CONSEIL DU 9 FÉVRIER
Le dimanche g février 1659, se fit la petite assemblée à Saint-Lazare, où il fut traité de trois choses : la première, d’une sœur qui demandait avis sur oe que ses frères demandaient qu’elle leur donnât une maison tenante à la leur, qui lui appartenait; la deuxième, ce que l’on avait à faire pour une sœur nouvelle à la Compagnie, qui était fort infirme; et la troisième, de la manière d’instruire les personnes qui se présentent pour cela.
Monsieur Vincent, ayant été informé de Mademoiselle Le Gras que la. sœur de qui les frères demandaient la maison remettait cela à leur volonté, et que, comme elle ne s’entendait pas aux affaires, elle demandait comment elle en devait user, sa charité dit :
Il s’agit donc de savoir si notre sœur doit donner cette maison, et, au cas qu’elle la donne, si elle la doit donner entre vifs, ou par testament, pource qu’il y a cette différence que donner entre vifs on n’y peut plus rentrer; on a beau être en nécessité et avoir recours à la justice, jamais on ne peut jouir de ce qui a été donné de cette sorte. Mais, quand c’est par testament, il n’en va pas de même; on n’est pas obligé de le tenir pendant la vie, si on ne veut.
Les sœurs fuirent toutes d’avis que la sœur ne devait point donner son bien à ses frères en façon quelconque pour ces raisons : premièrement, qu’il y avait peu qu’elle était en la Compagnie ; deuxièmement, qu’il paraissait
Document 180. — Dossier des Filles de la Charité, original, écriture de sœur Guérin.
quelque légèreté en son esprit, qui pouvait faire douter de sa fermeté; et que, si elle venait à sortir, elle serait bien aise de trouver cela.
Mademoiselle Le Gras fut de même avis, pour les raisons que dessus, ajoutant quelle ne savait pas si nous la pourrions garder, étant venue infirme en la Compagnie et ayant quelques peines pour lesquelles il la faudrait peut-être rappeler du lieu où elle était, à la maison.
Monsieur Portail dit qu’il n’était pas à propos que les Filles de la Charité donnassent leur bien, pource que ce n’est pas comme des filles qui vont en religion et font vœu perpétuel.
Monsieur Vincent dit qu’il était de même avis et qu’il fallait tenir pour maxime en la Compagnie de ne jamais conseiller aux filles de se défaire de leur bien, pour plusieurs inconvénients, et qu’apirès la mort de la fille la maison demeurerait, et ainsi ils ne perdraient rien.
Pour la sœur infirme, Mademoiselle dit que c’était une personne sans bruit, douce d’humeur et qui avait, ce semblait, de bonnes qualités pour être Fille de la Charité, si la force de son corps y correspondait, mais qu’elle était fort infirme, de sorte quelle ne faisait pas ses règles et disa.it ne le pouvoir, quand on lui disait qu’il se fallait un peu efforcer afin d’éprouver ses forces, et que, si elle était toujours comme cela, elle n’était pas propre à la Compagnie. Elle donnait pour excuse que l’on lui avait dit qu'on ne mettait point les filles infirmes dehors.
Monsieur Vincent ayant demandé les avis, tous furent pour le renvoi, pour les raisons suivantes : premièrement, qu’elle était venue infirme en la Compagnie et qu elle 1 avait presque toujours été en son pays, ce qu une sienne compagne qui demeurait avec elle devant que de venir confirmait; deuxièmement, qu’elle-même
voyait bien n’avoir pas assez de forces pour faire les fonctions d’une Fille de la Charité et avait dit qu’elle s’en retournerait sitôt qu’elle aurait repris un peu ses forces.
Monsieur notre très honoré Père dit :
Je suis de votre avis; et puisqu’elle est disposée à s’en retourner, je crois que c’est faire un acte de piété de la renvoyer. Peut-être que l’air de son pays la pourra guérir. Quant à ce qu’elle dit, que l’on ne renvoie pas les infirmes, cela doit s’entendre de celles qui sont devenues infirmes après avoir consumé leurs forces au service des pauvres, mais non pas de celles qui l’étaient avant que de venir.
Sur la proposition que Mademoiselle fit à Monsieur Vincent pour l’instruction des grandes filles et même des femmes, lui remarquant quelque occas:on que la Providence avait donnée pour cela, sa charité approuva ce zèle et dit qu’il fallait non seulement leur enseigner les points de doctrine, mais encore les bonnes mœurs et les devoirs d’un bon chrétien.
Voici ses propres termes :
Il faut leur apprendre comme ils doivent commencer la journée. En s’habillant, demander à Dieu qu’il nous revête de la robe d’innocence; étant levés, comme ils doivent se recommander à Notre-Seigneur et lui offrir leurs actions ; comme quoi ils doivent prendre leur repas; comme quoi un enfant se doit comporter vers son père et le père vers ses enfants, la femme vers son mari et pareillement le mari vers sa femme; comme quoi un voisin se doit comporter avec son voisin ; et ainsi de toutes les autres choses qui regardent les mœurs : leur enseigner comme ils doivent passer les fêtes et dimanches, comme quoi ils doivent entendre la sainte messe avec attention et dévotion, comme il faut entendre le sermon.
Ici nous avons remarqué qu’une des maximes de notre très honoré Père est de louer et d’estimer beaucoup les pratiques des autres, disant que les Filles de la Croix avaient grande bénédiction de Dieu pour l’instruction et qu’il serait bon de savoir comme elles font.
D’y aller, dit sa chanté, il n’est pas à propos, mais on pourra s’en informer de quelques dames qui y auront été, comme de Madame de Mirepoix, sœur de Monsieur de Pamiers.