CONSEIL DU 23 MARS
Le 23e jour de mars 1659 se fit la petite assemblée, où Monsieur Vincent, notre très honoré Père, dit nous avoir mandées pour aviser ensemble ce que nous avions à répondre à nos sœurs de Pologne.
— Il s’agit d’une chose fort importante et qui ne s’est point encore vue : c’est, mes sœurs, que la reine veut avoir notre sœur Marguerite Moreau auprès d’elle pour s’en servir dans les offices de charité qu’elle fait faire. Monsieur [Desdames] m’en a écrit et me mande qu’il semble à propos que toutes trois se servent de mouchoirs et de coiffes pour deux raisons : l’une de nécessité et l’autre de bienséance, pource qu’à l’hiver le froid y est fort grand, et les chaleurs y sont extrêmes en été, de sorte que, pour la santé, il semble être nécessaire de leur permettre d’avoir la tête et le col plus couverts que si elles étaient ici. L’autre, c’est que toutes les femmes et les filles de ce pays n’ont point le col découvert. Elles ont certaine chose qui leur vient entourer le col, et il n y a que nos sœurs que l’on voie de la sorte. Or, pour résoudre ceci, il faut le réduire à plusieurs questions.
Document 181. Dossier des tilles de la Charité, original, écriture de soeur Guérin.
Premièrement, il faut savoir s’il est à propos d’accorder à la reine ce qu’elle demande.
Pour ces raisons il semble que non. Premièrement, crainte d’exposer notre sœur au danger de perdre sa vocation. Que savons-nous si Dieu lui fera la même grâce que lorsqu'elle ne se put prendre qu’à ses yeux 1 y quand la reine lui Pt une pareille proposition, tout au commencement quelles furent là? Il est vrai que Sa Majesté, ayant vu la peine que cela lui faisait, ne lui en parla plus. Mais que sait-on si elle pourra conserver la grâce de sa vocation, si elle se voit parmi le grand monde ?
Après, le scandale que cela pourra causer à la Compagnie. Quoi! voir une Fille de la Charité auprès d’une reine ! Que diront les autres ? Ce sera leur donner mauvais exemple. Ainsi, mes sœurs, il semble qu’il y a inconvénient à permettre ce qui n’a point encore été fait.
Contre ce que je viens de dire, il faut voir ce qui peut porter à donner cette satisfaction à la reine.
Premièrement, il semble que ce ne sera point rien f aire qui contrarie à la profession des Filles de la Charité, et qu’au contraire cela n’est que donner un moyen d’exercer plus noblement votre vocation. C’est comme qui chercherait soixante sols en un écu blanc, qui n’est qu’une même chose. Mais P écu blanc est d'une matière plus noble. Ainsi vous vous êtes données à Dieu pour servir les pauvres. Il est à croire que la reine ne veut avoir notre sœur que pour continuer par son moyen les charités que la bonne Madame de Villers faisait par son ordre, qui lui était une grande consolation, et qu’elle ne voit personne en laquelle elle ait plus de confiance. Pour cela, il semble que l’on ne peut pas dénier cette satisfaction à la reine, vu aussi qu’étant absolue.
i. Allusion aux larmes que sœur Moreau avait versées.
elle pourrait, si elle voulait, la prendre sans en demander notre avis ; et il serait a craindre pu elle ne se fâchât si on ne condescendait à sa demande, puisqu’elle semble si pieuse, comme, en effet, elle lest.
La deuxième raison pour laquelle il semble qu’il faille le faire, c’est que nous ne savons pas le dessein de Dieu et s’il ne se veut point servir de cette occasion pour employer la Compagnie d’une plus haute manière qu'il n’a pas encore fait. Si nous y résistons, qu’arrivera-t-il ? Que dira Dieu, si nous refusons de contribuer de notre part? Il aura sujet de nous reprocher : « Allez! vous êtes des ignorants, vous n’entendez point mes voies. Je me voulais servir de vous; mais vous ne lavez pas voulu. » 11 y a donc sujet de craindre que nous ne mettions obstacle aux desseins de Dieu sur la Compagnie.
Troisièmement, il semble qu’il faille respecter une règle que saint Ignace a donnée à tous les Jésuites, entre les autres qu'ils observent, qui porte qu’ils se doivent donner à Dieu, entrant à la Compagnie, pour être prêts de le servir en la manière qu’il leur fera connaître être plus avantageuse à sa gloire; ce qui fait que sans difficulté ils changent d’habits, quand il est nécessaire; comme, quand ils vont aux Indes et autres lieux où l’on ne souffre pas les chrétiens, ils s’habillent en courtisans. Or, selon cette règle, il semble qu’il est à propos de ne pas refuser cette occasion de servir Dieu, puisque l’habit ne fait pas le moine.
