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CHAPITRE II

DOMINIQUE. — FRAGMENTS SUR L'ILB DE RÉ. — NOTES DE CRI- TIQUE d'art. — COURT PASSAGE EN ALSACE. — L'ÉGYPTE. — VENISE.

Après l'effort vigoureux et soutenu des deux dernières années, Eugène Fromentin, dont la santé a été gravement altérée en 1859, a besoin de repos. Il a conquis la célébrité ; il semble qu'il n'ait plus qu'à se maintenir sur le flot qui le porte. Mais l'Opinion est femme, elle a de brusques et d'inconcevables caprices. Du reste, littérature et peinture, Fromentin visait toujours plus haut. Il lui fallait aussi, pour lui et pour les siens, des ressources croissantes, l'indépendance que donne seul un gain assez élevé et quasi régulier.

Aussi allons-nous voir, dans la période qui s'ouvre par le succès de 1859, le peintre produire jusqu'à la fin de sa vie avec une intensité surprenante, excessive pour sa santé, parfois pour la valeur même de son œuvre dont il brosse à la hâte de nombreuses répliques.

A peine installé à Saint-Maurice, en septembre 1859, il s'essaie, sur les instances de Buloz, qui lui ouvre toute grande la Re^ue des Deux Mondes, à composta' un roman : c'est la première ébauche de Dominique (l) : « Oui, j'ai reçu de M. Buloz. Que lui répondre ? hélas ! pas une ligne,

(1) Lettre à Armand du Mesnil, 23 septembre 1859.

et qui pis est, pas une idée ! Mon travail est absurde et, j'en ai bien peur, je ne rapporterai rien qui vaille. » Et quelques jours plus tard (1). « Je me suis mis à mon liwre depuis cinq ou six jours. J'ai commencé d'écrire une vingtaine de pages à peu près. Je vais poursuivre tant que ça ira, et je tâcherai que ma veine aille jusqu'à la fin du mois. Ce serait un bon commencement. Je ne puis t'en parler, je ne sais pas moimême où j'irai de la sorte ; car je vais devant moi ; mais si je réussis, il y a, je crois, les éléments d'un joli livre. L'écueil, c'est de n'être pas du Gessner, ni du Berquin, ni du René, ni mille choses. Ce sera une introduction un peu longue, suivie d'un récit. Je t'expliquerai cela et tu verras d'après le début. »

L'année 1860 ouvre une nouvelle lacune dans la correspondance d'Eugène Fromentin (2). Il ébauche cette

(1) Lettre à Armand du Mesnil, de Saint-Maurice, sans date.

(2) On doit y placer, semble-t-il, une lettre inédite, non datée, d'Alexandre Dumas fils, avec lequel Fromentin entretenait déjà de cordiales relations. Dumas écrivait d'Alger. Il venait de relire pour la troisième fois l'Année dans le Sahel. « C'est un chefd'œuvre... Je vous le dis sincèrement et du plus profond de mon intelligence et de mon cœur : vous avez fait là un chef-d'œuvre de proportion, de style, de goût, de composition et d'âme. Ce livre est le poème de l'Afrique... il est impérissable. C'est doux, c'est bienfaisant, c'est dramatique, c'est noble, c'est consolant, c'est une sensation personnelle devenue solide, c'est un nuage jeté dans un moule par un procédé connu du fondeur seul et devenu statue de marbre, avec ses transparences d'avant et ses fermetés d'après. Vous êtes un voyant, un vrai, sensible et habile en même temps. Vandell et Haoua donnent à ce livre une vie éternelle. Cela me fait l'effet, comme résultat, de Paul et Virginie. Si la comparaison vous blesse, je la retire. Cependant elle est bien sincère, et je n'en trouverais pas de meilleure. Vous avez vu, comme Bernardin de Saint- Pierre, une nature nouvelle, vous l'avez peinte, traduite, animée, résumée enfin dans un type de femme. Tout est là. Avec une organisation aussi fine, aussi impressionnable que la vôtre, vous êtes appelé à faire encore un ou deux livres du même genre... »

anilée-là, en collaboration avec Ludovic Halévy, une pièce orientale à grand spectacle : Meça-Oudah. Elle mettait en scène la vie arabe des grandes tentes. Le premier tableau représentait, dans un douar, la tente des femmes cardant la laine, pilant le poivre et surveillant la confection du couscoussou. On causait du mariage prochain de la belle Meça-Oudah avec le riche Lakdar, et déjà se pressentait la jalousie furieuse que le jeune fille, amoureuse de El-Hamet bel Hadj, allait ressentir pour El Jackout, sa rivale triomphante. Les cérémonies du mariage, le rapt, le divorce, les combats et les fêtes devaient alterner au cours du drame avec les scènes de mœurs familiales et religieuses dans le décor impressionnant du désert. Guerriers et pasteurs, colporteurs et mendiants, marchands de parfums, de verroteries et d'étoffes, barbiers, espions, danseuses, négresses, enfants, vieillards à la tête chenue drapés comme les patriarches de la Bible, tout l'Orient aurait défilé dans son attrayante nouveauté sur un théâtre parisien, tel que le pinceau dos artistes, les récits des voyageurs et nos propres yeux nous l'ont depuis lors rendu banal.

Malheureusement Meça-Oudah, à peine ébauchée, fut précipitée tout aussitôt dans les oubliettes d'un tiroir. Elle n'en est jamais sortie. Il eût été piquant de voir éclore cette œuvre franco-arabe sous la plume de Dominique trempée dans l'encre de la respectable Mme Cardinal !

Du reste, les relations d'amitié intellectuelle formées en 1860 entre les deux écrivains devaient survivre à cette collaboration d'un jour et durer jusqu'à la mort de Fromentin.

Nous avons, on 1861, un témoignage de l'inlassable bonne volonté avec laquelle Eugène Fromentin venait

en aide à ses amis, à ses compatriotes, à des confrères en peinture, à des étrangers même dont le mérite ou la situation lui paraissait digne d'intérêt (1). C'est une lettre extraite de la correspondance assidue que l'artiste entretint avec Alfred Arago, peintre lui-même et administrateur, à qui son poste officiel permettait de rendre des services de plus d'un genre (2).

A Alfred Arago.

22 janvier 1861.

« Cher ami , des amis communs m'ont tout récemment mis en rapport avec un artiste que je ne connaissais que de talent, comme vous le connaissez vousmême : Fauvelet. Et, sans doute aussi, vous ignorez, comme je l'ignorais avant d'avoir reçu ses confidences, que ce peintre élégant, distingué, très artiste, un des meilleurs, sinon le meilleur (soit dit entre nous) dans la nombreuse lignée de Meissonier, par un inconcevable et très injuste caprice de l'opinion, en est réduit à la plus navrante détresse...

« Il fait peu de tableaux aujourd'hui qu'on ne lui impose V incroyable mais très réelle obligation de les faire retoucher, c'est-à-dire défigurer, par un des polisseurs accrédités pour la peinture au cirage, comme on la pratique en certains ateliers et comme on l'aime en un certain monde...

(1) Il recommanda souvent avec efficacité des peintres au ministre des Beaux-Arts, des employés à leurs chefs.

(2) Alfred Arago, n<^ en 18iH, élève de Paul D larochp ft d'Ingres, était inspecteur ùq^ Beôux-Arls di puis 1852. Il fut ensuite ch f de division au ministère dts B>iau-Arts jusqu'à la chute dc^ l'Empire. — La lettre qui suit a été obligeamment communiquée par sa famille.

« C'est un garçoQ fier, doux, qui souffre sans trop se plaindre ; il n'accuse personne, il s'étonne seulement que la destinée lui soit si contraire... Il demande une place de professeur de dessin n'importe où, et mon beau-frère (1) s'occupera d'appuyer sa demande à l'Instruction publique.

i,t Quant à vous, cher ami, ne pouvez-vous pas quelque chose? N'y aurait-il pas moyen de lui faire commander un tableau, ou acheter, ce qui serait mieux, le tableau qu'il a chez lui?...

« A vous, bien à vous de cœur.

<c Eugène Fromentin. »

Un des plus chers amis de Fromentin et des plus intimes durant la seconde moitié de sa vie fut M. Charles Busson, le vénérable et distingué paysagiste (2). L'auteur du Sahel souffrait de l'injuste oubli dans lequel certains critiques tinrent parfois cet excellent artistp.

A Théophile Gautier,

Mardi 28 mai 1861.

a Mon cher ami, un de mes bons amis, peintre, M. Charles Busson, est désolé que, dans votre compte rendu du Salon, vous ayez épuisé tous les B, sans

(1) Fromentin désignait ainsi le plus souvent Armand du Mesni. oncle de sa femme.

(2) M. Charles Busson. i\6 à Montoire (Loir-et-Cher) en 1822, élève de Rémond et de François, est mort en 1908. Il avait bien voulu, ainsi que Mme Busson et Mme Sautai, née Busson. nous communiquer la correspondance échangée entre Fromentin et lui.

132 CORHKS POND ANGE ET FUAGMKxNTS INEDITS

parler de lui, ni même le nommer. C'est vous dire qu'il attachait le plus grand prix à votre jugement et qu'un mot de vous lui paraissait nécessaire au succès de son exposition. S'il vous était possible, à un moment donné, de revenir un peu sur vos pas, pour lui accorder quelques lignes, il en serait bien heureux, et je vous en serais, moi, bien particulièrement reconnaissant. Voyez donc ses tableaux, si vous les avez oubliés, et très certainement vous y trouverez les qualités d'un esprit bien doué, net, simple, sincère, et la marque d'un tempérament, chose assez rare dans un ensemble d'œuvres où la talent foisonne, mais où les caractères disparaissent.

« C'est à la fois un acte de justice et d'obligeance, et j'ose espérer que votre bonne amitié, si complaisante pour moi, ne me les refusera pas.

» Merci d'avance et bien à vous... »

Eugène Fromentin arrive au Salon de 1861 avec six tableaux qui sont fort appréciés (1).

Dans le Moniteur universel, Théophile Gautier, à travers ce style prestigieux d'où les images s'envolent

(1) Cavaliers revenant d'une fantasia; Courriers du pays des Ouîed- Nayls; Bergers sur les hauts plateaux de la Kabylie; Lit de l'Oued- Mzi: Maisons turques à Mustapha d'Alger; Ancienne mosquée à Tébessa. — La Gazette des Beaux-Arts, sous la signature de Léon Lagr inge, déclare : « Il n'y a, j'en ai peur, au Salon de 1861, qu'un seul peintre de l'Orient, M. Fromentin. » Même après ses aînés, le poème des Orientales n'est pas complet si on l'exclut. Il n'a vu en Orient que l'espace et le cheval arabe. Par ses paysages, il se rapproche de Decamps ; mais, peintre de mœi rs, il ne ressemble à personne. Son exécution fougueuse n'a rien de négligé; elle comporte, en réalité, une précision vigoureuse des formes. — Hector de C lli s loue dans VArtiste (15 juin 1861) la couleur, la vérité, la variété, l'intensité, l'art des contrastes qu'il faut admirer dans l'Algérie de ce jeune maître : « Fromentin, conclut-il, est certaine^ ment un des bienfaits de la conquête d'Alger. »

à chaque pas dans un véritable feu d'artifice, jette à pleines mains les éloges (25 juin 1861) : « M. Eugène Fromentin a décidément pris la tête de la caravane orientale. Sa peinture a l'éblouissement rapide de la chose entrevue au galop, la spontanéité du premier coup d'œil fixée sur la toile, le mouvement de la photographie instantanée... »

Fromentin remercie aussitôt (1^^^ juillet) : « Depuis le jour où vous avez découvert le peintre d'abord et puis l'écrivain, dans l'obscurité de leurs débuts, je ne dois à personne autant qu'à vous. Et je ne manquerai jamais une occasion de récapituler toutes les obligations que j'ai contractées vis-à-vis de votre inépuisable amitié. ^)

Toujours ardent au travail artistique et littéraire, Eugène Fromentin, l'été venu, court s'installer à Fontainebleau. Il y étudie les arbres et se remet à Dominique.

A Paul Balaillard.

Fontainebleau, 21 août 1861, mercredi soir.

« ... J'avais l'espoir, en venant ici, de pousser très loin, peut-être de terminer un livre. Mallieurtnisement je suis loin de compte. Je n'ai eu que quelques moments de bon travail contre une série de dispositions d'esprit détestables. Au lieu de me trouver prêt pour l'époque où j'avais promis ce livre à la Revue, me voilà donc encore une fois dans la plus entière incertitude. La question même est de savoir si j'en viendrai jamais à bout, tant je suis ennuyé, embaiTassé, et dégoûté. »

A Monsieur Charles Busson (1).

Fontainebleau, 27 août [1861], mardi.

« Vous savpz quelle est mon opinion personnelle sur ce que vous faites, l'espoir que j'ai dans vos tendances et l'ambition que j'ai pour vous. Tous les démentis du monde ne me feront pas varier d'un iota. Et, si vous m'en croyez, vous n'en croirez que vous, vous n'écouterez que vous et vous placerez votre satisfaction la plus solide dans la certitude d'avoir raison contre beaucoup d'autres ; le reste viendra tôt ou tard. Excusez, cher ami, la forme un peu pédante de ces exhorta-, tions, dont vous n'avez d'ailleurs aucun besoin. Ce que je veux vous dire en deux mots, c'est que j'ai pour vous autant d'estime que d'amitié, que votre talent me semble formé des éléments les meilleurs et les plus sains, et que si quelqu'un doit changer d'idées sur ce point, c'est le public qui se convertira de lui-même, et non pas vous.

a J'ai un peu travaillé, de la plume uniquement. J'espérais beaucoup plus et beaucoup mieux ; je n'aurai pas mené mon livre aussi loin que je l'aurais voulu ; pourtant les choses sont avancées, bien ou mal, et je tâcherai, à moins d'accident, d'en être débarrassé à la fin de l'automne. Après quoi, je reprendrai le harnais de la peinture, le plus lourd à porter que je connaisse. »

Septembre et octobre se passent à Saint-Maurice, d'où Fromentin écrit à Bataillard (30 septembre) :

(1) M. Busson n'avait pas été, cette année-là, «gâté par l'Administration, ni par le jury ».

« Si j'avais en portefeuille un bon livre achevé au lieu d'une œuvre ratée, je serais très content de mon sort. »

Dominique, écrit en deux ans et plusieurs fois remanié, n'est pas encore au point en janvier 1862. L'auteur n'en est pas satisfait. Combien de fois n'a-t-il pas désespéré de son œuvre (1) ! Cependant, sur les instances de ses amis et de Buloz, il se décide à en communiquer à la Revue des Deux Mondes la première partie.

Le vicomte de Mars, qui recevait les manuscrits, écrit à l'auteur le 4 février : « J'ai achevé la lecture de Dominique, et je m'étonne de vous trouver indécis sur l'intérêt de ce roman, du moins tel que je le connais d'après ces premières pages. Il y a là beaucoup do charme et je ne crains que les pages où il est fait allusion au poète et à l'écrivain politique. Ne peut-on los abréger? En tout cas, j'attends la suite, à défaut de la fm qui, je l'espère maintenant, ne vous arrêtera pas beaucoup... »

Dominique paraît enfin dans la Revue du 15 avril au 15 mai 1862.

L'œuvre semble longue, même au vicomte de Mars, qui demande encore une fois à l'auteur de « dégager »,

(1) Du M'snil lui écrit un jour (lettre non datée) :«A ce propos, je t'en supplie de toute la force de mon attachement, tâche donc d'être un peu plus le maître de tes sentiments. Tu n'as pas idée du mal que tu m'as fait, non pas une fois, mais cent fois, ni du mal que tu te fais, ce qui est bien autrement grave. Que, par un contrecoup inévitable, tu m'aies découragé souvent, abattu et réellement navré, il ne pouvait en 61rc dilTéremment, mais ces défaillances outrées, ces négations, quelquefois, sans motif, ont sur toi-même un bien autre effet ; elles te brisent, elles te dimimicnt et te font perdre la notion des choses, la notion même de ta valeur. Les supprimer est impossible, les atténuer, les rendre plus rares, les mieux justifier est chose <i quoi tu peux prétendre par un peu de volonté et en t'observant... J'ai l'espoir qu'il nous reste encore assez de jours de repos à passer ensemble pour n'être pas au désespoir (c'est le mot) quand je te surprends toujours et toujours t'abandonnant, te désertant toi-même. »

de « supprimer », de « concentrer ». « L'étendue de cette dernière partie, écrit-il le 6 mai, dépasse toutes mes prévisions. La composition du numéro prochain en est rendue très difficile.»

Fromentin est ému de cette publication, car l'œuvre a jailli tout entière des profondeurs de son passé, aux plus secrètes vibrations de sa sensibilité. Elle transpose dans l'art littéraire, en le modifiant profondément, cet « amour blanc de la quinzième année » dont le parfum si pur avait embaumé son adolescence (1). Et puis tant d'écrivains jalousent déjà ce peintre qui a fait naguère irruption avec éclat dans leur domaine réservé ! Or voici qu'il menace d'explorer le pays d'un bout à l'autre : après la description, le roman! Ce scandale ameute contre l'intrus intérêts et ambitions.

Et pourtant, si le grand public demeure plutôt indifférent, les meilleurs d'entre les critiques, les hommes de lettres les mieux qualifiés, applaudissent sans vergogne.

Flaubert, dont Fromentin avait beaucoup admiré, pour la vérité, la vigueur et l'art, la retentissante Madame Boç^ary, goûte en Dominique une œuvre très différente des siennes (2).

George Sand ne tarit pas d'éloges.

Depuis 1859, nous ne retrouvons entre elle et Fromentin que deux billets sans date, dont l'un exprime (( l'enthousiasme absolu » du peintre pour Tamaris,

(1) Il conserva toujours un faible pour ce livre exquis. Un jour, songeant aux critiques dont son roman avait été l'objet lors de son apparition, il déclara au peintre Jules Breton : « C'est pourtant ce que j'ai écrit de mieux ! » (Jules Breton, Nos peintres du siècle, p. 145.)

(2) « Je viens de lire Dominique d'un seul coup. J'ai commencé à huit heures du soir et j'ai fini à deux heures du matin. Je brûle de l'envie de vous voir pour en causer et pour vous féliciter. » (Lettre inédite de Flaubert à Fromentin, non datée.

COKUI<:SPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS 137

publié à la fin de 1861. Avec Dominique, la correspondance reprend.

George S and à Fromentin {\).

18 avril 1862.

« ... Oui, c'est très beau, c'est admirablement dit, et c'est d'un fond excellent, ça s'engage un peu lentement, mais c'est si bien peint et si bien posé ! Du moment que Dominique raconte, on est tout à lui. Le coup de pistolet surprend un peu, mais nous saurons bien ce qui l'amène. Ce quHl amène est très bien amené ainsi. Ce récit ne ressemble à rien et fait beaucoup chercher, beaucoup penser, beaucoup attendre. Donc l'intérêt, au point de vue romanesque, y est tout aussi bien que si d'habiles combinaisons d'événements l'avaient engagé. Tout ce qui est peinture de lieux, de personnes, de situations et d'impressions est exquis. Tout ce qui est analyse est très fouillé, très profond, encore mystérieux à beaucoup d'égards et bien ménagé. Enfin, j'attends la suite avec impatience. C'est bien long, quinze jours !

a Je ne peux pas vous dire le bien que me fait cette lecture. Je ne sais pas si l'on peut dh'c que la raison est génie ou si c'est le génie qui est la raison môme. Mais, génies ou talents, ils me font tous péter la cervelle avec leur pose, et je les trouve tous fous. Leur manière de dire et de penser est de la manièrey du premier au dernier. Je ne sais pas analyser comme vous les causes

(1) L'original de cette lettre appartient à la famille d'Alfred Arago à qui Fromentin l'avait envoyé lui-même. Nous en publions le texte tel qu'il est reproduit par M. Gonso (ouvrage cité, p. 159).

de cotte lassitude étonnée qu'ils me causent. Je ne sais pas comme vous me dire où commence le sublime et où il finit. Je ne juge que par l'impression qui m'est laissée, et comme votre Dominique, avec qui d'ailleurs je me suis trouvée en contact étonnant dans mes souvenirs d'enfance, je sens beaucoup plus que je ne sais. Avec vous, je vis et j'existe, et le goût d'écrire me revient ; je ne dirai pas que c'est un bain qui me repose, ce n'est pas si froid que cela, c'est une eau qui me porte et où je navigue en voyant bien clair ce qui fuit au rivage, en allant avec confiance vers ce qui se dessinera demain sur les rives nouvelles.

« Car, en somme, Dominique n'est pas moi. Il est très original. Il s'écoute vivre, il se juge, il veut se connaître, il se craint, il s'interroge, et il a le bonheur triste, ou grave ; j'ai donc pour lui un respect instinctif et je me sens très enfant auprès d'un homme qui a tant réfléchi. Mais ce pilote qui s'est emparé de ma pensée ne me cause aucune inquiétude. Je suis sûre qu'il va au vrai et qu'il regarde mieux que moi la route que nous suivons. Il vit dans une sphère plus élevée, mieux choisie, et, s'il fait de l'orage autour de nous, il n'y perdra pas la tête. — Tel je vois Dominique jusqu'à présent.

« Mais il va aimer et probablement soufl'rir. Là est pour moi la grande curiosité. Il vaincra. Mais par quel moyen? Grand problème, d'arriver à la sagesse. J'ai souvent essayé en, moi de le résoudre pour le peindre, mais cela se résout dans ma tête en enthousiasme et dans mon cœur en bonheur. C'est qu'il mo faut si peu de chose pour me sentir très heureuse quand le mal des choses extérieures me laisse tranquille un instant ! C'est peut-être l'appréciation de ce bonheur pris et goûté dans les choses les plus simples qui viendra ou

naturellement ou laborieusement à Dominique. Nous verrons bien. Mais il me tarde de savoir, et, en dehors de l'exécution du livre qui est et sera parfaite, cela est déjà assuré, je vous dirai si la pensée me persuade et me contente absolument...

(( George Sand. »

Eugène Fromentin à George Sand (1).

19 avril 1862, samedi.

« Madame..., vous m'effrayez beaucoup, par ce que vous me dites et par ce que vous attendez. Je ne sais pas moi-même ce qu'il y a dans mon livre. Ce que vous m'en direz sera certainement une découverte. Je ne suis pas bien sûr d'avoir voulu prouver quelque chose, sinon que le repos est un des rares bonheurs possibles ; et puis encore que tout irait mieux, les hommes et les œuvres, si l'on avait la chance de se bien connaître et l'esprit de se borner. Ce qu'il y a de plus clair pour moi, c'est que j'ai voulu me plaire, m'émouvoir encore avec des souvenirs, retrouver ma jeunesse à mesure que je m'en éloigne, et exprimer sous forme de livre une bonne partie d(^ moi, la meilleure, qui ne trouvera jamais place dans des tableaux.

« Le livre, en tant que livre, est un embryon, ji^ le sens très bien.

« Sera-t-il intéressant, malgré le peu de piquant des aventures et cette ligne directe, sans détour, qui niène au dénouement comme un fil tendu? Sera-t-il émouvant dans la mesure où je m'en suis ému? ^^nlà... Ne me

(1) Publiée en partie par M. Gonse.

ménagez pas, ne me flattez pas sm^tout, je vous en supplie.

« Je me crois très capable de m'améliorer, et j'en ai un si grand désir ! Il s'agit que ce petit essai, où vous me permettrez d'attacher votre nom, n'en soit pas trop indigne ; je vous le dis en toute sincérité. A l'heure qu'il est, cela vous regarde presque autant que moi, car je n'y vois rien. Je le remanierai profondément s'il le faut. Et s'il avait besoin d'une moralité plus claire ou plus ferme, ou plus noble ou plus raisonnable, suivant ce que vous en déciderez, j'agirai.

« D'avance, je puis vous dire que l'introduction sera modifiée : ce serait déjà fait, si Buloz m'en avait donné le temps. Je donnerai au Dominique retraité un rôle plus actif, plus large, plus efficace dans ses rapports importants avec un très petit monde. Il sera moins personnel et plus utile. On verra moins son cabinet d'ancien magicien et mieux ses actes. Il sera quelque chose comme un gentilhomme anglais. Il aura le goût et la science de la terre. Après avoir, malheureusement pour l'écrivain, mis autrefois trop de prose dans ses vers, heureusement pour l'homme, il continuera de mêler un peu de poésie à cette bonne prose de la bienfaisance et de l'agriculture.

« En un mot, sauf aie vieillir, je le déterminerai davantage et le viriliserai. Au reste, d'un bout à l'autre, il manquera des accents, des affirmations plus solides, de plus gros points sur les i.

« Je vous dirai tout cela plus tard, et ne vous ennuierai plus de moi jusqu'à la fin...

« Ce que vous me dites est si bon, si fortifiant, que j'en suis comme ébahi. Très certainement j'irai à Nohant, si vous le voulez bien, et le plus tôt possible, dès que je serai libre et que vous pourrez me recevoir. Je n'ai pas besoin de me laisser aller pour être tout à vous.

Je le dis mal, mais si vous me connaissez un peu, vous pouvez voir combien cela est vrai. Et j'espère aussi que Manceau ne se trompe pas sur mon sentiment pour lui. « Je vous suis attaché de toutes les manières, madame, et mon respect, ma gratitude, une admiration dont je suis bien avare, mon profond attachement, tout cela ne fait qu'un seul et même sentiment qui mo remplit quand je pense à vous et me rend interdit quand vous m'écrivez, ou que j'ai le bonheur de vous voir.

« Eugène Fromentin. »

Quelques jours après, le 3 mai, Manceau écrivait de Nohant à Fromentin : « Je viens de lire à haute voix à Mme Sand votre deuxième numéro de Dominique... J'ai tenu ma public pendant deux heures bouche bée, ne remuant que pour lire quelques lignes pendant que je reprenais haleine et pour dire deux cents fois, — je rCexagère pas du tout : — c'est parfait ! admirable ! superbe ! splendide ! quel talent ! comme c'est heureux ! »

George Sand ajoutait de sa main : « Mon cher enfant, c'est vraiment beau, et vous êtes appelé à prendre un essor de premier ordre. — Croyez ce que je vous dis, et n'en soyez pas troublé, ne me répondez pas et allez toujours, y.

Un peu plus tard, à la réflexion, la romancière formulait quelques critiques :

George Sand à Eugène Fromentin.

Nohant, 24 mai 1862.

« C'est un beau, beau livre, une de ces choses rares qu'on savoure et qu'on relit en soi-même après, et qu'on

i'rl CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS

relira plusieui s fois avec des découvertes toujours. C'est tout près d'être un chef-d'œuvre, — mais il y a une lacune. Quelque chose manque, ou n'est pas assez clairement dit. Quelques pages de plus entre le dernier adieu de Madeleine et le mariage de Dominique, et le chefd'œuvre y est. Ou bien, peut-être, quelques pages du commencement reportées à la fin. Je n'aime pas beaucoup le suicide d'Olivier, là où il est placé, je ne sais pas encore pourquoi il m'a choquée, j'attendais une explication que je n'ai pas trouvée suffisante. Peut-être ai-je mal lu, je recommencerai. Ceci d'ailleurs n'est qu'une appréciation d'instinct et toute personnelle dont il ne faut pas tenir grand compte, car ceux qui font des romans sont parfois de très mauvais juges du détail. La critique amie et pleine de sollicitude à laquelle vous donnerez attention parce que je la crois juste, est celle que je vous ai dite : il manque quelque chose entre le désespoir et le bonheur retrouvé, et ce quelque chose est justement ce que vous saurez le mieux dire, ce que vous avez peut-être négligé de dire, croyant que c'était trop vrai et sous-entendu. Or les chefs-d'œuvre doivent être compris de tout le monde. Vite, à l'ouvrage et en avant le chef-d'œuvre ! Et si mon observation n'est pas assez claire, dites-le-moi, ou venez me voir. Donnez-nous les quelques jours promis, non pas cette semaine où nous entrons, mais la semaine d'après, c'est-à-dire dans les premiers jours de juin. Il fait beau, la campagne verte n'est qu'un pré d'un bout à l'autre. La maison est tranquille, on se repose dans un bonheur qui n'a pas encore de nuages. Nous causerons à fond des heures entières, et si j'ai tort, ce qui est possible, vous aurez au moins acquis dans la discussion une complète certitude pour votre œuvre. Avec le défaut que j'y crois voir, elle est encore admirable, et je n'ai pas de mots pour vous dire les qualités

exquises et la plénitude de talent extraordinaire que j'y

vois.

