‹ Correspondance et fragmentsChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SUCCÈS. — MARIAGE D'EUGÈNE FROMENTIN. — SON SÉJOUR EN PROVENCE. — TROISIÈME VOYAGE EN ALGÉRIE. — UN ÉTÉ DANS LE SAHARA. — l'NE ANNÉE DANS LE SAHEL.

De retour à Paris, après une année d'absence, Eugène Fromentin reprend avec joie, dans le « phalanstère» de la cité Rogi'on (l),lcs habitudes d'intimité qui lui sont un besoin. Calmé, réconforté, il n'est plus occupé que de reproduire sur la toile les visions algériennes qui le hantent.

A Narcisse Jierdière (2).

Hô janvier 18i9.

(( Mon ami,

« Je ne suis pas le dernier à m'intéressera votre beau voyage, à votie travail dont je sens trop bien les vives

(1) Voyez Eugène Fromentin. Lettres de jeunesse, p. 183.

(2) Peintre orientn!i<îte. tMèvo do Renonx et Redmond (1819-1891 \ Uerchèro faisait alors son premier voyage en Egypte. 1! n'-sidait à

jouissances si mêlées d'angoisses, et à vous suivre pas à pas dans ce magnifique itinéraire que je me suis tracé d'avance pour des jours éloignés encore mais qui viendront, Nisch Allah ! Nous attendions ces nouvelles datées du Caire avec une impatience égale, et nous avons été bien heureux de vous lire, quoique chacun de façons bien diverses. Pour ma part, mon ami, je n'ai pu écouter cette lecture sans un douloureux frisson d'envie. J'ai tant rêvé aussi, moi, de ce pays que vous habitez ; je l'ai si souvent visité en compagnie des voyageurs qui l'ont décrit ; j'en ai, d'ailleurs, par mon récent voyage, un si délicieux avant-goût que j'en ai eu pour vingt-quatre heures à déraisonner tout seul en pensant à vous et aux lieux où vous êtes. Courage, mon ami, courage ! Je suis persuadé, comme vous pouvez l'être, — je m'en suis convaincu sur nature et dans un pays qui, m'a-t-on dit, rappelle assez fidèlement les villages de la Haute-Egypte, — que Marilhat est un incomparable maître ; mais j'estime aussi comme vous qu'il y a quelque chose encore à faire après lui. Je sens surtout que ce qui manque aux peintres voyageurs, c'est cette double qualité, rare apparemment, de patience et de sincérité devant la nature. Vous avez le temps d'être patient, et vous avez déjà prouvé que vous savez rester naïf sans vous abdiquer pourtant devant le modèle...

« Paris est tranquille ; mais la situation, vous en jugez peut-être par les journaux de France, si vous les recevez, est grave (1). Comment en sortirons-nous?

« Il y a deux portes ouvertes par lesquelles on voudrait

Alexandrie. Quelques annf^es plus tard (1863), il dédiera à Fromentin son Désert de Suez, récit de voyage sous forme épistolaire. T^e texte de la lettre qu'on va lire a été obligeamment communiqué par Mme Manen, née Berchère.

(1) Louis-Napoléon venait d'être élu président de la République.

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bien nous pousser : la monarchie d'Henri V, la république socialiste. J'ai peur que nous ne soyons obligés de passer par l'une ou par l'autre, peut-être et successivement par l'une et par l'autre. Mais ce ne sera pas sans des déchirements et le pays n'y passera que partagé.

« Adieu...

« Bonne santé, mon ami, bon courage. Je ne veux pas trop penser à vous pour ne pas me dégoûter de moimême et de mon travail. Il y a des noms que je ne puis prononcer sans une commotion d'esprit ; le Caire est de ceux-là.

« Adieu encore, je vous embrasse.

« Eugène Fromentin. »

L'hiver se passe dans un labeur continu.

Dès les premiers jours de juin, Fromentin, qui étudiait le paysage dans les environs de Paris, rentre pour soigner un de ses camarades atteint du choléra.

