‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 81 sur 138 · CONFÉRENCE DU 6 JANVIER i · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DU 6 JANVIER i

A QUI DIRE SES TENTATIONS, CONVERSATIONS AVEC LES EXTERNES, DEVOIR DU SECRET

(Règles Communes, art. 33, 34, 35.)

Mes chères sœurs, nous voici arrivés à la 33e de vos règles, qui est bien importante pour le bien de la Compagnie. C’est pourquoi je vous prie, pendant qu’on l’expliquera, de demander la grâce à Dieu d’entrer dans l'esprit de cette règle. Voici ce qu’elle dit : « Et pour empêcher plusieurs grands inconvénients qui perdraient à la fin la Compagnie si chacune avait la liberté de décharger son cœur a qui elle voulait, elles ne communiqueront point leurs tentations et autres peines intérieures à leurs sœurs, encore moins aux personnes externes, mais s’adresseront pour cela à la supérieure, ou à celle qui la représente, ou au supérieur, ou au directeur députe de sa part, et, en un besoin, à la sœur servante. Dieu les ayant appelés pour cela. »

Entretien 92. — Ms. SV 4, p. 252 et suiv.

Mes chères sœurs, cette règle vous enseigne comme quoi vous devez vous comporter dans les peines intérieures que vous avez et autres afflictions, principalement dans les tentations, et conseille avec sujet qu’on ne communique ses tentations qu’à la supérieure et. en un besoin, à la sœur servante, ou au supérieur, ou au directeur, et non pas aux autres que Dieu n’a pas appelés pour cela, et surtout aux personnes étrangères. La raison de cela est qu’il y a danger qu’une personne, se communiquant à une autre, ne fasse deux mauvais effets.

Premièrement, il est à craindre que celle-ci ne sache pas ce qu’il faut faire en cette occurrence et qu’ainsi elle ne vous donne un mauvais conseil. L’autre, que vous ne lui communiquiez le mal que vous avez. Vous avez une tentation et vous la communiquez à une sœur. Il est à craindre que ce que vous lui découvrez ne fasse la même impression en son esprit qu’il a fait sur le vôtre, par l’instigation de l’esprit malin, et qu’elle ne tombe ellemême dans cette tentation.

L’une donc des raisons pour ne se pas communiquer à vos sœurs est que vous devez craindre que, voulant recevoir de la consolation d’elles, premièrement vous n’en trouviez point; et cette personne, qui ne sait pas comme quoi il faut se comporter dans la tentation que vous lui communiquez, pour être jeune ou pour n’avoir pas assez d’expérience, vous augmente votre peine, au lieu de la diminuer. Et quand même elle serait âgée,, elle n’a pas grâce pour cela. D’ailleurs, vous communiquant de la sorte, il est à craindre que vous ne fassiez quelque mauvaise impression sur son esprit et que 1 esprit malin ne lui donne des tentations contre la supérieure, ou contre le directeur, ou contre sa vocation, de sorte que vous ne serez pas soulagées et serez cause qu’une autre sera tentée peut-être plus que vous, parce qu’il est à craindre qu’elle n’ait pas grâce pour cela, ou

qu’elle-même soit blessée du même mal. Si elle l’est, vous le rengrègerez 1 ; car, voyant quelle n’est pas seule dans son opinion, elle se déclarera à vous, et son mal empirera par la communication du vôtre.

Mes sœurs, il en est des tentations comme d’une peste ou autre maladie maligne. Quand quelqu’un en est atteint, il la communique incontinent à ceux qui l’approchent. Or, une personne qui a des tentations contre la pure te, ou contre sa vocation, ou contre l’administration de sa charge, c est une peste. Oui, car le péché est une peste, parce qu’il tue, comme la peste. De sorte que, si vous -allez dire cette passion violente contre votre supérieure ou contre la sœur servante, vous ferez votre sœur malade de cette même maladie, parce que cela se communique comme la peste, qui fait mourir lorsqu’on ne tâche pas d’y remédier. Ce qui ne se peut qu’en communiquant a ceux que Dieu vous a donnés pour votre conduite. De sorte, mes chères sœurs, que vous voyez par la qu’il est vrai de dire que cette règle est d’aussi grande importance que pas une que vous ayez; ce qui doit vous porter à l’observer et à passer par-dessus toutes les difficultés qui pourraient s’y opposer.