« A vous.

« G. Sand. »

Eugène Fromentin à George Sand (1).

25 mai 1862.

« ... Je ne puis vous dire qu'une chose, madame eu bien amie, c'est que continuellement je vous remercie au fond de ma pensée du bien que me fait chacune de vos lettres ; et si je vous dis tout bonnement merci, croyez que ce petit mot sec et court contient mille et mille actions de grâces. Quoi que nous fassions, jamais la chose dont vous vous occupez avec tant de bonté ne méritera le nom que vous lui attribuez. Vous êtes contente : et cela suffit à me rendre très fier ot très tranquille, l'opinion des autres ne prévaudra plus contre la sécurité que vous me donnez. Maintenant je suis tout oreilles et tout obéissance, et je vous écouterai. Ce que vous me proposerez, je le ferai ; et je n'aurai pas de peine à suivre en cela votre opinion qui est la bonne. Moi, je n'ai aucune idée de la tenue, do la logiqui? et des vraies conditions d'équilibre d'un livre construit. L'instinct; hors de là pas l'ombre de raison.

« Jugoz-cn : le coup de pistolet, c'est un hasard de plume qui l'a fait arriver là. Une fois posé, j'en ai tiré le mouvement de Dominique à s'épancher, et je me suis persuadé qu'il était bien là, puisqu'il servait à déterminer les confidences. J'ai tâché plus tard de l'expliquer tant bi(Mi que mal, et c'est mal puisque l'explication vous

(1) Publiée en partie par M. Gonse.

144 GORRESl'ONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS

paraît incomplète. Quant à la brusquerie delà fin, même absence de préméditation.

« J'étais essoufflé de cœur après avoir écrit les adieux ; séance tenante, j'ai sauté au dernier chapitre uniquement pour me remettre moi-même, et comme par un besoin tout personnel de me reposer à de longues années d'intervalle dans des conclusions de vie plus sereine.

« Vous voyez que de pareils procédés ne sauraient se défendre et que des étourderies de cette nature ne pèsent pas lourd dans la main de la critique amie qui veut bien traiter mon Dominique comme un livre ayant ses pourquoi.

« Donc, a priori, je vous abandonne tout ; et puisque vous me faites cette joie de me l'offrir, nous causerons. J'écrirai à Manceau à la fin de la semaine ; je lui demanderai votre jour, et, au jour indiqué, je me précipite à Nohant : ce qui ne sera pas une petite fête, ni un petit honneur. Ainsi j'améliorerai dans la mesure où vous le direz ; et puis... je tâcherai de faire mieux une autre fois ; car, malgré vous, je le vois bien, vous serez toujours trop indulgente... »

A Monsieur Gaston Romieux.

Vendredi soir 30 mai 1862.

« Vous m'avez fait un bien grand plaisir, cher ami. Même en faisant la part de l'amitié dans ce que vous me dites, il est évident que vous êtes content ; et vous ne sauriez imaginer combien j'en suis heureux. Quand mon livre a été fini, livré, en voie de publication, il y a deux ou trois amis à qui j'ai beaucoup pensé ; vous êtes de ce tout petjt nombre d'esprits sensibles, aimants,

aimés, dont je me disais : qu'en penseront-ils? Quelques sympathies comme les vôtres, chaudement exprimées, la certitude que mon livre s'adressera tout juste aux lecteurs de mon choix pour qui je l'ai vraiment écrit, qu'il est émouvant puisqu'il émeut, et qu'il n'est pas dénué d'intérêt, malgré ses lenteurs : voilà le seul et vrai succès dont je jouis pleinement. Le reste, je ne m'en préoccupe guère, et le succès général, on ne le sait jamais. Et vos irisées plus lointaines m'ont touché, mais m'ont fait rire (1).

« Du Mesnil avait raison, cher ami : à l'époque où je vous en parlais et où vous me voyiez bien découragé, mon livre était détestable, et bien plus encore qu'il n'avait eu le courage de me le faire entendre. Après en avoir désespéré, je me suis dit que tout travail manqué peut se refaire, j'ai pris mon cœur à deux mains, et j'ai récrit d'entrain, en deux mois, sans m' arrêter, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, un volume qui ne ressemble pas plus au premier que la nuit ne r(^sscmble au jour. Vous aviez donc raison tous doux, lui de m'avertir, vous do m'oncouragor. J'aurais fait une égale bêtise, ou do céder à la tentation do lo publier tel quel, ou d'y renoncer. Il y avait un livre à faire avec la donnée choisie, mais il fallait lo refaire, et j(> m'applaudis maintenant d'avoir attendu et d'avoir persévéré.

« Quant à vos observations, sachez que j'y attache un prix véritable. Excès cVanahise ci çà et là de F afféterie : c'est bon, j'y aurai l'œil quand il s'agira de publier lo livre, mais cette légère indication no sufïil pas pour m'éclairer. Je suis encore trop près du travail pour on avoir la conscience nette (^t li^ juger d'un œil assez clairvoyant. Savoz-vous, cher ami, \o service que vous

(1) Probablement l'Académie française. Fromentin s'y présentera en 1876.

devriez bien me rendre, si j'osais vous imposer cette corvée? Souvenez-vous des points incriminés, que vous avez certainement notés au passage ; tâchez de les retrouver, pointez les chapitres, les pages, les lignes, et indiquez-les-moi. J'examinerai, et soyez sûr que vos sévérités me profiteront. J'ai si grande envie de faire bien ! J'enregistre ainsi certaines observations soit de fond, soit de forme, et le moment venu, je les utiliserai pour améliorer. Le volume ne paraîtra qu'à l'automne, et d'ici là, j'espère, nous nous verrons.

« Il m'importait beaucoup de ne pas faire un four. Un roman après deux livres de voyage, un livre d'homme, après des essais littéraires qu'on pouvait tolérer d'un peintre, c'était une grosse entreprise et pleine de danger. Le danger est paré. La réussite est-elle assurée? Vous le dites. Et je suis obligé de m'en rapporter aux bruits recueillis par mes amis.

« Merci encore, votre lettre m'a fait battre le cœur d'un petit mouvement de vanité permis et de joie très légitime. Imaginez-vous que depuis cinq ou six jours je n'ai pas eu une minute de liberté le soir, pour vous en remercier. Ce soir encore, il est tard, je suis las, je pense et j'écris tout de travers ; mais je n'ai pas voulu me coucher avant de vous avoir écrit ; et, stupide ou non, ce petit mot vous arrivera sans délai. Piochons, il n'y a que cela de positif, et soyons sévères l'un et l'autre, l'un pour l'autre. Plus je lis, plus je m'efforce, plus je suis convaincu que le très bien est le fruit d'un excessif travail.

« Adieu, cher ami. Je vous embrasse et suis à vous de tout cœur.

« Eugène. »

« P. -S. — Éci'ivez-moi, n'est-ce pas? Et rendez-moi le service de me faire la note des passages à châtier. »

Eugène Fromentin, sur l'invitation pressante de George Sand, part le 12 juin pour Nohant. Il arrive le 13. Réception excellente, un seul étranger (1). Le peintre est charmé d'assister à la leçon de géographie donnée par Mme Sand à ses enfants : « Bile maison, jolie vie, simple, unie, cordiale, indépendante pour chacun, d'un ton de bonne compagnie, qui ne ressemble guère à ce qu'on peut imaginer dans un certain monde. B ef, je suis très heureux d'être venu voir de près dans sa vio de travail et de famille un grand esprit et un excellentissime cœur... Nous avons causé de Dominique. J'ai noté toutes ses observations, très légères et très justes, j'y ferai droit. Il s'agit de quelques allongements et de quelques explications, le tout très facile à faire. Pas une coupure, même dans les parties descriptives, du moins c'est son avis, et je m'y tiendrai. »

A Madame Eugène Fromentin,

Nohant (17 juin 1862).

Nuit de dimanche à lundi, une heure et demie.

« Chère amie, il est une heure du matin bien passée. Nous revenons de la Châtre où il y avait spectacle. Je te raconterai cela. C'est drôle et intéressant comme tout ce qui se rattache aux habitudes de la maison, où certaines choses bizarres ne sont au fond que de bonnes actions... Mme Sand devait me lire aujourd'hui son roman (2). Elle était lasse, un peu souffrante, et la lecture est remise à demain soir lundi. Ce sera le bouquet de mon séjour. Je quitterai Nohant mardi à

(1) Lettre de Fromentin à sa femme, 13 juin 1862.

(2) Probablement les Beaux Messieurs de Rois-Doré.

deux heures et demie... Je suis enchanté de mon séjour. Je te dirai mieux cela de vive voix. Ils sont tous bien excellents. Et j'emporterai certainement des regrets. Je désire aussi en laisser ici.

« Mais je serai heureux de retrouver mon chez moi. Vous me manquez un peu, vous deux... »

Voici les notes prises par Eugène Fromentin au sujet de Dominique sous la dictée, pour ainsi dire, de George Sand (1) :

« Première partie. — Pas de coupure dans l'introduction. Allonger la fin de manière à faire équilibre (2).

« Page 799. — Lettre d'Olivier. Dominique la lit, devient pâle et sort. — Olivier est malade. Dominique se fait seller un cheval et part. Quelques jours d'absence. Il revient. — Olivier s'est blessé (chute de cheval) gravement, sinon dangereusement. Il va mieux. Il quitte le pays. — L'auteur demande une explication. Dominique lui montre la lettre : « Il est arrivé là par de grands ennuis. Pour vous expliquer Olivier, il faut vous raconter sa vie, et je ne puis vous parler de lui sans vous parler de moi. » Confidences (3).

« Page 184. — Expliquer qu'Olivier ne donne pas sa maîtresse à Dominique, mais qu'il le lance dans un monde

(1) Ces notes ont été publiées dans la Revue de Paris du 15 septembre 1909. — La pagination est cé\\e dieXdi Revue des Deux Mondes de 1862, le roman n'ayant pas encore paru en volume au moment où jes notes ont été prises. La page 799 correspond à la page 44 du volume 5« édition, les pages 184 et 185 aux pages 175 et 177, la page 193 à la page 192 du volume, les pages 429 et 432 aux pages 288 et 293, la page 439 à la page 304, la page 440, chapitre xvm, à la page 308. Le volume ne comporte pas de chapitre xix.

(2) Fromentin n'a pas tenu compte de ce conseil.

(3) Ce passage a été modifié à peu près comme George Sand le demandait.

CORHKSPONDANCK KT FRAGMENTS INEDITS 149

OÙ lui-même il a pu faire son choix, ou faire tout simplement qu'il y ait trois personnes dans la voiture, Olivier et deux femmes (1).

(( Page 185. — « Il ne sera pas difficile, ma tante y venant avec eux, de la déterminer, etc. » — Introduire la tante aux Trembles par convenance et trouver le moyen de la nommer pendant le séjour (2).

« Page 193. — Tâcherons (erreur), toucheurs de bœufs. Trouver le nom local. — Tâcheron veut dire : « homme à la tâche », et, proprement, entrepreneur de trai^aux ruraux, homme qui se charge d'une tâche (3).

« Page 429. — Indiquer par un ou deux mots, çà et là, les rapports affectueux do M. d'Orsel et de Dominique et faire comprendre plus clairement que M. d'Orsel a deviné la double passion de sa fille et de Dominique (4).

« Page 432. — Course à cheval. Se trouve dans Mauprat, avec la même signification : coquetteries d'Edmée qui fuit au galop pour attirer et exciter Mauprat. — Laisser la course, mais indiquer nettement l'analogie, en nommant le livre, et même en rapprochant par un mot la situation presque identique des personnages, avec des caractères tout différents (5).

« Page 432. — Ne pas laisser croire ici que Made-

(1) Le conseil a été suivi. Dans la première version, la voiture ne contenait d'abord que deux personnes : Olivier et une jeune femme. Olivier poussait Dominique à sa place et s'asseyait en face de lui : il avait l'air do lui donner sa maîtresse. Dans le volume, la voiture contient deux jeunes femmes ; Olivier fait asseoir Dominique à côté de lui, en face d'elles,

(2) Ce passage n'a pas été modifié.

(3) Fromentin a remplacé « tâcherons »par« valets do labour », qui est le mot propre.

(4) Ce passasse n'a pas été modifié.

(5) Fromentin a intercalé dans le texte : « Comme Bernard de Mauprat attaché aux pas d'Edmée. »

leine s'est donnée. On pourrait l'imaginer, d'après le paragraphe troisième de la page (1).

« Page 439. — Course dans le bois avec Augustin. Introduire le retour que je voulais mettre :

Tout à coup je rebroussai chemin. « Où donc allezvous ? » me dit Augustin. L'interrogation d'Augustin me rappela à moi-même. « Où je vais? w lui dis-je avec égarement, et je compris que machinalement je retournais sur mes pas pour courir à Nièvres. Eut-il, ou non, le soupçon du combat qui se livrait en moi? Mais il s'arrêta lui-même et m'examina avec pitié pendant que je demeurais stupidement et comme indécis planté au milieu du sentier. Je courus à lui, je lui pris le bras. « Savez-vous bien que je l'ai épargnée? lui dis-je avec fureur. Elle était à moi, et je l'ai épargnée (2) ! »

« Page 440. — Chapitre xviii.

« Ici introduire un chapitre long ou court, n'importe, ainsi conçu :

« Mon désespoir fut sans bornes. J'étais seul et je pus m'y livrer sans danger pour personne et sans remords pour une conscience qui ne demandait plus de tout un passé ruiné, bouleversé, perdu, que l'inviolable possession de ses regrets et l'assouvissement de sa douleur. Il m' arriva souvent de me révolter contre moi-même et de m'écrier, comme si je parlais encore à quelqu'un qui pût me plaindre, me contredire, ou seulement m'écouter : « Augustin, savez-vous bien que je l'ai épargnée? » L'idée que Madeleine était à moi, que je l'avais possédée, pour ainsi dire, m'enivrait de regrets ; et la pensée du peu de mérite que j'avais eu à respecter

(1) Ce passage n'a pas été modifié : il semble assez clair que Madeleine ne s'est pas donnée.

(2) Le morceau indiqué n'a pas été ajouté : il eût allongé inutilement.

sa dernière défense, la certitude trop évidente que je n'aurais guère été plus coupable en étant plus heureux, l'oubli du danger de mort, l'effroi plus vague d'une horrible fuite, beaucoup d'ombres amassées déjà sur la pitoyable agonie qui nous avait sauvés l'un et l'autre, un chagrin persistant, des désirs horribles, la solitude et le noir hiver, pour accroître encore ce désordre total d'esprit, de cœur et de sens, tout cela me plongea dans le plus déplorable état où je me sois encore trouvé. — Je me surpris riant de moi-même et traitant de niaiserie le seul acte de résistance qui m'eût cependant préservé d'un désespoir sans remède. J'accusais Madeleine et j'allai jusqu'à voir des supercheries dans le jeu tragique qui m'avait désarmé. Les sophismes ne manquaient pas pour m'encourager à nous calomnier tous deux. Qui sait si l'abandon n'était pas pire que la faute? si je ne la laissais pas plus digne, mais plus désespérée? si les violences n'auraient pas étouffé ses remords? si je n'avais pas strictement rempli tous mes devoirs d'honnête homme en attendant des années le libre abandon de ce cœur si douloureusement, si patiemment acquis? Ne pas se l'approprier quand il s'offrait, le laisser échapper quand il se donnait, respecter Madeleine quand peut-être elle eût voulu dos brutalités pour l'absoudre, était-ce le fait d'un scrupule bien méritoire ou un acte de pure imbécillité ? Je devenais furieux au soupçon perfide que je m'étais trompé de conduite et que j'avais agi comme un sot en n'agissant pas comme un maître : « Ce n'était pas le moment d'être sage, m'écriai-je ; c'était plus tôt qu'il fallait l'être, ou jamais. Lâche cœur qui pense au mal quand il est fait, qui déserte le danger qu'il a fait naître (1) ! »

(1) Ce nouveau chapitre, « long ou court », n'a pas été écrit. Ces

« Conserver le mariage. — Portrait de Mme de Bray : qu'elle soit tout le contraire de Madeleine. Qu'elle représente l'amour durable, comme Madeleine a représenté la passion. Moins séduisante, moins brillante, aussi charmante. Bonheur pour la vie. — L'introduire au milieu du récit sous le nom de Mlle ***, même monde que Mme de Nièvres. La montrer une fois. La faire intervenir, si c'est possible. — Quand, la grande douleur passée, Dominique se hasarde à revenir à Paris, il la retrouve. Elle lui plaît, elle le tranquillise. Elle n'est plus très jeune. Il veut lui tout apprendre et laver tout le passé par une confiance absolue. — Trouver, au besoin, une jolie scène ; après quoi le mariage est sousentendu (1).

« Ici seulement Chapitre xix (2).

« Commencement de même, modifier seulement la fin : 1° Il ne faut pas laisser le moindre doute sur la parfaite guérison de cœur et d'esprit de Dominique, et, pour le moment, le lecteur peut en douter ; — 2° Ne pas le confiner à toujours dans la vie de gentilhomme campagnard. Laisser supposer que, tranquillisé de cœur, il l'est d'esprit et qu'il recommencera à produire. Un homme capable de sentir ainsi et de raconter de la sorte n'est pas médiocre. Là est la véritable contradiction du livre. Augustin pourrait le lui dire, ou l'auteur :

réflexions, tous ces retours sur le passé, auraient paru plutôt longs. Ne valait-il pas mieux laisser au lecteur le soin d'interpréter la situation et ie silence de l'auteur?

(1) Le portrait de Mme de Bray, Fromentin l'a jugé superflu : là encore, il a préféré ne pas appuyer, mais laisser deviner. — Il n'a pas voulu, non plus, introduire la future Mme de Bray dans le récit sous son nom de jeune fille : d'abord par pudeur, sans doute, afin de ne pas rappeler trop son propre mariage ; ensuite, c'eût été encombrer inutilement le récit et établir, en outre, une symétrie conventionnelle avec le groupe d'Olivier et de Julie.

(2) Chapitre xvin du volume.

« Eh bien, mon cher Dominique, vous voilà heureux et réconcilié avec votre talent comme avec la vie ! »

— Trouver un mot qui résume et soit le dernier du livre (1).

« Quant à Olivier, pousser ses coquetteries plus loin. Cet amour obstiné de Julie ne le touche en rien, mais l'irrite et le provoque. Soit à Paris, soit à Nièvres, il pourrait se rapprocher d'elle et avoir l'air de céder. Julie se méfie d'abord, et puis s'enflamme. Olivier se retirant, désespoir de Julie, moitié rage et moitié amour. Nulle tendresse, une ardeur passionnée, quasi haineuse.

— La séduira-t-il (2). »

Le 17 juin, en route pour revenir à Paris, Fromentin écrit de Ghâteaurouxune lettre attendrie à George Sand. Ce séjour à Nohant l'a rendu bien heureux. Il se sent presque un familier du foyer, il s'est attaché à tous ceux qui y vivent, il aime la maîtresse de la maison aussi ingénument que si elle n'était pas l'admiration de son esprit : « Je n'étais guère dans mon assiette en me séparant de vous. Quoique le père ou le mari rentre chez lui, il n'est pas possible que l'ami qui vous a quittée tout à l'heure soit bien gai... Permettez-moi, chère madame,

(1) Fromentin ne paraît pas avoir tenu compte de ces critiques. Cependant la guérison de Dominique n'est pas douteuse. Il demeure gentilhomme campagnard. Est-il nu'^diocre? Nous ne le pensons pas, quoique l'auteur ait tenu à laisser ce qualificatif dans la bouche de son héros, et cela pour des raisons qu'il n'y a pas à indiquer ici. Dominique ne pouvait pas se réconcilier avec son talent sans que le sens du livre différât de ce qu'il est.

(2) Les personnages d'Olivier et de Julie sont demeurés ce qu'ils étaient primitivement. George Sand romantisait leurs carai'téres et leur aventure plus que Fromentin ne le voulait faire. Olivier, séducteur, fût devenu odieux. Du reste, en insistant sur l'histoire de ces deux creurs, on lui donnait trop d'accent : elle passait de la pénombre du second plan à la pleine lumière du premier, au détriment de la perspective générale du roman.

do4 CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS

de vous embrasser encore comme tout à l'heure, aussi respectueusement, aussi tendrement que je vous aime... »

George Sand répond aussitôt. Elle est très touchée de la pensée qu'a eue Fromentin de lui écrire de Châteauroux (1) : « Nous sommes restés tout tristes de votre départ et voilà que vous nous manquez comme si nous avions passé dix ans ensemble. Il y a des amitiés que le cœur n'a pas choisies, mais que les circonstances et les habitudes consacrent : ce ne sont pas toujours les meilleures et elles imposent souvent plus de devoirs qu'elles n'apportent de jouissances. Il y en a d'autres qui viennent tard dans la vie et qui prennent tout de suite la place qu'elles doivent prendre, parce qu'ellles sont toutes de choix et de convenances réciproques. Il faut donc les pousser vite à leur état normal pour réparer le temps perdu, comme disait Montaigne en parlant de La Boétie... » — La bonne dame de Nohant concluait qu'il fallait revenir la voir et amener aussi Mme Fromentin (2).

« Vous ferez une bonne action, ce jour-là, en mêlant un peu le courant encore plein et actif de votre vie au courant plus ralenti de la mienne et en mettant chez nous l'empreinte ineffaçable d'une belle, bonne et forte individualité...

« Pensez-y sérieusement, dites-vous qu'il y a dans un coin peu éloigné quelques êtres associés par une affection complète les uns aux autres et qui tous vous appré-

(1) Lettre à Fromentin, 18 juin 1862.

(2) Mme Fromentin était très fière du témoignage que George Sand rendait à son mari et professait pour elle une vive admiration, mais elle s'effarouchait un peu de la liberté d'allures qu'elle supposait aux familiers de Nohant. Elle resta donc sur la réserve.

cient, vous aiment, et vous comprennent. Cela ne se trouve pas partout... »

Fromentin, deux jours après (1), déclare qu'ils ont été, Mme Fromentin et lui, remués jusqu'au fond du cœur et enthousiasmés de la nouvelle invitation qui leur est adressée : « ... Nohant est maintenant un petit monde unique, indivisible, qui me tient au cœur par toutes sortes de liens de respect, de reconnaissance, d'attachement et de sympathie... »

A Paris, le peintre s'était chargé d'une commission pour Hetzel au sujet de Flaç>ie, éditée en 1860. Il a vu Perrin, directeur de l'Opéra-Gomique, dont le rêve est depuis longtemps d'avoir la Mare au Diable. « Il y voit, déclare P'romentin, un magnifique opéra-comique, des types scéniques, des situations dramatiques et musicales, un cadre riche et charmant, ce sont ses paroles. Il lira la Drac (2), qu'il n'a pas lu. Il aimerait beaucoup Maurice avec vous ; et, quant à la musique, il n'a pas l'air embai'rassé pour trouver l'auteur. Il a nommé Massé. Ce nom vous sourirait-il autant qu'il paraît le rassurer?... »

Le même jour, Eugène Fromentin parle à Maurice Sand des souvenirs que lui laisse à perpétuité son séjour à Nohant: « J'ai cru faire, en allant vous voir, un pèlerinage en un lieu infiniment vénéré ; et j'en rapporte, je crois, des amitiés auxquelles je n'osais prétendre. ))

A une réponse amicale du 30 juin et à l'envoi par Maurice d'un de ses ouvrages. Masques et Bouf/ons, Fromentin, répliquant, ajoute :« Je pioche assc^z lugubrement depuis que je vous ai quilles. Je voudrais avancer

(1) Lettre du 20 juin, publiée en partie par M. Gonse.

(2) La pièce ne fut donnée qu'en 1864, sans grand succès

mon exposition avant de m' accorder un congé. Il n'est plus question de littérature. Il y a en moi, comme en vous, deux hommes que j'ai bien de la peine à mettre d'accord. Et le barbouilleur n'est pas le plus heureux, ni le moins morose. »

Parmi les critiques qui firent bon accueil à Dominique, Edmond Schérer écrivait dans le Temps du 17 juin un article qui, remanié, complété, sera reproduit plus tard dans ses Etudes sur la Littérature contemporaine (1).

Dans ces pages fines et justes, vibrantes d'émotion, Schérer explique pourquoi le roman de From.entin n'a pas un succès bruyant et même ennuie le gros public. Cette « vieille histoire des jeunes amours » est destinée aux gens de goût. L'originalité en réside surtout dans le contraste entre l'observation précise et le contour vague, la subtilité et l'ardeur, la rêverie et l'éloquence. C'est une œuvre exquise, distinguée, sans note fausse, une œuvre comparable à la Princesse de Clèves. Et puis at-on jamais mieux indiqué les harmonies secrètes de la nature et de l'humanité? Derrière les personnages, on entrevoit l'homme, tout l'homme avec ses aspirations vers l'infini. Ce livre « est destiné à éveiller des échos dans les profondeurs de l'âme humaine, à rencontrer des amis secrets partout où il y a des cœurs blessés et des esprits délicats. »

L'article de Schérer devait poser entre deux esprits si bien faits pour se comprendre le premier jalon d'une amitié intellectuelle qui dura jusqu'à la mort d'Eugène Fromentin.

(1) T. II, p. 16 et t. V, p. 25. — On sait que S-héror (1815-1889) était peut-être alors, avec Sainte-Beuve, le critique dont les jugements avaient le plus de portée dans le monde littéraire.

CORRESPONDANCl!] KT FRAGMENTS INÉDITS 157

A Edmond Schérer,

Paris, 20 juin 1862, vendredi soir.

« Monsieur, — je suis très sincèrement touché de l'article que vous avez bien voulu publier dans le Temps du 17 sur mon roman de Dominique, même avant que ce petit essai, très peu bruyant, comme vous le dites, ait reçu la forme définitive d'un volume. On me communique à l'instant le numéro du journal, au moment où j'arrive de la campagne. C'est un succès qui me surprend et qui me cause un plaisir plus rare, plus délicat que la satisfaction vaniteuse d'un écrivain qui s'entend louer. Voilà pourquoi je dis touché et non pas flatté. Il y a dans votre jugement, monsieur, si flatteur et si bienveillant qu'il soit, quelque chose de plus que des éloges ; et c'est cette nuance inattendue et si peu commune qui me produit l'eflet d'une rencontre heureuse. Il y a comme une sincérité dans l'estime, comme une émotion partagée, comme une intelligence infaillible de ce que j'ai voulu, rendre, montrer ou cacher, exprimer ou sous-entendre. J'y vois, en un mot, des analogies de sensations et, pour ainsi dire, une amitié d'esprit cent fois préférables à des applaudissi^ments et qui me paraissent 1(> plus (^stiinabl(> ol le plus précieux des unis- .sous.

« Vous voulez bien, eu parlant de l'accueil plus que que discret, je crois, fait à ce livre, le définir i^t m'en consoler peut-être pai' des comparaisons charmantes; j'ajouterai, si vous le voulez bien, que je n'attendais pas, en le soumettant à la crili(iue, d'accueil qui répon-

dît plus précisément aux desseins du livre et à la seule

vive ambition de l'auteur.

« Merci, monsieur, je vous suis vraiment reconnai-

sant...