Depuis le mois de janvier, la situation intérieure de la France s'est encore tendue. La Constituante vient de sesépar rie 27 mai pour faire place à l'Assemblée législative, au milieu de l'effervescence causée par le dissentiment entre le président Louis-Napoléon et la fraction républicaine de l'Assemblée au sujet de l'intervention de nos troupes dans les affaires d'Italie. Le général Oudinot ayant pris l'offensive contre la République romaine, Ledru-Rollin dépose le 11 juin un acte d'accusation contre le ministère Odilon Barrot. Le soir du 13, soutenus par l'artillerie de la garde mobile, les républicains appi^llent le peuple aux armes, mais ils se heurtcMit aux soldats du général Changarnier, tandis que l'Assemblée vient do suspendre les

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clubs, de supprimer des journaux, de dissoudre des légions de la garde nationale et de décréter d'accusation trente-trois représentants du peuple. Ce jour même, avant de connaître les événements qui précèdent, et tandis que l'Assemblée délibère, Eugène Fromentin s'efforce de rassurer les siens, inquiets de le savoir au milieu de ces troubles :

A Madame Fromentin mère,

Paris, lundi 5 h. et demie [13 juin 18^9].

« Ma mère chérie,

« Peut-être les journaux de ces trois derniers

jours vous auront-ils donné des inquiétudes pour cette journée-ci qui menaçait, en effet, d'être fort grave. Cette lettre, que je finirai et qui partira demain, te rassurera, j'espère, tout à fait, au moins sur mon propre compte.

« Je commence par te répéter, ce que tu sais, que toujours étranger à la politique et retenu par mon travail dans un ordre d'idées et d'habitudes toutes personnelles, je ne m'étais guère aperçu, jusqu'à ce matin, que Paris fût décidément agité.

« J'avais une course à faire aujourd'hui J'ai passé

l'eau, et je rentre avec Armand. Il n'y a rien.

« La position est sérieuse. La question qui s'agite, à l'heure où je t'écris, dans l'intérieur de la Chambre, peut ce soir changer la face de tout Paris. On est dans l'attente. Pour le moment, toute la ville est calme, mais occupée militairement. La Chambre, en particulier, les quais et tous les quartiers avoisinants, jusqu'à la Madeleine sont barrés, couverts, gardés par des forces

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énormes. Le reste de Paris est couvert de petits postes de ligne ou de garde nationale et de sentinelles. Nous en avons jusqu'à notre porte.

« Que craint-on? Que veut-on? Contre qui sont faits ces préparatifs formidables? Est-ce pour défendre l'Assemblée contre une attaque venue des faubourgs? Est-ce pour l'isoler de Paris, la comprimer et lui arracher par l'intimidation un voLc qu'elle semble résolue à refuser au ministère? En un mot, est-ce une légitime défense? Est-ce un attentat contre la Constitution et la République?

« Personne n'en sait rien et ne peut y répondre, bien que tout le monde se pose cette question, la même, sous toutes les formes?

« Tu dois être au courant de la question capitale qui s'agite, se discute et se résout peut-être en ce moment ; ainsi tu me comprendras. Tu sais aussi que cette question, déjà bien grave, puisqu'elle est posée de la façon la plus provocante et la plus nette entre le ministère et la Chambre, se complique depuis trois jours de circonstances toutes propres à diviser encore les partis, à les exaspérer, à partager enfin en deux camps l'armée et la garde mobile.

« Tu sais maintenant la proposition de loi sur les clubs, hi demande de mise en accusation de Proudhon, la demande de mise en accusation du ministère déposée par Ledru-Rollin et soutenue par tous les journaux démocrates ; l'impopularité croissante du ministère, qu'on disait d'abord en hostilité même avec le Président, qui, maintenant, dit-on, l'appuie ; l'affaire entre le général Changarnier et les commandants de la mobile, et, comme accessoires, le renvoi des accusés de mai devant la cour de Bourges et l'aiïaire L'Ilerminier au Collège de France. Il est certain que jamais les esprits n'ont été allumés par tant de bouts différents.

