Jeanne Lepeintre
à Nantes et Angers sur les dispositions où les unes et les autres sont. Il faut, avant toute chose, regarder l’intérêt de Dieu. Il y a beaucoup de communautés qui ne regardent que l’intérêt de la communauté, car cela est si grand qu’il enserre avec soi celui de Dieu. Mais, pour moi, mes hiles, je trouve qu’il mérite bien d’être regardé avant tout autre. De là il semble que l’on connaîtra plus clairement du reste. Or, ne vous semble-t-il pas que c’est là ce qu’il faut regarder quand on vient à ce conseil ?~ Que vous semble, ma hile?
A quoi toutes les sœurs, interrogées l’une après l'autre, répondirent que oui. Mademoiselle ajouta que l’on pouvait avoir encore un défaut, qui serait de se regarder trop soi-même et ses intérêts. a
— O mon Dieu! oui, répondit notre très honoré Père; j’oubliais à vous dire celui-là, qui importe si fort. Hélas I nous gâterions tout si nous nous attachions là. Quelquefois je sens, quand on me demande mon opinion, que cet intérêt de moi-même se voudrait élever ; mais tout aussitôt je regarde Dieu. N’y serait-il point offensé?' Sa gloire permet-elle cela? Ainsi je me range à la raison. Cela est naturel, mes hiles, de se regarder soi-même; mais tout aussitôt il faut se retourner vers Dieu.
Nous avons encore à nous garder d'autre chose, non pas que, par la miséricorde de Dieu, je reconnaisse qu’elle soit entre nous, mais parce que, parlant de se regarder soi-même, cela vient à propos.
Sur quoi Mademoiselle dit :
Mon Père, ce que j’en ai dit est par l’expérience que j’ai en moi-même des fautes que j’ai faites plusieurs fois en cela, dont je vous demande très humblement pardon.
Tout aussitôt notre très honoré Père, la faisant cesser, dit :
Hélas! combien n’en fais-je point tous les jours!
Et il continua :
C’est donc, mes filles, la faute où l’on pourrait tomber, se regardant trop soi-même, de vouloir que ses opinions soient suivies; et si une autre est d’opinion contraire, vouloir avoir l'avantage, parce que l’on sait un peu mieux soutenir son opinion. Vouloir passer pour habile, parce que Ton sait donner des raisons pour appuyer ses sentiments, oh ! cela, mes filles, est un amour désordonné de sa propre estime, dont nous nous devons donner de garde plus que de toute autre chose. Oh bien! Dieu soit béni ! J’espère que, par son immense bonté, il nous en fera la grâce.
Nous avons maintenant deux choses à proposer, qui sont les voyages de ma sœur Anne et de ma sœur Jeanne. Je suis d’avis que nous commencions par ma sœur Anne. Avez-vous pensé, Mademoiselle, qui vous lui donnez pour compagne?
Mademoiselle ayant répondu que la sœur qui avait ete proposée était celle que l’on croyait la plus propre, il continua : « Avez-vous quelque règlement pour les voyages? »
Mademoiselle dit que nous avions coutume d’aller saluer le Saint Sacrement aux églises des lieux où. nous descendions, et de visiter les malades, s’il s’en rencontrait; d’instruire, en passant, les enfants, ou pauvres gens; et que pour cela on portait des chapelets, images, catéchismes et que l’on observait encore aux hôtelleries de ne se point mettre en table d’hôte, mais de se retirer en particulier.
Voilà qui va bien, dit notre très honoré Père. Je me suis autrefois étonné comme quoi les Jésuites ne vont jamais en voyage qu’ils n’aient par écrit tout ce qu’ils doivent faire, et même que cela est dans leurs règles. Mais, depuis, l’expérience m’a appris que cela est extrêmement nécessaire, car l’on ne peut manquer quand on fait son règlement. Voilà ma sœur Jeanne qui s’en va à
Nantes, dans une maison où elle ne fut jamais, parmi du monde nouveau, cela ne lui fera-t-il pas grand plaisir d’avoir par écrit les ordres qu'elle doit suivre? L’on peut dire que ce sont bien des affaires et que, quand on a affaire à une personne d’esprit, il suffit de dire; mais, croyez-moi, mes sœurs, il est pourtant le plus sûr.
Voilà donc ma sœur Anne en chemin; que fera-t-elle quand elle sera arrivée? Premièrement, par quelle voie ira-t-elle? Voilà le coche de Calais et celui d’Abbeville; l’un passe par Montreuil et l'autre ne va pas jusque-là. N’êtes-vous pas d’avis qu’elle aille plutôt par celui qui passe par là? Je crois qu’il vaut mieux.