« Eugène Fromentin. »

La certitude, maintenant acquise, que, malgré l'indifférence du gros des lecteurs, Dominique était une œuvre vivante et viable, eût aisément incité l'auteur à continuer dans la voie littéraire. Il projetait d'écrire, sous forme de lettres à George Sand, une étude sur le paysage dans le roman. Buloz, heureux de sa collaboration pour la Revue, le lui rappelait durant l'été 1862 (1), et, prophétisant les Maîtres d'autrefois, il ajoutait : « Je vous ai entendu un jour aussi développer de bonnes idées sur la peinture et l'art. Pourquoi ne les écririez-vous pas? Vous obtiendrez là, certainement, un vrai succès. » La démangeaison d'échanger le pinceau contre la plume a toujours tenté Eugène Fromentin, et plus à ce moment qu'à tout autre. Mais il aimait la peinture, il avait quelque chose à exprimer par elle ; par elle seulement il pouvait assurer sa vie matérielle et demeurer indépendant.

En 1862, nous le voyons donc, malgré son travail littéraire, exposer au cercle de l'Union artistique son Bivouac arabe au lever du jour, dans lequel la critique se plaît à saluer une œuvre délicate, exquise, dans la nouvelle manière du maître (2) ; et il envoie à l'exposition de Londres quelques tableaux remarqués (3).

L'été s'écoule à Paris.

(1) Lettre Inédite de Buloz à Fromentin, l^"" août 1862.

(2) Gazette des Beaux-Arts, 1862, t. XIII, p. 95 et 368.

(3) Durant l'automne, qu'il passe comme de coutume à Saint- Maurice, Fromentin reçoit de Gustave Moreau, avec lequel son

CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS 159 A Monsieur Charles Busson.

Paris, 23 août 1862, samedi soir.

a Votre lettre m'a trouvé en plein dans les idées noires, voilà pourquoi je n'ai pas voulu vous répondre avant d'avoir repris courage. Vous êtes de ceux avec qui j'aime à penser tout haut et je vous aurais assommé encore une fois de mes lamentations. J'ai beaucoup travaillé depuis votre départ, régulièrement, tous les jours et tout le jour, un grand mois, sans relâche et sans avarie. La fatigue est venue, comme cela devait être, avec le dégoût, et j'ai détruit de fond en comble un tableau presque achevé et qui peut-être avait du bon. C'est du temps et, à coup sûr, beaucoup d'argent de perdu.

« Aujourd'hui j'en ai pris mon parti et j'en parle posément comme de beaucoup de mes aventures du même genre. Bref, et puisque vous me demandez compte de l'emploi de mon temps, j'ai mis ma Curée (1) sur la toile, à l'état d'ébauche avancée, trop ai^ancée, direz-vous. Les deux ou trois personnes qui l'ont vue.

intimité va se resserrant, une lettre afTertueuse et remplie d'encouragements, dans laquelle on lit : « Comment pouvez-vous douter

que je ne vous sois très reconnaissant quand vous me gouvernez au sujet de mon travail et que cela no me soit tn^s profitable? Soyez certain que je sens bien que vous avez souvent raison de m'accuser d'un peu de torpeur. Non que je m'endorme : il s'en faut ! Mais je ne pense pas assez que les années vont vite, bien vite, trop vite !... » Et Moreau déclare qu'il attend le retour de son ami pour savoir à quoi s'en tenir sur l'exécution des toiles qu'il a sur le chevalet. « Et je serai tout prêt (hélas !) i\ retravailler les parties que vous ne trouverez pas satisfaisantes... » (18 octobre 18G2.) (1) Tableau exposé en 1863, actuellement au Louvre.

160 CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITcd

en sont contentes, moi je n'ai rien à en dire. J'ai aussi fait les dessins et l'ébauche, mais très incomplète, d'un tableau de même dimension (5 pieds). Depuis mon désastre, je me suis mis à battre monnaie. J'ai commencé quatre petits tableaux qui vont être achevés ces jours-ci.

« Ainsi de réels efforts, un petit progrès dans un sens, peu de travail effectif (sauf le gagne-pain dont je ne parle que pour mémoire), des hauts, des bas, et toujours une grande envie de mieux faire, avec un grand sentiment d'impuissance, voilà pour l'atelier... »

Dans le courant de cette même année 1862, un des familiers de l'atelier de Fromentin, Amédée Cantaloube, lui lut un soir quelques-uns des sonnets antiques, de son ami, Armand Silvestre, alors inconnu. Fromentin les trouva superbes, se fit présenter l'auteur et l'engagea à les publier. Armand Silvestre, très flatté, s'empressa d'apporter le manuscrit de son recueil à l'auteur de Dominique, qui, sur ses instances, lui promit une préface. La préface ne venait pas et le poète se désolait, quand il reçut une lettre affectueuse et bonne, lettre d'excuses et de regrets : « Je suis un chaste en art », écrivait Fromentin, « et je me trouve horriblement gêné pour parler de vers aussi audacieusement passionnés. » La préface fut écrite par George Sand. Mais Fromentin consentit volontiers à donner des conseils à ce débutant. Il indiqua quelques corrections, il revit même les épreuves. En reconnaissance, l'auteur lui dédia une pièce de ce premier volume (1).

En novembre 1862, George Sand rappelle à Fromentin sa promesse d'un nouveau séjour à Nohant. Qu'il vienne

(1) Léon Philouze, Eugène Fromentin, Vannes, 1898, et lettre inédite d'Armand Silvestr-' à Fromentin, non datée.

avec sa femme et son enfant : il y a une chambre dortoir pour eux. L'artiste répond de la Rochelle qu'attaché par une foule de petits liens qui font de grosses chaînes il ne prévoit pas la possibilité d'un voyage dans le Berry (1).

A George S and.

9 novembre 1862.

« ... J'ai sur ma table une lettre que je vous écrivais, il y a trois semaines, pour vous parler de mon Dominique et pour vous dire, chose à peine avouable, que je n'ai jamais pu y faire les changements convenus. Après je ne sais combien de luttes, d'efforts inutiles et de gémissements, j'ai pris le parti de l'envoyer à l'imprimerie tel quel, ou à peu près. Vous l'offrir dans cet état me paraissait absurde après ce que vous m'aviez conseillé et ce que j'avais promis. Je vous disais tout cela. Mes épreuves ne me sont pas encore revenues, peut-être même ne les corrigerai-je qu'à Paris. Il me reste donc encore un petit espoir, mais bien faible, car ce méchant livre, sorti de moi depuis trop longtemps, ne m'inspire aujourd'hui qu'un grand dégoût.

« Pour me consoler de mon impuissanc(\ j'ai visité à deux pas de chez moi une petite îh» assez curieuse (l'île de Ré), et je médite un travail qui nio sort d(^ m(\s habitudes et qui m'amusera vu sa nouveauté pour moi. Je le commence en ce moment et je l'achèverai cet hiver ou plus tard au premier repos du peintre. Beaucoup de notes informes et les premières pages d'un article

(1) Lettre qui suit, publiée en partie par M. Gonse.

de Revue, voilà tout ce que j'aurai fait ici. J'en suis honteux.

« Avez-vous lu Antonio (1)? m'écrit-on de Paris. Grand succès. » — Nous le lisons en famille, on en est ravi. C'est une occasion pour moi de parler de Nohant, de vous revoir et de vous entendre... »

L'étude sur l'île de Ré, destinée à la Recrue des Deux Mondes, n'a jamais été terminée. Le début, dont la rédaction définitive était commencée, a paru après la mort de l'écrivain, dans le livre de M. Gonse (p. 341 et suiv.). Le reste, à l'état de simples notes, est demeuré inédit.

Voici quelques-uns de ces fragments, assez poussés pour intéresser. On y saisit sur le vif les procédés de notation d'Eugène Fromentin.

« 26 octobre 1862. — Phare des Baleines.

D'Ars au Phare des Baleines. — C'est dimanche. La campagne est vide. La messe à peine finie, on entend sonner les vêpres dans les villages. Le ciel est entièrement couvert, une pluie épaisse et fine s'interpose entre les plus courts horizons, comme une brume. La campagne est horriblement triste, dépouillée, mouillée, comme inhospitalière. Des marais, des vignes, des champs enfouis sous les mauvaises herbes. Il n'y a de différence, quant à l'aspect, qu'entre la couleur jaune des pampres déjà fanés et le vert frais des herbes. La route qui de Saint-Martin court aux Baleines s'allonge avec des circuits à travers la campagne plate et uniforme ; elle est luisante et blanche et miroitante en s'imbibant. Le long cordon de dunes

(1) Roman publié par George Sand en 1861.

se resserre ; on sent que l'île s'étrangle et va se terminer en pointe. Les villages, longue agglomération de maisons basses, blanchies, reliées par des murs en pierre sèche ; tout cela pâle et triste et sans aucune couleur. Des moulins, de rares meules de paille d'orge. Au loin, droit en face de la route, la haute tour, doublée de la vieille tour, le pied dans des massifs verts. Les femmes, en mantes noires, avec leurs doubles coiffes de futaine jaunâtre, des parapluies, vont à l'église de ***. Des troupes d'enfants propres, en tenue de dimanche, stationnent à l'angle des chemins et jouent au palet sur la place de l'église.

« Le Phare. — Reçu par le maître de phare. Intérieur somptueux, escalier magnifique, en spirale, le centre vide. Extrême sonorité de ce long cylindre ; la voix s'élève et vibre dans ce cornet sonore au point qu'il faut se parler lentement pour s'entendre. On monte ; de distance en distance, une étroite fenêtre, ouverte alternativement soit sur l'île, soit sur la mer. L'horizon se relève et la campagne s'allonge et s'aplatit, la mer grandit et a l'air de se calmer.

« On dépasse ainsi le niveau de l'ancienne tour, on la trouve petite, et rien cependant ne paraît très loin de l'œil.

a 26 octobre, la nuit. — Phare des Baleines. — Première chambre où couche un des veilleurs de garde, entièrement boisée d^ chêno : hautes et étroites fenêtres do chêno à g'\rnilure de cuivre (comme partout ici). Un lit à aleôvo ; intérieur propre, étroit, un faux air d'oratoir*^. Par l'^s d'^ix f'^nêtrns on aporçoit, au nivoau de l'œil, la ligno infl xibl • do la mor sur un rayon do dix lii^ues, un vaste morcrau do Fflo, aplat io sous les yeux comme une carte de géographie peinte...

« Nos côtes, dit-on, sont de toute sûreté. Restent les brumes, les accidents indépendants de la prudence ou du calcul des capitaines. Un navire désemparé et ne gouvernant plus fait côte en dépit de tous les signaux.

(( Il y a deux ans, perte totale en plein jour d'une goélette de Paimpol, entre le premier et le deuxième phare, à deux heures de l'après-midi, en décembre. Le maître étant à dîner, on va le prévenir qu'un navire faisait côte ; la mer était démontée, il ne fallait pas songer à mettre un canot à la mer. Le navire avait ses voiles déchirées ; il était à demi couché sur le rocher, la lame le couvrant entièrement ; les cinq matelots étaient réunis à l'arrière faisant des signes de détresse ; on eût dit, tant on les voyait de près avec une longuevue, qu'on les entendait crier et parler. Femmes, enfants, tous les gardiens, toute la colonie du phare était aux talus. Le maître était monté sur la vieille tour et les examinait avec sa longue-vue. Le courant portait le navire à droite, et peu à peu il glissait sur le rocher et gagnait une déclivité du fond qui le conduisait à un gouffre ; on jugeait que quelques minutes encore, et tout était perdu. C'est ce qui arriva : le fond manqua sous le navire, et tout sombra. Les gens du phare eurent encore un moment de faux espoir : on vit quelque chose qui surnageait et les hommes dessus ; on crut que c'était la chaloupe, et le maître faisait des signes aux malheureux pour leur indiquer de se laisser porter plus à droite, où ils échoueraient dans le sable. Venir directement au phare, c'était entrer dans les brisants et se faire mettre en pièces. Ce n'était point la chaloupe, c'était le rouf qui flottait et que la mer achevait de broyer. Deux hommes surnageaient les derniers, accrochés au bout du mât. Chaque mouvement du flot qui soulevait la mâture ou la laissait retomber les élevait

COKRESPONDANCE KT FRAGMENTS INÉDITS ItiS

de plusieurs pieds hors de Teau ou les faisait plonger. Cotte immersion terrible, qui ressemblait, me disait un témoin oculaire, au [supplice] infligé comme punition dans la marine, leur laissait à peine quelques secondes pour respirer et les suffoquait lentement avant de les noyer tout à fait. Enfin cet atroce supplice cessa ; il avait duré vingt minutes. Le dernier débris vivant disparut, et deux heures après l'échouage il ne restait plus rien au-dessus du flot que des épaves qu'on voyait à peine dans l'énorme épaisseur des lames. Le lendemain, les cinq cadavres étaient rendus par la mer et portés au « platin ».

« On trouva sur le second une lettre de son père, lettre toute récente, écrite de Paimpol. Le vieux père lui disait qu'il se dépêche à revenir, que sa sœur allait se marier, qu'un de ses frères venait de se noyer, et il lui recommandait d'avoir bien soin de son plus jeune frère, le benjamin de la famille, qui était mousse à bord. On repêcha le benjamin, mort avec son frère aîné.

a Le maître me racontait la lugubre histoii'e sur la plate-forme, au moment où le soleil se couchait, en vue de la haute mer. Le théâtre du naufrage était à nos pieds, si près de nous, pour ainsi dire, qu'un caillou lancé vigoureusement serait tombé juste à l'endroit où le pauvre navire avait touché. Le second phare eu mer, éloigné de nous de trois mille mètres, semblait un petit pieu planté dans le voisinage de la côte. L'énorme horizon de la mer passait de beaucoup paidessus la lanterne. Je pensais que quatorze ou quinze cents lieues de flots pareils nous séparaient du continent le plus voisin et que ce grand orbe liquide se prolongeait ainsi, visible de dix lieues en dix lieues, cent chiquante fois au delà de l'extrême portée du plus

élevé et du plus éclatant des phares. La nuit descendait sur cet incommensurable espace agité, menaçant, semé de dangers. La vague arrivait lentement, régulièrement ; elle écumait en rencontrant le roc, se creusait, se renflait encore ; une dernière volute, un peu plus forte et plus irritée, se gonflait en touchant le sable et s'y brisait. A mille mètres, on ne voyait presque plus la vague, un peu plus loin on n'apercevait plus d'écume, tout reprenait son niveau. La pleine mer avait l'air tranquille ; en réalité elle était forte...

« Deux gardiens veillent à la tour en mer. Ils font partie de la brigade des cinq gardiens attachés aux feux des Baleines. Ils ont un mois de mer et quarante jours de terre, de quinzaine en quinzaine... Ils fument, me disait-on, ils lisent, ils jouent, ils dorment ; on ne me disait pas qu'ils s'ennuient. La résignation est une grande chose, et l'habitude ; l'une vaut l'autre, et qui sait si ce dont on fait une vertu n'est pas la lassitude même de soufl^rir et la diminution de la vie?

« De temps en temps le gardien chef va les inspecter ; quand la mer est mauvaise, de préférence, me disaientils. On accoste au pied de la tour, bâtie sur le rocher, mais sur un fond de maçonnerie lui-même immergé... Ceux dont le pied n'est pas assez leste ou assez sûr pour tenter cette ascension périlleuse, on les hisse jusqu'à l'entrée dans un panier d'osier manœuvré par un palan. On pèse leur chair, comme le disait le maître... Une fois par mois les gardiens opèrent leur changement de domicile. A terre, ils retrouvent leurs maisonnettes au mili u des jardins, leurs f^mms et 1 urs enfants; c'est le paradis !...

a Quand on s'approche et qu'on entre, par exemple, dans le jardin, à cinquante pas du pied de la tour, on a sur la tête, à cent cinquante pieds dans la nuit sombre,

une sorte de dôme à nervures lumineuses que le maître comparaît aux branches d'un parapluie et qu'un poète pourrait, sans emphase, comparer aux rayons simplifiés d'une gloire déployée sur un colossal plafond semé d'étoiles. A peine a-t-on perdu de vue le piédestal gigantesque, ou plutôt le candélabre monstrueux qui supporte le bec d'éclairage, que ce globe rougcâtre, suspendu entre ciel et terre dans le vague flottant de la nuit, sans point d'appui, de la grosseur d'une grosse lune une demi-heure après son lever, devient tout à fait fantastique. De loin on dirait un œil qui s'ouvre et se ferme à demi, et ce gros œil, qu'on aperçoit de partout, étonne et rassure, et je ne puis vous dire avec quel sentiment on le regarde quand on songe à tous ceux qu'il sauve très certainement à toute heure de nuit de la ruine, de la mort et du désespoir. Il n'y a pas de mère, de fille, de sœur ou de femme de marin qui ne doive penser au veilleur qui est là-haut comme à une providence...

« 27 octobre. — Phare des Baleines. — Le soleil se lève après six heures et demie, un peu en dehors de la pointe extrême de Saint-Martin, par-dessus l'île, derrière la côte de l'Aiguillon. Demi-disque rouge, grand orbe sans aucun rayon, tout aussitôt caché par des nuages. Temps douteux. Vent souffle du nord-ouest en grains. Il a plu cette nuit. MiM'les et gi'ives dans les massifs. La mer gronde au nord du phare, preuve que le vent a remonté cette nuit...

« La violence des grosses mers est telle sur le banc, que la lame elle-même jaillit jusqu'à moitié de la tour en mer et que les embruns aspergent la lanterne située à quatre -vingts pieds au-dessus de la pleine eau...

« J'ai suivi les dunes. A un kilomètre et demi de

1G8 GOHRESl'ONDANCK ET FRAGMENTS INÉDITS

la tour, j'ai pris la voie directe des Portes. Retour par la même route, et puis par la plage. Magnifique platin (le terme est de nos pays) demi-circulaire d'une grande lieue de développement, tout sable, et de sable si uni, si doux au pas, si parfaitement lissé par la mer, que le pied du moindre oiseau marin s'y imprimerait comme dans du sable à mouler. On marche avec plaisir et comme avec scrupule sur cet admirable tapis dont la souplesse et la propreté ont je ne sais quoi de luxueux. La falaise grisâtre éclairée par le soleil de trois heures. La mer bleue et calme ; un seul cordon d'écume qui fait tout le tour du golfe et s'y déploie pour ainsi dire à la même seconde comme un rouleau étincelant. Un feu de régiment, la poudre éclatant en petits flocons blancs et courant et se propageant sur le front d'une armée en ligne, produit quelque chose de semblable. Grondement de tonnerre sur cette grande plage sonore et vide...

« Plus dans l'ouest, et dans la ligne des phares^ effrayante [défense] des brisants, toute la mer en quelque sorte en écume, avec des bruits, un mouvement, des assauts multipliés, impossibles à dire. D'ailleurs pas un être vivant...

« Je pensais que ceci est bien réellement un des bouts du monde et qu'avec un peu d'imagination on pourrait transporter ce bout du monde n'importe dans quel hémisphère, y supposer un navire au large, faisant avec précaution la revue de cette baie magnifique et dangereuse, y abordant tant bien que mal, et découvrant une île déserte. Je n'ai jamais vu rien de plus exotique et qui ressemble plus à ce qu'on lit dans les voyages.

« Rentré au phare. Le jardin silencieux. Un goéland blanc qui descendait de la mer passait au-dessus du rond-point sablé et s'en allait vers l'intérieur de l'Ile en criant. Un jardinier bêchait dans les plates-bandes.

CORHESPONDANGP: KT KRAGMKNTS inédits K19

La maison à angles de granit, blanche, froide, sérieuse, était fermée, et pas un bruit ne s'y faisait entendre. Je suis entré dans les vestibules. Le seul battement de la porte a retenti d'une façon étrange dans le haut cylindre de l'escalier et le bruit est allé se perdre en se répercutant contre les parois depuis le bas jusqu'à la lanterne. Silence, propreté, gravité d'un cloître. Un faiseur d'images ne manquerait pas d'insister sur cette analogie, peut-être forcée, mais cependant très sensible, et de parler des orages de la vie, qui perpétuellement se font entendre de l'autre côté de la petite colline...

(( J'ai assisté à l'allumage. Il faisait encore demijour. Le couchant très clair et fortement orangé, le croissant de la lune aux trois quarts du ciel, la mer ronflant très fort, la brise au sud-ouest...

« Une heure après, la nuit était close. Nous étions assis dans cette coupole de verre embrasée de lumière. Singulière irisation de la lumière à travers les disques ; insupportable éclat des foyers lenticulaires, immense projection des seize faisceaux lumineux déployés en cercle à travers la nuit et allant s'appuyer sur l'horizon. On dirait une roue à rayons phosphorescents...

a 9 heures. — La brise est tombé(>, l'air est très doux, la mer fait un bruit enragé. La lune, nouvelle d(^ trois ou quatre jours, s'est couchée dans un ciel parfaitement net ; je l'ai vue disparaître au-dessus du massif des jardins. La nuit. — Vus d'un peu bas, les massifs où dominent les tiges coniques et légères des pins et d(^s tamarins, se mêlent aux tamarins des dunes, se prolongent indétlniment et fout l'effet tl'uu grand bois touffu. Ils ont un air septentrional qui fait penser aux forêts du Nord. La mer, qui gronde à cinquante pas derrière, donne une vraie solennité à ce tableau relative-

ment exigu et médiocre. Silence absolu dans la maison. Belle nuit... »

Le 9 janvier 1863, Fromentin écrit à George Sand (1) :

« J'ai lu Plutus, c'est exquis. Cette modeste imitation de l'antique est bien ce qu'il y a de plus original et de plus cous.

« Quelle allure ! quel style ! quel caractère ! et que d'émotions et de vie dans la simplicité de ces lignes anciennes ! Il y a tels mots de Bactis, telles entrées de votre belle et adorable Pauvreté qui m'ont ému jusqu'aux larmes. Par le temps où nous sommes, si malsain, si mesquin, si troublé, si plein de petites disputes autour de chétifs intérêts et de vilaines ambitions en vue des plus tristes objets, on dirait une leçon tombée du ciel.' Gomprendra-t-on cela? En profitera-t-on?

V Je ne sache rien de plus attendrissant, ni de plus consolant, ni de plus persuasif. Pour ma part, je vous en remercie, non pas seulement comme d'un plaisir extrêmement vif, mais comme d'une émotion extrêmement salutaire...

« Mon Dominique paraît demain. Hachette en a fait tirer un certain nombre d'exemplaires format in-8°, papier propre. Le brochage de cette édition de cérémonie, que je n'ai pas pu surveiller, n'est pas fini ; du moins, je n'en ai pas encore d'exemplaire. Je tâcherai d'en obtenir un demain, pour que vous ayez le premier paru et que je puisse vous adresser les prémices de ce petit livre que je vous ai dédié, d'après votre permission.

« De mon travail, rien de bien neuf. Prenez ceci pour un mot de convalescent. Pardonnez-moi, chère ma-

(1) Lettre publiée par M. Gonse. — Plutus venait de paraître dans la Revue des Deux Mondes. « Mme Sand l'a fait, dit Manceau, en se reposant ; collaborateurs : Aristophane et Lucien. »

dame, ce retard qui m'a rendu malheureux ; portezvous bien toujours, écrivez pour les cœurs avides de belles et saines choses ; vous êtes seule aujourd'hui pour nous donner de beaux exemples dans de bons livres... »

Dominique parut en volume dans la maison Hachette le 10 janvier 1863. L'intérêt en avait semblé si languissant que la Revue s'était demandée si elle irait jusqu'au bout de la publication. Peu lu d'abord, ce roman devait être maintes fois réédité (1). Outre George Sand et Schérer, Sainte-Beuve lui consacra dans le Constitutionnel des lignes très élogieuses, et la postérité a, jusqu'à ce jour, ratifié ces jugemc^its (2).

Fromentin envoie son livre à Théophile Gautier (19 jan-

(1) Il était parvenu, en 1911, à sa S?*» édition en France, non compris ks tirages de luxe.

(2) Le critique Chesieru disait de Dominique (23 février 1863)

0 II m'a touché par l'accent incisif, pénétrant, un peu âpre, d'une analyse morale profonde et sincère, vraie. Il m'a charmé par la puissance de relief que vous donnez aux formes extérieures. » — Quelques jours plus tard, c'est J.-M. D irgu d, l'auteur de VHistoire de la liberté religieuse en France, qui écrit à Fromentin (8 février 1803) : « Mon cher ami, j'ai lu votre Dominique avec un vif intérêt. Je veux vous faire cependant tout de suite une critique. Je rej^rette l'épithôte de médiocre dont se flétrit le principal personnage de voire livre. Et d'abord il n'a pas ce droit. Il faut être poli même avec soi, et surtout il faut être vrai. Or Dominique n'est pas médiocre. Le iût-il, vous deviez le peindre tel, et laisser au lecteur le soin de le caractériser. L'imagination du lecteur, mon cher ami, est d'une délicatesse féroce, et si on lui présente un héros et qu'on l'appelle médiocre, on en elTace le prestige d'avance et le livre risque de se fermer tout seul. Voilà le danger que vous avez couru avec moi. Heureusement, les nuances du récit, le charme du paysage soit de terre, soit de mer, le bonheur du style, coloré, net, sincère, ému, palpitant, pittoresque et musical, toujours naturel, jamais déclamatoire, l'honnêteté des sentiments et le timbre de l'âme vous ont sauvé et m'ont ravi. » — Oi lonn î le mol de Xavier D>i.din, éciivaiit, à propis dv' Dominique, à Mlle d' Saiii(o-A .lanv, en 1870 : a II y a dans tout \c roman un parfum lég<.r cl doux comnu' l'iris, qui nous rappelle tout et rien. »

ITi^ CORRKSPONDANGE ET FRAGMENTS INÉDITS

vier 1863). Il ne peut disposer d'un exemplaire sur papier de cérémonie parce qu'il y a eu des erreurs qu'on corrige et que le tirage se fait trop attendre.

L'auteur déclare qu'il n'oubliera jamais ce que Gautier a dit et fait pour le tirer de l'ombre, lui et ses livres.

A Monsieur Ludovic Halévy (1).

21 janvier 1863.

« Mon cher ami, je rentre et je trouve votre lettre. Je vous en remercie de tout mon cœur ; c'est la plus chaude et la plus émouvante poignée de main que ce petit livre m'ait valu. Il est douteux qu'il m'en vaille beaucoup de cette valeur.

« Si j'en parle légèrement, faut-il vous le dire, ce n'est pas que je le méprise ; mais c'est que je le crois exposé à d'universels dédains.

« Merci encore, cher ami, et bien à vous. »

George Sand répond à la lettre que lui écrivait Fromentin le 9 janvier. Ello est heureuse que Plutus l'ait satisfait (2). Le critérium des efforts que font les auteurs pour bien écrire n'est pas dans le jugement du public, mais dans celui des esprits d'élite. Elle attend Dominique pour le relire. Avec ou sans les modi-

(1) Ludovic Halévy avait écrit le 20 janvier à Fromentin : « Il faut absolument que je vous parle de votre Dominique; il faut que je vous dise avec quelle émotion j'ai dévoré ce petit livre que vous traitez si légèrement dans votre dédicace. Ce petit livre est un beau livre. Ce petit livre restera comme une des œuvres les plus touchantes et les plus complètes de la littérature de ce temps. Je l'ai lu et relu, et je serais un ingrat de ne pas vous remercier du plaisir que je vous ai dû. »

(2) Lettre non datée, qui se place entre le 9 et le 27 janvier 1863.

fîcations qu'elle croyait utiles, ce n'en est pas moins un beau et bon livre. Quant à elle, elle écrit alors Mademoiselle La Quintlnie qui paraîtra en 1864. Elle insiste pour que Fromentin revienne la voir à Nohant.

Eugène Fromentin à George Sand (1).

27 janvier 1863.

« Chère Madame, c'est par trop absurde que vous n'ayez pas encore ce volume qui vous appartient à tant do titres. Il a paru le 20 de ce mois, mais avec des fautes énormes, des corrections faites à l'imprimerie, après le bon à tirer, par je ne sais quel correcteur scrupuleux qui s'était permis d^ substituer des non-sens à certaines hardiesses qui probablement ne lui plaisaient pas. Il a fallu tout arrêter, et introduire des cartons.

