CONSEIL DU 8 SEPTEMBRE
Le mercredi 8 septembre, se fit la petite conférence au parloir de Saint-Lazare, où notre très honoré Père fit lecture de ce qui regarde P office de la supérieure des Filles de la Charité et des trois autres officières qui avaient été élues dans la dernière conférence, le huitième jour d’août. Et pour commencer, sa charité dit que Mademoiselle Le Gras, notre supérieure, devait disposer de toutes les sœurs, avec le supérieur général, c’est-à-dire les rappeler, retenir et envoyer non seulement où la Charité est établie, mais où il sera nécessaire; de plus, que la supérieure recevrait celles qui se présenteraient quand, avec ledit supérieur, ou autre député de sa part, elle les jugerait propres, les instruirait de tout ce qu’il faut qu’elles sachent tant pour l’exercice de leurs emplois que pour la vertu. Et la même supérieure étant le chef ou l’âme qui anime les membres de toute la Compagnie, c’est une règle vivante, qui doit montrer l’exemple de ce qu’il faut que les autres fassent, et les instruire plutôt par son bon exemple que par ses paroles.
En voilà assez pour l’office de Mademoiselle, dit Monsieur Vincent. Il n’est pas besoin d’aller plus avant.
Document 168. — Arch. des Filles de la Charité, écriture de sœur Mathurine Guérin.
puisque, par la grâce de Dieu, elle fait et a toujours fait ce qu’une bonne supérieure doit faire.
Voici l’office de la sœur assistante. Elle représentera Mademoiselle en son absence, lui servira de conseil, aura soin que tout aille bien dans la communauté, principalement l’intérieur, veillera sur toutes les sœurs, à ce que chacune fasse bien son office, que les règles soient exactement gardées, sera la première à tous les exercices de communauté, Mademoiselle n’y pouvant être à cause des affaires et de l’infirmité présente. Il faut que l’assistante soit toujours la première, c’est-à-dire à l’oraison, aux examens, à la lecture de deux heures et aux autres exercices. Elle aura soin de l’avancement et instruction des sœurs et sera obéie de toutes, en l’absence de Mademoiselle, comme elle-même.
Celui de la troisième est l’office de trésorière, c’est-àdire qu’elle gardera l’argent, avec Mademoiselle, dans un coffre à deux serrures, dont elle aura une clef, et la trésorière l’autre. Elle rendra compte tous les mois à la supérieure, et la supérieure le rendra, dans la présence des trois officières, au supérieur tous les ans.
Voilà ce qu’il faudra faire, comme l’on a déjà fait, mes sœurs, car cela a été observé de la sorte, et vous n’avez qu’à continuer. Vous avez un grand avantage au dessus de plusieurs communautés, qui ont écrit et fait approuver leurs règles après deux ou trois ans. Après; quoi, l’expérience leur a fait voir qu’il y avait des choses ou impossibles, ou qui ne devaient pas y être mises, quoiqu’ alors leur raison leur fît juger que cela se pourrait.
