XIII
Dieu, qui nous signifiait ses volontés, et d’être plus fidèles à la pratique.
La grande humilité de Monsieur notre très honoré Père tout surpris commença à nous dire à son ordinaire des paroles de très grand mépris de lui-même. « Moi, misérable pécheur, je ne fais que tout gâter. S’il y a eu quelque défaut en la Compagnie, j’en ai été cause. » Et rentrant très fort en lui-même, son silence et recueillement nous ht bien connaître que nous lui avions donné confusion. Mais son support l’empêcha à son ordinaire de nous en reprendre.
Et ensuite, poussées par les sentiments de nos obligations, nous ajoutâmes que l’épître de la fête nous avait bien appris les obligations que les Compagnies ont d’écouter leur instituteur et de se servir de leurs avertissements, ainsi que les apôtres avaient fait tant que Notre- Seigneur fut avec eux; et que, lorsqu’ils ne l’avaient plus, quand il fut question de remplir la place de Judas, ils ne voulurent rien faire d’eux-mêmes. Mais, comme ils avaient vu leur Maître avoir toujours eu recours à la prière, ils firent le semblable. Et comme Notre-Seigneur avait fait connaître n’être pas venu pour détruire la loi de Moïse, mais pour l’accomplir, ainsi firent-ils, trouvant dedans les prophéties qu’il devait y avoir un autre pour remplir la place de Judas. Je supplie Notre-Seigneur faire la grâce à toute la Compagnie, que notre très honoré instituteur a établie par la volonté de Dieu, d’être dans une pareille exactitude.
La première proposition que nous fîmes fut l’irrésolution en laquelle nous étions de renvoyer une fille qui nous était venue de Troyes, par la recommandation qu’une bonne religieuse en avait faite, ou de lui donner l’habit des sœurs. Les raisons pour le renvoi furent que, dès son arrivée, elle avait fait connaître une grande légèreté en son esprit, une grande curiosité de savoir
toute chose, peu de disposition à la soumission et plutôt obstination et plusieurs autres petites habitudes contraires aux maximes de la Compagnie. De raisons pour la retenir il n’en paraissait point d’autre que celles qu’elle était de connaissance, qu’il ne paraissait point en elle de dangereuses habitudes, que avec la légèreté il y avait beaucoup de simplicité et que peut-être après beaucoup d’avertissements elle se pourrait former.
Monsieur notre très honoré Père dit :
Mes sœurs, avant passer plus outre, je vous veux avertir de la nécessité qu’il y a de ne point recevoir dans les Compagnies que les personnes qui aient vocation ; autrement, ces Compagnies ne pourraient subsister. Et comment y pourrait faire bien une personne qui n’y serait pas appelée .de Dieu? C’est pourquoi il faut principalement faire attention pour bien reconnaître leur vocation. Ce n’est pas que toutes les vocations soient semblables. Dieu se sert de diverses manières pour appeler à son service; quelquefois même des afflictions et dégoûts du monde font envie de le quitter. Et quand avec cela les dispositions s’y trouvent, c’est une bonne marque d’une craie vocation.
D’autres sont appelés d’une manière plus pure, regardant seulement le désir de servir Dieu et le moyen de faire leur salut. Cette vocation est plus apparente; mais die ne laisse pas quelquefois d’être exercée. Et quoique :es vocations soient différentes, néanmoins Dieu en tire sa gloire, les rendant vraies vocations. Mais, quand le oeul intérêt les amène et que les filles cherchent seulement eur sûreté, il est bien difficile qu’elles réussissent. Ce vont toujours des esprits vacillants, irrésolus et qui enin ne réussissent pas. C’est pourquoi, mes chères sœurs, 1 est de très grande importance d’essayer et même de ’éprouver.
Dites donc, ma sœur, que vous semble de cette bonne
fille? dit Monsieur notre très honoré Pèie à celle qui devait opiner la première.
Monsieur, il me semble que tout ce qui a été dit de
sa disposition paraît véritable; mais peut-être, étant avertie, pourra-t-elle se former, étant fort jeune.
Mais encore, ma sœur, vous semble-t-il que 1 on la
doive garder?
Notre sœur, n’ayant point encore été appelée au conseil, dit :
Monsieur, je ne suis pas capable d en juger; ce sera
ce qu’il plaira à votre charité.
C’est peut-être, ma sœur, que vous serez bien aise
d’entendre le sentiment des autres; ec quand vous euicz vu, il faut opiner librement et dire: « Il me semble que, pour les raisons que l’on a dites », ou d autres, s il en vient à l’esprit, « elle n’est pas propre », ou « elle y fera bien ».«
Et vous, ma sœur, que vous en semble?
— Mon Père, elle a tant d’éloignement des dispositions «d’esprit que les Filles de la Charité doivent avoir que je ne crois pas que jamais elle puisse réussir. Cela me fait dire que nous ne devons pas la garder davantage.