« J'ai lâché, tels quels, quelques exemplaires de librairie. Mais les plus propres, — et le sont-ils ? — je les reçois à la minute même. Le premier adressé est le vôtre. Il vous sera expédié demain, avec un autre pour Maurice et un pour Manceau.

{( La dédicace est froide et oflicielle. Elle ne dit rien ni de ce que je vous dois, ni du sentiment que j'ai pour vous (2). Si le public n'en est pas averti autant peut-

(1) Publiée par M. Louis Gonse.

(2) On se rappelle les termes de cette dédicace à George Sand, dans laquelle l'auteur s'excuse de n'avoir pu rien changer k une œuvre d'essai pleine d'inexpériences, dont les défauts lui ont paru sans remède, a Si le livre était meilleur, je serais parfaitement heureux de vous l'offrir. Tel qu'il est, me pardonnerez-vous, madame, comme nu plus humble de vos amis, de le placer sous la protection d'un nom qui déjà m'a servi de sauvegarde et pour lequel j'ai autant d'admiration que do gratitude et de respect? •

être que je l'aurais voulu, c'est qu'il m'a semblé dangereux de me prévaloir d'une amitié qui pouvait me faire supposer plus d'orgueil encore que d'attachement. Mon vrai sentiment vous le connaissez, j'espère, et je vous prie, chère madame, de n'en jamais douter.

« Il y a de tout un peu dans la dévotion entière que vous m'inspirez, et je ne craindrais pas, de vous à moi, de me réjouir et de me vanter tout à la fois d'être

votre ami.

« Eugène Fromentin. »

George Sand remercie aussitôt de la dédicace (1). « Qu'ai-je donc fait pour vous? J'ai été heureuse de rencontrer un vrai beau talent et j'ai rempli mon. devoir en le disant tout haut. Et à présent que je connais le cœur et l'esprit d'où sort ce talent, je trouve que je ne l'appréciais pas encore assez. Je suis donc fière et touchée d'avoir votre amitié, qui est pour moi une récompense hors de proportion avec ma sollicitude pour vous au commencement. A présent, c'est de l'amitié aussi, bien entière et bien vraie. »

Fromentin fréquentait quelquefois chez George Sand, à Paris. Elle l'invite un jour à dîner, avec promesse de le présenter à un haut personnage de ses amis. Les termes de la réponse de Fromentin suggèrent le nom du prince Jérôme Napoléon, très lié avec la bonne dame de Nohant. Cette présentation effraie beaucoup le nerveux artiste : « Quand le danger de ces rapprochements imposants est passé, je m'étonne de les avoir crus si redoutables, mais l'angoisse n'en est pas moins réelle ; et si la hauteur du rang me trouble moins que

(1) Lettre du 28 janvier.

la gloire, je suis cependant poltron par timidité comme par respect (1). »

Un autre jour, Fromentin recommande à George Sand un livre de son ami, M. Arthur Baignères (2). Elle goûte l'ouvrage et répond (lettre du 14 mars 1863) : « Mes amis me suivront-ils tous jusqu'à La Quintinie? Vous me disiez que c'était une œuvre de courage. Quand vous aurez lu, vous verrez qu'en effet il m'en a fallu, je ne dis pas pour braver l'inimitié des dévots : un peu plus, un peu moins, je suis habituée à ne pas compter ; mais le courage a été de rompre avec de chers souvenirs et des tendances au mysticisme qui ont eu un grand ascendant sur les trois quarts de ma vie. Je les ai reconnus énervants, et la passion de la vérité a tué en moi tout un monde de morts. Il faut vivre, vivre toujours, vivre toujours plus, afin de vivre encore au delà de ce que nous appelons la mort.

«Cher ami, que faites-vous? peinture ou littérature? heureux artiste qui vivez double, et mettez si bien en pratique ce que je viens de dire !

« A vous de cœur.

tf G. Sand. »

La réponse de Fromentin est du 11 avril. Elle témoigne une vive reconnaissance pour le service rendu à M. Arthur Baignères qui est un esprit à comprendre Mme Sand, non seulement dans ce qu'elle fait de beau, mais dans ce qu'elle pratique et conseille de grand, de juste et de bon.

(1) La timidité nerveuse do Fromentin est tello, qu'invit»^ à une soirée chez la comtesse Valewska, il n'ose s'y rendre seul, et prie Alfred Arago de l'introduire. (Lettre à Arago, non datée.)

(2) Un recueil de nouvelles publié sous ce titre : Histoires modernes. (Paris, 1863, Hetzel, édit.)

ne CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS

Fromentin continue (1) :

« Et vous croyez que je pourrais ne pas {>ous suivre jusqu'à Mademoiselle La Quintinie? — Ah ! je n'ai pas l'esprit bien fort, je ne sais rien, je ne pense à rien, j'ose à peine étudier certaines questions vitales où ma pauvre raison se perd ; je vis dans un doute indolent pour ne pas m'effrayer moi-même par des négations courageuses ou des affirmations qui vaudraient des actes ; mais quand je trouve enfin dans une œuvre de toute bravoure le programme exact de ce que je crois être la vérité, quand on me montre en toutes lettres ce que ma conscience balbutie tout doucement depuis tant d'années ; quand on me prêche la sainteté des seules choses qui soient saintes, et qu'on me console en m'éclairant, et qu'on me rassure en me persuadant : ne vous imaginez pas que j'hésite. Je vous suivrai de, toute mon âme, partout où vous irez. Menez-moi aussi loin que vous voudrez sur ce chemin-là. J'irai les yeux fermés, car je suis sûr comme j'existe que vous nous menez tous à la lumière. Votre livre est admirable, et ce qui le rend irrésistible c'est qu'il est sage, modéré, d'une équité parfaite, dans des équilibres de raison qui tranquillisent les esprits les plus poltrons. Plus de passion nuirait à l'effet profond et pour ainsi dire paisible que vous produisez sur l'esprit.

« J'en ai beaucoup entendu parler : l'opinion est unanime. Vous seriez même très étonnée des adhésions que vous entraînez ; on approuve, on ne dit pas seulement : c'est beau, c'est fort, c'est manié par une main de maître, on dit : c'est vrai. Il est vrai que je choisis mon monde, et que dans mon monde on est à vous. Je me doute qu'ailleurs on proteste, vous devez le

(1) Lettre publiée par M. Gonse.

savoir. Je n'ai pas encore rencontré un de vos ennemis. Je sais que Feuillet fait semblant d'être exaspéré, sans doute pour cacher l'énorme plaisir que vous causez à cet amour-propre en lui faisant un si grand honneur. J'attends avec anxiété, moins la fm de l'histoire que nous croyons deviner, que le triomphe du juste et la défaite de Moreali. Par quels moyens, par quelles armes? Ce qu'il y a de si beau là-dedans, c'est que dans cette lutte des âmes contre la discipline, les armes sont les plus nobles et les plus simples : les mouvements du cœur, les élans de l'esprit. Pas de ruses, pas de stratagém^es ; la discipline est effrayante, la doctrine a mille entortillements de conscience à son service. Deux cœurs très épris, deux esprits pénétrés peu à peu de la même envie de s'affranchir, vont se délivrer naturellement, par le seul effort de leur expansion.

« Excusez ce verbiage et tenez seulement que je vous remercie, pour moi et pour bien d'autres...

« Ma femme, qui se permet de lire ma lettre, réclame et veut être expressément comprise dans les « bien d'autres ». Vous dites ce que beaucoup de gens ont sur les lèvres et ce que pas un d'eux ne pourrait dire, faute de deux rares privilèges que vous avez : le génie et le courage...

a Je n'ai pas le courage de vous parler de moi. J'ai peinturluré tout l'hiver. Il y a un pi^tit progrès, je crois, avec des qualités de moins. Est-ce donc une nécessité du progrès de marcher en laissant toujours un pied qui traîne?

« La littérature est au fond du puits ; en sortira-t-elle? et quand?

« Adieu, madame, je vous aime de tout mon cœur, et je mets à vos pieds mon respect et mon attachement.

« Eugène Fromentin. »

George Sand à Eugène Fromentin.

17 avril 1863.

« Cher bon ami, votre lettre m'est une joie parce que vous me dites pourquoi mon livre vous plaît et ne vous déplaît pas...

(( Le public n'est pas notre juge, bien qu'il nous condamne ou nous élève sur le pavois. Il ne sait ni ne veut juger ce qui le force à réfléchir. Mais dans le public néanmoins sont nos juges, le jury que nous acceptons et qui nous ébranle ou nous raffermit. Vous êtes de mon jury à moi, et quand vous me dites que mon» travail va au vrai et au bien, je suis contente de l'avoir osé...

« Je craignais le lieu commun, mais j'espère échapper à cela dans la dernière partie, explicative de tout ce qui précède. Je suis curieuse de savoir si ce dénouement dans la vie de Moreali est ce que vous aviez prévu. Vous me le direz si vous trouvez pour cela un moment.

{( Je suis toute contrite de penser que je ne verrai pas de sitôt ce que vous venez de faire en peinture. Vous dites qu'on perd d'un côté ce qu'on gagne de l'autre. Je ne crois pas que l'on perde ce que l'on a : seulement une autre acquisition se développe davantage et nous fait croire qu'elle a tout absorbé. Ou plutôt nous mettons au service de la seconde acquisition ce qui était une qualité crue et elle se trouve fondue, mais non effacée. Je suis donc bien sûre que vous êtes en grand progrès et votre doute de vous-même est une raison de plus pour que j'y croie. Je n'ai jamais vu les gens enchantés d'eux-mêmes faire un pas de plus... »

Au Salon de 1863, figurèrent trois des plus belles toiles d'Eugène Fromentin : le Bivouac arabe au lever du jour, le Fauconnier arabe et la Chasse au faucon en Algérie (le Curée) (1).

Le 24 juin, Manceau, ayant relu Dominique pour la quatrième fois à George Sand, annonce à l'auteur : « Je ne vous écris pas le succès de cette nouvelle lecture auprès de la chère madame ; il était de toutes les phrases, de tous les alinéas. Vous n'avez rien changé, vous avez bien fait. C'est admirable comme ça ! »

L'illustre romancière mande à son tour, un mois après (28 juillet) : « Connaissez-vous Edmond About ? — Il m'écrivait ces jours-ci sur Dominique : Encore quelques

(1) Le Bivouac arabe vaut au peintre le beau sonnet d'Albert Mérat qui se termine ainsi :

QupI se^et a servi ta pensée infinie

Pour qu'en ce cadre étroit tienne l'immensité?

Paul Mantz, dans la Gazette des Beaux-Artsii. XIV, p. 496), déclare : « Le défaut de M. Fromentin dans ses deux derniers tableaux, c'est d'adopter de plus en plus un procédé d'exécution un peu mince. Économisant la couleur et la pâte, il couvre à peine la toile d'un léger lavis qui, pour l'avenir, ne gardera peut-être pas une solidité sufTisante. Mais c'est là, à vrai dire, le seul reproche que nous puissions adressera M. Fromentin, qui se montre aussi fin dans le dessin qu'il est harmonieux dans le choix de ses colorations tour à tour brillantes ou voilées, » — Pour Théophile Gautier {Moniteur universel, 20 juin 1863). « M. Fromentin ne copie plus ces types admirables, il les porte en lui-même complètement assimilés, et il les reproduit avec la liberté d'une création originale. C'est ce qui fait le plus grand charme de sa peinture, à laquelle nous ne reprocherons, dit le critique, d'autre défaut qu'un manque de corps et d'épaisseur qui nous inquiète pour sa durée. » — Les techniciens ne tenaient pas ces tableaux en moindre estime. Alexandre Protais le peintre militaire, ami de Fromentin, disait plus tard de la Curée : « Je soutiens, fût-ce même contre vous, que votre tableau de la Curée est excellent à plus d'un titre. Je ne voas dirai même p.as, à cet égard, tout ce que j'en pense pour le développement de votre talent.» — La Curtr, vendue dix mille francs f\ l'État, a passé du Luxembourg au Louvre après la mort du peintre.

années, et j'aurai l'âme assez forte et assez épurée pour mériter de vous dédier un beau livre comme Dominique. C'est le dernier roman que j'aie lu. J'y ai trouvé bien des choses qui me manquent et j'en suis sorti avec une volonté ferme de me compléter. »

Sainte-Beuve apporte à l'écrivain la consécration de deux articles de sa main. Après s'être documenté auprès de l'auteur (1), suivant son usage constant (Quels furent ses débuts? Où se passe exactement l'action de son roman? N'a-t-il écrit que trois volumes?) le maître critique étudie avec une rare finesse l'œuvre entière de l'écrivain (2) :

Eugène Fromentin est « peintre en deux langues » ; il ne confond pas ses deux manières : il rend en peinture les idées plastiques, en littérature les idées littéraires. Gomme style, il vise à ses plus grands effets en combinant merveilleusement des procédés moyens. Il est moderne, et pourtant il se rattache par des traits essentiels et par l'esprit à la grande école des Anciens. Il n'est qu'un classique, raffmé peut-être, mais vif et sincère, un classique rajeuni. Le peintre, l'homme de goût et l'homme de sentiment ont collaboré ensemble à ses livres. Il s'inspire de la nature sans renier les maîtres. Dans la description, il se sert de tous ses sens et il excelle à transposer du monde physique au monde moral. Sainte-Beuve loue, comme il convient, en Dominique la délicatesse, la vérité du récit, la mesure, le choix des détails, le charme qui est tout entier dans le développement et les nuances. Dans ce livre exquis, le critique ne relève qu'une erreur : la passion arrivée à son paroxysme ne connaît pas d'obstacles, tandis que

(1) Lettre inédite de Sainte-Beuve à Fromentin, 25 janvier 1864.

(2) On trouvera ces études dans les Nouveaux Lundis, t. VII, p. 102 à 150.

le héros de Fromentin s'arrête en chemin. La vérité n'a donc pas été suivie jusqu'au bout.

A Sainie-BevLçe,

8 février 1864, lundi soir.

« Monsieur,

« Vous me faites beaucoup trop d'honneur et le plus grand plaisir que j'aie peut-être éprouvé depuis que je travaille. Je m'attendais à deux mots de vous, mais non à deux grands articles. Je viens de vous lire et de me relire en partie dans les nombreuses citations que vous daignez faire de mon Sahara,

« Vous m'éclairez, monsieur, sur une œuvre ancienne et naïve où je découvre, grâce à vous, des intentions que j'ignorais. Nul ne jouira ni ne profitera autant que moi de cette analyse si fine et si forte. Il me semble, en vérité, que l'article soit écrit pour moi tout seul, et voilà pourquoi, tout amour-propre à part, je vous en remercie profondément comme d'une révélation de ma propre nature.

« J'aurai l'honneur, monsieur, si vous le permettez, de vous voir le jour où je serai sûr de ne pas vous gêner ; mais j'ai hâte de vous adresser dès ce soir l'expression de ma sincère gratitude avec l'hommage de mon respect.

« Eugène Fromentin. »

En 1864, Fromentin vend plusieurs tableaux et envoie au Salon son Coup de vent dans les plaines d'alfa, qui, pour ses qualités expressives surtout, est fort admiré (1).

(1)« Le tableau do M. Fromentin, écrit Léon Lagrang^ dans la Gazetet des Beaux- Arts (i. XVII, p. 20), malgré la vérité contestable delà couleur, n'en demeure pas moins le tableau le plus oriental du Salon. »

A l'Exposition d'Anvers, la Chasse au faucon obtenait la même année un éclatant succès.

Le l^^"^ mars 1864, l'Odéon donnait la première représentation du Marquis de Villemer de George Sand. Eugène Fromentin et sa femme y assistaient. Ce fut un triomphe. La salle trépignait, hurlait. La famille impériale, l'Empereur en tête, applaudissait à tout rompre. L'auteur rentra chez elle à deux heures du matin, épuisée, mais heureuse. Fromentin la félicite la même nuit.

A George Sand (1).

(2 mars 1864), lundi, après minuit.

« Bien chère madame, voilà, je pense, un succès ! En êtes-vous heureuse? En avez-vous joui comme nous, qui avons partagé l'émotion de la salle entière, et recueilli, cachés dans votre corridor, l'ovation qui vous était adressée sous vos fenêtres? La pièce : exquise; les acteurs très bien, presque sans réserve et sans exception ; une rare et merveilleuse leçon de goût, de décence, de noblesse, do naturel et de vraie grandeur dans le simple ; un public assez intelligent pour saisir tout cela et qui semble se convertir lui-même en vous applaudissant ; la vraie puissance du génie reconnue enfin ! exaltée et consacrée devant d'autres puissances qui ne s'en sont pas montrées jalouses. C'est un spectacle unique, que je n'avais jamais vu, et que nous vous remercions bien de nous avoir procuré. Il ne faut donc pas trop médire de notre temps. Le public a racheté ce soir bien des inepties et bien

(1) Lettre publiée par M. Gonse.

des sécheresses. Il est tard, nous rentrons fort troublés. « Permettez à deux amis qui vous aiment tendrement de finir cette soirée émouvante en vous embrassant respectueusement et du fond du cœur.

« Eugène Fromentin. »

Tout en travaillant à ses « petites saletés », comme il appelle certains de ses tableaux, Fromentin écrit à M. Busson : « Faute d'autre distraction du soir, la politique me passionne, et je lis régulièrement mes deux journaux. Je ne puis vous dire à quel point je rage et je m'intéresse avec frémissement au sort de ce malheureux pays. A qui faut-il s'en prendre? tout le monde a tort et a raison, — politiquement, s'entend. Car, quant au droit, vous et moi nous savons bien où il est ; mais il paraît que la politique et le droit sont deux. »

Depuis 1848, l'ardeur politique d'Eugène Fromentin s'était singulièrement apaisée. Il réprouvait la violence, il redoutait l'avenir ; la plupart de ceux en qui il avait mis l'espoir de la démocratie s'étaient comportés dans la mêlée et surtout avaient exercé le pouvoir d'une façon qui l'écœurait.

Fromentin n'avait, d'ailleurs, qu'à se louer de l'Empire. Il comptait dans le monde officiel d'excellents amis et quelques-uns des ministres de l'Empereur le tenaient en haute estime. Il paraissait quelquefois à la Cour (1). Nous le voyons, durant l'automne 1864, invité à Compiègne. Il est attristé de la perspective de perdre par là qu(^lques jours de bon travail, et « furieux de

(1) Marquis de Massa, la Cour des Tuileries (Revue hebdomadaire, 22 janvier 1910) : « FroiiuMitin ou Gérome groupait les personnap:es de quelque tableau vivant imité d'un sujet connu : le Triomphe d'Esther ou V Olympe des dieux, »

mettre un argent fou dans des emplettes de gandin ». Il aimerait mieux, dit-il, faire de sa bourse un meilleur emploi en venant en aide à la veuve et à l'enfant d'un camarade qui vient de mourir.

A Gompiègne, l'artiste, impressionnable et un peu ombrageux, met un naïf empressement à ne pas manquer au cérémonial.

A Madame Eugène Fromentin.

Gompiègne, 11 novembre [1864].

« Chère amie, il est cinq heures et demie, nous rentrons d'une chasse à courre très belle, très accidentée, mais glaciale au retour ; et je me dégèle au coin de mon feu en te commençant ce bout de billet qui partira demain, vide ou plein de détails, d'après le temps et les dispositions que j'aurai. Jusqu'à présent, en ce qui me concerne, tout s'est passé pour le mieux, j'entends sans aucun accident notable ; il est vrai que les dangers que j'ai courus sont des plus minces. Au moment où je t'écris, mon voisin de chambre et très bon compagnon Dumas est au thé de l'impératrice, ce qui est une grosse affaire, bien autre que les présentations banales et brèves d'hier soir.

« L'Empereur : « J'ai vu de bien jolis tableaux de vous, monsieur Fromentin. Vous travaillez toujours?... Je crois avoir eu une malheureuse idée en instituant l'Exposition des refusés. »

« L'Impératrice : « J'ai vu de bien charmants tableaux de vous, monsieur Fromentin, etc., etc. »

« Moi : Quelques bredouillements pleins de réserve entre chaque demande, en attendant la suivante, deux irré-

prochables saluts, et la chose était faite, — peu brillamment, mais à peu près comme tout le monde.

« Mais le thé !...

« L'arrivée du train a été curieuse, et moi qui aime ces choses-là, beaux attelages et grande vitesse, si ce n'avait été l'horrible froid, l'entrée des huit ou dix chars à bancs à quatre chevaux dans la cour du château m'aurait intéressé et je me serais amusé d'en être.

« Descente au perron d'honneur, dans le premier grand vestibule : quatre-vingts domestiques à peu près, en ligne. Un personnage de la maison reçoit les invités, demande à chacun son nom, le dit à haute voix ; un domestique sort du rang, vous prie de le suivre, et vous conduit à travers d'interminables corridors jusqu'à votre appartement. Chaque appartement, numéroté, porte votre nom écrit à l'entrée.

« Le mien est dans la galerie de l'Orangerie, second étage face au nord ; je doute qu'il y en ait de plus froids. C'est le quartier des gens de lettres, artistes et médecins. J'habite entre M. Corvisart, médecin de l'empereur^ et Meissonier; Dumas, la porte ensuite, Flaubert, un peu avant. Augier est dans le corridor des ministres : a-t-il plus chaud? voilà la seule question grave ici et dont on s'occupe.

« J'ai une antichambre, un salon chambre à coucher, deux cabinets de toilette, chambre de domestique, une forêt dans la cheminée, la Sibérie à deux pas du feu.

« A sept heures j'étais habillé, tenant mon vieux habit d'une main et guettant l'autre : à 7 h. 5, mon petit Henri revenait au galop du chemin de îov et me l'apportait ; par conséquent, mise accomplie. A 7 heures un quart tous les invités étaient au salon, attendant Leurs Majestés : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Défilé successif de l'Empereur et de l'Impéra-

trice. Puis, lui prend le bras de la princesse Clotilde, elle, celui du prince ; on passe à la salle à manger ; cent couverts, très beau. Retour au salon dans le même ordre. Après quoi, le prince fait un signe à deux ou trois de ses amis ; M. Ferri-Pisani, son aide de camp, me dit de les suivre et m'emmène au fumoir, où il me présente.

« Là, je crois avoir été convenable, d'abord parce que le prince me met à l'aise, ensuite parce qu'avec lui les sujets d'entretien ne manquent pas ; enfin et surtout parce que je me sentais du temps devant moi. Nous sommes restés là une grande heure et demie dans des discussions orageuses. Nous étions : le Prince, Augier, Meissonier, Flaubert, Ferri et moi. Il m'a charmé, et je comprends parfaitement, l'ayant vu sourire avec sa belle tête et ses yeux clairs, l'ayant entendu causer et s'emporter avec ses airs moitié de César, moitié de tribun, l'attrait qu'il exerce sur tous ceux qui le pratiquent, et j'admets tout ce que notre amie Mme Sand en dit et peut en penser.

« Minuit passé, — Interrompu par Dumas, par Flaubert en tenue, je n'ai eu que le temps de revêtir la mienne et de descendre au salon.

« Je reprends donc où j'en étais, à la sortie du fumoir : Soirée nulle ; danses au piano, piano tantôt joué par des mains peu habiles, tantôt par une manivelle. A 11 heures, thé, servi dans le salon de l'Impératrice, puis souhaits de bonne nuit. Le Prince et la Princesse, avec solennité, se retirent en traversant le grand salon; nous escaladons quatre à quatre nos escaliers glacés et nous nous couchons. J'ai vu des gens qui avaient bien dormi, d'autres qui n'avaient pas fermé l'œil ; je suis de ce nombre. Malgré le feu battant, je n'avais pas plus d'un ou deux degrés cette nuit dans ma chambre.

Imagine tous ces déshabillages dans une petite atmosphère pareille...

« A 8 heures, on m'apporte mon café au lait (ce matin). Déjeuner à 11 heures, puis chasse extrêmement belle et brillante, mal commencée, très bien finie, et inopinément, par la mort de trois cerfs, dont deux pris sous nos yeux dans un étang glacé et assassinés à coups de pistolet, faute de pouvoir les prendre autrement. Il ne restait plus à ce moment que deux chars à bancs, les autres avec l'Empereur et l'Impératrice ayant déserté à moitié chasse. Nous avions eu la patience et le bon esprit d'attendre, et de fait, j'en suis ravi.

« Ce soir, curée aux flambeaux, mais impossible d'aller sur la galerie extérieure à cause du froid. J'avais eu l'occasion de rompre la glace avec l'Impératrice au rendez-vous, pendant les dix minutes où l'on a mis pied à terre. Ce soir, elle m'a fait venir à la fenêtre où elle se tenait. Je m'y habitue et l'idée du thé, si le thé m'échoit, ne m'cfîaro plus guère. Je t'expliquerai mieux cela do vive voix que par la poste.

« Dumas me quitte après les réflexions assez graves qui suivent en pareil cas la rentrée chez soi. N'ayant pas pris de café ce soir, je crois que je dormirai, malgré ce froid plus acéré encore ; je vais lâcher, car j'en ai grand besoin. Demain matin, chasse à tir dont je ne suis pas. Demain soir, représentation de la nouvelle pièce d'Augier.

« Somme toute, une grande liberté d'allures, sinon d'habitudes, vu l'extrême afl'abilité de la pail des maîti'(^s d»^ la maison.

« Pour connaissance ici, j'oi, outre mes confrèn^s en art, h' général Cassoignollt^s, très g(^ntil, le général Bataille idem, deux ou trois gens do mon cercle et uni^ ou deux femmes à qui je viens d'être présenté sur

leur demande, car tu sais que mon habitude est d'attendre, et, sois tranquille, c'est encore la bonne.

« Adieu, chère, adieu, ma bichette chérie, je serais moins somptueusement, mais mieux dans la petite chambre où vous dormez toutes deux à l'heure indue où je vous

embrasse du fond du cœur.

a Eugène. »

« As-tu va Armand? Comment va-t-il? Pauvres amis, comme vous devez me plaindre ! et dire qu'il y aurait tant de gens pour envier cela ! »

Eugène Fromentin était à partir de 1860 environ, très répandu dans le monde. Malgré le labeur auquel il s'astreignait, il lui arrivait de sortir tous les soirs. Il soutenait en même temps avec ses amis, Gustave Moreau surtout, ces longues et brillantes conversations d'où jaillissaient les aperçus ingénieux et les idées neuves. Aussi le surmenage altère-t-il parfois sa santé. Il fume trop, il vit dans une perpétuelle tension des nerfs et de l'intelligence.

Ses amitiés sont, à cette époque comme toujours, un des grands besoins et des plus sûrs bonheurs de sa vie.

Un mois ou deux avant la visite à Gompiègne, il écrit à un de ses amis :

A Alexandre Bida (1).

Saint-Maurice [automne 1864].

« Cher ami, je suis impardonnable : plus de sept grandes semaines passées à Montoire avec des amis qui vous

(1) Lettre inédite, sans date. — Alexandre Bida, dessinateur (1813-1895), élève d'Eugène Delacroix et Decamps, a fait de l'orien-

sont, eux aussi, bien attachés (1), dans une maison où l'on vous espérait presque, où l'on vous regrettait, où chaque jour on me disait : écrivez-lui donc qu'il vienne... et je ne vous ai pas dit un mot de tout cela !...

« Nous avons passé là-bas des jours charmants et pleinement heureux ; j'aurais voulu vous les faire partager. Nos amis sont des êtres parfaits.

« Je remercie le sort qui m'a fait rencontrer tard, à un âge où d'ordinaire on n'en contracte plus de nouvelles, un petit nombre d'amitiés si solides, si vraies, au milieu desquelles je suis destiné, j'espère, à achever ma vie. J'en éprouve un sentiment de grande sécurité, et pour moi, et pour ma fille, h qui je prépare aussi deux ou trois affections durables. Avec un pareil sentiment, mon cher ami, vous comprenez que je n'avais garde de vous oublier, vous que je compte certainement au nombre de mes plus utiles et de mes plus chers ! Une fois pour toutes, ne vous offensez donc pas de mes silences. Je suis un grand paresseux, mais je vous aime bien.

« Nous avons travaillé, Busson et moi ; fait peu d'après nature, parce que la saison n'a pas été superbe, mais beaucoup dans l'atelier.