Or, mes sœurs, vous n’avez pas fait ainsi, par la miséricorde de Dieu, puisqu’il y a plus de dix-huit ans qfce vous commenciez à pratiquer ce que l’on a écrit. Vous avez fait comme Notre-Seigneur, qui enseigna par œuvre, avant que de prêcher ce qu’il voulait que l’on
fit. Oh! que vous êtes heureuses! Mais il faut continuer comme l’on a commencé; à faute de cela, vous périrez. C'est comme un nerf qui est dans un corps. Quand, par débilité ou autre infirmité, il vient à manquer, la personne demeure; vous le voyez dans les malades et personnes percluses. Ainsi, mes sœurs, le nerf de la Compagnie est le peu de bien que vous avez, lequel venant à manquer, vous ne pourrez plus subsister. C’est pourquoi il faut avoir grand soin de bien ménager ce bien et le regarder comme celui que Notre-Seigneur donne pour l’entretien de ses servantes, tant celles qui servent les pauvres à Paris, que celles que l’on renvoie et qu’on rappelle des lieux où elles servent les pauvres. Jusqu’à cette heure, Mademoiselle a bien conduit les affaires, par la grâce de Dieu, et si bien que je ne connais point de maison de filles dans Paris qui soit dans l’état que vous êtes. Toutes se plaignent qu’elles doivent, et les filles de Sainte-Marie et plusieurs autres. Même les Filles-Dieu, si je ne me trompe, m’ont dit qu’elles devaient. Voyez quelle bénédiction Notre-Seigneur a donnée au bon gouvernement que l’on a tenu. Il y a deux ou trois maisons de filles qui depuis peu ont été contraintes de tout quitter pour n’avoir pas pris garde à cela et qui avaient peut-être plus de retenue que vous. Cependant vous n’avez pas eu une supérieure qui ait laissé aller la maison en défaillance; au contraire, elle vous a amassé de quoi en avoir une. C’est de quoi vous devez bien remercier Dieu, de vous voir dans un état tel, que je ne connais point de maisons de filles qui soient si bien. Non, je vous le dis, je n’en sache point dans Paris, et cela, après Dieu, par le bon gouvernement de Mademoiselle.
A ces paroles, Mademoiselle ne voulant pas croire y avoir rien contribué, dit :
Mon Père, vous savez bien, et nos sœurs aussi, que,
si j’ai fait quelque chose, ç’a été par les ordres que votre charité m’a donnés.
— Voilà donc, mes sœurs, comme il faudra faire : ne rien changer; demander toujours à Mademoiselle : « Ferons-nous ceci ou cela? » Si elle n’y était pas et que la chose pressât, prendre l’avis l’une de l’autre, différant à lui en parler au plus tôt que faire se pourra.
Je rebats encore qu’il faut avoir grand soin de conserver le peu que vous avez, qui n’est pas grand’chose. Le revenu des coches donné par Madame la duchesse d 'Aiguillon n’est pas beaucoup assuré; ce que le roi a donné sur le domaine de Gonesse, non plus. C’est pourquoi il faut prier Dieu qu’il conserve le roi. Votre maison n’est pas comme les autres. Elles ont leur recours ailleurs. Voilà les filles de Sainte-Marie; elles n’en reçoivent point qui ne portent douze ou treize cents livres. Et toutes les autres religions prennent de grosses dots. Mais vous n’avez rien, si ce n’est vos pauvres et la providence de Dieu, qui est beaucoup. Et c’est en cela que vous devez mettre toute votre confiance.
La quatrième offieière aura soin de la dépense et rendra compte toutes les semaines à la trésor ière. Elle représentera pareillement la supérieure, quand elle n’y sera pas, ni les deux autres assistantes.
Voilà, mes sœurs, ce qui regarde vos offices. Quand Mademoiselle est présente, toute autre supériorité cesse.
Voyons les moyens qui vous pourront aider à bien vous acquitter de vos offices. Le premier, mes chères sœurs, c’est de renoncer au monde, à toutes les prétentions de vos parents et à tout l’honneur pour vous donner entièrement à Notre-Seigneur.
En second lieu, il faut renoncer à soi-même. Ce n’est pas assez d’avoir quitté le monde; il faut de plus se quitter soi-même, n’avoir point de soin de sa réputation, ni qu’on nous estime; et pour cela il faut avoir
une grande humilité, mépris de soi-même pour faire toutes ses actions pour plaire à Dieu et non au monde; car dès là qu’une officière cherchera à complaire, tout est perdu. Si, pour contenter celle-ci ou celle-là, une officière venait à rompre l’ordre des supérieurs, elle se rendrait bien coupable; et pour éviter ce mal je vous dirai ce qu’il faut faire : il ne faut point chercher à plaire ni au monde, ni aux sœurs, contre notre conscience. On pourra dire : « Il faudrait que telle chose fût comme cela. » Pour le résoudre, il faut savoir si c’est l’intention de Mademoiselle et la suivre, car c’est l’intention principalement qu’il faut suivre plutôt que les paroles. Mais il faut être ferme en cette pratique et faire que les autres suivent toujours l’intention des supérieurs. Et encore qu’il faille être douce parmi vos sœurs, il faut pourtant être ferme et même rude aux rebelles, quand on le juge nécessaire.
