‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 228 sur 314 · CONSEIL DU 27 JUILLET · texte numérisé non relu

CONSEIL DU 27 JUILLET

Le 27 juillet 1656, on s’assembla à Saint-Lazare pour quelques nécessités de la Compagnie, Monsieur Vincent, Monsieur Portail, Mademoiselle Le Gras et quatre ou cinq sœurs.

Notre très honoré Père ayant demande a Mademoiselle de quoi il s’agissait, elle dit :

Mon Père, c’est de savoir ce que nous avons a faire au sujet de la sœur de Monsieur Tholard, Madame Auclerc, et sa fille, qui sont venues à Paris à dessein d’être de la Compagnie et ont été reçues par l’ordre que votre charité nous a fait donner pour en essayer; et comme elles sont toujours dans l’incertitude si elles demeureront, la mère commence à s’ennuyer.

— Quel empêchement y a-t-il, Mademoiselle, pour leur réception ?

— Mon Père, pour la mère, il n’y a autre difficulté qu’une incommodité à l’odorat, qui est assez notable; et sa fille a mal aux yeux. De sorte qu'il est fort à craindre qu’elles ne puissent pas faire les exercices des Filles de la Charité. La mère ne veut pas se séparer de la fille. Elle propose de /lui donner pension, si on la reçoit.

Monsieur Vincent dit :

Il paraît quelle n’a pas vocation vraisemblablement. La raison, c’est que, quand Dieu appelle quelqu’un dans une Compagnie, il lui donne les grâces nécessaires tant du corps que de l’esprit. Or est-il qu’elle n’a point les qualités requises pour être Fille de la Charité. Elle est en danger de devenir aveugle et dans l’inhabileté de faire les fonctions qu’il faut qu’elles fassent.

Recevoir pension, cela n’est pas non plus à propos.

Document 175. — Dossier des Filles de la Chanté, original écrit, à l’exception des deux premières pages, par Mathurine Guérin.

Il ne faut pas charger la maison de ces sortes de gens. Je sais une maison de religion qui a reçu une fille, non pas pour être religieuse, mais elle a été reçue comme bienfaitrice et a donné trente mille livres; et avec tout cela elles voudraient bien que l’affaire fût encore à faire. Elle est paralytique. Il semble que c’est un grand avantage; mais une personne dans une communauté, qui ne peut suivre le train des autres, donne bien de la peine.

Mademoiselle dit :

Mon Père, j’ai grande peine que nous ne puissions faire quelque chose pour leur satisfaction, tant pour leur bonne volonté que pour Monsieur Tholard. S’il plaît à votre charité qu’on les reçoive pour cette considération, encore qu’elles n’aient pas les qualités requises, j’en serai bien aise.

— Oh ! non, Mademoiselle, il ne faut rien faire contre nos obligations. Il faut aller à Dieu tout droit. Je sais bien que Monsieur Tholard souhaite cela comme un bien à sa sœur, mais il sera facile de lui faire entendre les raisons qu’on a de les renvoyer. Comme la fille n’est nullement propre, que ferait-elle dans l’état où elle est, si sa mère la quittait? Et si la mère n’a de la bonté pour sa hile, pour qui en aura-t-elle? Pour moi, je ne voudrais pas lui conseiller de la quitter, vu l’infirmité où elle est.

La deuxième chose qui fut proposée fut savoir si l’on reprendrait ma sœur Marie Joly, laquelle, pour le long temps qu’elle avait été hors la maison, ayant servi les pauvres à Sedan 14 ans, avait peine à s’accoutumer aux pratiques de la communauté, et se voyant pressée de sortir pour servir les pauvres hors de la Compagnie par Madame de Bouillon, à laquelle elle avait obligation, s’était laissée aller et avait donné les mains, mais, ayant reconnu sa faute et s’étant repentie de l’avoir faite dès

le même jour de sa sortie, elle demandait avec instance qu’on lui fît la charité de la recevoir h

Notre très honoré Père dit :

Voyons îles raisons qui semblent nous obliger à faire comme le père du prodigue de l’Evangile, puisque Dieu nous en donne le moyen. La première, c’est que c’est une personne qui s’est égarée de son bon chemin, et il y a charité de redresser les dévoyés. 2° Elle est pénitente, et il semble qu’il lui faille pardonner, puisqu’elle a regret de sa faute. 30 II y a longtemps qu’elle est de la Compagnie et a beaucoup travaillé pour les pauvres. Lorsque le siège fut à Sedan, elle eut beaucoup de peine. 40 II est à craindre que plusieurs de nos sœurs ne soient contristées si on ne la reçoit pas.