« Ici, je me reposerai. Le temps est admirable et j'en jouis. D'écriture pas une ligne. Quand je n'écris pas de lettres, c'est un signe que je suis bien loin d'écrire un livre.

« Je ne me ferai point violence à ce sujet. Le jour où la démangeaison reviendra, je le sentirai bien et m'y mettrai. Sinon, j'en resterai là, et ce ne serait pas grand dommage...

talisme, des scènes militaires et religieuses, surtout de l'illustration. Sa culture intellectuelle, son art élevù, ses qualités de cœur firent de lui un des amis les plus chers de Fromentin. (1) M. et Mme Charles Busson.

« Dieu merci, j'ai trouvé tous les miens bien portants. Et mon père aussi bien que possible : c'est beaucoup dans ma maison sérieuse et naturellement un peu triste où la vraie gaieté consiste à n'avoir point de soucis positifs...

« Adieu. Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés !

Un bon baiser à Christine... Je vous embrasse et suis

bien à vous.

« Eugène Fromenttn. »

Depuis Dominique, Eugène Fromentin n'a rien écrit, à l'exception des notes inachevées sur l'île de Ré. On conte cependant qu'il fit vers cette époque plusieurs visites à Flaubert qui, de sa voix puissante, lui lisait de la prose. Il fut question, croit-on, d'une collabor ration... Mais à quel sujet, nous n'avons pu le découvrir.

De 1864 date le Programme de critique, probablement ébauché en 1861, qu'a publié M. Louis Gonse (1). Y faut-il voir le fragment d'un rapport destiné au jury de peinture? une conférence publique en projet? les premiers développements d'une étude critique?...

Dans un aperçu général et rapide qui exclut les noms des artistes et des œuvres, l'auteur remarque d'abord que son époque aime et encourage les arts, spécialement la pointure. Cependant, il y a sous cette prospérité apparente beaucoup de malaise. La cause en remonte à l'ignorance des artistes : instruction nulle et éducation détestable. Fromentin fait alors un historique du romantisme dans la peinture. Il recherche les origines d'Eugène Delacroix et l'influence exercée sur lui par les œuvres de Gainsborough et de Constable. L'étude s'arrête, par malheur, au moment où des considéra-

(1) Ouvrage cité, p. 105. — Comparez avec le passage des Maîtres d'autrefois ; l'influence hollandaise sur le paysage français, chap. ix.

tions générales elle va descendre aux faits concrets et aux jugements particuliers. C'est que Fromentin, hardi dans ses idées, mais toujours bienveillant pour les personnes, éprouvait un véritable malaise à parler librement de ses contemporains. Et puis les proportions que prenait ce travail, qui eût fini par aboutir à un volume, effrayèrent probablement l'auteur, alors engagé dans une autre voie.

Voici la note qu'il avait jetée sur le papier à la suite du Programme de critique (1) :

« C'est bel et bien de renier ses maîtres ; mais il faut en trouver d'autres. Le génie n'a pas de chemin de Damas.

« Que fait lalittérature ? Elle renie Lemercier, Ducis, etc., elle renie Mérope et Jean-Baptiste et elle va chercher Ronsard. Elle choisit Bernardin, Rousseau, elle découvre Chénier, Manon Lescaut. Elle accueille le révolutionnaire Beaumarchais.

« Le roman : les Anglais. — Pour le théâtre : Calderon, Shakespeare, Gœthe, Schiller, — ailleurs, — dans un autre temps.

« La peinture est éclairée par Gainsborough, comme les poètes par Wordsworth, Burns, Schelley, Byroii, Walter Scott.

« Tout cela est bien, voilà l'école eu marche. Ils soiil jeunes, ils ont du talent, ils sont nombreux. Pas d'école, mais un bataillon. Pas de doctrine, mais un accord do nouveautés. Chacun pour soi, chacun chez soi (pas d'ateli(^r, sinon l'atelier de M. Ingres et des ateliers de juste milieu).

« Mais après? les fils, les héritiers, la descendance de cette école?

(l) Ce document est ini^dit.

« Quand ces jeunes gens deviennent des hommes, puis des vieillards, que deviennent, que sont les jeunes gens?

« Ici : plus d'atelier... De belles œuvres diverses, frappantes, marquées d'un tempérament très personnel.

« Tout cela est-il communicable?

« Ignorance... de Decamps. Déguisement de ses impuissances. On invente un métier, on se complique, ne pouvant plus peindre simplement. On invente les procédés, les points de vue, etc.. »

Il convient de rattacher au Programme de critique deux notes manuscrites de Fromentin non datées (1). Elles paraissent s'y rapporter étroitement, soit qu'elles en annoncent le plan primitif, soit qu'elles se bornent à exprimer des vues — en ce qui touche les écoles de peinture italiennes et françaises — analogues aux jugements portés sur les Flamands et les Hollandais dans les Maîtres d'autrefois :

0 II n'est pas difficile de prouver que, même dans ses grands tableaux, dits d'histoire, Delacroix n'est qu'un peintre de genre.

« Que dire de Delaroche dont le triomphe est le Duc de Guise? Que dire de la Jeanne Grey? des Enfants d' Edouard?

« Soufïriraient-ils à être faits petits ? En quoi diffèrentils du genre, sinon par la dimension?. La différence est donc dans la mesure, non dans l'idée.

« Qu'est-ce que le genre, sinon l'anecdote introduite dans l'art, de quelque genre qu'elle soit ; le fait au lieu de l'idée plastique ; le récit, quand il y a récit ;la scène, l'exactitude du costume, la vraisemblance de l'effet, —

(4) Ces notes sont également inédites.

en un mot la vérité soit pittoresque, soit historique, toutes choses étrangères au grand art.

« L'histoire religieuse, l'Ancien ou le Nouveau Testament, par l'élévation de l'idée qui touche à la foi, par leur contact avec le fond des croyances, par leur éloignement légendaire, parle mystérieux des faits, s'élèvent au-dessus de l'anecdote et rentrent dans l'épopée.

« Mais à quelle condition? à la condition d'être imprégnés de foi, comme dans Fra de Fiesole, ou coulés dans le moule d'une forme sublime, comme dans Léonard, Raphaël, André del Sarto, ces païens.

« L'art est païen, c'est triste à dire, mais c'est vrai. La pensée qui préside aux plus hautes conceptions de la Renaissance est-elle chrétienne ou païenne? Qu'étaitce que Léon X, sinon un Médicis sur le trône de Saint- Pierre ?

« Et cela est si vrai que, prenez la Sainte Famille, prenez la Charité, prenez la Vierge au i^oile, et considérez. Il y a deux choses là dedans intimement liées par les combinaisons propres au génie : un sentiment purement humain dans une forme d'une élévation sans pareille. Le sentiment, c'est la mère, chaste plutôt que vierge, tendre, recueillie en elle-même. L'Enfant est un enfant ; saint Joseph est un père grave, caressant et protecteur. La scène est familière. Mais la forme est toile que cela devient tout simplement l'idéal de la grâce, de la majesté, et de la grandeur humaine.

« Si je ne me trompe, c'est, ici comme dans toutes les œuvres de ceux qui ont été épris de la beauté plastique, l'apothéose de l'homme...

« Jamais le sujet n'a été serré de plus près par les maîtres. Du moment que l'art arrive à une mise en scène plus importante, de deux choses l'une, ou il se transfigure entre les mains des coloristes décorateurs

vénitiens, et par l'absence de toute couleur vraie et le mépris de la chronologie, il devient une fantaisie épique comme les Noces de Cana, ou bien il a l'intention de rester vrai, et subitement il se rapetisse dans des hommes encore robustes pourtant comme Carrache (Annibal) et dans des œuvres telles que la Résurrection.

« Entre les mains des coloristes, des metteurs en scène, il devient un prétexte, un thème à développer dans le sens du tempérament de chacun. Quand Titien fait V Ensevelissement, qu'y voit-il? un contraste, un corps blanc, livide et mort, porté par des hommes sanguins et pleuré par de grandes Lombardes aux cheveux roux. L'idée, petite comparativement au fait, devient plastique. Il en fait un chef-d'œuvre de peintre.

« Les exemples abondent. Je me fais fort de réduire ainsi, tableau par tableau, l'art à la juste mesure de son objet, de son but, de ses moyens d'expression et de ses procédés...

« Pourquoi pas de fond aux tableaux de l'École espagnole? Pourquoi fond noir à ceux italiens?

« C'est le fond d'or de la peinture antérieure approprié au modelé, à la couleur, à l'enveloppe, abstraction de tout ce qui n'est pas la figure humaine.

« Du sujet dans l'art moderne. — (Scènes?) de David. Le contemporain ne fait que continuer, en la transformant en romantique, la routine de David. Chercher dans l'art ancien quelque chose de comparable à Jeanne Grey.

(f La logique apportée dans le sujet entraîne la couleur locale ; tout se tient.

« Protester.

« A ce moment-là le sujet avait un intérêt d'apologue, de moralité, toutes sortes de finesses en dessous.

« Et VOUS qui soutenez le tableau de Glaize et les premiers-Paris socialistes, de quel droit niez-vous les pamphlets, les harangues révolutionnaires des Horaces, des Léonidas, des Brutus? Le jour où le sujet est entré dans les préoccupations d'art, l'art a descendu à examiner historiquement, à prouver en théorie.

« Qu'est-ce que Garavage? N'est-ce pas le c/atV-oft^cwr et le drame introduits dans l'art épique et le rapetissant? C'est un empiétement du genre, voilà tout.

« Le tableau historique, invention moderne, aboutit aux tableaux de bataille. C'est le théâtre ou le récit dans l'art.

L'art n'est pas un récit, c'est une exposition par la forme et par le fond d'une seule idée grande et belle.

« Poussin ? — Examiner à fond. En quoi il est moderne, en quoi cornélien. Il y a chez lui des intentions, des finesses, qui touchent aux concetti et sont tout près d'être petites : Serpent du déluge, Enfant qui mord son pouce. Groupe de la Manne, Arcadie. C'est le côté spirituel, le trait ou le pathétique ou la leçon, chose inconnue des anciens. Ce n'est pas naïf dans le sens grand, simple, fort, bestialement plastique des anciens. C'est un raisonnement. Le grand art raisonne-t-il par syllogismes?

« Il conçoit, il rêve, il voit, il sent, il exprime. Mécanisme plus simple et plus naturel.

« Lesueur, — moins grand, moins penseur, est plus près peut-être d'être naïf. Il est moins philosophe, moins docteur, moins raisonneur et moins raisonnable. C'est plus une âme émue par les visions du beau.

« A examiner et à discuter.

« Autre degré du trait mesquin : \a.Didon de Guérin, la Clytemnestre.

« L'art moderne n'est que la monnaie de celui-là. Pro-

grès incontestable dans le faire, décadence croissante dans la conception. »

On voit combien Eugène Fromentin aimait à méditer sur des questions de peinture. Son secret désir, les encouragements de ses amis l'incitaient également à tenter de nouvelles incursions dans la critique d'art. Il n'y renonça jamais (1).

A propos de son tableau les Voleurs de nuit dans le Sahara, composé durant l'hiver 1864-1865, nous avons un exemple de la conscience scrupuleuse que Fromentin apportait dans la documentation de ses œuvres. Il remercie l'astronome Le Verrier, directeur de l'Observatoire, de l'envoi d'une carte céleste destinée à la préparation de ce tableau (2).

Les Voleurs de nuit figurèrent au Salon de 1865 avec la Chasse au héron du Musée Condé. La composition et l'exécution de cette dernière toile conquirent tous les suffrages (3).

(1) M. Délayant, dans sa note manuscrite sur Fromentin (Bibliothèque municipale de la Rochelle), quelques critiques après lui, citent parmi les ouvrages du maître des Visites artistiques ou Simples Pèlerinages, qui résumeraient des missions archéologiques (?) dont il aurait été chargé. Nous n'avons pu, malgré d'attentives recherches, trouver trace de ces pages. Le silence de tous ceux qui ont étudié de près l'écrivain, l'opinion de sa famille et de ses amis, permettent d'affirmer que cette œuvre est purement imaginaire.

(2) Lettre inédite du 25 janvier 1865.

(3) Les cavaliers et les chevaux sont piquants, le ciel fin, observé et saisi à la Raffet, écrit Ph. B irly (Gazette des Beaux- Arts, 1865, t. XVIII, p. 473). — Si le ciel paraît un peu compliquée Paul M:întz (ib^d, p. 520), le reste est bien. « Fromentin, un peu mince parfois dans l'exécution, est décidément un de nos coloristes les plus raffinés. » — MarcdeMon'ifa-jd dans r.4rtisre(l" juin 1865) admire les Voleurs de nuit, merveilleuse étude de lumière et de chevaux : « Il y a une hardiesse, une promptitude, une énergie dans les ressorts de ces muscles, que M. Fromentin a exprimés avec une souplesse et une flexibilité étonnantes. » La poésie de ce tableau révèle une pro-

La correspondance entre Eugène Fromentin et George Sand ne comporte en 1865 qu'un échange de courts billets sans intérêt.

Depuis plus d'un an, la bonne dame de Nohant s'est installée à Palaiseau (Seine-et-Oise) où elle passe de longs mois coupés de fréquents déplacements. Fromentin se présente un jour à la porte de la maison rustique. Le malheureux Manceau est à l'agonie, George Sand repose. Le voyageur, éconduit par les domestiques, se retire sans insister. Le lendemain, la maltresse de maison lui reproche sa discrétion a atroce » ; malade et brisée de fatigue, elle l'eût pourtant reçu (1). Les visites des amis les plus chers sont le seul soulagement qu'elle puisse éprouver en face de la mort imminente « du meilleur des êtres et des amis ». Que Fromentin revienne donc la voir.

Il répond le lendemain qu'il n'espérait pas être admis au chevet du malade : a Je voulais qu'il sût que j'étais

fonde et juste observation de la nature. — Charles Timbal (journal le Français) loue dans la Chasse au héron la manière du peintre, la fraîcheur et la juste harmonie des eaux, du ciel et de l'horizon.— Quant à Théophile Gauiier, toujours si admiratif de l'œuvre de Fromentin, il discute cependant le parti pris de coloration des Voleurs de nuit (Moniteur universel, 22 juillet 1865) : C'est gris et froid, mais le tableau n'en demeure pas moins bon. La Chasse au héron est d'une couleur charmante. « Dans les nuages blancs, les eaux égratignées de lumière, les croupes satinées des chevaux, les plis soyeux des haïks et des burnous, il y a quelque chose de la manière limpide, argentée et transparente de Bonington. » Au sujet do cette toile, Fromentin écrit quelques années plus tard à sa femme : « Mon tableau Chasse au héron a été acheté par Brame et Durand- Ruel à M. Marmontel douz" mill francs. Il devait appartenir, en définitive, à M. Van Praôt, ministre de la maison du roi des Belges, quand il a été saisi au passage au prix de vingt mille francs, par le prince d'Aqmla, frère du roi do Naples... C'est le dire que ma peinture suit un mouvement de hausse continu. » — La Chasse au héron a été, croyons-nous, payée par le duc d'Aumale quarante-six mille francs. On sait que cette toile est un des joyaux de Chantilly. (1) Lettre du 18 août 1865.

198 CORRESPONDANCK Eï FRAGMENTS INÉDITS

là. Je ne vous apportais ni consolation, ni fausse espérance, mais j'avais besoin de vous serrer la main tendrement et de vous dire combien je le regrette et combien je vous plains. » — Lorsque le peintre retourne, cinq jours plus tard, à Palaiseau, c'est pour la cérémonie funèbre de Manceau.

Durant cet été 1865 où le choléra sévit à Paris, Fromentin, comme il lui arrivait à peu près chaque année de le faire, réside quelque temps à Montoire (Loir-et- Cher), chez son ami M. Busson.

Il subit une de ses crises accoutumées de grippe et de fièvre. Puis il passe l'automne à Saint-Maurice, entre sa femme, sa fille, sa mère et son père, âgé de quatre-vingts ans. Le vieillard se montre depuis quelques années tout à fait fier de son fils et la vie de famille n'a plus de nuages. Mais Eugène est si mal installé dans la vieille maison patrimoniale qu'il n'y peut guère travailler.

En février 1866, George Sand, de retour à Paris, rue des Feuillantines, prie Fromentin de l'y aller voir : « C'est encore loin, les Feuillantines, et vous êtes bien occupé. Moi, je n'ai plus grand'chose à faire en ce monde que d'aimer ceux qui m'aiment et de ne pas leur être lourde. Embrassez pour moi votre chère femme et aimez-moi tous deux comme je vous aime. »

Le Salon de 1866 (1) n'est pas de ceux qui font époque

(1) Tribu nomade en marche vers les pâturages du Tell; Un étang dans les oasis. — ThéophileGautier compte les deux tableaux exposés parmi les meilleurs de l'artiste {Moniteur universel du 17 juillet 1866) : « Jamais Fromentin, dit-il, ne fut plus distingué, plus rare et plus fin de couleur. Il y a dans cette gamme argentée, rosée, bleuâtre, une délicatesse anglaise qui fait penser à Bonington et aux premiers giaours de Delacroix. » Mais, en les qualifiant de « petits chefs-d'œuvre », Gautier n'en signale pas moins dans ces deux tableaux une atténuation par le souvenir du caractère aride, robuste, farouche, des paysages africains, qui lui paraissent trop

dans la carrière du peintre. Cependant George Sand écrit, à propos de cette exposition :

Mardi soir [9 mai 1866].

« Mon ami, votre tableau est le diamant du Salon et un un diamant. Si vous n'avez pas la médaille d'honneur, ce sera une injustice ou une bêtise. Mais qu'importe? Vous n'en serez pas moins le premier, et à une grande distance de tous les autres.

« Je vous embrasse et je suis bien contente »>

Ce sont les dernières lignes de George Sand à Eugène Fromentin qui nous soient parvenues. De lui à elle nous possédons, en outre, quatre billets non datés, sans intérêt pour le public. Pendant les dix années qu'ils vécurent encore l'un et l'autre, les deux écrivains n'eurent-ils plus aucune occasion de correspondre? Ou plutôt leurs lettres ont-elles été égarées?

Rien ne fait supposer, en tout cas, que leur mutuelle sympathie se soit atténuée. C'est l'époque où George Sand écrit à propos de Fromentin (1) : « Il jouit d'une considération méritée, sa vie étant, comme son esprit, un modèle de délicatesse, d(^ goût, de persévérance et de distinction... Heureux ceux qui peuvent vivre dans l'intimité de cet homme exquis à tous égards ! »

Quant à Fromentin, en signant, \e l^»" juin J871, \a préface de la troisième édition du Sahara, il rappelle

adoucis et comme teintes d'un vert anglais ou normand. — Charles Bla ic, qui n'a jamais fçoûté Fromentin, voit dans la Tribu nomade d(!S nierveill(>s de triclierie. Le métier a ses riji^ueui's. l'esprit ne sufllt pas. Il nt; faut pas ijue le spectateur soit obligé de .suppléer par l'imagination au vague des indications pittoresques. (Gazette des Beaux- Arts, 1866.) (1) Lettre à M. Jules Claretie, citée par M. Oonse.

avec une émotion demeurée vive combien l'accueil de George Sand, à ses débuts, Ta surpris, touché, rendu heureux, et il lui adresse encore un salut reconnaissant.

On trouve une preuve suprême de ces sentiments indéfectibles dans la lettre qu'Eugène Fromentin écrivit à Maurice Sand le lendemain du jour où mourut sa mère âgée de soixante-douze ans, le 8 juin 1876 (1).

En 1866, durant son séjour à Saint-Maurice, le peintre, trop à l'étroit pour travailler dans la vieille maison qu'il partage avec sa famille, se décide à acheter une « baraque » voisine et à la faire élever d'un étage pour y aménager un atelier (l'atelier qu'on y voit encore aujourd'hui). Il y a là un petit jardin, et l'organisation y serait assez pratique. L'avenir même de son travail durant les vacances annuelles dépendant de l'aboutissement de ce projet, Fromentin s'en inquiète beaucoup, car le travail demeure la préoccupation dominante de son esprit.

Il se plaint à M. Busson, en septembre 1866, d'avoir

(1) Lettre du 9 juin 1876, publiée plus loin.

Une lettre du 30 août 1866 à M. Charles Busson montre quelles étaient encore parfois les difficultés financières que rencontrait l'artiste : a Cher ami, je suis dans un grand embarras. Jusqu'à présent, c'était l'argent qui me retenait. Vautier me répond plaisamment que notre Mécène se promène et qu'il n'y a pas d'argent en caisse. Brame (marchand de tableaux) gêné par de grands découverts. Enfin me voilà pourvu, grâce à deux petits tableaux faits en quatre jours et dont j'ai exigé le règlement comptant, grâce aussi à un nouvel acompte que le Brame m'a lâché, quand il m'a vu disposé à lui revenir. Reste la question du temps...» — Vers la même époque, nous voyons Fromentin confesser à Alfred Arago : a Quoiqu'il me répugne énormément de demander, je suis obligé d'en venir là. C'est tout de suite et non plus tard que j'aurais besoin d'une commande et d'un acompte. » Il refuse, à ce moment, huit mille francs d'une toile qui en vaut à ses yeux dix milli . Une autre fois, cependant, il accepte quatre mille francs d'un tableau, disant que c'est maigre, mais qu'il a besoin d'argent. (Lettres à Arago, inédites.)

GORRESPONDANCE Kï FRAGMENTS INÉDITS 201

derrière lui une année dont le bilan est dérisoire. « J'ai cru bien faire, dit-il, en essayant du nouveau pour tendre au mieux. A défaut de résultat immédiat, je me suis flatté d'en tirer des progrès, une facilité plus grande à manier la nature, et le moyen de me varier. Il est fort possible que je me sois trompé du tout au tout. C'est ce que je me propose d'examiner à loisir pendant les méditations de mes vacances, et nous en causerons. )>

Et le 29 septembre, au même :

« Croyez-moi, à l'heure qu'il est, pour vous comme pour moi, le but d'un travail sagement dirigé doit être qu'il n'y ait plus dans nos ateliers de non-valeurs, sinon le rebut, c'est-à-dire ce qui est constaté mauvais. »

En attendant l'envoi des tableaux à l'Exposition universelle de 1867, on se préoccupe à Paris, dès la fin d'octobre, des élections pour le jury. Elles auront lieu le 15 novembre.

De Saint-Maurice, Fromentin en cause, le 11, avec M. Busson : « Bida m'avait écrit ces jours-ci pour me demander quand j'arriverais et si je ne croyais pas très nécessaire de m'en occuper avec vous d'abord, ensuite avec mes amis. Il va, me disait-il, éclore des listes élaborées Dieu sait où, et une liste bien concertée, quelle qu'elle soit, a grande chance de passer. Je lui réponds ce matin que nous sommes, vous et moi, dans une égale impossibilité de nous mêler de ces tripotages, que nous ne les aimons pas plus l'un que l'autre, et que, cette fois-ci comme les autres, nous laisserons faire... Quelle que soit la liste, vous savez que je n'en puis retirer que de l'ennui, vexé si l'on m'écarte, sincèrement désolé si l'on me nomme... »

i>02 COKRESPONDANGE ET FRAGMENTS INEDITS A Alexandre Bida.

Paris, 22 novembre 1866.

« Si je ne vous ai pas répondu, quoique votre lettre, plus qu'aucune autre, exigeât une réponse immédiate, c'est que j'avais personnellement de grands ennuis. Mon frère était, et est encore très souffrant ; je dis souffrant, pour ne rien préjuger d'un avenir qui m'effraie singulièrement ; ma chère mère, seule vaillante entre la maladie inquiétante de mon frère et les quatre-vingts ans passés de mon père, m'inspire une pitié que vous comprenez. J'ai failli rester tout à fait là-bas, pour remplir, tant qu'il eût été besoin, des devoirs auprès desquels les soins du travail ou de la gloire ou de l'argent sont peu de chose. Il a cependant fallu se séparer, et me voilà, dans les dispositions d'esprit que vous devinez

« J'apprends que nous sommes, vous et moi, du jury pour l'Universelle ; quelle corvée, grand Dieu ! et que vais- je faire de ma pauvre vie déjà bien empêtrée?...

« Je vais aujourd'hui me lancer dans ce Paris dont j'ai horreur chaque fois que j'y rentre, et après un ou deux jours de cette vie turbulente, pour laquelle je ne suis plus fait, je vais tâcher de me claquemurer chez moi, bien résolu à ne plus sortir du cercle étroit de mes affections, et en attendant impatiemment, cher ami, que vous y soyez rentré.

« Hors de là, rien de bon, rien de vrai, rien de conforme à mes besoins... »

Fromentin ne sait s'il doit exposer et engager ses

CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS fo3

amis à le faire (1). On dit le local insuffisant et détestable. Rousseau, Diaz, Isabey, Millet, Baudry, annoncent l'intention de s'abstenir. La plupart des autres exposeront.

Eugène Fromentin se décide enfin à envoyer à l'Exposition universelle quelques-unes de ses meilleures toiles (2). Il est récompensé d'une première médaille.

L'été 1867 lui apporte malheureusement de sérieux ennuis. Ce qui, pour tout autre que lui, eût été de peu d'importance, avait beaucoup de prise sur sa nature sensitive à l'excès. Sa fierté souffrait intolérablement d'être soupçonnée d'une intrigue ou d'une vilenie. De là vint qu'il se brouilla à cette époque avec la princesse Mathilde (3).

Il était, depuis quelques années., en relations suivies avec elle. Il fréquentait rue de Courcelles et coudoyait à Saint-Gratien les artistes les plus en vue. Il lui arrivait de recommander à la Princesse des camarades méritants.

En 1866, cette puissante amie, dont on connaît les caprices, ayant prié Fromentin d'écrire un article sur son salon, fut blessée qu'il déclinât cet honneur. Or, en 1867, M. Hébert était proposé pour la première médaille. La Princesse, dont il faisait le portrait, soutenait sa candidature. Elle échoua. Sur la foi d'on ne sait quels propos erronés ou perfides, elle s'imagina

(1) Lettre à M. Busson, 5 dôrembre 1866.

(2) Il y joint deux tableaux nouveaux : les Bateleurs nèi^res et les Femmes des Ouled-Nayls. — Paul Mantz constate (Gazette des Beaux-Arts, 1867) qu'on parcourrait vainement les paieries t^rangères pour y trouver un maître pareil A lui. Plus dclicat que robuste, il a la finesse, le charme. Ce qui lui manque parfois, c'est la force, aussi bien dans l'ex^H^ution que dans le coloris.

(3) Princesse Mathilde — Lœtitia-Wilhelmine B- naparto, fille du roi Jérôme, nôo en 1820, morte le 8 janvier 190'*. On sait ce que fut son salon sous le second Empire.

204 CORRESPONDANCK KT FRAGMENTS liNKDITS

que Fromentin, Bida, Rousseau et leurs amis communs, membres du jury, étaient responsables de cet échec. Ils auraient, dans leurs délibérations, opposé Millet à Hébert. L'estime et l'amitié que Fromentin professait pour ce dernier témoignaient, autant que son caractère, qu'il n'avait pas pris une pareille attitude. Il avait, au contraire, voté pour le candidat de la Princesse, avec lequel il demeura, même au cours de ces ridicules difficultés, dans les meilleurs termes.

Elle ne voulut rien entendre, ni permettre à ceux qu'elle accusait de se justifier. Son irritation était extrême. Eugène Fromentin se défendit avec hauteur. Les incidents se greffant les uns sur les autres, l'affaire s'envenima ; on en vint presque à un éclat. La princesse Mathilde ferma son salon aux coupables ; elle le leur signifia sèchement. Puis, grâce à de sages interventions, — M. Hébert lui-même intercéda pour ses amis, — elle revint quelque peu de ses préventions, sans désarmer complètement (1). Elle écrivit à Fromentin une lettre qu'il qualifie d'absurde et de méchante et au cours d'un de ses dîners, à Saint-Gratien, elle exhala contre ceux qu'elle accusait toute sa mauvaise humeur (2).