« On a battu le rappel toute la journée ; mais la garde nationale n'est sortie qu'à peine.

« Chacun, bien que le véritable secret de tout cela soit encore ignoré, semble comprendre que le danger réel ne vient point du peuple, et qu'il vaut mieux attendre le coup d'Etat, s'il s'en prépare un, et sortir alors, que d'aider à le consommer.

« Il est certain aussi, je te le répète, que jamais on n'a été à la fois plus inquiet et plus incertain.

« Pour moi, je t'ai dit que tu n'avais pas à craindre que je prisse un rôle actif dans ces démêlés que je suis des derniers à comprendre. L'acte d'un citoyen qui descend en armes dans la rue est trop sérieux pour qu'on s'y résolve à la légère, et j'ai trop horreur du tumulte pour m'y jeter par plaisir ou par curiosité.

« N'aie donc, je le répète, aucune inquiétude. Je retourne demain à mon travail, à moins d'événements extrêmes, qui, je l'espère bien en ce moment, ne se présenteront pas... »

Au milieu de ces troubles sociaux qui l'affectent plus qu'il n'ose le confesser, Eugène Fromentin éprouve comme artiste de vives satisfactions.

Il avait préparé de longue main son Salon de 1849. Le moment était décisif. Après le premier succès de l'année précédente, il fallait frapper un grand coup. Le peintre envoya cinq toiles, toutes d'Algérie (1). Non sans rappeler encore en quelque mesure les procédés de Marilhat, ces tableaux apportent déjà une note originale d'observation et de poésie. Ils font pressentir

(1) LfS Tentes de la smala de Si-Hamed-bel Hadj, épisode du séjour à Biskra (voir les Lettres de jeunesse de Fromentin, p. 317); la Smala passant l'Oued-Biraz, les Baraques du faubourg Bab-Azoun^ Une rue à Constanline et la Place de la Brèche de la même ville.

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rOrient intime et personnel que le peintre révélera peu à peu, dégagé de toute formule d'école, dans les années qui vont suivre.

Le Salon de 1849, mettant Eugène Fromentin en pleine lumière, fut pour lui une victoire. Il obtint une deuxième médaille. En même temps que ses efforts étaient récompensés, il voyait se fortifier sa situation vis-à-vis de ses parents.

A Mademoiselle Lilia Beltrémieux (1).

Chailly, 17 septembre 1849, lundi.

« Mademoiselle Lilia,

« Vous savez maintenant tout ce qui m'est arrivé d'heureux depuis quelque temps ; c'est beaucoup plus que je n'attendais; je dirai même en toute sincérité de modestie que je n'espérais pas le moindre des petits succès qu'on m'a faits. J'en suis plus heureux pour mes amis et pour ma famille que pour moi-même, car j'ai le sentiment net et effrayant de ce qui me reste à faire pour atteindre, non pas seulement au succès, mais à la véritable estime de ce qu'on a trop tôt peut-être appelé mon talent. Songez qu'avec vous je parle à cœur ouvert, et que si je ne m'exalte pas, je ne m'amoindris pas non plus. Il m'est prouvé que je puis faire quoique chose. Il m'est prouvé, de plus, que je puis, sans même y sacrifier le moindre de mes scrupules d'esprit, faire de la peinture plaisante et me créer par là une source

(1) De la Torôt de Fontainebleau, où Fromentin est alU^ passer, à Chailly, une partie du mois de septembre. — Mlle Lilia, sœur de l'ami que l'artiste avait perdu en 1847, était professeur de peinture à la Rochelle.

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de revenus suffisants. De ce côté-là, je suis donc à l'abri de certaines inquiétudes, et je serai dégagé bientôt vis-à-vis de mon père d'une part très lourde de responsabilité. Mais la place honorable qu'on m'a donnée à côté d'hommes très éminents, d'une longue expérience, d'un grand savoir, m'impose aujourd'hui des obligations fort sérieuses. J'en apprécie l'étendue sans exagération, sans illusion, mais je constate que la tâche est rude, car il faut me maintenir solidement, et par des travaux consistants, au rang où j'ai été porté par je ne sais quelle surprise heureuse.