Contre cela, c’est que, comme elle est accoutumée à suivre un peu ses volontés, n’ayant pas été près des supérieurs, il est à craindre qu’elle ne donne de la peine et qu’elle ne se range pas facilement aux observances nécessaires. Voilà ce qui peut empêcher de la recevoir : la crainte qu’elle n’ait contracté l’habitude de suivre ses volontés. Il y a des personnes, comme je pense en être une, qui ne regardent en tout ce qu’elles font que leur inclination ou aversion, et elles font cela sans regarder la raison.

Notre très honoré Père ayant demandé les avis de Monsieur Portail, de Mademoiselle et des sœurs, ils furent d’avis de la recevoir pour toutes les raisons cidessus, principalement pour la peine que cela ferait aux

1. Le fait reproché à Marie Joly remontait au 16 novembre 1654, et on ne l’avait pas congédiée de la communauté, puisque son nom figure,, à la date du 8 août i655, sur la liste des sœurs (voir p. 5y5). Il est étrange qu’après vingt mois on mette, pour ce fait, son renvoi en délibération. Il y a là un petit problème dont nous ne voyons pas la solution, étant donné que la date de ce Conseil est certaine et que rien ne laisse supposer une nouvelle fuite.

sœurs, qui penseraient qu’il n’y a point de sûreté dans la Compagnie.

— Je suis de votre avis, dit Monsieur Vincent, mais non pas pour ce que les anciennes diront; car les Filles de la Charité ne sont pas pour se contenter l’une l’autre; mais elles doivent chercher à contenter Dieu en toutes choses. Il ne faut jamais s’arrêter à que dira-t-on? Ahî qu’il est cause souvent que le vice est autorisé et la vertu vilipendée! Ah! que dira-t-on? malheureux que dira-ton? quand il fait mépriser ceux qui font bien et avoir aversion de leurs meilleures actions ! Ce n’est donc pus pour ce que les anciennes diront qu’il faut faire cela.

Tant que l’Eglise a été dans la première rigueur de ne point souffrir ceux qui étaient tombés en faute, elle s’est conservée dans une grande ferveur, et tout autant qu’il y avait de chrétiens, c’étaient autant de saints qui vivaient tous d’un même esprit. Ce qui a continué autant de temps qu’elle a conservé cette rigueur de retrancher les délinquants. Mais tout aussitôt qu’elle a commencé à se relâcher et à tolérer les pèches de ceux qui se repentaient, elle est déchue de sa première ferveur et est venue en l’état où nous la voyons à présent.

Ainsi, tant que la discipline sera bien gardée dans une maison, tout ira bien; et dès lors que ceux qui ont charge du gouvernement se relâcheront, adieu la Charité !

Si on ne la recevait pas, après qu’elle-même est sortie sans sujet, et, qui plus est, avec une dame des plus pieuses que l’on saurait désirer, qui ne l’a pressée de sortir que pour servir les pauvres sur ses terres, que pourrait-on dire de cela? Les anciennes, qui tiennent à Dieu, diront qu’elles sont bienheureuses d’avoir des personnes qui veillent sur elles et sur toute la Compagnie. Ceux du dehors diront qu’il fait bon là, puisqu’on n’y souffre pas le mal. Voyez-vous, il faut tenir ferme si