Fromentin se décida alors à s'expliquer par correspondance avec cette femme irascible. Après deux ou trois brouillons qu'il jugea trop vifs, il s'arrêta à la rédaction qui suit :

(1) Lettre de Fromentin à M. Busson, 18 août 1867.

(2) Journal des Concourt, 5 août 1867 : « Aujourd'hui, elle crache ses amertumes à propos de l'ingratitude des artistes au sujet de X... et de Y... qu'elle accuse d'avoir mené toute l'intrigue pour empêcher la première médaille d'Hébert. Elle rappelle tout ce qu'elle a fait pour eux. »

CORRESPOiNDANCE ET FRAGMENTS INEDITS 205

A la princesse Mathilde,

Ce samedi, 17 août 1867.

(1 Princesse,

« Hébert m'a communiqué une lettre qu'il a reçue de Votre Altesse, où mon nom figure à côté de celui de mon ami Bida et qui est de nature à nous affliger l'un et l'autre. Il vous déplairait d'entendre des explications devenues en effet tardives : je me conformerai strictement à vos désirs, qui sont des ordres. Votre Altesse daignera-t-elle seulement accorder cette dernière faveur de le lire à quelqu'un que l'on continuera probablement d'accuser, sans qu'il ait eu jamais la faculté de se défendre?

« A mon profond regret, je m'aperçois. Princesse, qu'on vous a mal renseignée sur ma conduite et, malgré le soin que je croyais avoir pris de me montrer toujours tel que je suis, j'ai bien peur que Votre Altesse ne se soit formé une idée inexacte de ma personne.

« Ma conduite n'a pas cessé d'être des plus naturelles et des plus claires : j'ai soutenu des opinions bonnes et défendu des intérêts qui me paraissaient d'autant plus sérieux qu'il s'agissait uniquement de ceux des autres. En cela, je n'ai fait que remplir un devoir en usant d'un droit. Si j'ai contribué à créer quelques embarras, je vous certifie que je l'ignorais. Il est vrai de dire que, dans tous les cas, il m'eût été difficile de faire dépendre mes opinions de mes sentiments.

a En dehors de ma conduite publique, f entends connue de tous, je ne vois rien ni dans mes actes, ni dans mes paroles, qui puisse expliquer le déplaisir que je vous ai causé. Si l'on vous a dit que je suis pour quelque chose

dans l'échec d'un ami, on vous a trompé, Princesse ; cet échec, je l'ai déploré plus que personne, après avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour le prévenir. Hébert, qui n'avait pas besoin de cette assurance pour être certain de ma probité, a reçu sur ce point ma parole, et cela suffît, n'est-ce pas, à Votre Altesse aussi bien qu'à lui?

« On m'accuserait, dit-on, d'intrigues, de manœuvres du caractère le plus équivoque, — et dans quel but? — Dans le but de favoriser un artiste que j'estime, sans doute, au détriment d'un homme qui avait pour lui son talent et de plus mon amitié. L'histoire est de tous points perfide et ridicule, et vous me ferez la grâce, Princesse, de juger différemment mes habitudes ! De pareils bruits ne se discutant pas, je ne saurais les relever autrement que par un démenti.

« Quant aux torts plus directs que Votre Altesse aurait à me reprocher comme un oubli de ce que je lui dois, Votre Altesse daignera certainement se souvenir qu'en me jugeant impropre au travail pour lequel elle voulait bien me désigner je proposai d'y mettre mon nom, si je déclinai l'honneur de le faire (1).

« Il n'en est pas moins vrai, Princesse, que votre lettre est sans appel : voilà le seul fait indubitable. La porte que vous me laissez ouverte est celle des suspects, et Votre Altesse ne voudra pas admettre que je rentre chez elle par cette porte-là.

« Je n'oublierai rien : ni les bontés dont j'ai été personnellement l'objet, ni des services qui me sont d'autant plus chers qu'ils s'adressaient à des amis. Je conserverai de mon passage dans la maison de Votre Altesse .un souvenir intact de reconnaissance et de regret.

(1 ) L'article sur le salon de la princesse.

N'ayant commis, Dieu merci, aucune des fautes dont

on m'accuse, il me sera moins dur d'être puni sans me

sentir ingrat. Je tâcherai de me consoler avec la pensée

que deux sentiments subsisteront quand même après

ce malentendu : un peu d'estime, de la part de Votre

Altesse, et, de mon côté, beaucoup de respect et de

dévouement.

« Eugène Fromentin. »

La princesse Mathilde répond, le 25, qu'elle ne pouvait accéder à la demande d'explications sollicitée par M. Hébert au nom d'Eugène Fromentin. Elle n'a jamais eu, quant à elle, l'intention de lui demander de s'expliquer sur ses faits et gestes. Mais de quel droit portet-il contre elle des accusations que rien ne justifie? Elle lui a fait déclarer par Hébert que sa maison lui demeurait ouverte comme par le passé. En qualifiant cette porte de porte des suspects, Fromentin s'est laissé entraîner trop loin.

M. Hébert et Bida conseillent alors à leur ami, puisqu'on ne lui reproche rien, de demander pardon de ses susceptibilités : qu'il réponde galamment à la Princesse, sans raideur et sans espoir de la convaincre ; bref « des regrets, la main sur le cœur et le chapeau à plumes très bas !... » (1).

Piqué au vif, Fromentin, dont on connaît l'indépendance, ne se résolut pas aux concessions qu'on lui demandait. Il ne rentra en grâce que trois années plus tard, par l'entremise de M. Hébert (2). C'était après la chute du régime impérial, alors que nombre des anciens amis de la Princesse se hâtaient de l'abandonner.

(1) Lettre de M. Hébert à Fromentin, 30 août 1867.

(2) Ibid., sans date.

Mais, en 1867, Bida et Fromentin furent punis de leur attitude par rajournement de leur promotion dans Tordre de la Légion d'honneur, promotion qui devait suivre l'Exposition universelle.

Au mois d'octobre de la même année, une vacance s'étant produite à l'Académie des Beaux- Arts, par suite de la mort de Picot, Fromentin, sur les instances de du Mesnil et sous les auspices de Gérome, de Gabanel, de Meissonier, pose sa candidature. Il ne se fait pas d'illusion sur l'issue de la lutte (1).

A M. Charles Busson.

Paris, 29 octobre [1867], mardi soir.

« Cher ami, voilà donc huit jours que je suis ici (votre lettre m'a trouvé arrivant) et huit jours que je mène une vie abominable et ridicule pour le profit que je vais vous dire.

« Un excellent accueil partout, accueil fait à ma personne, des sympathies imprévues dans les bas-fonds de l'Académie, où je ne croyais trouver que de l'indifférence et souvent la plus complète ignorance de mon nom. J'acquiers ainsi la preuve qu'on m'y estime, qu'on m'y désire en certains coins et que je suis de ceux dont on se dit : Nous l'aurons. Voilà quant aux dispositions générales, qu'il ne faut pas confondre avec celles du moment. L'avenir est un terrain commode sur lequel il est toujours agréable et peu gênant, et pas du tout compromettant, de se montrer affable et généreux.

« La situation présente est beaucoup moins jolie.

(1) Lettres à Mme Eugène Fromentin, le 27 octobre, et à Bida, le 29.

D'abord rAcadémie, ayant décidé, contrairement aux anciens usages, que tous les peintres, quel que soit leur genre, étaient admis à concourir à ce fauteuil, les candidats se sont rués. Il y en a dix-sept !... Outre la division sur les personnes, il y aura d'abord un débat de fond sur les genres. Dans cette circonstance, je suis radicalement perdu. Si le paysage l'emporte, ce sera Français ou Gabat ; si c'est l'histoire, nous aurons Pils (1) ou un autre. Dans tout les cas, j'aurai le tort de ne représenter positivement ni l'un ni l'autre, et notez bien que je ne parle pas de l'élection, qui jamais, au grand jamais, ne saurait pour le moment se faire en ma faveur ; je parle uniquement d'une chose plus modeste et beaucoup plus simple en apparence, mon inscription sur la liste de la section. Succès provisoire, qui n'est après tout qu'un bon point, et un échelon vers l'avenir, d'après le rang qu'on y occupe. Eh bien ! mon cher, il est bien probable que je n'arriverai même pas jusque-là, Pils me barrant absolument le chemin du côté de mes amis, et les autres ayant leur candidat spécial et de signification plus tranchée, — voilà.

a Je n'achève pas moins la série écœurante de mes visites, écoutant ceux qui me représentent qu'il faut semer longtemps à la porte de l'Académie pour y récolter un jour un brin de palme. En aurai-jo le courage, la patience et la durée? l'avenir le dira. »

Le même jour, Fromentin en dépeignant à sa femme l'état d'esprit que l'on connaît lui avoue qu'il attend le résultat sans émotion et la conjure de ne pas prendre ces choses-là trop au vif. Il n'y a pas à s'attrister de ces décisions du sort : « Tu n'en veux pas aux loteries

(1) Isidore-Augustin Pils (1813-1875), élèvo de Lethiôre et de Picot, peintre do sujets religieux et d'histoiro. termina sa carrière par de la peinture militaire.

qui te font gagner des bretelles au lieu du gros lot : qu'il en soit ainsi des lots distribués par les Académies. »

Fromentin ne figure pas sur la liste de l'Académie, qui comprend notamment Français, Bouguereau et Flandrin. En revanche, il arrive le quatrième sur la liste de sa section, entre Pils et Isabey, après son ancien maître Gabat ; c'est un premier succès qui permet de concevoir quelques espérances.

Le candidat suppute longuement les chances qu'il peut avoir et conclut, dans ses confidences à sa femme, que sans Pils, sa situation serait simplement magnifique (1).

Le voici parvenu à la veille de l'élection. Il déjeune avec Meissonier. Il écrit à sa femme pour lui annoncer son départ par le premier train, dès qu'il aura connaissance du scrutin : « Tu sais que les préoccupations propres à Paris et les déboires de cette nature disparaissent aussitôt que j'ai mis le pied dans Saint-Maurice... Je suis quitte envers moi-même. J'ai fait avec soin, avec zèle, avec application, souvent avec adresse, tout ce qui m'était commandé par les intérêts de ma démarche. Il serait bien utile que Gabat ne passât pas, je dis très utile à mes espérances pour l'avenir. L'important, c'est que j'ai fini... Tout ce que j'ai fait, argent, temps passé, sacrifice même de tendresse, se trouvera payé plus tard. Ge que ma présence a opéré en faveur de ma candidature définitive et de mon nom est incalculable, et tu ne saurais te l'imaginer. »

Eugène Fromentin ne fut pas élu. G'est Pils qui

(1) Tout en faisant ses visites académiques, Eugène Fromentin, sur les instances de Brame et de Durand-Ruel, leur cède pour douze mille francs sa Chasse au lion, non encore terminée. Ge tableau figurera au Salon de 1868.

l'emporta. Fromentin n'appartiendra jamais à l'Institut.

Il écrivait au peintre Couder deux ou trois jours après le vote (15 novembre) (1) :

« J'apprends le résultat de l'élection de mercredi. L'Académie a fait un noble choix et pas un artiste sincère n'aura le droit de s'en montrer blessé. En ce qui me regarde, il était clair, avec la candidature désespérée qui me barrait la route, que j'étais perdu. La très naturelle obstination de mes amis ne devait et ne pouvait servir à personne ; et le seul effet qui pût en résulter, c'était de ruiner toutes mes chances sans aucun profit pour leur candidat. Je l'avais prévu et je n'en suis pas plus affecté que surpris. »

A M. Busson, peu après cette campagne : « Quant à l'Institut, c'est maintenant de l'histoire ancienne. Vous me connaissez quand il s'agit de pareilles choses. Je m'y donne sérieusement au moment voulu ; le lendemain, je ne m'en souviens pas plus que d'un rêve qui a mal tourné. »

La fm de l'année 1867 est attristée pour Fromentin par la mort do son père.

A Alexandre Bida.

Paris, lundi, 6 janvier 1868.

a Cher ami, c'était à moi de vous informer, et dès le premier jour, du malheur qui nous frappait. Nous avons mis en commun déjà tant de choses de notre vi(^ qu'il vous appai'tiMiait, mon ami, de partager des premiers rallliction véritable où nous a tous plongés la mort de

(1) Lettre obligeamment communiquée par M. Gadala. Alexandre Couder (1809-1879), fut un peintre de tlours ot do fruits estimé.

mon bien-aimé père ; je ne l'ai pas fait, et je vous prie de me le pardonner. Christophe (1) vous a-t-il dit comment nous avons été surpris par cet événement auquel, en toute sagesse, nous aurions dû nous préparer depuis longtemps? Mon cher père était, pour ainsi dire, en pleine santé, de corps, d'esprit, d'habitudes. Aucune faculté n'était visiblement diminuée chez lui, malgré ses quatre-vingt-deux ans révolus. La veille encore, il avait fait seul avec son domestique sa promenade quotidienne à la campagne ; quand au matin, le 19, après son lever, tout habillé déjà, il a été pris d'une sorte d'étoufîement, un arrêt dans la circulation, qui l'a fait blêmir et subitement l'a mis en défaillance. Il s'est assis dans un fauteuil, et entre les bras de mon frère et de ma mère, qui ne le croyaient qu'évanoui, il a eu l'air de s'assoupir, il était mort.

« Je ne suis donc arrivé que vingt-quatre heures après, vingt-quatre-heures trop tard, à mon profond chagrin. J'avais une peur horrible pour ma mère ; elle a traversé héroïquement ces malheureuses journées ; tant il est vrai que la croyance en Dieu fait des miracles. J'ai passé dix jours auprès d'elle, la distrayant, l'occupant d'affaires, remplissant autant que possible cette malheureuse maison, où, après cinquante-deux années d'une intimité de toutes les minutes, pour la première fois de sa vie elle allait se trouver seule. Je ne l'ai quittée que rassuré sur sa résignation et tranquillisé par les preuves de fier courage qu'elle venait de me donner.

« Il y a maintenant huit jours que je suis ici, dans les humeurs noires, ressassant des souvenirs amers, incapable de travail, plus incapable encore d'écrire à qui que ce soit... »

(1) Le sculpteur connu, un des plus chers amis de Fromentin, né en 1827, mort en 1872, élève de Rude.

CORRESPONDANCK KT FRAGMENTS INEDITS i\'i

A Madame Eugène Fromentin.

Saint-Maurice, décembre 1867.

a Chère amie, merci de tes lettres. Nous les avons reçues au moment où ma mère revenait de la messe. Elles lui ont fait du bien. Car elle t'aime tendrement, ma chère mère, et si tu savais combien de fois elle mêlait ton nom et celui de Marguerite à l'expression continuelle de sa douleur. Elle est bien. Et la journée d'hier s'est passée sans secousse trop violente. Pendant la triste cérémonie, elle a désiré rester seule. J'avais seulement obtenu d'elle que la supérieure de la Providence l'assistât jusqu'à notre retour. Toute autre personne l'eût gênée dans ses prières. Mon amie, ma mère est un être admirable, nous ne l'aimerons jamais assez, nous n'aurons jamais assez de vénération pour cette âme exquise. Chéris-la, crois-moi, de toutes tes forces, et bénissons le ciel de nous avoir donné deux mères comme la tienne et la mienne, et de nous avoir fait connaître en elles... »

Dans les dernières années de sa vie, le vieux docteur Fromentin faisait encore de la peinture. A l'exposition rochelaise de 1866, il ne craignit pas d'envoyer une de ses toiles surannées qu'il fallut placer à la ciniaiso à côté du Fauconnier arabe de son fils.

Réconcilié enfin avec la carrière d'Eugène, fier de lui à plus d'un titre, il n'en regrettait pas moins, dans son for intérieur, que ce fils eût sacrifié à sa vocation arlislique un avenir plus bourgeois : « Quel avocat il aurait fait I » s'écriait-il parfois en écoutant les bril-

lantes improvisations du peintre. Celui-ci ne tenait point rigueur à son père de sa résistance aux ambitions les plus légitimes. Il l'aimait tendrement et fut profondément affecté par sa mort. A dater de cet événement, il redoubla pour sa mère de soins et d'attentions. Le logement qu'elle occupa dès lors à Saint-Maurice étant contigu au sien, il allait la voir chaque jour à son lever. C'est ce qu'il appelait sa « prière du matin ». Il ne manquait jamais de passer encore à ses côtés une partie de la journée et de la soirée.

Au printemps de l'année 1868, Eugène Fromentin écrit au poète Albert Mérat, à propos du volume de poésies : les Chimères, que l'auteur lui avait fait tenir (1) :

A Albert Mérat.

3 mai 1868.

« Le remarquable volume que vous avez bien voulu m'adresser est d'un bout à l'autre une œuvre charmante, naturelle, émue, sensible à l'excès, jeune et n'affectant point d'anticiper sur les années, parfaite de forme, habile au possible, raffinée sans trace de manière ; j'ajoute aucunement pédante, ce qui lui donne une grâce native inestimable.

« Il y a là le produit comme involontaire d'un esprit vraiment poète et d'une main exquise : heureuse union qui ne se rencontre pas communément ! Enfin, et ceci n'est après tout que le moindre do vos dons, vous êtes un grand paysagiste ; et vous m^ prouv z qu'avec quatorze vers, ce que je savais du reste, on peut faire un

(1) Lettre extraite des Œuvres choisies de M. Albert Mérat (Lemerre, 1906), le poète parnassien bien connu, né en 1840.

tableau meilleur et de beaucoup meilleur que l'original, même après celui qui l'a rêvé et vainement essayé. Est-ce ma faute? Est-ce celle du métier qui me sert et qui, soyez sûr, est bien ingrat à côté du vôtre, et bien incomplet dans sa soi-disant précision?

« Je serais disposé à croire que vous avez sur nous l'avantage d'une langue sans pareille. Au surplus, je l'adore entre toutes et mon malheureux métier me donnant, par habitude, un goût particulier pour les perfections de la langue, vous m'excuserez de les priser si haut quand je les rencontre à pareil degré dans une œuvre d'art... »

Au Salon de 1868, Eugène Fromentin expose ses Arabes attaqués par une lionne et les Centaures et Centaur esses s' exerçant à tirer de l'arc.

La première de ces toiles fut louée pour sa vigueur. La seconde, si différente des autres œuvres du peintre, occupa beaucoup la critique (1).

(1) Le sujet est tiré d'un passage du dialogue de Lucien Xeuxis et Antiochus. Fromentin caressait depuis longtemps l'idée plastique de l'homme-cheval. (Voir Une année dans le Sahel. 9« édit,, p. 282.) — Grandegor dans la Gazette des Beaux-Arts, voit dans ce tableau une œuvre laborieusement maniérée, traitée avec une fantaisie trop parisienne discordant avec la franchise de l'esprit du peintre et la haute réserve de son talent. — D'autres, tout en louant le modelé solide des Centauresses, la finesse d'enveloppe et le vaporeux du paysage, s'élèvent contre les tendances réalistes déplacées dans un sujet antique et signalent dans cet essai un manque absolu de style. (Henry Houssayk, Revue des Deux Mondes, X^axvWX'èll.) — Jean Rousseau (,V Art,\%ll) voit dans \es, Centauresses des bustes de grisettes parisiennes sur des chevaux pur sang. — Théophile G.uilior (Moniteur universel, 17 mai 1868) trouve à ce tableau « un air de vraisemblance ; il semble fait d'après nature ». Le buste et les épaules de la Centauresse couchée, la plus jolie femme pourrait on être jalouse. Peut-être est-ce même le défaut de l'œuvre. « Fromentin a posé sur un cheval très vrai une femme très réelle et d'une beauté toute moderne, l'assemblage produit un effet bizarre. Si elle

La plupart de ceux qui en firent mention, la jugèrent sévèrement.

Parmi les rares admirateurs sans restriction de cette tentative, un jeune peintre de talent, M. Odilon Redon, dans une série d'articles sur le Salon de 1868, s'arrête longuement sur l'exposition de Fromentin (1). Après avoir noté la finesse, l'élégance, la distinction coutumière de l'artiste, le critique traite la question de plus haut. Le créateur des Centaures est, à ses yeux, un des rares peintres qui aient su, tout en se livrant à l'étude salutaire de la nature, s'en dégager assez cependant pour faire à la fantaisie la large place qui lui convient (2). Se plaçant de prime abord sur le terrain des idées, M. Odilon Redon revendique les droits de l'idéalisme en peinture et salue dans les Centaures le retour à un art humain, à un art intérieur, interprétation plus libre et plus personnelle de la réalité.

C'était pénétrer fort justement la pensée de derrière

relevait ses cheveux d'or en chignon et mettait un bout de corsage, la Centauresse de M. Fromentin pourrait assister à une représentation de l'Opéra, accoudée au rebord de velours d'une baignoire... » — M. Louis Gonse discerne dans les Centaures un effort très respectable et très intéressant pour sortir de la peinture de genre. Il ajoute que c'est une œuvre un peu pénible et d'une signification assez compliquée, d'un coloris pâle, mais très fine en somme, très curieuse en bien des parties et d'une exécution très délicate. (Ouvrag- cité, p. 82.)

(1) La Gironde, de Bordeaux, l«f juillet 1868. — Nous devons communication de cet article et de la lettre de remerciement de Fromentin à l'obligeance de M. Odilon R.don. C'est, croyons-nous, le seul essai critique auquel il se soit livré.

(2) Ravivant une page de la mythologie, les Centaures « sont, dit M. Odilon Redon, l'indice certain de points de vue nouveaux, moins exclusifs et, partant, plus vrais, plus féconds » ; une manifestation de cette vérité que l'artiste peut puiser aux sources de son imagination, interpréter librement l'histoire et traduire les poètes; les deux envois de Fromentin au Salon de 1868 paraissent créer un genre intermédiaire entre la scène et le paysage, en élevant le paysage à la hauteur de la peinture d'histoire.

CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS i>17

la tête d'Eugène Fromentin. Cette transposition que, par la profondeur et la vivacité de ses souvenirs, il avait, vingt années durant, opérée dans le domaine de l'orientalisme, il la voulait tenter ailleurs. Les Centaures n'étaient que l'aboutissement d'une lente et consciente évolution vers la figure et vers l'idée, vers ce qu'on appelait alors la grande peinture (1).

Fromentin remercie aussitôt le jeune critique des lignes qu'il lui a consacrées.

A M, Odilon Redon,

15 juillet 1868.

a Cette année plus que jamais, j'avais besoin d'être confirmé dans la pensée qu'avec beaucoup de défauts sans doute mes tableaux contenaient quelques qualités. Vous le dites avec autorité, contrairement à tant de gens qui n'y ont vu que des erreurs ; je suis disposé à vous croire et je vous en remercie.

« Mais ce qui me parait beaucoup plus sérieux, c'est que vous voulez bien discuter, à propos de mes Centaures, une question générale, qui malheureusement est par trop oubliée de nos jours : c'est la légitimité de certaines œuvres et notre droit, si obstinément méconnu, de faire intervenir la fantaisie dans l'art et l'art dans la

(1) On trouverait ces idées en germe dans les notes qui font suite au Programme de critique. (Voyez plus haut, p. 195 et suiv.) — Fromentin reprit, quelques années plus tard, pour la décoration de l'hôtel Païva, l'idée des Centaures. Les cartons de ces esquisses, plus savantes qu'émues, ont été données par la famille du peintre au Musée de la Rochelle. Une autre étude de Centaures et de Centauresses, non terminée, appartient à Mme Alexandre Billotte, née Eugène Fromentin.

représentation du vrai. Il m'importe, en effet, beaucoup moins d'avoir réussi un tableau que de l'avoir tenté, et d'être assuré que l'entreprise était légitime et nouvelle. « En me donnant raison contre tous les écrivains de la presse, du moins ceux que j'ai lus, vous me faites un plaisir extrême ; et si je n'étais pas aussi directement en cause, je vous demanderais la permission de vous dire, à mon tour, combien je trouve original et hardi le point de vue où vous placez la critique, et à quel point j'apprécie le talent que vous y déployez.

(( Eugène Fromentin. »

Au mois d'octobre 1868, le peintre d'histoire et de sujets religieux Picot, membre de l'Institut, vient à mourir. MM. Gérome et Cabanel invitent Eugène Fromentin à poser de nouveau sa candidature au fauteuil ainsi devenu vacant. Il ne semble pas s'y être décidé.

A la fm du printemps 1869, il se rend en Alsace, au second mariage de son ami Alexandre Bida. En compagnie du sculpteur Christophe et de Gaston Paris, il passe par Bâle, où il visite le musée et la cathédrale. Il y admire le Rhin. Le tout ne paraît pas lui avoir causé une vive impression. Il se déclare seulement charmé et n'en reparle plus. On conte cependant qu'en face d'un portrait de femme de Holbein il s'écria, en serrant fortement le bras d'un de ses compagnons : « Ah ! mon anù, si je pouvais faire de la peinture comme ça (1) !... »

Au Salon de 1869, Eugène Fromentin envoie une Fantasia en Algérie et sa Halte de muletiers (2). Quelque

(1) Gaston PÂbis, Penseurs et Poètes : Alexandre Bida.

(2) Philippe Burty loue ces envois, « bien qu'ils donnent de la vie arabe un spectacle moins héroïque que Delacroix ». {Gazette

bien accueillis qu'aient été ces envois, l'artiste s'inquiète des attaques dont il est l'objet de la part de certains critiques. Maintenant que son art ne surprend plus et que sa maîtrise n'est plus discutable, on le jalouse. Sa sensibilité, si vulnérable, saigne de ces coups d'épingles. Il s'efforce plus ardemment que jamais de se renouveler. Il caresse un moment l'idée de rééditer le Sahara et le Sahel en les illustrant. Le projet n'aboutit pas.

Sur ces entrefaites, s'organise la commission invitée par le vice-roi d'Egypte pour représenter la France à l'inauguration du canal de Suez. Soixante invitations sont réservées à la France. Le nom de Fromentin ayant été prononcé par Charles-Edmond, qui avait à la Cour qu Ique crédit, le peintre déclare qu'il serait ravi de faire partie de la caravane (1). Charles-Edmond obtient l'invitation, Fromentin l'en remercie avec effusion : « Je vous devrai certainement de grandes jouissances d'esprit. »

L'artiste allait être proposé, à l'issue du Salon, pour la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Mais le surintendant des Boaux-Arts, M. de Nieuvvorkorko. ne lui pardonnait pas sa bi'ouille avec la princesse Mathilde

des Beaux-Arts, 1869.) — Paul Mantz continue à reconnaître en Fromentin le vrai maître de l'Orient. La Fantasia est d'une exquise finesse et d'une coloration très brillante; certains dtHails sont « peints à ravir dans une gamme spirituelle et douce qui n'eût pas déplu à Philip Wouvermans. » {Gazette des Beaux-Arts, 1869.) — G. Lafenesl'e note, à son tour, que Fromentin excelle à rendre les brumes incertaines et les fines demi-teintes, toutes les impressions discrètes qu'en outre de la splendeur violente du soleil comporte le véritable Orient. La séduction harmonique des accords, aucun artiste ne la combine aujourd'hui mieux que le peintre de la Fantasia. — M. Louis Go ^ {ouv âge cité, p. 93) afTlrme également qu'aucun peintre, fût-ce Delacroix ou Henri Régnault, n'eût pu réussir mieux que Fromentin à traduire le spectacle éblouissant de la fantasia arabe.

(1) Lettre à Ghailes-EJmond, 1" juillet 1869. La réponse de Fromentin est du 3.

deux années auparavant, et moins encore l'indépendance de son caractère dans les opérations des jurys annuels. Il se rappelait que Fromentin avait plusieurs fois donné le signal de la résistance aux inspirations administratives, par exemple lors de la tentative de rétablissement du prix du Salon où sa fermeté tint en échec un ministre qui n'avait pas craint de revenir sur sa parole (1).

Encouragé par ses amis, le peintre se décide à passer par-dessus la tête du surintendant et à s'expliquer directement avec l'Empereur.

