JOURNAL DES DERNIERS JOURS DE SAINT VINCENT
5 juin 1660.
Monsieur Jolly, supérieur à Rome, dans sa dernière,, vous parla-t-il point de l’ordination de Rome* 1 ?
- — Voici sa lettre, qui nous dit qu’ils sont dans l’ordination de la Pentecôte avec vingt et trois ordinands,. qui font assez bien; mais voici 1. affaire : c est que cette œuvre a sa contradiction, et assez grande. Quelque cardinal m’avait dit que les exercices appartenaient a leur Compagnie, et cela longtemps devant 1 ordination ; et le clerc du secrétaire m’a dit que le même examinateur avait dit au même' secrétaire qu’il n’y avait pas apparence d’obliger à venir à la Mission tant de personnes de condition et qu’il en ferait parler au Pape; ce que l’on m’a dit avoir été fait; mais que le Saint-Père, persuadé des fruits de l’ordination, n’y avait rien voulu changer. C’est une Compagnie qui forme ces obstacles, les Pères jésuites. Que ferait en ce rencontre la misérable nature et la prudence même?
1. L’on s’irait plaindre à ce corps et à cette Compagnie, ou tous, ou en particulier.
2. L’on s’en plaindrait à leurs amis mêmes, ahn de leur en faire au moins parler par eux.
Document 57. — Arch. de la Mission, original. L’écriture est de Jean Gicquel, prêtre de la Mission; c’est lui sans aucun doute qui est l’auteur de ce journal.
i. Cette question est d’un des assistants de saint Vincent. La réponse est de ce dernier.
3. L’on s’en plaindrait à ses propres amis, afin de les employer et leur autorité.
4. Enfin l’on se rangerait du parti opposé à ce corps; l’on prendrait parti pour les humilier; car c’est là le chemin de la nature et du monde.
Et ne pas faire cela, selon les maximes du monde, c’est être bête, sans esprit, sans sentiments, etc.
Mais, comme ces maximes ne sont que du sable' mouvant et que les maximes de Jésus-Christ sont toutes autant de fermes rochers, et que la Compagnie a pour maxime et pratique inviolable de suivre ces maximes, je vous en prie, Messieurs, tenons ferme, n'en démordons jamais. C’est un paradoxe à la nature; mais laissons-la gronder et tenons ferme.
i° Et pour cela nous n’en dirons pas un mot à ce corps,
2° encore moins à aucun de leurs amis,
3° et pas même un seul mot aux nôtres.
40 Ne point prendre parti ; et non seulement nous ne prendrons pas parti contraire à cette Compagnie; mais, bien loin de cela, il faut, suivant les maximes de Jésàis- Christ, prendre leur parti, chercher de les faire louer, etc.; car ce ne serait pas assez de demeurer indifférents à leur égard et de dire : « Eh bien ! passe ! il ne s en faut pas moins servir Dieu, mais laisser là. »
Ce langage est de la nature; il faut faire plus; car il les faut véritablement servir, et en tout en chercher et souhaiter les occasions.
Ce Père examinateur a dit cela et croit le devoir faire, pensant bien faire, ayant peine à se persuader que des etrangers comme nous, quasi gentils à Rome, car nous
sommes si éloignés ! puissent faire fruit en cette manière d’emploi.
Lne fois, en pareille contradiction, je me sentis touché de cette pensee, et fortement, et je la ressens em-
core. Il ne faut que marcher droit et bien faire pour se rendre tout le monde ami et protecteur même.
Et je pense, Messieurs, qu’il nous en faut tenir là, prier beaucoup Dieu qu’il nous fasse la grâce de marcher si droit ici, foncièrement et originairement, et à Rome et ailleurs, tenir si ferme à nos règles et aux maximes de Jésus-Christ que le monde ne puisse rien trouver à redire, nous souvenant de Notre-Seigneur, de qui il est dit que ftosui te in signum eut contradicetnr . Mais que fais-je, misérable, et quelle comparaison! Oh! mon Sauveur, pardon. Tenons ferme donc, Messieurs.
— • Une Fille de la Chanté de cette proche leur maison ~ veut avoir un tel de la compagnie pour son directeur, ou bien elle dit qu’elle n’est pas propre, ou qu’elle ne fera pas de communication céans, mais à un prêtre externe, et quoiqu’on lui défende, jusques à se figurer et dire qu’on ne lui garderait, pas le secret. Il y a quatre ans qu’elle ne revient point de cette opiniâtreté. Elle est niece de Monsieur Gautier, le missionnaire 2 3.
— ■ Avertissez Monsieur d’Hauteville que cet esprit n est pas propre et qu’elle n’en reviendra pas et que même elle ne ferait pas son salut, et qu’on la renvoie au plus tôt.
— Il y en a une arrivée de Bretagne depuis dix jours, à qui elle a mis même chose en l’esprit; mais peut-être cela se passera.
— Elle commence trop tôt à s’opiniâtrer; je pense qu’il la faut renvoyer.
6 juin 1660.
— Monsieur le président de Nesmond 4 et Monsieur
2. C’est-à-dire de leur maison-mère, située vis-à-vis celle de Saint- Lazare.