et médiateurs entre Dieu et nous. Si vous les regardez comme cela, n’ayez pas peur qu’il en arrive du mal. Voyez bien et remarquez que votre règle dit : leur obéir en tout ce qui n’est pas péché, ni contre nos règles. Saint Paul disait que, quand un ange dirait de faire quelque chose qui soit péché, il ne faudrait pas le faire. De même, si quelqu’un vous dit d’aller contre vos règles, ne le croyez pas, qui que ce soit, confesseur ou autre.

M,ais c’est un religieux. — Quand ce serait un religieux, vous ne devez jamais rien faire contre vos règles, ni contre l’intention de vos supérieurs. Ce religieux qui ne vous connaît pas, comment jugera-t-il ce qui sera propre à une Fille de la Charité, puisqu’il n’est pas appelé de Dieu pour cela ! Il peut bien vous dire de bonnes choses, mais non pas utiles; et les avis qu’il vous donnera seront selon son sens et non pas selon celui de Dieu. Y a-t-il quelques membres qui reçoivent esprit et vie s’ils ne sont attachés au corps? Or, comme un membre ne reçoit sa vie que de son chef, ainsi, mes chères sœurs, une personne de communauté ne peut prendre ni esprit ni vie si ce n’est de ses supérieurs.

Oh! Dieu soit loué! Il se fait tard. Voilà pourquoi nous n’en dirons pas davantage. Cependant, mes sœurs, rendez grâces à Dieu et regardez cette leçon comme donnée de Notre-Seigneur par notre bouche, ou plutôt de la sienne. Observez-la, puisqu’il vous en a donné l’exemple. Vous qui sentez cette disposition d’obéir comme il a été dit, remerciez-en Dieu, comme d’une grâce très signalée; et celles qui ne peuvent obéir et ne trouvent bien fait que ce qu’elles font de leur tête, qu’elles s’affligent devant Dieu et se disent : « A quoi mon esprit est-il donc semblable? A celui d’un démon, qui ne saurait obéir. » Ah! Sauveur ! quel sujet de gémir et de s’affliger ! Demandez à Dieu la grâce d’entrer dans l’esprit d’obéissance,, d’avoir toujours vos règles pour les observer; demandez cet esprit à Dieu, mes filles, travaillez-y ; et ainsi vous ferez de cette Compagnie un portrait de la Sainte Trinité. Ce sera, mes chères sœurs, en vous conformant aux volontés de vos supérieurs ; et, de notre part, nous ferons ce que nous pourrons pour condescendre aux inférieurs. Ce qu’une sœur doit aussi faire à l’égard d’une autre sœur.

Saint Paul, parlant des égaux aux inférieurs, veut

qiio nous les considérions et regardions comme des supérieurs. (( Respectez, dit— il encore, vos supérieurs2. » Vivant de la sorte, vous vivrez de l’esprit de Notre-Seigneur. Si vous vivez autrement, vous vivrez comme un démon, et ce ne sera que division parmi vous, que dérèglement et discorde, parce que, comme il est dit dans 1 Evangile : « Tout royaume divisé en soi sera divisé et désolé3 ». Regardez vos anciennes, qui vous ont donné de si beaux exemples de la pratique de ces vertus. Et ainsi cette Compagnie, qui est déjà en si bonne odeur, ira toujours augmentant de vertu en vertu.

Enfin, mes filles, ce que je puis vous dire de l’estime qu’on en a, c’est que rarement se passe-t-il de semaine qu on ne nous demande de pauvres Filles de la Charité. On en a demande depuis peu pour deux endroits, où 1 on propose beaucoup de bien à faire. Ce sont Mgr l’archevêque de Toulouse, et l’autre, je ne sais si ce n’est point Monseigneur de Bayonne. Oui fait tout cela? Je n en sais point d autre cause que l’obéissance qui a paru dans la Compagnie jusqu’à présent.

Sauveur de nos âmes, qui aimez si fort la sainte obéissance, que vous avez mieux aimé perdre la vie que manquer à la pratiquer, vous vous êtes formé une Compagnie pour continuer votre obéissance, faites-lui cette grâce, Seigneur, puisque vous voulez quelle ait du rapport à vous. Vous savez que, quand une fille aurait les plus grands avantages qui soient dans la nature, un esprit le mieux fait et le plus propre à tout faire, qui \ienne le mieux a bout de ce qu’elle entreprend, si l’obéissance lui manque, hélas! ce n’est pas une Fille de la Charité, c’est une superbe; et Dieu veuille quelle ne perde pas sa vocation à la fin avec tout son bel esprit !

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