« Bref, et ceci entre nous, car je m'étendrais avec tout autre moins complaisamment sur mes propres affaires, voici le bilan de ma petite fortune : j'ai vendu mes tableaux, les journaux ont donné tous, avec plus ou moins d'éloges, quelque publicité à mon nom. J'ai une médaille, une commande du gouvernement pour l'année prochaine et des relations ouvertes de pair à pair avec la plupart des peintres qui, il y a trois mois, ne me connaissaient pas. J'aurai, de novembre dernier à novembre prochain, gagné de quoi boucher quelques dettes ; et j'ai la presque assurance de vendre à l'avenir une bonne partie de mes tableaux. Enfin, ma médaille me donne le droit d'exposer à l'avenir sans passer devant le jury d'examen. Ces résultats acquis, je vais reprendre ma besogne à deux mains, à peu près comme si, pour la première fois de ma vie, j'entrais dans cette laborieuse lutte avec la palette. Jusqu'à présent, j'ai un peu escamoté la peinture, et sauvé mon ignorance par une certaine verve de brosse : il est temps de peindre en peintre. C'est ce que je veux apprendre d'ici le Salon prochain.

« Et vous, mademoiselle Lilia, que faites-vous? Je n'oublie pas que nous avons commencé presque ensemble

la peinture, et que plus d'une toile que vous gardez chez vous aura été témoin de nos communes douleurs. « Il serait dommage, grand dommage de ne pas travailler quand même et de ne pas faire de la peinture dans la mesure où cela vous est permis. C'est bien douloureux, mais c'est si bon aussi !...

« A vous, votre ami dévoué.

« Eugène. »

A la même.

Paris, 5 décembre 1840, mercredi soir.

« Mademoiselle Lilia,

« Vous ne doutez point du plaisir que me font vos lettres et de celui que j'ai à me rapprocher de vous, et à causer comme au vieux temps où vous avez consolé tous mes exils...

« Je suis heureux du choix que j'ai fait (1), puisqu'il vous a plu et qu'il est du goût de vos amis et de Mme Bahut (2) ; je crois comme vous (c'est dans cette idée que je l'ai prise) que cette étude vous servira. Ce n'est poiut de la peinture très naïve, elle a sa manière aussi, mais elle a du charme, elle est franche d'exécution et d'une couleur étrangère, je crois, à vos traditions (Tatelier.

« Vous savez mon opinion là-dessus. Je ne me rappelle pas précisément le ton bleu dont vous parlez, mais ce que vous m'en dites, et ce que je sais de l'habitude du peintre me font croire qu'il ne faut point chercher ce

(1) Cette lettre suivait l'envoi d'une étude du peintre Mttller que Mlle Bellrémieux devait copier {Jeune fille au tambourin). — Louis Muller, né on 1815, élève do Gros et de Coignet, entra à l'Institut en 1864.

(2) Élève d'Eugène Dekuroix. Mme Babut, fixée ;\ la Rochelle, avait formé à la peinture Mlle Beltrémieux.

bleu-là dans la pâte et que vous pouvez l'obtenir par des glacis. Décomposez-le, et voyez si ce n'est pas du vert glacé de bleu avec un élément quelconque comme des laques ou du brun pour en rompre la crudité, ou au contraire du bleu glacé d'un ton verdâtre. En tout cas, je crois qu'avec les bleus que vous avez, Prusse et cobalt, en les superposant à l'état dur sur une pâte solide quelconque, grise, ou rose, ou blanche, et en vous réservant au besoin de la glacer de laque jaune ou de la salir de légers tons opaques dans les parties grises, vous pouvez vous procurer tous les tons désirables. Il est possible que, n'ayant point le modèle très présent à la mémoire, les indications que je vous donne ne soient que du radotage. Pourtant voyez-y, et, en principe, pour certains tons indéfinissables, que la pâte se refuse décidément à copier, essayez de ce système qui est solide, et dont les ressources sont incalculables : une pâte solide en dessous, de manière à recevoir un glacis coloré ; agissez sur cette pâte par des glacis ou frottis légers, ou par des demi-pâtes transparentes. Vous remarquerez dans la peinture moderne, surtout celle de l'école Couture et Millier, l'usage très piquant du procédé que je vous indique. Je ne crois pas me tromper en affirmant que, soit dans la draperie en question, soit dans la partie sacrifiée du tableau, dans l'ombre du tambour de basque ou ailleurs, vous en trouverez au moins une explication.