De plus, il ne faut pas être bien aise de plaire, ni craindre de déplaire. Pourvu que vous vous acquittiez bien de votre devoir, il ne faut pas vous mettre en peine.
C’est l’orgueil et amour de nous-mêmes qui nous fait prendre tant de soin pour contenter les autres. C’est proprement cela, parce que nous craignons qu’on ne se plaigne de nous, qu’on nous dise que nous nous sommes bien élevés, que ce n’est plus vous. Voilà ce qui fait que nous cherchons tant à complaire aux autres.
Or, ce n’est pas cela qui fera dire au bout du temps que vous avez été bonne servante, mais bien si vous avez eu grand soin de faire qu’une chacune ait fait son devoir. Quand, avec toute votre complaisance, vous aurez satisfait les esprits et que le reste n’aura pas été comme il faut, l’on dira : « Voilà une pauvre fille. Elle n’a pas eu le courage de passer sur le respect humain, sur ce maudit que dira-t-on? » C’est à cela que l’on regardera, et non si vous avez été complaisante à tous.
Une autre chose qui vous aidera encore, c’est d’avoir grand zèle pour la gloire de Dieu, zèle pour le salut des âmes qu’il envoie à la Compagnie pour se perfectionner et travailler de tout son pouvoir à leur instruction plutôt d’exemples que de paroles; car c’est aux officières à être les premières à toutes les observances, et c’est à elles que l’on peut attribuer le mal qui se fait dans la maison. Je le dis souvent chez nous, tout le mal qui se fait, c’est moi qui en suis la cause, ou plutôt qui le fais moi-même, parce que, si j’avais soin d’instruire et d’enseigner ce qu’un chacun doit faire, il le ferait. C’est pourquoi il ne se faut prendre à personne qu’à moi seul de tout le mal que font ceux que Dieu a commis sous ma charge.
Ainsi, mes chères sœurs, pouvons-nous attribuer tout le mal que les Filles de la Charité font, aux officières; et vous et moi en rendrons compte à Dieu. Que dirons nous à Dieu ? Que lui dirai-je, moi misérable, quand il me dira : « Je m’attendais que tu misses la Compagnie de la Mission en un tel degré de perfection par ton soin et bon exemple. Elle en est bien éloignée. » Autant en demanderait-il à vous, si vous manquiez à votre devoir. Et qui pâtira pour cela? Ce seront nos pauvres âmes. Chacun y sera pour soi. Si vous avez mal exercé votre office, je n’en serai pas plus excusable. C’est pourquoi, mes sœurs, il faut bien vous donner à Dieu pour que les autres qui vous succéderont puissent suivre votre exemple. Quel bonheur d’être choisie pour travailler à un œuvre si saint, et au commencement ! Car, si vous faites bien, vous participerez à tout ce que feront celles qui viendront après vous; et encore qu’après la mort l’on ne puisse plus mériter, car les morts ne profitent plus, vous recevrez pourtant un surcroît de mérites autant de fois que vos sœurs feront une bonne action, continuant ce que vous avez commencé.
Mais, si vous ne mettez pas de bons fondements par la pratique des vertus que nous avons dites, qui sont l’humilité, mépris de soi-même, zèle de la gloire de Dieu, mépris du monde, le renoncement aux parents, le bon exemple et tout le reste, tout ce que vous ferez, et les autres d’après, ne servira de rien. Si les premières ne font pas bien, les secondes feront encore pis; et ainsi l’on ira de mal en pis; tant il importe que les premières tiennent tout en bon ordre, tant pour le spirituel que pour le temporel.
Je pense qu’il sera bon que vous communiiez pour cela demain, ou dimanche, afin de demander les grâces à Notre- Seigneur dont vous avez besoin. Mademoiselle, le jugez-vous à propos ?
— Mon Père, je crois qu’il est besoin que Dieu nous assiste puissamment pour faire selon ce que votre charité nous a dit et que nous avons sujet de lui demander devant que de commencer.
