CONSEIL DU 26 DÉCEMBRE
Le 26 décembre 1656 commença la petite conférence pour les résolutions à prendre pour la sorbe d’une sœur.
Document 176. — Recueil des procès verbaux des conseils tenus par saint Vincent et Mlle Le Gras , p. 196 et suiv.
Document 177. Dossier des tilles de la Charité, original écrit de la main de soeur Mathurine Guérin.
La première chose qui fut proposée fut le renvoi de cette sœur et le sujet qui donnait pensée de la retrancher de la Compagnie. Après quoi Monsieur Vincent dit :
Bienheureux sont ceux que Dieu a avantagés d’un bon esprit qui se porte facilement au bi n. Il faut donc voir ce que nous avons à faire soit pour la renvoyer,, soit pour la retenir.
Les raisons pour lesquelles il semble qu’il la faut encore supporter, c’est, premièrement, que c’est aux personnes spirituelles à supporter les infirmités de ceux qui sont imparfaits; et entre les personnes spirituelles, aux sœurs de supporter leurs sœurs.
Deuxièmement, c’est qu’il n’y a point de Compagnie où il n’y ait quelque chose à supporter. Dans celle de Notre- Seigneur même, il s’est trouvé des défauts à supporter; non seulement le malheureux Judas, mais les autres encore faisaient des fautes; et saint Pierre, après les protestations de fidélité qu’il avait faites, renia son bon Maître. Voilà donc ce qui nous oblige à souffrir encore d’elle, pource qu’il n’y a point de lieu si saint où il n’y ait toujours quelque rabat-joie.
Troisièmement, vous perdriez le' mérite que vous auriez à la supporter et à souffrir les peines qu’elle vous donne, qui peut-être sont grandes.
En quatrième lieu, cela pourrait faire peir.e aux sœurs, voyant que l’on met dehors une hile qui a été si longtemps dans la Compagnie. A cela on pourra dire que son humeur est incompatible et qu’elle a des défauts qu’on ne peut pas souffrir; qu’on l’a supportée quatorze ans, espérant toujours qu’elle se corrigerait. Mais cela n’empêchera pas que l’on ne dise : « Si on l’a gardée tant de temps avec ses défauts, comment ne la supporte-t-on encore ? »
Voilà les raisons pour lesquelles il semble que nous devons encore la supporter dans ses imperfections pour tâcher de lui profiter.
Contre cela, il y a la maxime qui doit être gardée inviolablement, de tenir la Compagnie nette des personnes qui font scandale. Oh ! il ne se peut qu’elle ne donne grand scandale aux enfants qui voient comment elle se comporte, et aux sœurs qui sont là; et il est à craindre qu’elles ne prennent liberté, ou les enfants, de faire comme elle, de se donner au cœur joie et de dire : a Voilà une telle à laquelle on souffre tout, sans lui rien dire. Pourquoi ne ferions-nous pas de même? S’il y avait du mal, on ne le souffrirait pas. »
Après, c’est qu’il n’y a rien à espérer de cet esprit. Si en quatorze ou quinze ans on a fait ce qu’on a pu pour la corriger et qu’après cela on n’a rien gagné, il n'y a pas sujet de croire qu'elle change. S’il n’y avait que six mois qu’elle fût dans la maison, ou que ce fût une jeune personne, passe; mais à l’âge qu’elle a et après un si long temps, il n’y a apparence qu’elle change.
De plus, si nous la laissons en la Compagnie, cela donnera sujet de dire que l’on n’a guère de soin d’y maintenir la discipline, puisqu’on y souffre telle personne, ou que, si en quatorze ans on n’a pu corriger ses défauts, il faut que ceux qui gouvernent cette Compagnie-là n’aient pas grand soin de la perfection des personnes qui sont sous leur conduite. Voilà ce que l’on dira au dehors.
De plus, les bonnes âmes qui aiment bien leurs règles et qui voient des personnes n’en tenir compte, oh ! cela leur fait beaucoup de peine.
Voilà les raisons pour lesquelles il est à croire qu'il ne la faut pas supporter davantage. Et en dernier lieu, c’est qu’elle ne fait point son salut; elle ne le peut point
pour tout, vivant de la manière qu’elle vit. Peut-être que, quand elle sera dehors, la peine qu’elle aura l’y fera penser davantage. « La vexation, dit l’Ecriture, donne de l’entendement. » Quand elle se verra dans la misère, sujette aux autres, si elle se met en service, comme il est fort à croire, n’ayant pas de parents, cela lui fera connaître son défaut et se corriger.
Les avis de tous furent de la renvoyer, pour les raisons susdites.
Reste à voir, dit notre très honoré Père, comme il s’y faut prendre. Mademoiselle dit :
Mon Père, je crois qu’il serait nécessaire que votre chanté prît la peine de lui parler.
— Je le ferai, Dieu aidant. Vous me la ferez venir, Mademoiselle.
Le temps pressant, il ne fut parlé d’autre chose.