« Je suis heureux de vous voir en veine de courag(\ Mon opinion sur vous vous est connue : j'estime que, même dans les conditions qui vous sont faites, conditions mauvaises, il faut le dire, mais qu'il faut subir, vous pouvez faire de très bonne peinture. Il vous manque deux choses : d'en voir et d'en faire d'après nature ; on s'habitue, vous le savez trop, à peindre

CORRESPONDANCE ET FRAGÎVIENT8 INÉDITS i\

avec sa palette, — je me trompe, avec la palette du maître, — et le jour où l'on se met en face de la nature, de deux choses l'une : ou l'on a le triste courage de la faire aveuglément passer par sa palette factice et empruntée, et de l'assaisonner de tons extraordinaires, ou bien, on a la sincérité de la regarder d'un œil naïf, et, comme elle contredit toutes vos habitudes, qu'elle déroute toute votre expérience, qu'elle ne s'accommode en rien des tons que vous lui prêtez de confiance, il arrive qu'on ne sait que choisir des traditions ou de la vérité, et qu'on hésite entre les deux partis, dans un embarras bien funeste au travail. Je crois que c'est là ce qui vous arrive : d'autres auraient fait bon marché du témoignage de leurs propres yeux et se seraient obstinés dans leur manière de voir. Vous avez un sentiment vrai, simple et précis des choses, qui vous sauve de l'égarement des routines, à la condition que vous pourrez devenir vous-même.

« Un excellent moyen de passer d'une manière extranature à la nature, c'est d'étudier comme intermédiaire certaines peintures qui s'en rapprochent davantage. Dans ce sens, car je reviens par là à l'étude en question, je crois que cette peinture de Millier peut vous révéler, à l'endroit du vrai, dos choses que vous ignorez.

« Si l'occasion s'en présente et que vous ayez besoin un jour de quoique autre chose à copier, je tâcherai de vous envoyer, à défaut d'un M(Mssonior, chose introuvable dans le commerce et d'aiUours d'un loyer trop élevé, un Fauvelet ou un Guillomin. C'est de la pointure d'intérimu', fine, exécutée de près, propre à déher la main, à donner du soin et de la propreté d'exécution, et qui vn général procède assez droit do h\ nalnro.

« Je vous plains d'être seule, j'apprécierais pour vous

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le voisinage et la société assidue de vos amies de Notre- Dame ; je me reporto avec bonheur au temps où j'étais des vôtres.

« Je n'étais pas toujours gai, et il me srmble que, dans les dispositions meilleures où je suis depuis quelques mois, vous auriez im hôte un peu moins soucieux.

« Vous vous hâtez beaucoup trop, mon amie, de m' appeler d'un nom pour lequel il n'est pas trop de toute ma vie d'homme et que peut-être, en toute justice, je ne m'accorderai jamais. Je suis peintre de fait, et voilà tout. J'aime passionnément la peinture ; je crois, le travail, la santé et le temps aidant, pouvoir, dans une très petite mesure, faire quelque chose qui pourra s'appeler peinture, et qui ne ressemblera pas à celle de tout le monde.

« Mais il faut attendre, attendre, se torturer beaucoup, s'expatrier encore, revoir encore le soleil, et vivre dans les lieux où mes souvenirs incomplets ont déjà de la peine à me transporter.

