‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 215 sur 314 · CONSEIL DU 11 JUIN · texte numérisé non relu

CONSEIL DU 11 JUIN

Notre très honoré Père, Mademoiselle et plusieurs de nos sœurs s’assemblèrent dans le parloir à Saint-Lazare

Document 166. — Ms. intitulé Recueil des 'procès-verbaux , p. 12S et suiv.

pour choisir celles qu’il fallait envoyer à Châteaudun pour un nouvel établissement.

Notre très honoré Père dit :

Or sus, il est question de choisir les sœurs pour envoyer à Châteaudun ; et pource qu’il est très important d’en envoyer qui aient les qualités propres dans les lieux où il n’y a point encore eu de nos sœurs, voyons ce qu’il est nécessaire de faire pour cela.

Premièrement, choisissons des filles qui aient à peu près des conditions suivantes : qu’elles n’aiment point à parler à plusieurs et diverses personnes, ni à découvrir leur intérieur tantôt à un religieux, tantôt à un prêtre, aujourd’hui à celui-ci, demain à celui-là. Il faut que celles que l’on choisira ne parlent pas à qui les veut entendre de ce qui regarde la dévotion, parce que tant dire n’est pas ce qui fait avancer en la vertu.

Il faut, en second lieu, qu’elles n’aiment point à villoter, à faire des visites chez les personnes de connaissance. Oh! qu’il faut être éloigné de cet esprit, mes sœurs! Une Fille de Charité qui se plaît en d’autres compagnies qu’en celle de ses sœurs montre qu’elle ne les aime point; car, voyez-vous, nous n’avons point deux amours, non plus que deux cœurs, tellement que, si les Filles de la Charité aiment à villoter hors de chez elles, à voir madame telle, à passer le temps à l’entretenir, elles montrent qu’elles n’aiment pas la compagnie, ni la conversation l’une de l’autre. Oh ! le grand mal que celui-là !

Troisièmement, cherchons des hiles qui n’aiment point à laisser entrer d’hommes dans leur chambre. Ressouvenez-vous bien de ce que je vous ai tant de fois recommandé sur ce sujet. Et quand ce serait un frère de la Mission, quand ce serait Monsieur Portail ou moi, ne le souffrez point, si ce n’est par nécessité, en cas de maladie. Hors cela, votre chambre doit être fer-

mee aux hommes, quand ce serait sous prétexte de parler de bonnes choses, de vous éclaircir, de faire des questions. Voyez-vous, ceux qui demandent l’avis de tant de personnes ressemblent aux plaideurs. Un homme qui aime la chicane cherche un avocat et lui dit pourquoi il veut plaider; il lui met ses sacs entre lesi mains. Si cet avocat lui donne tort et trouve que sa cause est mauvaise, il n’en croit rien et va trouver un autre avocat qui lui pourra dire : « Allez, mon ami, \ous gagnerez, votre cause est bonne. » Et parce que ce n’est pas assez d’un qui trouve sa cause bonne, il en cherche un second.

Ainsi il y a des âmes qui ne sont jamais contentes. Elles donnent leur avis; elles demandent conseil; elles raconteront a celui-ci leur peine; à un autre elles demanderont ce qu’il faut faire pour en être délivrées; à un autre elles diront l’humeur de leurs sœurs et la patience dont elles ont besoin pour la supporter. Pourquoi pensez- vons qu elles font tout cela ? Pour trouver des esprits qui les flattent dans leurs opinions. L’expérience le montre; car, si quelqu’un leur donne quelque bon avis, elles ne le suivent pas, mais pensent, comme ce plaideur, qu’on ne les entend pas et qu’il faut en parler à un autre. Et puis, au bout de tout cela, elles ne font que ce qu’elles veulent. C’est ce que la Sainte Ecriture nous apprend : « Ils cherchent qui les confirme dans leurs opinions mauvaises, ils demandent conseil et au bout ils font ce qu’ils veulent. »

En quatrième lieu, il faut choisir des filles qui n’aiment point l’argent. Ah! mon Dieu! si par malheur il y en avait quelqu’une dans la Compagnie qui s’oubliât jusque-la que de ferrer la mule *, il la faudrait chasser, quoique je ne croie pas qu’il y en ait, par la bonté de

i. Profiter sur un achat fait pour autrui.

Dieu. Je dis donc, mes sœurs, qu’il faut être quittes de ce péché et ne jamais s’approprier ni de l’argent des pauvres, ni de celui de votre épargne, parce que ce n’est pas à vous. Quand le diable veut faire tomber quelqu’un dans le péché, il commence par de petites choses; aujourd’hui il fera retenir un denier, demain un sol, et ainsi il fait toujours croître en mal. Judas commença par la convoitise; il en vint jusques à vendre son Maître. Voyez-vous où l’amour de posséder de l’argent a porté un apôtre de Notre-Seigneur ! Et si cet apôtre, qui avait reçu tant de grâces, fait des miracles et était demeuré dans la compagnie de Notre-Seigneur tant d'années, est ainsi tombé, n’avons-nous pas sujet de craindre ce péché? Je ne sais si, avec le temps, il ne faudrait point faire en sorte que nos sœurs n’achètent rien et n’aient point l'argent des pauvres en maniement, afin d’ôter tout soupçon. Nous y penserons devant Dieu. Mais, en attendant, il faut bien vous ressouvenir que vous ne devez jamais vous arrêter au désir d’avoir un sol.