A M, Charles Busson,

Ce jeudi soir, 15 juillet 1869.

a Cher ami,

« Je termine mon Passage de rivière, interrompu presque depuis votre départ. Je m'y suis remis il y a cinq jours, et l'ai beaucoup amélioré, je crois. Il était morne, je l'ai ranimé, en repeignant les figures une à une d'un bout à l'autre. Il est fort avancé. Brame (saviezvous qu'il lui appartient?) en est, je crois, très satisfait. De plus, j'ai mis en train deux très petites choses qui seront, j'espère, terminées en même temps que le grand tableau. Enfin, un Américain aurait grande envie de mes Hommes qui meurent de soif, et mon désir est de le terminer également et de le livrer, de manière à ne rien laisser derrière moi de ce qui pourrait être attendu avant mon retour...

a Quant à mes affaires avec l'administration, il est probable, à moins que la politique n'y mette absolument

(1) Lettres inédites de M. Hébsrt à Fromentin. — Le comte de Nieuwerkerke, directeur général des Musées dès 1849, était surintendant des Beaux- Arts depuis 1853.

obstacle, ou que je verrai l'Empereur, ou que je lui ferai passer une note. Nieuwerkerke, plus obstiné que jamais dans sa rancune, a l'intention formelle de ne pas me proposer. La chose est claire, et me dégageant de tout scrupule, je me suis ménagé à Saint-Gloud un entretien avec Piétri, le secrétaire particulier de l'Empereur. Je lui ai fait part de mon désir d'avoir une audience, en lui en donnant les motifs tout au long. Il est convenu que fin juillet je lui écrirai de nouveau à cet effet. La chose manquera probablement, mais j'aurai du moins la satisfaction de m'être défendu, et puis cette certitude acquise que c'est de la haine me rend désormais tout léger...

« Je suis invité à l'inauguration de l'isthme. Le vice-roi a fait soixante invitations anglaises, soixante invitations françaises, et j'en fais partie avec Gérome, Berchère, et, dit-on, Bclly. Armand du Mesnil y représente le ministère de l'Instruction publique. L'Académie des sciences y est représentée par un tas de gens que je connais : Bortholot, Jamin, Bertrand, Sainte- Claire-Deville, etc. De plus : About, Sardou, etc..

a C'est bien tentant, surtout si, comme je l'espère, Armand se décide à venir avec nous. Outre la solennité de l'inauguration, on nous mène en vapeur jusqu'au fond de la haute Egypte, défrayés de tout, bien entendu, depuis Marseille, où nous prendra un bateau nolisé pour nous. D'abord je m'y amuserai, et puis, même en courant à toute vapeur, j'aurai vu, et, la photographie aidant, j'acquerrai le droit de faire, quand l'envie m'en prendra, un tableau égyptien, tout comme un autre... »

Au 15 août, Fromentin est promu officier de la Légion d'honneur. Nieuwerkerke affecte une réconciliation ot donn<' l'accolade au nonvc^au proinn.

A M, Charles Busson,

[Paris], ce mardi, 17 août 1869.

« Cher ami,

« Nous partons ce soir ; jugez du sens dessus dessous. J'avais mille choses à vous dire ; que de ragots ! si vous aviez été là ! Nous nous sommes embrassés à la distribution. Il paraît qu'on guettait ce moment-là : je me serais trouvé mal si j'avais su qu'on connût l'histoire et qu'on en guettait le dénouement.

« Le soir, au dîner du Maréchal, nous nous serions marché sur les pieds, sans nous reconnaître. Il est furieux. A la minute même où le décret, parti sans mon nom, rentrait dans les bureaux avec mon nom ajouta d'une écriture reconnaissable, le bruit s'en est répandu dans les corridors. Arago, heureux mais consterné, ne savait plus quelle tête faire. — Le Maréchal a dit à Cardaillac, qui me l'a répété : « J'en suis bien aise, car on dit M. F... un homme de talent. C'est fâcheux pour M. de N... et c'est regrettable à la fm de son administration. » Il est, en effet, fini ; selon toute vraisemblance, nous ne le trouverons plus là. Quelles drôles de conversations j'ai eues, avec divers, au fumoir du Maréchal ! J'ai bien vu et constaté que le colosse était croulant.

« Et Chennevières, brave garçon, dévoué et opprimé, enchaîné par la reconnaissance, et gonflé de tristesse et de dégoût, quels aveux curieux il m'a faits ! Il affectait de se promener à mon bras devant son maître. Quels indices !... et Du Sommerard !... il fallait voir !... Enfin, n'en parlons plus. Demain, je serai dans la tranquillité de mon village (1). »

(1) La satisfaction de Fromentin était mêlée d'un regret : il

A Saint-Maurice, dès la fin d'août, Fromentin se plaint de n'avoir aucune idée de travail (1). Il lui faudrait devant lui « un mois de langueur et deux mois pleins de pioche active ». Rentré vers le l®'" octobre, il va partir pour l'Egypte.

A M. Charles Busson.

Mercredi, 6 octobre 1869.

« Cher ami, je pars demain soir, avec toute une bande où j'ai beaucoup de camarades, sinon d'amis : Berchére d'abord, Gérome ; — Chennevières est des nôtres ; — Guillaume, des Beaux-Arts, Gautier (ce qui n'est pas le plus drôle !). Je ne sais ni quand ni comment nous pourrons écrire, car je prévois que nous aurons tout, excepté des moyens fréquents et rapides de correspondre.

« Nous n'y ferons rien ; nous renonçons même aux boîtes à couleurs, comme devant être tout à fait inutiles. J'emporte seulement un peu d'aquarelle, quelques crayons et de quoi écrire. J'écrirai plus que je ne dessinerai. D'ailleurs, nous avons nos photographes.

« Je ne suis pas très gai. Cette séparation de deux mois me coûte... »

Le départ de Paris a lieu le 7. Fromentin, le cœur serré de quitter les siens, adresse à sa femme, dès son arrivée à Marseille, des recommandations et des adieux (9 octobre).

s'était employé activement, mais en vain, pour que Bida fût compris dans la même promotion que lui. (Lettre à Bida du mémo jour.)

(1) Lettre h M. Busson, 30 août 1809.

« Ma chère fille, tu as été pour moi d'une bonté parfaite et dont je te remercie. J'en ai été touché, comme si depuis dix-sept ans tu ne m'avais pas longuement accoutumé à ta tendresse et à tes soins... Quand nous nous retrouverons en décembre, ces six jours passés ensemble à l'hôtel, si tristement finis, puisqu'il a fallu se quitter, ne nous laisseront plus que des souvenirs charmants que nous aimerons à nous rappeler quelquefois...

« Je n'écris pas à ma chère mère : que cette lettre en ce qu'elle a de général soit pour vous tous. C'est toi, amie, que je charge de l'embrasser, comme tu sais que je l'aime, comme je sais que tu l'aimes aussi. Elle aura souvent besoin d'être assistée. Je sais ce que tu peux faire quand tu te laisses aller aux mouvements de ton cœur. Le meilleur moyen de résister à certains soucis, c'est de s'occuper avec tendresse de ceux des autres i)

On s'embarque le 9 à Marseille. Le voyage durera trois mois, par Alexandrie, le Caire, la haute Egypte, enfin Suez et Ismaïlia. Dans l'entassement et le brouhaha de la vie à bord, Fromentin prend des notes (1). La Commission, dispersée pour remonter le Nil sur plusieurs bateaux, est remise aux mains des agents du vice-roi et se laisse transporter comme une cargaison de colis humains. On n'a le temps ni d'écrire, ni même de beaucoup songer. L'arrivée sur la terre d'Egypte n'avait été, dit Fromentin, qu'une « rapide et brillante apparition, rappelant Alger en moins beau (2) ».

(1) C'est dans ces notes qu'il faut aller chercher les impressions de l'artiste et du littérateur que ne reflète guère la correspondance. Le carnet de voyage a été publié en entier par M. Louis Gonse ouvnig; cité, p. 255.). Il est d'un haut intérêt. L'original contient, en outre, quelques bouts de croquis au crayon, uniquement destinés à fixer le souvenir.

(2) I^ettre à Mme Eugène Fromentin, 1 5 octobre 1 869, d'Alexandrie.

CORRESPONDANCK ET FRAGMENTS INEDITS fâo

Il est vivement ému pourtant do reprendre contact avec l'Orient. Le premier convoi de dromadaires lui fait battre le cœur. Le Nil l'enthousiasme. Il en étudie les miroitements, les eaux bleues ou fauves, les brumes grises et roses. Il esquisse en style télégraphique des couchers de soleil et des levers de lune sur le fleuve, il contemple des ciels accablants de lumière. L'écrivain ne tue pas en lui le peintre. Mais il lui faut renfermer dans sa seule mémoire mille croquis, dessins et aquarelles, des paysages, des lignes d'horizon, des études de petites villes et de personnages groupés sur les rives. Ce défilé rapide dans les plus admirables sites, sans un instant de recueillement, cette pléthore de sensations confuses et d'émotions qui tournent court, épuisent l'artiste. Il se désole des incommodités de la vie en commun, il enrage de ne pouvoir fixer ce qu'il entrevoit. La chaleur, les moustiques, l'insomnie, la tension nerveuse altèrent enfin sa santé. Il est pris di^ ces accès de fièvre auxquels il est sujet.

A Mme Eugène Fromentin.

Le Caire, 20 octobre 1869, jeudi matin.

« Chère bien-aimée, nous partons demain matin pour la haute Egypte. On s'embarque le soir, on couche à bord afin de lever l'ancre dès le point du jour...

« Berchère est au bateau, je l'attends pour savoir si je dois emporter ma grande caisse ou stuilement ma valise et préparer mon bagage en hâte, comme tout se fait ici, dans ce voyage à bride abattue. Pas un'de nous, même Gérome, qui, tu le sais, sait employer les minutes, n'a eu le tt^Tips d(^ faire nn seul croquis. Pour

226 CORRESPONDANCfc: ET FRAGMENTS INÉDITS

mon compte, je n'ai pas vu le quart de ce qu'il m'importait de voir, et je n'ai donné aux plus admirables choses qu'un coup d'œil, en courant de toute la vitesse de nos montures.Aurons-nous plus de loisirs sur le Nil? Je l'espère, sans y compter...

« L'Impératrice arrive demain matin, nous n'assisterons donc pas à son entrée, pour laquelle on fait les plus grands préparatifs. De son séjour au Caire je ne connaîtrai que le palais qu'elle doit habiter (et qui donne bien la plus étrange idée de l'opulence inutile et du mauvais goût des Orientaux qui se civilisent), et ses grands bateaux de voyage...

« Hier, dîner de famille avec huit de mes compagnons chL^z le ministre Nubar-Pacha. Tu comprends que quand il faut, le soir, se mettre en cravate blanche, le jour penser à des visites, s'occuper do quelques achats; comme je l'ai fait, ce qui reste pour les courses de peintre est bien court et bien morcelé.

« Avant-hier, grand dîner et fête arabe de nuit chez un richissime Égyptien, fermier général des domaines. Très curieux.

« Tout le monde va bien, le temps continue d'être admirable et il ne cessera plus qu'à notre retour dans l'isthme, peut-être. Le soleil est brûlant mais l'air est plutôt frais, les nuits magnifiques. Il fera très frais le soir dans la Haute Egypte, après des journées accablantes ; nous emportons nos plus gros paletots d'hiver...

« Les fleurs de jasmin, — bien flétries, — que je t'envoie, ont été cueillies à Héliopolis, au vieux Caire, au lieu dit P Arbre de la Vierge, où, d'après la tradition arabe, la Vi<'rg(s saint Joseph et l'Enfant Jésus se seraient reposés. Un<^ autre station de la Vierge est consacrée par une église copt e fort curif^use, et gardée avec le plus grand respect par des fellahs. Je t'ai dit

CORUESPONDANCh: ET FHAGMEiNïS INÉDITS 227

combien nous avons lieu d'être touchés des attentions, des égards, des amabilités, des soins prévoyants dont nous sommes l'objet de la part du vice-roi et de ses agents.

« Si j'ai quoique tranquillité à bord, pendant que le bateau sera en marche et entre chaque station, je commencerai — il sera grand temps — de fixer, au moins, par dos notes écrites le plus gros de mes souvenirs. Ils abondent, et, à défaut de croquis, ils me seront d'une certaine utilité, même pour certains tableaux. A mon retour au Caire, je ferai, de plus, une ample provision de photographies ; elles ne vous donneront qu'une bien imparfaite idée de la beauté des choses ; vous n'y verrez ni l'incomparable qualité de la lumière, ni les distances (toutes amoindries), ni la couleur, moins variée qu'au Sahara, mais particulière et peut-être encore plus délicate. Elles aideront du moins ma mémoire et fixeront des formes qui échappent au souvenir le plus sûr de lui. Il nous reste à voir le plus extraordinaire certainement ; que sera-ce donc? Tu me connais et tu peux deviner quel est mon tourment d'admirer et de n'en rien retenir...

« Nubar-Pacha et sa femme, qui est charmante, m'offraient hier soir l'hospitalité de leur petit palais pour mon retour au Caire et pour le temps que j(^ voudrais y passer. Quel rêve ! — Mais à tout je proférerais \u\ petit trou paisible avec un travail libio di» qui^lques jours... »

A M, Charles Basson.

Minieh (Haute-Egypte), ce dimanche, 24 octobre 1869, matin.

« Cher ami, uous voici à Minieh, Haute-Egypte. Nous l' montons le Nil à grande vitesse. Le Nil est trop haut

228 CORRKSl'ONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS

pour qu'on s'arrête aux endroits prescrits dans l'itinéraire ; ce que nous manquerons de voir en montant, on nous promet de le visiter au retour. Notre première station sérieuse sera demain à Kéneh ; notre plus long séjour sur le Nil, samedi et dimanche, aux ruines de Thèbes.

« J'ai prié Marie, mes chers amis, de vous donner régulièrement de mes nouvelles. Elle a dû vous dire avec quelle précipitation nous avons voyagé jusqu'à présent et le peu de temps que nous avons eu pour apercevoir au galop tant et tant de merveilles, aussitôt disparues qu'entrevues.

« En somme, le voyage que nous faisons est stupide, et peut-être un jour, quand il me sera démontré qu'il ne m'en reste rien, regretterai-je amèrement de l'avoir fait pour si peu de profit, ou, l'ayant fait, de ne l'avoir pas prolongé. Pas un croquis, pas une note d'aquarelle. Quand ce n'est pas une voiture qui nous emporte, c'est un baudet qui galope entre nos jambes ; maintenant c'est un bateau qui tremble sous nos pieds et rend matériellement impossible la tenue d'un crayon. Pas plus d'arrêt maintenant que de repos au Caire ; un continuel et rapide défilé de choses étonnantes : gens, bêtes, paysages, fleuve unique, un ciel incomparables et des eaux !... Oh ! cher ami, si nous voyions cela ensemble à deux ou trois, dans une bonne cange à nos ordres, nous arrêtant aux bons endroits, ayant du temps, dans le silence et non pas dans le tumulte, table frugale, et non pas une taJble d'hôte avec vin de Champagne soir et matin, causant des lieux et de notre métier un peu, au lieu des conversations de commis voyageurs, et des charges d'atelier qui remplissent tous les repas, — s'il en était ainsi, mon bon, quel voyage ! et quel bagage pour la fin de nos jours !

« Nous allons bien tous, ce qui veut dire que jusqu'à présent le climat n'a éprouvé personne. Il fait très chaud le jour ; les matinées sont agréables ; les soirées trop humides seulement, mais magnifiques, grâce à la lune.

« Je ne vous dis rien de la première partie du voyage, ni du Caire, une merveille à occuper et à désespérer la vie d'un peintre, ni des montagnes, ni des tombeaux, ni des mosquées, ni de ce fleuve-roi, ni de la lumière, — quelle lumière ! si je ne vous montre rien de tout cela, je vous en fatiguerai les oreilles au retour. Je viens d'écrire à ma femme pendant qu'on fait du charbon à Minieh, et après avoir visité cette jolie ville baignée dans le fleuve.

c Nous devions lever l'ancre avant huit heures ; il en est neuf et demie ! Voilà tous les Egyptiens : ils ont pour eux l'éternité. Cependant je crois qu'on se décide à partir, et je m'interromps.

« Adieu. Ceci n'est qu'un simple bonjour, envoyé hélas ! de bien loin. »

A Madame Eugène Fromentin.

Minieh, ce diinanrhe, 24 octobre 1869, 7 heures et demie du matin.

« Voici notre troisième journée de navigation sur le Nil ; nous nous éloignons rapidement du Caire ; dans quatre jours nous serons à Thèbes. Le temps est admirable, très chaud pendant l'après-midi, agréable le matin ; il serait délicieux le soir s'il n'y avait sur le pont une humidité qu'il faut éviter dans ces climats et si nos salons n'étaient pas étouffants. Le pays magnifique et le Nil un des plus beaux fleuves qu'il y ait

au monde. Notre installation à bord n'est pas sans reproche ; cela tient surtout à l'incurie et à la malpropreté de l'équipage, qui est italien. L'expédition se compose de quatre vapeurs, traînant à la remorque trois grandes canges et le chaland qui porte les provisions...

« Pour des raisons que nous ignorons, mais probablement aussi à cause du courant, qui est très rapide, de la hauteur des eaux, qui oblige à plus de prudence, et surtout des deux lourds bateaux que le nôtre traîne à la remorque, nous avons chaque jour un retard de plusieurs heures. Nous continuons donc de marcher au clair de lune, ne mouillons qu'au milieu de la nuit, et le matin on n'en finit pas pour prendre les vivres et le charbon. En outre, toujours à cause de la crue du fleuve qui rend en ce moment impossibles les abords des pyramides de Giseh et de Saqquara, nous ne les visiterons qu'au retour.

a II est huit heures du matin. Levés à cinq, nous avons pu mettre pied à terre 'et visiter Minieh. Hier nous avions de même visité Bene-Souef, deux jolies petites villes, deux gros villages posés aux bords du fleuve, de physionomie purement saharienne et qui me rappellent exactement des souvenirs très chers, avec le magnifique fleuve en plus.

c Le jour et pendant que le bateau marche, je m'assieds à l'ombre, qui est rare, recherchée et par conséquent fort encombrée. Je note rapidement et par écrit tout ce qui passe, tout ce que j'observe, et, faute de croquis impossible à f^ire, à cause de la mobilité dont je te parle, j'aurai du moins des indications de peinture bien mcomplète, mais de quelque utilité pour mes souvenirs.

« Si j'avais un [)eu de la lorme qui m'échapoe, pour

C0RHK8P0NDANCE ET FRAGMENTS INEDITS 2S1

joindre aux impressions de lumière et de couleurs dont je fais provision, ce rapide, beaucoup trop rapide, défilé devant des merveilles ne serait cependant pas sans profit.

« Tout ce qui est monument, débris historiques, nous allons nous y arrêter, le voir et le bien voir. Mais le paysage, les habitudes, les habitants, ces délicieuses marines à tous les tournants du fleuve, on a jugé naturellement que cela n'entrait pas dans un programme d'exploration qui pût intéresser tout le monde. Et nous autres peintres, on nous fait impitoyablement passer à toute vapeur devant nos véritables sujets d'études.

« Le courrier de France a dû arriver hier seulement au Caire. Nous sommes partis le cœur très gros de nous en éloigner avant d'avoir reçu un seul mot des nôtres. Je ne te dis pas à quel point cette privation totale de nouvelles depuis dix-sept jours me touimente en secret et me paraît dure...

« Je continue donc d'être heureux de tout ce que je vois et désespéré de sentir que tant de choses m'échappent. Il faut en prendre son parti ; c'est un train de plaisir organisé pour des gens du monde et dans lequel on a glissé trois ou quatre paires d'yeux d'artistes.

« On va se remettre en marche, et le petit mouvement convulsif va recommencer. Je quitte la table du salon, je reprends album de notes et crayons, et je vais regagner mon poste d'observation sur le pont.

« Adieu tous, que Dieu vous protège, mère, frère et

sœur, enfant, et loi ma femme chérie et ma fille bion-

aimée ; je vous aime du fond du cœur et vous embrasse

de toutes mes forces.

« Eugène. »

« Si je te tenais ici, si je t'avais eue hier au soir sur la plate-forme du bateau do quatre heures à sept heures,

pendant le plus merveilleux coucher de soleil que j'aie jamais vu, suivi d'un lever de lune d'une beauté égale, si tu avais été là, pauvre chère, tu aurais été heureuse, certes, tu aurais poussé de petits cris de joie, et mon plaisir eût été doublé du tien.

« C'est stupide et désespérant de garder cela pour soi seul ! Et dire que si quelqu'un à bord a eu le sentiment de la beauté du spectacle, personne non plus n'en saura rien : c'est à voir, ce n'est pas à peindre. »

A la même.

Thèbes, Louqsor, vendredi, 29 octobre 1869, 3 heures.

tf Chère bien-aimée, nous voici à Thèbes, mouillés au pied même des temples de Louqsor.

« Nous y passons la journée du 30 et celle du 31 ; c'est, tu le sais, le point culminant de notre voyage. Les débris historiques y sont immenses, répandus sur les deux rives du fleuve, nous aurons donc tout juste le temps de les visiter. Les distances sont longues, la chaleur est très forte ; et les mille incommodités du voyage et du climat qui se révèlent au fur et à mesure et rendent toute occupation difficile, font de toute course forcée un supplice ; aussi je n'en userai qu'à mon aise. Nous allons bien; et tous, c'est l'important, on est content. Je le suis, je le serais pleinement, je te l'ai dit au départ, si je pouvais en rapporter quoi que ce soit d'utile. Mais pas un de nous n'a, jusqu'à présent, pu faire un croquis, et il faut dorénavant en faire son deuil. Quant aux notes que je prends, autant que l'horrible chaleur du bord et le défaut de tranquillité me le permettent, je

ne vois pas, jusqu'à présent, qu'il puisse en sortir un livre. Cependant, nous verrons cela plus tard ; ce qui m'ennuie, c'est qu'on l'attend de moi et que tout le bateau y compte comme sur une chose en train de se faire.

« Pas encore de lettres, j'ose à peine te le dire, chère amie, pour ne pas te causer l'ennui de me savoir tourmenté. Imagine : je t'ai quittée le 7, j'ai quitté Saint- Maurice, ma chère mère, ma fille, tous les miens le 30 et depuis un mois moins un jour, rien ou à peu près, et depuis vingt-deux jours, séparation totale, c'est très dur !

« Je renonce, chère, à te parler de ce que je vois ; c'est toujours extrêmement curieux, quelquefois admirable. Sois tranquille : tu connaîtras ton Nil et ton Egypte aussi bien que moi, si tu veux m'entendre, et tu n'auras pas eu, chose appréciable, la fatigue du voyage. Ma pauvre amie, je ne voudrais pas te voir ici à bord. Et toi qui n'aimes pas les mouches ! Tu sauras que, pendant que je t'écris, à l'arrière du bateau, à l'ombre, il y en a des centaines qui nous dévorent ; j(^ finis par en prendre mon parti, dans l'impossibilité absolue de m'en préserver. A quatre heures, quand la chaleur sera un peu tombée, je monterai à baudet et irai visiter Karnak ; beaucoup de mes compagnons n'ont pas osé s'y aventurer plus tôt. Hier nous avions à Kéneh de 35 à 36 degrés, 31 degrés jusqu'à dix heures du soir sur le pont. Quant à nos cabines, je n'ai pas vérifié, mais la température y est tout simplement insupportable de dix heures du matin à dix heures du soir ; la nuit nous apporte seule un peu de relâche. Malgré tout cela nous allons : mais mous, lâches, et le retour vers le Caire nous paraîtra bien délicieux.

« Excuse-moi, chère, la plume me tombe des mains, les mouches m'exaspèrent.

« Que je vous aime, mes chères bien-aimées, et comme à la dislance où je suis de vous, je sens fortement que mes racines sont où vous êtes ! »

Le 3 novembre, sur le Nil, entre Silsileh et Assouan, le voyageur, toujours sans nouvelles des siens, écrit à sa femme : « Nous avons su par Sa Majesté elle-même (l'Impératrice qui venait de rejoindre en route la Commission) que Paris était tranquille, que l'Empereur se porte bien, qu'il neige kComi[)\ègnQ. — C est important, sans doute, mais ce n'est point assez. Ah ! j'en ai fini avec les voyages qui sont des supplices !» — Et le lendemain, à la même (4 novembre, d'Assouan) : « Ceci (le retard indéfini des lettres) a tout simplement empoisonné notre voyage, le mien en particulier, de décep-, lions quotidiennes, d'espoirs toujours ajournés, et d'un continuel souci. »

Il note encore sur son carnet de route (1):« Au fond, je m'ennuie et j'ai l'esprit très chagrin. Il me semble que je suis déporté à Assouan... L'œil est distrait, le cœur est ailleurs. »

De retour au Caire, et enfin en possession de sa correspondance de famille, Fromentin s'écrie (2) : « Ce matin, nous avons vu les pyramides ! Digne bouquet d'un voyage admirable, — admirable à faire en une autre saison, par d'autres moyens, ou avec une précipitation moins épuisante... Que je vous aime, mes pauvres amies ! et comme un voyage au pays d'où je viens fait aimer avec rage le chez soi si lointain où l'on a laissé sa femme et sa fille ! »

A Ismaïlia, la Commission apprend qu'un bateau égyptien a coulé en travers du canal ; on ne sait si le

(1) Le 1" novembre, de Louqsor.

(2) Lettre à Mme Eugène Fromentin, 13 novembre.

passage pourra être ouvert... Enfin le canal est dégagé.

L'Impératrice, sur le vapeur V Aigle, y fait son entrée sensationnelle aux côtés de M. de Lesseps. Le luxe et la mise en scène de ces fêtes sont féeriques. Fromentin rêve des Mille et une Nuits. La confusion est, d'ailleurs, à son comble. On passe par toutes sortes d'aventures, on retrouve toute espèce de gens qu'on n'a pas vus depuis vingt ans. Bref, c'est magique et c'est cocasse. Ce serait extrêmement drôle, si ce n'était ahurissant.

Fromentin et la petite troupe dont il fait partie sont arrivés à Port-Saïd trop tard pour assister à l'entrée des escadres, premier tableau de la fête inaugurale (1): t Mais nous avons vu leur débouché dans le lac Timsa, par conséquent leur arrivée au cœur de l'isthme ; c'est là qu'avait lieu la vraie fête. Et véritablement, pendant deux jours, nous avons eu sous les yeux le spectacle le plus extraordinaire !... Notre fantastique voyage, dont tu ne sais rien, parce que je n'ai jamais eu le temps de t'en rien écrire, a eu là son bouquet. Les fêtes ont duré deux jours... Pendant ce temps, il s'agissait de gagner Suez, au milieu d'un inexprimable désordre, et de s'y loger, chose encore plus difiicile et plus douteuse. Une petite bande fort unie, dont je fais partie, a trouvé le moyen de filer droit d'Ismaïlia à Suez sur un bateau de service et d'y ai'rlv< i' le même soir, cl, par une chance que beaucoup d'autres n'ont pas eue, d'êlie recueillie à bord d'un grand navire des Messageries impériales...

K Voilà commenl., chère ami(\ nous n^stons ce soir, quatre seulement, logés avec l'état-majoi' de Vlmpératrice. Ces quatre inséparables soiil, j'iniagiti(\ à l'heure qu'il est, le seul noyau compact et subsistant de cette

(1) A Mme Eupt^ne FroiiKMif in. 21 mncmbre, en rade de Suez.

belle expédition que le défaut d'ordre, de direction, l'ennui, le découragement, ont éparpillée un peu partout et finalement complètement dissoute.

« Quant à moi, je serais désolé de n'avoir pas vu ce que j'ai vu, et même, quoique le séjour en soit monotone, de n'avoir pas passé ces deux journées de mouillage en mer Rouge avec des gens hospitaliers, aimables.

