CONSEIL DU 8 AVRIL
Le jeudi 89 jour d’avril, se ht la petite conférence au parloir de Saint-Lazare, en la présence de Monsieur notre très honoré Père, de Monsieur Alméras, pour lorspremier assistant sous Monsieur Vincent à Saint-Lazare, de Monsieur Portail, de Mademoiselle Le Gras et trois de nos sœurs, au sujet du rappel de nos sœurs de Nantes.
Notre très honoré Père, après avoir invoqué l’assistance du Saint-Esprit, dit le sujet pour lequel l’on était assemblé et les raisons contre et pour ce rappel.
La première raison pour laquelle il semble qu’il faille laisser nos sœurs à Nantes, c’est qu’il a paru vocation
2. En marge : « Elle n’a pas pris l’habit ; on l’a renvoyée longtemps après cette assemblée. »
3. Note du copiste : « Cette dernière a été reçue par charité pour en
essayer, a pris l’habit, et, au bout d’environ six mois, on a été contraint
de la renvoyer à cause de la continuation de ses infirmités. »
Document 167. — Arch. des Filles de la Charité, écriture de sœur
Mathurine Guérin.
de Dieu pour cela, d’autant que les messieurs de cette ville, ayant eu connaissance des Filles de la Charité, sont venus en demander, ont fait toutes les diligences possibles pour en avoir, et nous leur en avons accordé. Ce qui peut faire voir que Dieu l’a voulu. Et de plus, c’est que ceux qui les ont recherchées pour aller servir les pauvres de Nantes avaient charge et pouvoir d’appeler, ayant le soin de l’hôpital des pauvres et du bien d’iceux. Or, quand les personnes qui tiennent lieu de supérieurs font quelque chose, il y a grande apparence que la chose est de Dieu. Voilà la première raison pour qu’elles demeurent.
La secontjp, c’est que l’on dira partout que les Filles de la Charité ont quitté ce lieu-là. Ces messieurs demanderont peut-être des hiles de Monsieur de la Dauversière 1 ou de Rennes, et ainsi cela s’épandra partout, et chacun en parlera selon son sentiment; ce qui scandalisera beaucoup la Compagnie.
La troisième raison est que le scandale sera grand dans la Compagnie entre les sœurs quand elles sauront que l’on aura rappelé nos sœurs de Nantes. Elles jugeront qu’il y a là quelque chose qui ne va pas bien, puisqu’on en est venu jusque-là, de sorte qu’il est bien à craindre que cela ne fasse grand scandale.
La quatrième et dernière raison est qu’il y a peu de conditions et vocations où il n’y ait quelque chose à souffrir dans le monde. Combien y a-t-il d’accidents fâcheux à supporter dans le mariage ! Tout de même dans les communautés, quoique l’on y vive plus en repos, il s’y trouve pourtant des sujets de souffrance. Bref, il n’y a état, ni condition où il ne se rencontre quelque peine.
Voilà les raisons pour lesquelles il semble qu’il faille
i. Le Royer de la Dauversière, receveur des tailles à La Flèche, fondateur des filles hospitalières de Saint-Joseph de cette ville.
encore avoir patience et essayer de continuer le service des pauvres dans cet hôpital.
Voici les raisons pour le rappel, dont la première est que nous ne devons jamais rien faire, ou ne pas faire par principe de ce « que dira-t-on? » Il ne se faut point mettre en peine de ce que pourront dire et penser ceux qui sauront que nous aurons rappelé nos sœurs. Il faut aller à Dieu tout droit et ne chercher qu’à lui plaire aussi bien dans les calomnies que dans la bonne renommée.
Secondement, s’il a paru vocation de Dieu pour envoyer nos sœurs à Nantes, il semble aussi que la divine Providence ait permis que dès lors on doutât si l’on pourrait s’accommoder, puisque nous n’avons donné des filles qu’à condition, si nous pouvions les satisfaire et qu’ils se trouvassent bien de notre service, ils les retiendraient, ou si au contraire, ils les renverraient; et ainsi de nous, c’est-à-dire que, si nous ne pouvions pas faire ce qu’ils désiraient et qu’ils ne fissent pas ce qu’ils sont obligés de faire, nous les retirerions. Selon cela, il semble que ce n’ait été qu’un essai et non une résolution. Mademoiselle, n’avez- vous pas reconnu cela quand vous y allâtes ?
— Oui, mon Père, et je crois que je suis en partie cause de toute la peine qui s’en est ensuivie, pour ne vous avoir pas mandé, quand nous allâmes à Nantes, l’état de toute chose; car je voyais dès là que l’on aurait beaucoup de difficultés à s’accommoder à l’esprit des Nantois; ce qui me mettait en peine si l’on y devait laisser nos sœurs.
— Voilà donc la seconde raison pour le rappel. La troisième, c’est la grande peine que nos sœurs ont toujours eue à satisfaire ces messieurs-là, qui a été continuelle depuis qu’elles y sont; car ce n’a été guère que