« Je vous en prie, ne vous flattez pas, dans votre amitié pour moi, d'un succès qui n'est rien, sur mon honneur, et que je refuserais s'il avait toute la signification qu'on lui prête, car alors il serait démesurément injuste.

« Quoi qu'il en soit, permettez-moi de ne point oublier ce que vous avez été pour moi dans mes mauvaises journées. Vous me prenez ce soir dans une heure de recueillement et de retour sur moi-même, dispositions trop rares au milieu du gaspillage que je fais et qu'on fait de ma vie. L'absorption du travail est telle, que, le jour, je perds la notion du temps et le sentiment de mon existence. Je suis une machine à peindre, triste machine quand elle ne produit rien qui l'ennoblisse. Le soir, depuis deux mois bientôt, nous avons une sur-

charge de dérangements de toute espèce, et nos veillées ont été dépensées de la façon la plus insipide et la plus odieuse pour des êtres intelligents.

« Dieu merci, nous voici réduits à nous seuls, rentrés dans nos habitudes anciennes, et j'éprouve depuis hier un bonheur indicible à me retrouver sensible aux rêveries.du coin du feu.

« Je ne vous parlerai de mon travail que lorsqu'il en sera temps, c'est-à-dire quand tout sera fait et quand je pourrai vous dire : « Voici. » — C'est difficile, peut-être au-dessus de mes forces, on m*en tiendra compte...

« Qu'il vous suffise de savoir qu'on me soutient, qu'on m'estime et que, dans mes accès d'ennui et mes jours de noir, je consulte l'opinion de mes amis pour me consoler.

« Je vais employer toutes mes soirées d'hiver à dessiner. Il est bien temps que je fasse mon éducation. Pour un peu, je me remettrais aux ovales, aux yeux et aux bouches. Il faut une fois pourtant, avoir le courage de se dire qu'on ne sait rien et se mettre à l'apprendre avant qu'il soit trop tard.

« Le monde est si loin de nous ! Nous ne voyons personne : je deviendrai tout à fait ours à ce métier-là. Mais j'y gagnerai peut-être de quoi me faire pardonner mon ignorance de ce qu'on appellt^ le sai>oir-vùre fort improprement

« Donc, on a peur, à ce qu'il paraît, niadenioisi^lK' Lilia, que la saison d'hiver ne soit pas très gaie à La Roeht^lle. Heureuses gens, que ceux dont un bal do plus ou de moins fait le bonheur ou la pi^ne ! Heureuses jeum^s filles, que celles dont un violon met le cœur en joie !...

« A vous, qui n'êtes pas de celles-là, — et je ne saurais vous plaindre de ce privilège de nature, quoi qu'il ait s( s dunMés, — je vons souhaite un bon travail et des

joies intérieures et les vives jouissances de l'esprit.

« Puisque nous sommes autres que les autres (disonsle sans orgueil comme sans regret), profitons d'un bien qu'on ignore, qu'on ne saurait nous envier : la solitude.

« Adieu et courage, je déraisonne. Il y a si longtemps qu'il ne m'est arrivé de causer avec moi-même et avec vous, que je m'y oublierais.

« Je vous quitte pour achever un livre superbe, mais d'une exaltation dangereuse : les Lettres de Gœthe et de Mme Bettina d^Arnim..,

« Il faut que je vous dise qu'hier soir, pour la première fois peut-être depuis la saison des veillées, je me suis donné cette fête de m'installer seul (Armand absent), au coin de mon feu, dans mon fauteuil, et de lire, jusqu'assez avant dans la nuit, un volume de cette correspondance ardente. C'était, à la fois, le début de mes veillées sérieuses et un essai que je voulais faire. L'essai a réussi ; j'ai été fier et heureux de me sentir les fibres sensibles comme aux meilleurs jours de ma jeunesse, et de constater que le travail pratique et exclusif n'a pas encore endurci chez moi les fines enveloppes du cœur.

« Il est bon de temps en temps, dés qu'on en doute, d'éprouver les qualités que l'âge et les occupations diverses pourraient bien altérer...