vous voulez que Dieu conserve la Compagnie de la Charité; autrement, que serait-ce si Ton ne punissait point les fautes? Moïse reçut ordre de Dieu de faire mourir tous ceux qui amasseraient du bois le dimanche, et cela était observé exactement. Nous avons dans l’ancienne loi l'exemple de Coré, Dathan et Abiron, qui furent engloutis tout vifs pour avoir murmuré contre Moïse. Sa propre sœur fut frappée de lèpre pour avoir trouvé à redire à ce qu’il faisait. Dans le Nouveau Testament, Ananie et Saphira, pour avoir menti à saint Pierre, tombèrent morts à ses pieds. Il est dit encore de saint Paul qu’il excommunia un méchant garçon qui avait fait quelque chose à une femme, qui n’était pas bien. Saint Paul le retrancha des fidèles, c’est-à-dire livra son âme au diable, afin qu’il se corrigeât. Les prêtres mêmes étaient chassés lorsqu’ils avaient fait quelque faute assez notable. Les apôtres ou l’Eglise observaient cette rigueur même à l'endroit des mauvais prêtres. Mais, depuis, l’indulgence, la compassion et la mollesse s’est emparée du cœur de ceux qui ont conduit l’Eglise; de là elle est venue en l’état où nous la voyons. De sorte que saint Augustin, pour représenter en quelque façon les premiers chrétiens, établit de son temps des compagnies de prêtres qui vivaient en commun, et de filles qui apportaient leur bien entre les mains de la supérieure, sans avoir rien de propire. Et même quand on apportait quelque chose à une en particulier, ce n’était pas à ceux-là, mais à ceux qui en avaient plus de besoin, selon l’ordre que le même saint avait établi. Voilà ce que saint Augustin ordonna pour représenter à peu près l’ancienne façon de vivre des chrétiens.

Il faut donc tenir ferme à ce que l’ordre soit bien gardé et retrancher ce qui est gâté, crainte que cela n’infecte le reste. C'est un membre pourri; il le faut retrancher.

Ah ! mais c’est une ancienne. Si on la refuse, en voilà plusieurs autres qui pourront à son sujet s’en aller et faire banqueroute. — N’importe; il faut* faire ce qu’on est obligé, même si quelques-unes s’en formalisent. Celles qui sont comme il faut diront : « Il faut que je sois sage et que je m’acquitte bien de mon devoir. » Elles loueront Dieu de ce qu’on ne souffre pas le mal dans la Compagnie.

Et sachez que jamais il ne sort personne qu’il n’en vienne d’autres en leur place. Vous mettez une Elle dehors qui gâtait les autres; il en reviendra trois, quatre et cinq pour récompenser ce que vous avez fait.

Quoi ! il serait dit que, de crainte de mécontenter les anciennes, on souffrirait un membre qui gâte les autres, ou qui les peut gâter ! Qui serait le chirurgien misérable qui, voyant un bras, ou un pied gangrené, n’aurait pas le courage de le couper, pource que cela fait mal! Eh! que diraient les autres membres, s’ils pouvaient parler ? Ainsi que diront les anciennes, si elles voient qu’on souffre quelqu’une faire mal? Elles voudront faire ainsi. Si vous gardez celle-là, vous en perdrez plusieurs autres. Voilà pourquoi les anciennes ne doivent pas trouver mauvais si on ne reprend pas facilement celles qui se sont laissées aller en quelques fautes. Si vous faisiez autrement, vous feriez tort aux nouvelles, qui pensent trouver l’exemple. Et n’est-ce pas une chose horrible de demander des jeunes ce qu’on ne peut avoir des anciennes ! Vous voulez qu’elles soient dans la pratique des règles, et vous n’y êtes pas! Il n’y a pas d’apparence; car il faut que les anciennes donnent l’exemple aux nouvelles de ce qu’elles demandent d’elles.

Je ne me rends donc point à la recevoir pour ce que les anciennes diront, pource qu’il faut que les supérieurs tiennent ferme aux choses de Dieu. Tout ainsi que la boussole d’un navire qui est agité des vents ne laisse

pas de le conduire, de même les supérieurs, quoiqu’ agités du vent de diverses opinions, ne doivent pas laisser de conduire les choses selon que Dieu leur inspire.

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