Si vous avez des peines, adressez-vous à vos supérieurs et dites : ce Monsieur (ou Mademoiselle, ou, si c est à la sœur servante, ma chère sœur), je me trouve pressée d’une telle tentation, j’ai peine contre telles personnes, de sorte que je ne puis les voir. Que me conseillez-vous de faire? » En ce cas, mes chères sœurs, vous ne pouvez manquer; mais vous ne devez jamais dire vos peines et mécontentements à vos sœurs ni aux personnes externes.

Monsieur, voilà qui est bien dur à porter. Voilà une fille qui a de la peine. Quel danger y a-t-il quelle se

i. Rengreger , augmenter.

communique à s,a sœur compagne? Il semble qu’il n’y a pas d’inconvénient. — Ah ! ma sœur, si vous étiez assurée que cette sœur eût grâce de Dieu pour vous guérir et vous donner bon conseil, vous pourriez vous communiquer à elle. Mais, comme il y a peu de hiles qui aient grâce pour cela, ce don étant réservé aux supérieurs seuls, pour l’ordinaire il y aurait inconvénient à le permettre, de peur que celle à qui vous vous adressez ne soit pas assez bien instruite en telles rencontres. Ainsi cela pourrait préjudicier et à vous et à la hile à qui vous vous communiquerez. Et qu’arrivera-t-il? Il arrivera que la sœur à qui vous aurez communiqué votre tentation, se trouvant prise du même esprit, communiquera sa tentation ; celle-là la dira à une autre, cette autre à une quatrième, cette quatrième à une cinquième. Ainsi de l’tme à l’autre toute la communauté la saura; et celle qui se communiquera à une autre qui se trouve dans la même peine augmente son mal. Ensuite on s’en prendra à la supérieure même entre les unes les autres. De sorte que voilà toute la communauté infectée de cette peste. De quoi pensez-vous que sont venues toutes les guerres qui ont été et sont encore dans la France? Cela est venu, mes chères sœurs, de quelques personnes qui, portées d’un mauvais esprit, ont trouvé à redire à la conduite de l’Etat. Oui, il n’en faut qu’une qui n’aime pas le roi, pour ce trouble, parce que à cette personne, préoccupée de cette passion, les choses paraissent tout autrement qu’elles ne sont. Elle dira à une autre : « Celui-ci ne fait pas bien son devoir; si l’on n’y prend garde, il s’en va renverser tout l’Etat. » Ce second le dira à un troisième, lequel, s’il a déjà entendu parler de cela, sera confirmé dans cette opinion et dira : « Tu as raison. » Ensuite ce troisième le dira à un quatrième. Et incontinent voilà tout l’Etat renversé et indispose. Ils ne regarderont plus le roi que comme une personne qui admi-

nistre mal le royaume. Et voilà d'où viennent les révoltes. Si on observait ici ce qui se fait ailleurs, on ne verrait pas tant de guerres qu’il y a.

Je me suis tiouve dans un royaume où un religieux, allant trouver le roi, demanda quelque nouvelle de la cour, et celui a qui il s adressa lui dit : « Eh quoi ! mon Père, faut-il que les religieux se mêlent des affaires des rois! » C’est que dans ce royaume-là on ne parle point au roi. Et parce que c’est une personne sacrée, ils ont tant de respect pour tout ce qui le regarde, qu’ils n'en parlent jamais. Et de là vient qu’en ce royaume tous sont unis au roi, et il n’est pas permis de dire une parole contre ses ordres.

Quand vous voyez arriver du désordre dans des communautés ou h n y a point d union ni avec la supérieure, ni entre les inférieurs, d’où pensez-vous que cela vient? C est que quelque esprit blessé se déclarera à un autre, une religieuse à une religieuse, celle-là à une autre, et ainsi cela se fomente dans les esprits. Qu’arrive-t-il de mla ? Oh ! c est comme une convulsion. 4 out se renverse ; on s’en prend aux supérieurs; on trouve à redire à tout ce qu ils font; de sorte que le diable se sert souvent de ces esprits mal faits pour perdre tout le bel ordre d’une Compagnie. C’est pourquoi, mes filles, ressouvenez- \ ous de ce que je vous dis aujourd'hui, que c’est le plus grand mal qu’il y ait dans les communautés, et qu’il importe que la Compagnie de la Charité prenne garde de ne point tomber en ce défaut; et c’est pour cela que Dieu vous a donné cette règle.