Chacun en étant demeuré d’accord, il continua :
Quand elle sera là, ne vaut-il point mieux qu’elle aille descendre à une hôtellerie, et faire avertir M. le comte 3 qu’elles seront là, ou bien si elles iront tout droit le trouver au château? Si c’étaient des religieuses, il fau^ drait qu’elles y envoyassent, mais comme ce sont filles qui vont iparmi le monde, je crois qu’il est meilleur qu’elles y aillent elles-mêmes ; ce serait trop de façons pour des Filles de la Charité; ne vous semble-t-il pas, Mademoiselle?
A quoi Mademoiselle et les sœurs répondirent qu’il valait mieux quelles l’allassent trouver.
— • Or, il faut maintenant voir laquelle aura charge des pauvres honteux, et laquelle aura soin des pauvres enfants. A qui avez-vous pensé, Mademoiselle?
Mademoiselle dit que, pour l’expérience que ma sœur Anne avait de longue main du service des malades, elle estimait qu’il valait mieux que ce fût elle, et que, comme ma sœur Marie Lullen avait connaissance de la manière dont on gouverne les enfants dans les hôpitaux, elle
3. Le comte de la Noie, fondateur de l’établissement de Montreuilsur-Mer.
s'en acquitterait bien ; et que toutefois elles se pourraient réciproquement aider l’une l’autre, en sorte que, quand elles auraient besoin, l’une ne dît point à l’autre : « Ce n'est pas mon affaire. »
Sur quoi notre très honoré Père dit :
Il y a longtemps que je souhaite, et je voudrais bien que nos sœurs en fussent venues à ce point de respect entre elles, que le monde de dehors ne pût jamais connaître laquelle sœur est la sœur servante; car, voyezvous, mes filles, comme Dieu n’est qu’un en soi, et qu’en Dieu il y a trois personnes, sans que le Père soit plus grand que le Fils, ni le Fils que le Saint-Esprit, il faut de même que les Filles de la Charité, qui doivent être l’image de la très Sainte Trinité, encore qu’elles soient plusieurs, ne soient toutefois qu’un cœur et qu’un esprit; et, comme encore dans les sacrées personnes de la très Sainte Trinité, les opérations, quoique diverses et attribuées à chacune en particulier, ont relation l’une à l’autre, sans que, pour attribuer la sagesse au Fils et la bonté au Samt-Esprit, on entende que le Père soit privé de ces deux attributs, ni que la troisième personne n’ait point la puissance du Père, ni la sagesse du Fils; de même, il faut qu’entre les Filles de la Charité, celle qui sera des pauvres ait relation à celle qui sera des enfants, et celle des enfants à celle des pauvres. Et je voudrais encore que nos sœurs se conformassent en cela à la. très Sainte Trinité, que, comme le Père se donne tout'- à son Fils, et le Fils tout à son Père, d’où procède le Saint-Esprit, de même elles soient toutes l’une à l’autre pour produire les œuvres de charité qui sont attribuées au Saint-Esprit, afin d’avoir rapport à la très Sainte Trinité. Car, voyezvous, mes filles, qui dit charité dit Dieu; vous êtes Filles de la Charité; donc vous devez, en tout ce qu’il est possible, vous former à l’image de Dieu. C’est à quoi ten-
dent toutes les communautés qui aspirent à la perfection.
Et qu’y a-t-il en Dieu? Il y a, mes filles, égalité de personnes et unité d’essence. Et que vous enseigne cela.,, smon que vous devez toutes, tant que vous êtes, n’être qu'unes et égales? S’il faut qu’il y ait une supérieure, une servante, oh ! ce doit être pour donner exemple de vertu et d’humilité aux autres, pour être la première à. tout faire, la première à se jeter aux pieds de sa sœur, la première à demander pardon, la première à quitter son opinion pour suivre l’autre. C’est ce que les saints en particulier ont fait; c’est ce qu’ils ont conseillé à ceux qui devaient embrasser leur Ordre, et c’est ce que tous ceux qui veulent vivre dans la perfection doivent faire. Car ce que Monsieur de Genève a dit de Pierre et de Jean, il l’a dit de toutes les autres communautés; et ce qu’il a enseigné à Pierre et à Jean, vous le devez faire.. Oh bien ! plaise à la bonté de Dieu qu’il en soit ainsi 1 Ne trouvez-vous pas que cela soit bien comme cela, Mademoiselle ?
Mademoiselle répondit qu’elle l’eût bien désiré.
— Vous voudrez bien communier demain pour cela, et vous aussi, mes sœurs, à ce que Dieu donne cet esprit-là à toute la Compagnie.
Toutes firent paraître le désirer.
— Oh bien! en voilà assez pour aujourd’hui. Je ne pensais pas tant m’arrêter là-dessus, mais il y avait longtemps que je me sentais pressé de vous dire ces choses importantes. Oh bien! Dieu soit béni! Je vous
donne le bonsoir. A demain le reste. Nous nous reverrons.
Sub tnum praesidium .. .