— Oh bien ! f,aites-le donc demain toutes quatre, s’il vous plaît.
Mademoiselle, voyant que notre très honoré Père était sur le point de finir, proposa l’affaire de nos sœurs de Nantes et dit :
Elles nous mandent que les messieurs étaient tout prêts à renvoyer ma sœur Marie, ma sœur Henriette et ma sœur Renée, mais que Monsieur Truchar leur donna avis de nous en écrire. S’il plaît à votre charité, mon Père, voir ce qu’il faut faire, si on leur enverra d’autres sœurs, ou si l’on attendra le retour de celles qui doivent revenir ?
— Il s’agit donc de résoudre cette question. Premièrement ils en renvoient trois et n’en demandent qu’une, parce qu’ils ne veulent plus que six sœurs, au lieu de huit qui y sont. Si l’on attend le retour des
autres, celles qui demeureront seront accablées sous le faix.
Notre très honoré Père ayant demandé l’avis de Mademoiselle et de nos sœurs, les unes dirent qu’il serait bon d’attendre le retour de celles de Nantes pouir instruire celle qui y devait aller, et les autres que celles de Nantes seraient trop surchargées. Cependant sa charité, elle, dit qu’il fallait recommander l’affaire à Dieu.
Et y ayant une sœur nouvelle à l’assemblée, Mademoiselle demanda s’il n’était pas nécessaire de garder le secret quand on était appelé au conseil. A quoi notre très honoré Père répondit :
Oui, et je vous prie, Mademoiselle, et vous toutes, mes sœurs, de trouver bon que je réitère la demande que j’ai faite autrefois, qui est de vous prier que vous vous obligiez à cela, c’est-à-dire à garder le secret pour tout ce qui se dit ici. Ce n’est pas que j’aie sujet de craindre pour Mademoiselle Le Gras, puisque c’est une personne des plus secrètes que je connaisse, mais pour vous servir d’instruction, s’il y avait quelqu’esprit curieux qui voulût savoir de vous ce qui s’est traité.
Mademoiselle, promettez-vous devant Dieu d’être fidèle à tout ce que nous venons de dire et à la pratique de vos règles ?
— - Oui, mon Père.
Toutes les sœurs firent la même promesse. Après quoi Monsieur Vincent, continuant à parler, dit :
Il y avait à Rome un homme qui fut appelé au conseil où il se devait traiter d’une affaire importante. Quand il fut de retour à sa maison, sa femme voulut savoir ce qui avait été résolu. Il lui dit qu’il ne lui dirait pas, que cela ne se devait faire. Néanmoins elle le presse fort pour le savoir; elle fait instance tant qu’elle peut, et ne le veut point quitter qu’il ne lui découvre ce
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qu’il a entendu. Que fait-il pour la contenter? Car vraiment il l’aimait beaucoup ; il ne la voulait pas fâcher et encore moins lui dire ce qu’elle désirait savoir. Il s’avise de chercher une fable ou bagatelle (je ne me souviens pas présentement ce que c’était, mais je sais bien que c’était une bagatelle), et lui dit que cela avait été résolu. Voyez, mes sœurs, la fidélité de cet homme à garder le secret; de dire que l’amour qu’il portait à sa femme, ni toutes les instances qu’elle lui ht n’eurent pas le pouvoir de lui faire manquer à ce qu’il était obligé. C’est ainsi qu’il faut faire : ne jamais parler, ni directement, ni indirectement, ni à aucune sœur de ce que nous savons par cette voie. Si quelqu’une était assez curieuse pour le demander, il lui faudrait dire : « Eh ! ma sœur, pour qui me prenez-vous de me faire telle question? Sans doute vous n’avez guère bonne opinion de moi, de penser que je sois si légère d’esprit que de vous dire ce qu’il n’est pas permis de dire. Vous auriez sujet de vous moquer de moi si j’avais fait cette faute. » Voilà, mes sœurs, comme il se faudrait défaire de telles personnes, et jamais ne rien dire touchant ce qu’on a traité, ni directement, ni indirectement.