Mais une des belles pratiques qu’il puisse y avoir dans une Compagnie, quand il plaît à Dieu affliger une personne de cette tentation-là, c’est d’avoir recours à la prière; et si cela continue, se déclarer au supérieur. Car il en est souvent des tentations comme des apostumes. Si elles ne s’évaporent au dehors, il est à

craindre quelles ne fassent mourir le malade, se jetant au dedans sur quelque partie qui ne pourra se défendre. Ainsi une personne qui se sent pressée de quelque mauvaise pensée, doit dire : « Voilà un apostume dans mon cœur; je crains fort quelle ne crève et ne me fasse mourir. Mon Dieu, j’ai recours à vous; ne permettez pas que je succombe à cette tentation. Faites-moi la grâce, mon Dieu, que je ne vous offense pas. » Voilà ce qu’il faut faire. Et parce que le bon Dieu veut que l’on se serve des moyens qu’ils nous a laissés, qui sont de recourir à ses bons serviteurs, qui sont ses lieutenants en terre, il est bon d’aller trouver la supérieure et dire : « Mademoiselle, vous ne penseriez pas que je sois tentée en telle chose; priez Dieu pour moi, je vous supplie. » Si vous le faites ainsi, mes chères sœurs, qu’arrivera-t-il? C’est que vous serez délivrées de la tentation, ou du moins fortifiées pour y résister. Si, à l’heure même, votre mal vous quitte, vous aurez sujet de louer Dieu; s’il ne vous quitte pas et que Dieu, pour quelque raison secrète, permette que cela continue, il vous donnera les grâces nécessaires pour ne pas succomber. Mais, pour l’ordinaire, les tentations cessent lorsqu’on les a dites aux supérieurs, et même quelquefois dès lors qu’on s’est résolu de le faire.

Mais, Monsieur, je le* dis à la supérieure, et il me semble que je lui fais peine et qu'elle m’en fait, au lieu de me soulager. — • Ne laissez pas pourtant de le faire. C’est un exercice que Dieu vous donne. Et encore qu’il vous semble que cela ne vous sert de rien, vous ne devez pas vous lasser, parce que la communication fait le même effet à l’âme que la saignée fait au corps, quand elle se fait à ceux à qui on doit la faire. Soyez donc fidèles à cette pratique. Ne dites jamais vos peines qu à vos supérieurs, et tenez-vous couvertes a 1 egard des autres.

Mes sœurs, quand Eve fut tentée de manger du fruit défendu, si elle s’était adressée à Dieu, elle aurait bien cesse de pecher ; mais, au lieu de se découvrir à Dieu, elle alla à Adam, son mari, qui tout aussitôt en désira, et ils en mangèrent tous deux. De là est venu tout le mal que nous voyons arriver par le péché.

Que devait faire Judas, quand il fut tenté contre Notre-Seigneur? S’il s’était découvert à son bon Maître, il n en serait pas venu la que de le vendre; mais il s adressa aux princes des prêtres, qui le conseillèrent fort mal.

Hélas ! mes sœurs, ne vous étonnez pas quand il vous viendra des tentations, même contre les supérieurs, puisque Dieu permet bien que l’on soit tenté contre luimeme. Et ainsi un supérieur et une supérieure ne doivent jamais trouver étrange qu’on soit tenté contre eux. Je ne m’étonne pas qu’un prêtre, un clerc ou un frère me dise qu’il a des tentations contre moi. Pourquoi? Parce que nous sommes tous sujets à la tentation. Ne craignez pas de vous découvrir une, deux et trois fois. Quoique, dans les avis qu’on vous donnera ou dans la personne meme, il y ait quelque chose qui ne revienne pas, ne laissez pas pourtant de le faire, et Dieu bénira votre travail. Mais ne vous adressez jamais aux externes, car ce serait le sujet de votre perte. C’est ce que devait faire Judas dans la tentation. Il devait s’adresser à Notre-Seigneur et lui dire : « Aidez-moi à me délivrer d’une furieuse tentation qui me vient en l’esprit. » Voilà ce que devait faire Judas, comme firent les autres apôtres étant sur le point d’être submergés dans la mer.

« Ah! Sauveur, sauvez-nous, nous périssons2. » Mais, au lieu de cela, que fit-il? Il s’adressa à des externes.

« Il est vrai que je suis des disciples de Jésus de Naza-

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