CONSEIL DU 20 JUIN
Nous parlâmes hier du voyage de ma sœur Anne, de la voie par laquelle elle doit aller, de sa conduite sur leschemins, de ce qu’elle aura à faire à l’égard de M, le comte, à son arrivée, et même comme elle doit être à l'égard de sa sœur.
Sur quoi, Mademoiselle dit :
Mon Père, je crois qu’il est besoin de parler de la manière dont nos sœurs doivent se conduire à l’égard de M. le comte, parce que, comme il n’a pas là grandes affaires et qu'il affectionne cet établissement, il sera fort souvent avec elles.
— Ma sœur Anne, dit notre très honoré Père, doit regarder M. le comte comme un seigneur que Dieu a établi en ce lieu pour y gouverner en sa place, et qui a tout pouvoir, mais qui est un des plus hommes de bien de sa condition; et il le paraît par le zèle qu’il a à l’établissement de cet œuvre. Donc ma sœur lui doit du respect comme à un grand seigneur, comme gouverneur de l’obéissance, et comme bienfaiteur toute sorte de soumission; il le faut regarder en Dieu et Dieu en lui, et avoir à son égard tout le respect, P honneur, l’estime et la déférence possibles.
— Mais, mon Père, dit Mademoiselle, une chose pourra arriver, comme M. le comte est extrêmement franc et libre, qu’il se communiquerait à un enfant, il dira facilement ses sentiments à nos sœurs. Et comme cela fait paraître confiance, nous nous laissons facilement aller à prendre confiance, et sans considérer la différence qu’il y a de leur condition à la nôtre, nous nous
Document 160, — Dossier des Pilles de la Charité, original écrit de la main de sœur Hellot.
éloignons parfois du respect par la trop grande liberté que nous prenons avec eux trop facilement.
— Oh! dit Monsieur Vincent, la question est fort bonne ; il était très nécessaire de dire cela ; car, ma sœur, c’est le meilleur homme du monde. S’il trouve tant soit peu son compte auprès de vous, i] vous déboutonnera son cœur et vous dira tout; et ce que vous avez a faire, c’est de l’écouter en tout respect, et de lui rendre toujours compte de ce qui se passe pour votre établissement. Mais ne lui faites jamais plainte de votre sœur. Qu’il voie toujours une bonne intelligence entre vous, car il est extrêmement prompt. Vous ne lui auriez pas sitôt parlé de votre sœur qu’il lui voudrait parler. Ce qui arriverait de cela, c’est qu’en lui parlant il l’obligerait à parler, car c’est ce qui arrive quand on parle de ses affaires aux gens du monde. Et puis il viendrait à se dégoûter, il se plaindrait aux uns, aux autres, à M. D. L., à Monsieur ..., à ceux à qui il a communiqué son dessein ; il dirait librement : « Ce n'est pas ce que je pensais de ces hiles; l’esprit de Dieu n’est pas là; elles ne s’accordent pas; il n’y a point d’union entre elles. » Oh! il le dirait hautement. Donc, ma hile, prenez-y garde ; ne lui parlez jamais de votre sœur par plainte, parlez-lui-en en bien, et jamais autrement. Je ne vous puis assez recommander le respect et la discrétion à son égard. Il vous visitera peut-être souvent, et Mademoiselle a eu grande raison d'agiter cette question. Si vous le contentez, il vous louera hautement; si vous manquez, il vous le dira librement et s’en plaindra. De sorte, ma hile, qu’il faut avoir un grand soin de le contenter et de l’édifier, et écouter ce qu’il vous dira de faire, comme si c’était Dieu.
Il me souvient que, quand j’entrai chez monsieur le général des galères, je fis résolution de le regarder comme si c’eût été Dieu, et madame la générale comme
la Vierge, et de faire tout ce qui viendrait de leur part comme venant de Dieu et de la sainte Vierge; et je puis dire que, si j’ai eu quelque bénédiction là dedans, je l’attribue à cette intention que j’eus en y entrant. De même, ma fille, si vous regardez Dieu en la personne de M. le comte de la Noie, Dieu même bénira votre procédé, et vous y réussirez.
— Bien, mon Père, dit Mademoiselle, et les malades? S’il voulait changer quelque chose de l’ordre qui s’y observe, le suivront-elles, comme serait de donner plus grande quantité de viande, ou bien de bailler de l’argent au lieu de viande, ou quelque autre chose? Trouveriezvous à propos qu’elles portassent un règlement de la Charité?
— Oui-da, elles le peuvent porter; et s’il le leur demande, lui dire simplement : a Monsieur, voilà comme l’on fait ailleurs. » Et s’il veut qu’elles fassent d’une autre manière, elles le feront.
— Mon Père, que feront-elles à cette heure dans l’hôpital, car je ne sais pas si présentement c’est le dessein de M. le comte qu’elles y entrent. Il me mande qu’il leur a fait préparer une chambre, mais il ne dit point où; et je crois que c’est peut-être ailleurs, parce qu’il ne veut pas qu’il paraisse que ce soit pour cela qu’elles y vont, mais je pense néanmoins que son dessein est qu’elles montrent aux hiles.
— Elles ont, dit notre très honoré Père, deux choses à poser pour la hn de cela; elles en ont même trois. Premièrement, il faut qu’elles pensent qu’elles vont en lieu ou elles sont appelées, et qu’il y a apparence que Dieu en sera glorifié; après cela, ou qu’elles seront introduites dans l’hôpital, ou qu’elles ne le seront pas. Si elles ne le sont pas, à la bonne heure, elles trouveront bien à se placer ailleurs; si elles le sont, ce ne sera du commencement que pour l’instruction des hiles, qui se fait en la
manière que i on la fait ici. Mais il faut bien prendre garde de ne pas faire paraître que l’on y pense seulement, mais agir avec grande retenue, donner bon exemple et ne se mêler de rien. Il y a des filles maintenant, qui y sont pour le gouvernement des enfants. Si vous y êtes et qu’elles y demeurent pour vous être soumises, comme prétend M. le comte, il les faut traiter avec grande douceur, grande cordialité et tout souffrir; oh! oui, mes filles, tout souffrir ; car ce sont personnes qui se sont mises là il y a peut-être du temps, et avaient espérance d’y demeurer. 11 semble que ce soit un déshonneur pour elles, ou pour les parents, qu’elles en sortent, ou qu’il en vienne d’autres les réformer. Cela est considérable, ma hile. Il faut entrer dans leurs sentiments et croire que, si leur cœur n’est point dans le dépit, au moins il est affligé. C’est pourquoi il faudra souffrir tout ce que le ressentiment et la douleur leur pourra faire dire et faire contre vous. Où l’on va, il y a toujours quelque chose d’amer à boire, et il faut s’y résoudre.
Quand nous fûmes en un lieu où des religieux nous avaient appelés 1, nous fîmes résolution de souffrir tous les sujets de mécontentements qui nous pourraient arriver de leur part, et nous n’en manquâmes pas. Grâces à Dieu, cela est passé à présent; au moins il n’en arrive plus guère ; mais cinq ou six ans durant se passèrent avec beaucoup de contradictions. Le supérieur d’entre eux 2 se repentait. S’il trouvait quelqu’un à la ville qui lui disait : « A quoi avez-vous pensé? Vous avez fait tort à la religion », c’était assez. Si, au retour de la ville, un portier ne lui ouvrait pas assez promptement, il n’en fallait pas davantage; si quelqu’un en ville lui disait : « J’ai été pour vous voir », oh! c’était là grande