Reste à voir si nous devons accorder à la reine ce qu’elle désire.
Mademoiselle Le Gras proposa à notre très honoré Père de revoir la lettre de notre sœur, parce qu’il ne paraissait, en ce qu’elle contenait, autre chose sinon que la reine voulait que notredite sœur la suivît dans ses voyages.
Voici les propres termes qui sont couchés dans sa
lettre : « J’. ai été bien surprise quand la reine m’a dit qu’elle voulait que je la suivisse quand elle ferait de grands voyages. Je n’ai su que répondre à Sa Majesté, sinon que je croyais qu’elle n’en ferait plus de si longs. Et néanmoins on parle d’en faire un d’environ cent lieues. Elle m’a fait dire par une personne qu’elle souhaiterait bien que je misse une coiffe et un mouchoir et qu’elle ferait ce qu’elle pourrait pour m’en faire mettre. Cette même personne m’a demandé si nous faisions des vœux ; ce qui me met en grande peine pour la crainte que j'ai que, changeant mon habit et étant engagée dans la cour, cela me fît perdre ma vocation. Que saisje si Dieu, qui m’a fait la grâce de surmonter une fois les difficultés que j’ai eues au sortir du monde, m’en fera une pareille? S’il était à mon choix, j’armerais beaucoup mieux que Dieu permît qu’il me vînt une grande maladie, plutôt que de me mettre en ce danger. Néanmoins je vous prie d’en communiquer avec Monsieur Vincent, espérant que l’obéissance, à laquelle je me soumets, me servira de force. »
Il y .avait dans cette lettre deux petits morceaux de camelotine; et elle nous mandait que la reine, dès l’été passé, leur proposait de s’en revêtir à cause des grandes chaleurs ,
Et la grande charité de Monsieur notre très honoré Père, voulant recueillir les voix, dit :
Voyons donc, mes sœurs, vos avis. Il est question, ma sœur, de savoir si on accordera à la reine qu’elle la suive, soit pour ses voyages, ou qu’elle la veuille toujours auprès d’elle. Que vous en semble, ma sœur?
Notre sœur eut peine à répondre, ne pouvant comprendre comme elle demeurerait Fille de la Charité, demeurant dams le monde.
Monsieur Vincent répliqua :
Cela n’est pas sans exemple en votre Compagnie. La
reine de France en a demandé pour l’aller trouver en divers endroits, et Dieu a donné bénédiction à la chanté qu’elles ont eue pour les pauvres auxquels elles ont servi .
A quoi notre sœur acquiesça, pourvu que ce ne fût que pour les voyages.
Et notre très honoré Père continuant à prendre les voix, après quelques répliques de quelques-unes, elles acquiescèrent à ce que notre sœur obéirait à la reine pour ses voyages. A quoi Mademoiselle Le Gras ajouta que, selon les raisons que Monsieur notre très honoré Père avait alléguées, on ne pouvait pas refuser à Sa Majesté ce qu’elle désirait, considéré aussi que, le pouvant par son autorité, ce lui est une grande vertu d’en faire la proposition, particulièrement en ce qui regardait le voyage. A quoi il semblait que l’on se dût arrêter, puisque, jusques à présent, nos sœurs ne parlaient point d’un plus long séjour, quoiqu’il soit bien à craindre que la reine en veuille venir là, n’ayant en sa cour guère de personnes françaises qui puissent satisfaire son esprit à la place de défunte Madame de Villers.
Monsieur Vincent, continuant, dit :
Et pour cette coiffe et ce mouchoir, mes chères sœurs, qu’est-ce que c’est?
A quoi il fut répondu que, sur les habits que l’on porte, cela était ridicule; et sa charité se ht expliquer. L ne sœur mit une coiffe sur sa tête et représenta commeon pouvait mettre le mouchoir par-dessous, et qu’ainsi cela accommodait pour le froid ; et pour la modestie, que, au lieu de coiffe, on pouvait mettre une cornette de linge pour le même effet.
Et pour les petits morceaux de camelotine, il fut résolu que 1 on manderait que cela n’était point propre du tout et que les personnes les plus du monde s’en vêtaient ici, que 1 on pourrait envoyer un échantillon'
d’étoffe plus légère que celle que l’on porte d’ordinaire,, mais de même façon.
Dieu soit béni !