— Et vous, ma sœur ?
— Monsieur, je trouve véritable tout ce qui a été remarqué de cette bonne fille ; c’est un esprit qui ne se soucie point de tout ce que l’on lui dit et ne laisse de faire ce qu’elle veut; ce qui me fait croire qu’il ny a point d’espérance qu’elle change, et ainsi qu’il la faudrait renvoyer.
— Et vous, Mademoiselle, que vous en semble?
— Mon Père, d’importance que votre charité nous a fait voir d’essayer de n’admettre aucune fille en la Compagnie, la connaissance que nous avons pu avoir et que nos sœurs nous en ont donnée, jointe au peu de solide raisonnement qui paraît en cette fille me fait croire que,
quand bien l’on en essaierait davantage, cela ne lui apporterait aucun changement. Ce n’est pas qu’elle ne soit bien bonne hile. Elle paraît de douce humeur. Néanmoins je ne la crois nullement appelée en la Compagnie, ni qu’elle puisse y être propre, parce qu’elle ne paraît pas de raisonnement assez puissant pour se défaire de ses habitudes et inclinations.
— - Et vous, Monsieur Portail?
— Monsieur, je ne pense pas la connaître. Mais par le rapport de nos sœurs je crois que le plus tôt que l’on pourra la renvoyer sera le mieux.
— • Je suis de vos avis, mes chères sœurs, tant parce que la vocation n’y paraît pas, que pour cette disposition que vous avez remarquée à la légèreté. Il est impossible de faire de bons fondements sur le sable; et c’est ce que Notre-Seigneur enseigne, et c’est ce que tout le monde pratique. Si l’on veut faire un bon édifice, l’on cherche la fermeté; autrement, quelque bâtiment que l’on pourrait faire tomberait bientôt en ruine, et il en est ainsi pour l’édifice spirituel. Si un esprit est léger, il n’y a point de fermeté en ses résolutions. Ils sont toujours vacillants ; tantôt ils veulent une chose, puis une autre, et ainsi il n’y a aucune assurance. Et vous ferez bien de la renvoyer au plus tôt. Et il est bien nécessaire, mes sœurs, de prendre garde de quelle sorte sont les esprits que l’on admet à la Compagnie, pour ne la charger mal à propos.
— - Nous avons encore une jeune fille de Montmirail, qui est venue si petite et l’esprit si enfant, que nous n’avons pas jugé, mon Père, qu’il fût à propos de lui donner l’habit simple des Filles de la Charité, comme aussi il n’y paraissait aucune vocation. Et depuis qu’elle y est, nous avons su que son père, qui est veuf, l’avait contrainte de venir. Elle a esprit, paraît se plaire à la maison; mais c’est encore une enfant et s’amuse tant
qu’elle peut àjouer, seplaîtàcajoler avec les sœurs, auxquelles elle fait plusieurs contes et même des rapports qui ont fait peine à quelques-unes, et leur a causé en partie inquiétude sur leur vocation. Et il me semble que difficilement changera-t-elle à la maison, ne paraissant pas de sentiment pour cela.
Monsieur notre très honoré Père, après s’être bien informé du temps que nous l’avions, de son père et seâ parents, voulant recueillir les voix, notre sœur qui devait parler la première, dit : « Monsieur, ce que Mademoiselle Le Gras a dit paraît véritable. »
Dans la pensée que cette bonne sœur, qui avait peu assisté aux conseils, voulait suivre les opinions de celle qui tenait place de supérieure, celle-ci P interrompit et dit : « Ma sœur, c’est, s’il vous plaît, ce que vous avez remarqué et ce que vous pensez. » Et s’adressant à Monsieur notre très honoré Père, elle lui dit : « Il m’est venu en l’esprit que nos sœurs pourraient se feindre à dire franchement leur opinion, pensant qu’il faut toujours s’incliner à celle des supérieurs. »
Et ce cher Père, prenant la parole, dit :
O mes chères sœurs, il n’en est pas ainsi ; et ce que Mademoiselle Le Gras vous dit, c’est pour vous faire entendre que son intention est que vous ayez liberté de dire vos pensées et suivre l’inspiration que Notre-Seigneur vous donnera sur les sujets proposés, sans avoir aucun égard à ce que vous pourrez penser qu’elle inclinerait. Autrement, ce ne serait pas conseil dont les personnes sont assemblées au nom de Notre-Seigneur. Et c’est pour cela que l’on établit des ofhcières dans les Compagnies. Et Dieu leur donne grâce pour aider de leur conseil à conduire la communauté. C’est pourquoi, dans les besoins, vous êtes obligées à dire avec grande simplicité vos avis, encore même qu’ils ne fussent pas
toujours suivis; car cela peut arriver pour des raisons que quelquefois l’on peut dire, et d’autres fois il n’est pas expédient.