« Voici la première journée peut-être depuis mon départ où je me suis retrouvé dans le silence, en possession de moi-même, entouré d'un bien-être complet. Il fait frais. Et l'air de la mer repose de celui du Nil. D'ailleurs, l'endroit est très beau, et l'Asie est là, à deux milles... »

Au retour de l'isthme, quelques jours encore au Caire pour visiter la ville de plus près. Là, la petite expédition se disloque. Il en est, comme Berchère, qui se décident à rester plus longtemps sur la terre d'Egypte.

A Madame Eugène Fromentin.

Le Caire, 25 novembre 1869, jeudi au soir.

« Quant à moi, je n'ai pas de raison de m'y attarder : je n'ai rien commencé qu'il me faille achever ; je n'ai ni boîte, ni rien, et comme je ne me suis pas servi une fois de mon crayon, sinon pour écrire, ce n'est pas le moment que je choisirai pour le tailler. J'ai vu de l'Egypte et du Caire tout ce qu'il est permis d'en voir dans un voyage à tire-d'aile, comme celui que nous achevons. Je suis sûr d'en connaître tout ce qu'on en voit par les surfaces. J'ai deviné, je crois, beaucoup de choses, j'en ai ressenti beaucoup très vivement. Pour ce qui est couleur, j'ai une mémoire dont je sais la fidélité, quand

CORRKSPONDANCh: ET FRAGMENTS INED1T8 237

elle a été émue une fois et frappée vivement par des images. Pour le reste, formes, sujets, costumes, lignes, l'essentiel en un mot, je m'en tirerai comme je pourrai. Je n'ai rien à me reprocher : c'était impossible ; je n'ai que des regrets.

« Quant au livre, nous en causerons aussi. Sans parler du désir que j'ai, ma chère bien-aimée, de faire cesser ta solitude et la mienne, n'ayant en conscience aucun motif sérieux pour justifier mon retard, aussitôt que j'aurai reçu ma passe d'embarquement, je pars.

« Le temps est admirable et le Caire est la plus belle ville de l'Orient ; je l'affirme sans connaître les autres.

« Et maintenant, en attendant bientôt, je vous serre l'une et l'autre sur mon cœur, mes deux bien-aimées-

« Eugène. »

Fromentin repasse enfin la mer, ébloui, à bout de forces.

En vue de Toulon, il s'écrie (1) : « Je viens de faire un rêve étrange et très fatigant. J'ai rêvé que je visitais l'Egypte. »

Avant même de quitter le Caire, encore hébété de la foire mondiale à laquelle il vient d'assister, épuisé par les vingt-trois nuits passées sur le Nil, l'artiste résume ainsi ses impressions, inquiet de les formuler en un livre qui ne les défigure pas (2) : « Je voudrais donner des choses que je vois une idée simple, claire et vraie, émouvoir avec le souvenir de ce qui m'a ému, laisser le lecteur indifierent poui' ce qui ne m'a pas intéressé moi-même, ne rien grandii' à plaisir, et, me tenant tou-

(1) 5 décembre, carnet de voyage. (Voir M. Gonse, ouvrage cité» p. 338.)

(2) 26 novembre, du Caire. Carnet de voyajje. (Voir M. Gonsb ouvrage cité, p. 331.)

238 C0RUI-:S1>0NDANCK ET FRAGMENTS [NEDITS

jours dans la mesure des choses, les rappeler à ceux qui les connaissent, les rendre sensibles et, pour ainsi dire, les faire revivre à l'esprit comme aux yeux de ceux qui les ignorent.

« Cette série de croquis rapides, de peintures inachevées, faits en courant, ne seront pas un livre et n'en sauraient avoir l'unité. L'élément humain en sera fatalement absent. J'aurai entendu tout ce qui se dit et se crie dans le tumulte des villes égyptiennes sans en comprendre l'idée ni le sens.

<( Il est trop tard, je suis trop vieux, on va trop vite... »

Les notes sur l'Egypte, utilisées par Fromentin pour sa peinture, étaient la matière d'un beau livre qui ne fut malheureusement pas écrit (1).

(1) Journal des Concourt, t. V, p. 190. (1875.) — (9 mars, dîner chez Brébant.) « Fromentin : L'Egypte, l'Egypte, je suis tourmenté

de l'idée d'écrire quelques pages sur ce pays Figurez-vous, mon

cher de Goncourt, une terre tourbeuse, quelque chose... comme le caoutchouc où le pas ne s'entend pas... Un ciel bleu tendre... Vous ne connaissez que l'Orient clair et découpé... Là, à tous les plans, d'imperceptibles voiles de vapeur, devenant plus intenses à mesure qu'elles s'éloignent... Là, des bonshommes noirs ou bleus... il est très rare de rencontrer une note rouge... et quel joli ton fait là dedans la cotonnade bleue !... Je les vois, tous ces bonshommes, avec une petite lumière au front et à la clavicule. — Ici Fromentin fait le geste d'un peintre qui pose une petite touche carrée à la Téniers sur une toile. — Ah ! il faut une fière puissance de luminosité pour rendre cela, dans ces milieux de terrains et de ciels un peu neutres et parmi cette végétation sortant d'un limon bitumeux qui a des verdures comme nulle part!... Je n'ai pas trouvé en peinture le mode pour rendre cela, non, je ne l'ai pas trouvé encore, il faudra que je le recherche... Par le vent du nord, le Nil est tourmenté, vagueux, sale, mais par le vent du midi, c'est du métal en fusion... Et un climat d'une douceur, d'une douceur qui vous fait la peau comme moite. — A mesure qu'il parle de ce pays, le blanc de ses yeux s'agrandit dans son exaltation, ou bien, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, il se touche le front de l'index. — Et la nuit, ce que c'est, hein ! Charles-Edmond, s'écrie-t-il, vous rappelez-vous les heures passées près de ce temple, dans cette enceinte occupée

L'année 1870 commence pour Eugène Fromentin par des inquiétudes sur la santé de sa femme, prise d'une redoutable crise de neurasthénie qui dure jusqu'au printemps.

Puis l'artiste s'absorbe dans les travaux du jury et fait quelques petits tableaux commandés pour rétranger.

A Alexandre Bida,

[21 mai 1870].

« Cher ami, mon vieil ami bien négligé, jamais oublié je vous le jure, — je meurs de lassitude ! Il est six heures, nous avons eu aujourd'hui quatre heures de bavardage au jury, hier dix heures de vote et de ballottage, c'est vous dire que je suis rompu...

a Et le travail ? me direz-vous à votre tour, cher ami. De ce côté-là non plus je ne suis pas joyeux, j'ai travaillé pour un résultat maigre d'abord et douteux. A l'exception d'une chose meilleure que les autres, ou du moins qui promettait de le devenir, j'ai tout juste gagné ma vie avec d'assez méchantes toiles, aujourd'iuii terminées, Dieu merci ! que je vais me hâter de faire partir pour leur destination lointaine, et qui ne figureront jamais dans mes œuvres choisies. De tout

par des rordiersî... Ah ! ces heures ! Je veux écrire quelque chose sur ces heures... simplement afin do m'en redonner la sensation. — Et lonj^lemps il nous décrit le pays avec une mémoire qui a le souvenir du jour, du vent, du nuage, une mémoire locale inouïe, mettant avec la couleur de sa parole sous nos yeux les tournants du Nil, les aspects des pylônes, les silhouettes des petits villages, les lignes «ahotées de la chaîne Libyque, comme s'il nous en montrait les esquisses. — Non, je ne suis jamais tombé sur un homme ayant emporté d'un pays une réminiscence plus gardeuse de tous les détails à deii i < a hi s et presque secrets qui en font le caractère intime. »

cela, un peu d'argent, pas l'ombre de gloiie, voilà le bilan net de mon hiver et de ce printemps.

« Je sais qu'il y a eu le jury et bien d'autres choses, pleines de dérangements ; et puis la politique, qui m'a remué par moments jusqu'à la violence, et ce n'est pas fini. Si vous étiez ici, que de ragots !...

« Vous avez vu comment notre Maurice Richard sait, de rien, se créer un joli lopin.

« Il vient de constituer dans le jury des Beaux- Arts une Commission consultative, chargée d'examiner toutes les réformes à opérer dans nos institutions, sous sa présidence : j'en suis. J'en ris d'avance ; jusqu'au jour où, honnis, impuissants à rien faire de propre, incapables de nous entendre et de nous comprendre, chargés de malédictions et de ridicule, à l'exemple de toutes les Commissions avortées, nous disparaîtrons tout doucettement, et alors il n'y aura plus de quoi rire ! »

La Commission à laquelle Fromentin fait allusion dans cette lettre fut sans doute celle au nom de laquelle il rédigea un rapport qui contient quelques-unes de ses idées administratives sur l'organisation des expositions. Il est curieux de résumer ce travail en quelques lignes :

A en croire Fromentin, M. de Chennevières, de tous les intéressés consultés par la Commission, présente seul un projet sensé : confier les intérêts des artistes français à la collectivité de ceux d'entre eux qui auraient obtenu une récompense dans les salons antérieurs. Cette solution a recueilli un grand nombre d'adhésions : elle est très séduisante.

Mais il faut voir de plus haut. Le monde des arts souffre d'un malaise général. Les expositions ne con-

C0RRK8P0NUANCE ET FRAGMENTS INEDITS 241

tentent personne. Le niveau des œuvres exposées paraît s'abaisser. Les gens de goût en accusent l'indulgence du jury. Le jury, en rejette, lui, la responsabilité sur le principe même des Salons annuels. Pour remplir sa véritable mission, il lui faudrait, en effet, pouvoir limiter ne varietur le nombre des tableaux à admettre et ne jamais pécher ni par complaisance ni par pitié» Cette sévérité est-elle possible? Beaucoup de producteurs se plaignent, au contraire, de la cruauté de ce même jury, accoutumés qu'ils sont à considérer l'Etat comme une sorte d'éditeur bienveillant qui ne saurait du jour au lendemain leur manquer de parole.

Que faire?

Le vice inhérent à l'état de choses en vigueur réside dans la confusion de deux objets absolument distincts : « Offrir au goût public, qui l'exige, des expositions de choix, — pourvoir, en outre, aux intérêts de ceux qui ne font des Salons annuels qu'un entrepôt pour leurs productions. »

La Commission estime nécessaire de séparer ces choses incompatibles en organisant « une exposition de choix « qui serait « l'exposition des arts français » et une « exposition libre », qui serait « le grand marché des produits ». Mais l'application de cette idée juste soulève de nombreuses difficultés dont la solution pratique resterait à découvrir.

Quoi qu'il (^n soit, il faut en revenir à hi première question posée : l'Etat doit-il se dessaisir des expositions et confier aux artistes eux-mêmes le soin de les organiser? Personne parmi les intéressés n'a fait une réponse précise. Bien que quatre cents signataires aient adhéré au pr(>jel de M. de Chennevières, Fromentin pense qu'au fond les artistes se soucient peu de gérer euxmêmes leurs intérêts : l'Etat les rassure et l'inconnu

ne les séduit qu'à demi : « Le régime démocratique où nous tendons leur semble un milieu peu favorable au développement pacifique des arts. Menacés par une indépendance dont les abus s'annonçaient même avant qu'elle ne leur fût acquise, ils ont entendu prêter mainforte à un contre-projet dont le premier mérite à leurs yeux était de perpétuer une sorte de statu quo relatif et, de fait, de représenter encore l'ordre, la discipline, le respect des arts et de soi-même. »

Aussi, sur ce point, la Commission, à la presque unanimité de ses membres, s'est-elle prononcée contre la proposition de Chennevières. Que l'Etat continue donc à administrer, mais que le règlement soit modifié et qu'on pourvoie pratiquement au double besoin d'art et de profit qu'il convient de satisfaire.

En tout cas, pas de demi-mesure. Si c'est la liberté, qu'elle soit entière et sans condition. Qu'on ne vienne pas instituer une société libre en face d'expositions d'Etat, même triennales : la société, envahie de toutes partS; serait alors déconsidérée, ruinée avant peu.

Et Fromentin conclut : « Nous lui demanderions, en résumé (au ministre des Beaux-Arts) tout ou rien, les expositions par nous seuls ou sans nous. Il voudra bien excuser la rigueur, je dirai presque l'indiscrétion de ces termes, et ne pas voir des empiétements là où il n'y a véritablement que des embarras et des scrupules. »

Au printemps, vient à mourir à la Rochelle le frère de cet Emile Beltrémieux qui avait été, on s'en souvient, le plus ancien et l'un des meilleurs amis d'Eugène Fromentin. L'artiste écrit, le 26 avril, à Mlh^ Lilia Beltrémieux :

GORRESI'ONDANCK I:T FRAGMIiNTS INEDITS 243

« Votre vieil ami, le camarade ancien de celui que nous pleurons, le témoin plus ancien encore de vos premiers deuils, veut vous dire toute son affliction. Vous aviez payé déjà un si cruel tribut aux douleurs de ce monde qu'un bail définitif avec le bonheur vous était bien dû, ma chère amie. La Providence en dispose autrement : le voilà rompu, et Dieu sait par quelle catastrophe en dehors des prévisions ! Je ne sais pas si, parmi tous les malheureux que ce coup terrible a plongés dans le désespoir, je ne sais pas si vous êtes personnellement la plus à plaindre. Mais votre pauvre mère ayant pour elle le bénéfice, hélas ! de son grand âge, c'est bien vous dont la sensibilité intacte, dont les regrets vivaces, inconsolables par leur durée même, me touchent et m'apitoient le plus.

« L'amitié n'y peut rien. En fait de consolations, je

n'en connais pas en dehors de vos croyances. Nous,

vos amis, nous regrettons avec vous, nous prenons

part à votre chagrin sans en rien ôter. Et c'est avec le

sentiment amer de notre impuissance à consoler de

quoi que ce soit, à soulager qui que ce soit, que je vous

offre, ma chère amie, ce que j'ai de meilleur dans ma

vieille aff'ection.

« Votre ami.

(( Eugène F... <)

Toujours prêt à obliger et à recommander ses amis, Fromentin, qui, au cours du voyage en Egypte, a saisi toutes les occasions d'approcher les souverains pour obtenir d'eux la décoration de Berchère, s'évertue à demander la croix d'officiel" pour son excellent ami Bida. Alfred Arago est alors chef de division au ministère dt^s Beaux-Arts : It^ mom^Mil est propice.

A Alfred Arago.

Mai 1870.

« Cher ami, j'ignore vos intentions relativement au décret des croix du 22 juin prochain... Je vous offre pour la croix d'officier un candidat de premier choix. Je veux parler de notre ami Bida. Bida est un vrai artiste, mon ami. Il a créé un genre. C'est, sans exagérer rien, une personnalité native bien constituée, délicate, ingénieuse, indépendante, qui tient sa place, la laissera vide, et à .laquelle il faut toujours revenir quand on cherche le premier des dessinateurs de ce temps. Les artistes qui l'ont, par des manifestations si nombreuses, porté dans les jurys, ne s'y sont pas trompés. Je n'ai pas à vous parler de l'homme et de l'exemplaire honorabilité de sa vie. Ajoutez ce détail encore : c'est qu'il a sous presse, chez les Hachette, une Bible avec cent o'i cent cinquante dessins qui sera un titre considérable.

« Alors pourquoi nous presser, me direz-vous ? Pourquoi? Parce que la mort n'attend pas toujours vos décrets, cela s'est vu ; parce que Bida atteint la limite où ces distinctions plaisent encore ; parce que de sa génération et dans son rang il est seul maintenant à ne pas avoir la croix d'officier ; parce qu'il ne l'a jamais demandée, raison décisive pour qu'elle lui soit offerte ; enfin parce qu'en mon âme et conscience il l'a méritée dix fois pour une, et que je la lui désire de tout mon cœur.

« Voyez, refaites avec cette lettre essoufflée une note

éloquente, parlez au ministre de justice, je parie que

e ministre vous écoute, et je sais bien qui sera heureux.

« Mon cher directeur, je vous baise les mains.

« Eugène F... »

CORRLSPONDANCK ET FRAGMENTS INEDITS 245

Au reçu de cette requête, le fonctionnaire des Beaux- Arts demanda-t-il à son ami des notes sur les peintres « décorables »? ou bien Fromentin lui avait-il déjà signalé quelque temps auparavant ceux de ses confrères qu'il jugeait dignes de recevoir la croix?

Quoi qu'il en soit, bienveillant même pour ceux qui, comme Courbet, différaient profondément de lui pour l'art et pour les idées, voici les indications qu'il remit un jour à Arago :

« Vollon (1). — Grand talent de naturaliste, issu de Courbet, passé bien vite à l'amour des meilleures écoles. Son tableau des A rwwre^ serait un chef-d'œuvre s'il avait pu le faire corriger par un ancien ; relativement aussi ses Poissons de cette année sont un morceau de maître. A peu produit, parce qu'il débute et déjà on peut citer de lui des œuvres qui ne sont pas seulement de beaux tableaux, mais qui sont de fortes leçons pour qui sait voir. Il peut faire école, il ne fera que du bien ; son nom sera également acclamé par le parti qui croit le t'^nir encore et par celui qui le revendique.

« Rousseau (2). — A précédé tous les peintres de nature moite de ce temps-ci ; les a longtemps dominés de beaucoup (4 n'a pas encore de rival dans la manière expéditivi', large et brillante qu'il repiésonte et qu'on a beaucoup imitée depuis, sans l'égaler. Ne vise point à la sévère imitation des peintres anciens, n'a pas h^s ratlinements d(^ palett(^ et les roueries de main dont s'est enrichie l'école actuelle. Fait autorité dans son genre, cité pour son incomparable adresse. Par son âge, son

(1) Antoine Vollm, peintre de natures mortes et de marines, élève de Ribot, né à Lyon en 1833. mort à Paris en 1900. Il (4 ait entré à l'Institut en 1898.

(2) li s'aijit ici do Philip{)e Rousseau. fnV(> du ci hH)ro paysairiste. né en 1816, mort en 1887, peintre d'animaux, de (leurs et de fruits élève de Gros et de Bertin.

nom, la popularité dont il continue de jo\]iî% justifie très bien la distinction pour laquelle il est proposé.

« Bida. — Renommée ancienne déjà et très respectée. Talent sérieux, scrupuleux, abondant, plein de ressources dans un genre étroit, celui du dessin, et dans ce genre le premier sans contredit. Ne pas le confondre avec les faiseurs de croquis dont le domaine est à part. Manie le noir et le blanc comme une palette, et par là se rapproche des peintres, qui le reconnaissent pour un des leurs. Par l'importance des compositions, le soin des détails, des types et de l'expression, les effets de clairobscur, ses dessins sont des tableaux auxquels il manque le coloris, ou des gravures qui n'ont pas passé par le burin ; ils en ont la valeur et le poids. Ses procédés sont nouveaux et lui sont propres ; il a tout créé et poussé souvent jusqu'à la perfection. Personnalité élégante^ esprit méditatif, célèbre, on pourrait dire, à petit bruit ; entouré d'estime et de sympathie et compris à chaque élection dans une élite, ses confrères lui ont accordé spontanément tous les honneurs et l'ont désigné d'avance et depuis longtemps aux distinctions données par l'État.

« En somme, Rousseau et Bida, deux croix d'officier qu'on ne pourrait séparer sans que l'opinion d'-^s artistes en fût surprise.

« Courbet {!). — La renommée la plus brillante de ce temps-ci. De grandes infirmités, mais de grands dons. A exercé sur notre jeune école une influence profonde dont il y aurait à tirer parti. Ridicule par ses doctrines, excellent dans quelques-unes de ses œuvres. Somme

(1) On sait que Gustave G< u'b'f, !e chef de l'école réaliste (1819- 1877), d'opinions politiques très ardentes, refusa la croix de la Légion d'honneur qui lui fut offerte et prit part, plus tard, à la Commune. Depuis son Enterrement à Ornans, exposé en 1850, actuellement au Louvre, ses succès aux Salons annuels faisaient S( andale.

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toute, a fait preuve par moment d'un talent considérable, talent reconnu et souvent acclamé par ceux-là mêmes qui sont le plus offensés de ses erreurs et de ses controverses. Chef d'une faction remuante où il se fait de bons tableaux, où il se dit beaucoup de folies. Aurait la croix depuis dix ans si l'homme n'avait pas systématiquement compromis l'artiste. Sera salué de tous les côtés et rallié quand même à V aristocratie du talent dont il fait partie malgré lui.

« Toulmouche (1). — Carrière moyenne, heureuse, approuvée, estimée, un talent fin, soigneux, qui se respecte et se conserve. Du charme, le sens délicat de la vie moderne, avec cela assez de métier pour soutenir aux yeux des peintres les succès de foule qu'il a obtenus ; d'ailleurs n'a jamais fait mieux. Sa croix sera très bien accueillie ; les gens du monde la lui auraient voulue plus tôt ; ses confrères, peut-être plus équitables, trouveront qu'elle vient à son moment et qu'aujourd'hui c'est justice.

« Berchère. — Vingt-cinq ans d'expositions, de longs voyages, tous au profit de ses études ; a beaucoup pioduit, s'est partagé avec Belly la tâche intéressante de faire connaître rÉgypt(> ; l'a finement reproduite, dans son intimité plus que dans ses grands aspects; l'a détaillée, plutôt qu'embrassée. On ])vu\ diiu» qu'il s'y (^st dévoué. A n^mpli il y a quc^lqucs années luw mission spéciale dans l'isthme et en a rapporté un album do croquis off(Mts à rimpératrie«\ Moins homme de main qu'œil de coloriste et de peintre ; carrière continue, abondante, à no pas jugtM* sur un tableau, mais dont il faut peser l'ensemble. Croix di^nandée, attendue commi^ une justic(^ rendue à la sineéi-ilé drs (>lTorts, au inérifc réel, à la probité du travail.

(1) Auguste T-MiIiuMM 11 (1829-1S90). jtemtre df m'nre o\ de portraits, élève de Gleyre.

« J. Lewis Brown (1). — Un joli peintre, doué, habile, incertain parce qu'il est chercheur, mais très artiste ; a déjà fait un peu de tout : nature morte, costumes historiques, scènes militaires allemandes, françaises, tableaux de la vie moderne, aquarelles, eaux-fortes, et tout très bien, sinon fortement. Talent un peu composite et cependant personnel ; ne se résumera peut-être jamais, mais se dépensera dans des œuvres charmantes dont le recueil moitié observation, moitié fantaisie, ne passera dans aucun cas pour le produit d'un esprit terre à terre ; n'a pas dit son dernier mot.

« A l'appel de son nom on dira peut-être: Tiens, déjà ! Mais tout artiste aimant les carrières de prime-saut applaudira de grand cœur. Son exposition justifie tout.

« Déhodencq (2). — Vingt-cinq ou trente ans de carrière. Débuts heureux. Se révéla il y a vingt ans par un combat de taureaux qui fit sensation. S'attarde en Espagne, y devient célèbre et se fait oublier en France. Il y rentre chargé de famille, de besoins, bourrelé d'inquiétudes et d'ambition d'y retrouver sa place. Les temps ont changé, le goût public avec la manière des peintres ; mauvaises conditions pour un talent mûr qui ne peut, lui, changer | d'habits. De là ce qui semble un peu démodé dans ses œuvres. Il est et restera romantique, avec une légère influence espagnole mêlée à des reflets de Delacroix. De la contradiction, de l'effort, de la violence ; on dit de lui qu'il est incohérent, qu'il est malade. On le prise très haut ; c'est un artiste, un passionné, un croyant s'il en fut. La vérité sur lui, c'est qu'il est aux prises

(1) J. L wis-B^- !w:i (1829-1890), peintre d'animaux et peintre militaire, élève de Roqueplan et de Belloc.

(2) Alexis D hode icq (1822-1882), élève de Léon Cogniet, peintre de tableaux religieux, puis de scènes très colorées prises en Espagne et en Afrique.

avec des nécessités cruelles, exaspéré par la gêne, incapable d'y plier son talent et raidi. Pas de vie plus méritoire et plus exemplaire. Il ne demandera rien à l'État et ne fera rien demander. La croix le surprendrait dans la solitude souffrante où il s'est retiré avec ses enfants et son métier, qui ne le fait pas vivre mais le console de tout. Elle serait applaudie, le ministre peut en être certain. Elle honorerait une carrière qui s'est tant honorée par elle-même sans que le public s'en doute ; ce serait un bienfait en même temps qu'une justice. »

Plusieurs des peintres ainsi recommandés furent d'^corés ou promus en 1870, notamment les amis particuliers de Fromentin : Bida et Berchére.

A la fin de juin 1870, toujours tourmenté de chercher du nouveau dans son art, le peintre écrivain part pour V<3nise avec sa femme, ses amis Busson et Bataillard. Il passe par la Suisse. Du Mesnil doit le rejoindre qH('lqu(>s jours plus tard.

A Armand du Mesnil.

Venise, ce 13 juillet 1870, mercredi, 3 heures.

« Chej' ami, pardonne-moi de ne pas t'avoir encore écrit. Il y a six jours qu(» nous sommes à Venise. Je voulais, dès le lendemain, te donner des nouvelles du voyage, mais je complais sans la complication de l'installation, renti'ainement de cette vie toute do surpi'ise et de curiosité, d'extrême chaleur, les mauvaises nuits, les siestes de l'après-midi et les mille incommodités propres aux saisons caniculaires. Nous sommes venus

deux mois trop tard, ou trop tôt ; il fait trop chaud, c'est incontestable. Ici, comme en France, on attend un orage, qui menace et n'éclate pas ; un peu de pluie rendrait la vie bien facile et ferait gagner bien du temps.

« Je donnerais beaucoup pour que le temps changeât avant ton arrivée. Note que c'est bien Vété qui convient à Venise. De sorte que pour bien faire, il faudrait la visiter en juillet, mais n'agir et n'y travailler qu'en automne, cercle vicieux dont nous ne sortirons qu'en la voyant bien, en souffrant pas mal, et en n'y faisant rien du tout.

« C'est un lieu admirable, — tu en jugeras — , moins encore au premier coup d'oeil qu'au second ; ce serait extraordinaire si on n'y était préparé par tout ce qu'on a vu, lu, su. J'ai commencé par trouver cela cdforme à ce que j'attendais. L'Orient m'avait déjà bien renseigné sur ce que le ciel et les choses ont de légèrement asiatique. A la réflexion, à l'usage, en l'examinant en soi, sans comparaison, c'est par son architecture, par son art, par les souvenirs, par le luxe dans le détail, le gDÛt dans le grandiose, un ensemble unique et exquis et qu'on n'admirera, qu'on ne goûtera surtout jamais trop.

« Tâche, je t'en prie, que nous voyions cela ensemble. Je te mènerai aux bons endroits, t'épargnerai beaucoup de temps, et j'ai déjà fait un petit travail d'élimination, de choix, je dirai de découverte, dont j'aimerais bion à te faire profiter.

« Tu verras surtout combien il est bon de vérifier les jugements de l'opinion des foules. Il y a telle grande renommée qui ne grandit pas beaucoup à l'examen minutieux de ses œuvres. Telle autre, au contraire, prend des proportions tout à fait imprévues. Tu verras ici des hommes énormes, dont nouR ne connaissons on

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France que le nom ; ceci est extrêmement instructif et passionnant. Somme toute, je crois que, si tout va bien, nous serons ravis.

« Les dernières nouvelles de France nous ont beaucoup préoccupés, celles de ce matin (journaux italiens), sont un peu plus rassurantes.

« Je te parlerai du trajet de Bâle à Milan : la Suisse de Lucerne nous a véritablement enchantés, et il y a dans le haut Saint-Gothard, d'Andermatt à Aïrolo, deux ou trois spectacles de nature incomparables. J'ai vu des choses autrement belles, rien ne m'a jamais plus frappé. Si, par hasard, vous prenez cette route, je te recommande, une heure avant le col, la haute vallée et le village de l'Hôpital (note que personne n'en parle, aussi quelle surprise) !

« Adieu, je succombe et je ruissell(\ Marie dorl, Busson m'a dit de t'embrasser, il est à dormir.

« Nous attendons quatre heures pour remonter dans notre gondole, je me sens idiot. Nous nous unissons, cher vieux frère, pour t'embrasser du fond du cœur, et nous vous attendons.

« Eugène. »

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