On lit une histoire (je pense que c’est dans saint Grégoire) où il est rapporté qu’il fut trouvé sur un religieux, après sa mort, une bourse pleine d’argent; et comme c’était contre l’ordre, il fut ordonné qu’il ne serait pas mis en terre sainte, mais que sa bourse serait enterrée avec lui. Eh bien ! mes sœurs, cet exemple ne montre-t-il pas bien combien ce mal est dangereux!

Enfin cherchons des filles qui n’aiment point à écrire, ni recevoir des lettres de leurs parents, ni de leurs amis, ni de qui que ce soit; car, dès que des Filles de la Charité en viennent là, c’est mauvais signe; c’est un moyen pour tomber en de grandes fautes. Nous avons vu des personnes se perdre pour s’être donné la liberté d’écrire et de recevoir des lettres sans la permission des supérieurs. Oui, mes sœurs, elles avaient bien commencé et se sont laissées aller à des actions indignes de

leur condition. C’est pourquoi il faut que les sœurs que l’on enverra soient fort éloignées de cette liberté. Je dis que, sous quelque prétexte que ce soit, il ne faut point chercher à recevoir des lettres de confesseur ou de prêtre, même sous ombre de conserver l’amitié et la connaissance que l’on pourrait avoir. Ah ! mes sœurs, celles qui osent recevoir des lettres, en envoyer, sans les montrer aux supérieurs, sont capables de beaucoup d’autres méchantes choses.

Notre très honoré Père demanda alors à quelques sœurs qui elles jugeaient propres au nouvel établissement. Elles en nommèrent quelques-unes. Mademoiselle dit qu’elles étaient fort bonnes hiles, mais trop jeunes et nécessaires où elles étaient.

— ■ Voyez-vous, mes sœurs, dit M. Vincent, il faut faire comme les marguilliers des champs. Quand ils choisissent ceux qu’ils veulent mettre en charge, ils se disent : « Celui-ci sera bon pour l’année qui vient, cet autre dans deux, un tel dans trois. » Ainsi il nous faut voir celles qui seront bonnes dans quelques années et les garder. Pour celles qui sont bonnes à cette heure, il les faut nommer.

Mademoiselle dit :

Il est bien difficile, mon Père, de trouver des filles qui aient toutes les conditions que vous venez de dire.

— Voyez-vous, Mademoiselle, il faut qu’elles les aient, ou qu’il y ait fort peu à dire, et de plus que ce soient des filles de bon esprit, prudentes et qui aient de la conduite; car il y a bien de la différence entre la dévotion et l’ économie; l’on pourrait trouver un esprit fort dévot, qui ne serait pas propre. C’est pourquoi il faut avoir égard à cela et choisir des filles de bon esprit.

— Mon Père, dit Mademoiselle, si l’on trouvait des sujets qui eussent de quoi acquérir avec le temps ces dispositions, je ne sais si ce serait à regretter.

— Je pense vous avoir dit autrefois qu’il faut toujours mettre le meilleur au commencement, parce que de la dépend la bonté de l’edifice. Vous me pourrez dire : « Mais pourquoi mettre le meilleur au commencement pour fondement? Si on le mettait au milieu, où on le puisse voir? » Quand Salomon fit construire le Temple, il fit mettre pour fondement des pierres précieuses, des émeraudes, des rubis, des topazes et autres, métaux précieux. Et pourquoi, mes sœurs, ne mettaiton pas ces belles pierres au milieu ou au frontispice, afin qu’elles fussent vues? Ah! c’est que, quand on veut faire un bel édifice, il faut mettre les meilleures pierres. Ainsi, Mademoiselle, il faut tenir pour maximequ il faut toujours envoyer des filles vertueuses aux nouveaux établissements.

Monsieur notre très honoré Père ayant entendu la. pluralité des voix, dit à celle qui fut choisie pour être la sœur servante :

C’est donc vous, ma sœur, que la divine Providence a choisie, avec les deux autres qui ont été nommées, puisque c’est vous qui avez eu le plus de voix. Car c’est ainsi, mes sœurs, qu’on a accoutumé de faire; on choisit celles qui ont eu lie plus voix. Eh bien ! ma sœur, serez-vous pierre précieuse? Serez-vous rubis, ou éme- * raude?

— Mon Père, je ne sais ce que je serai; j’ai bien peur de n’être que de la boue.

— Mon Père, dit Mademoiselle, nous avons deux difficultés à proposer; c’est pour deux filles, dont l’une est déjà à la maison, laquelle a fait connaître par quelque petite dissimulation qu’elle n’a pas les qualités requises pour être Fille de la Charité; néanmoins peutêtre qu’avec le temps elle les pourra avoir. L’autre est une fille de Saint-Denis qui veut être de la Compagnie. Elle paraît un peu infirme et a été un peu malade à

l’Hôtel-Dieu. Il semble qu’elle soit pulmonique; or, si cela est, il n’y a pas d’espérance de la recevoir.

Notre très honoré Père prit l’avis de Monsieur Portail, de Mademoiselle et des sœurs, et il fut résolu que la première, qui était déjà dans la maison, serait exercée plusieurs mois dans les offices bas et ravalés, afin de connaître avec le temps son humeur et si elle pourrait être propre 2 ; pour l’autre, qu’on lui ferait des remèdes à prendre chez elle, pour voir si elle se porterait mieux, ou bien qu’on la recevrait à condition qu’elles’en voulût retourner après avoir été dans la maison quelque temps sans prendre l’habit, si elle n’avait pas. assez de santé pour y demeurer 3 * * * *.

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