A LOUISE DE MARILLAC, A SAINT-CLOUD
De Paris, ce 19 février 1630.
Mademoiselle,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
Je loue Dieu de ce que vous avez la santé pour soixante personnes, au salut desquelles vous travaillez ; mais je vous prie me mander exactement si votre poumon n’est point incommodé de tant parler, ni votre tête de tant d’embarras et de bruit b
Pour Monsieur votre fils, je le verrai ; mais mettezvous en repos, je vous en supplie, puisque vous pouvez espérer qu’il est sous la protection spéciale de Notre- Seigneur et de sa sainte Mère, par tant de dons et d’offrandes que vous lui en avez faites, et qu’il est ami des gens de Dieu, et que, par ainsi, il ne lui peut mésarriver * 1 2. Mais que dirons-nous de cette trop grande tendresse ? Certes, Mademoiselle, il me semble que vous devez travailler devant Dieu à vous en faire quitte,
Lettre 40. — Manuscrit Saint-Paul, p. 6.
1. Nous lisons dans les Fensêes de Louise de Marillac, p. 124 : « Je suis partie le jour Sainte-Agathe, 5 de février, pour aller à Saint-Cloud. A la sainte communion, il me sembla que Notre-Seigneur me donnait pensée de le recevoir comme l’époux de mon âme, et même que ce m’était une manière d’épousailles, et me sentis plus fortement unie à Dieu en cette considération, qui me fut extraordinaire, et eus la pensée de tout quitter pour suivre mon Epoux, de le regarder dorénavant comme tel et regarder les difficultés que je rencontrerais comme les recevant de la communauté de ses biens. Dieu permit, ayant le désir de faire dire la messe ce jour-là, à cause que c’est l’anniversaire de mes noces, et m’en retenant pour faire un acte de pauvreté, voulant être toute dépendante de Dieu dans l’action que j’allais faire, sans en rien témoigner à mon confesseur, qui dit la messe, où je communiai ; et entrant à l’autel, il eut la pensée de la dire pour moi par aumône et de dire celle des épousailles. »
2. Mésarriver se dit d’un accident fâcheux amené par quelque faute ou quelque imprévoyance.
puisqu’elle n’est bonne qu’à vous embarrasser l’esprit e^ qu’elle vous prive de la tranquillité que Notre-Seigmeur désire en votre cœur et [du] dépouillement de l’affection de tout ce qui n’est pas lui. Faites-le donc, je vous en supplie, et vous ferez l’honneur à Dieu, qui est chargé du souverain et absolu soin de M. votre fils et qui ne veut point que vous vous intéressiez que d’une manière dépendante et douce.
Nous sommes de retour il y a trois ou quatre jours, en bonne santé, et notre compagnie est partie aujourd’hui pour aller à Chelles 3, où j’espère me rendre dans deux jours.
Je vous ai adressé une fille de Maisons 4 pour quelque temps. Je vous supplie, Mademoiselle, de lui faire la charité que je vous ai priée, par celle qu’elle vous aura pu rendre, et vous coopérerez au salut de deux âmes à la fois, et de me mander si elle vous est allée trouver, et quand vous pensez avoir fait à Saint-Cloud, et si cette bonne fille de Suresnes 5 qui vous a vue d’autrefois et qui s’emploie à enseigner des fulles, vous est allée voir, comme elle me le promit dimanche dernier, étant ici 6.
En attendant de vos nouvelles, je prie Notre-Seigneur qu’il vous fortifie de plus en plus, Mademoiselle, et suis, en son amour...