« A bientôt... parlez-moi de votre travail à vous.

« Votre bien dévoué.

« Eugène. »

L'hiver 1849-1850 est courageusement employé par Fromentin. Sa signature est connue. Il a vendu quatre des cinq toiles par lui exposées au Salon de 1849.

A Madame Fromentin mère.

11 mars 1850, mardi soir 10 heures.

« Ma mère chérie,

« Nous sommes au plus fort des élections (1). Paris est ce soir dans une extrême anxiété ; car le vote d'hier est on ne peut plus significatif, et c'est une vraie bataille rangée en même temps qu'un dénombrement. Jusqu'à présent (dix heures et demie), l'avantage est aux républicains. Il est possible que le reste des votes à connaître fasse arriver les deux premiers de la liste de l'Union électorale, car il n'y a plus qu'une très petite différence entre eux et les deux derniers de la nôtre. — Nous sommes à peu près sûrs de garder Carnot, qui a une avance de six mille et quelques cents voix. Ce sera déjà beaucoup. Paris est très calme, quoique très ému. La police a fait ce matin une nouvelle tentative à la place de la Bastille, qui n'a pas plus réussi que celle des arbres de la Liberté (2), grâce au bon sens et à la prudence devenue très grande du peuple des faubourgs. Il est bien évident que personne à présent de ceux qui veulent le maintien de la République ne songe à descendre dans la rue, et que si quelqu'un pousse à l'insurrection, c'est le Gouvernement, qui a besoin d'un prétexte pour se transformer. L'occasion ne lui en sera pas fournie. Il est probable qu'il trouvera

(1) Les élection"' partielles qui euront lieu à Paris pour remplacer les députés condamnés par la haute cour de BourKCS après le m juin IS'iO.

(2) Le préfet de police Carlicr avait fait abattre les arbres de la Liberté plantés sur les places de Paris après la Révolution de février.

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quelque odieux moyen d'en faire naître une. Mais alors il sera bien constaté que les républicains sont, en dépit de toutes les calomnies, les vrais défenseurs de Tordre, et que les ennemis du gouvernement républicain sont les vrais insurgés. Quoi qu'il en soit, les choses se précipitent, et nous touchons, j'en ai peur, à une crise qui sera violente.

« Mais en voilà assez sur la politique. Tu pourras t'apercevoir que, depuis trois jours, je respire l'air électrique des rues de Paris, et que je suis, pour un moment, sorti des paisibles rêveries de mon atelier

(( Adieu, chère mère aimée... je t'embrasse mille et

mille fois.

« Eugène. »

A Monsieur Fromentin père.

12 mars 1850.

(( J'entre dans une série d'études sérieuses, et je compte enfin bientôt faire de la peinture digne de ce nom. Mon grand tableau (1) est en assez bon chemin. Je t'ai déjà dit, je crois, que le sujet est une caravane, ou plutôt une tribu émigrant, hommes et bêtes de somme, chevaux, chameaux, mulets, avec armes et bagages. Les figures sont fort petites, mais la masse en est grande, et l'effet, très simple, demande une très grande justesse. Car, au lieu d'être concentré, il se trouve, par la nécessité même du sujet composé en grande longueur, distribué avec une presque égale intensité de lumière sur huit pieds de toile, entre un ciel uniformé-

(1) II s'agit probablement des Arabes nomades levant leur camp qui seront exposés au Salon do 1850.

ment bleu, et Thorizon sans accidents du désert. C'est une impression originale dont la nouveauté même sauvera peut-être la bizarrerie.

« J'ai beaucoup d'autres choses en train dont deux autres sont finies, mais je n'expose ou ne distrais rien de tout cela pour ne pas déflorer un ensemble qui doit avoir un sens... »

« L'hiver — écrit une autre fois Eugène à sa mère (13 avril 1850) — paralyse toute une partie de moi-même, la partie inventive. Excepté deux ou trois petits tableaux, enlevés par surprise et dans un moment de verve particulière, le reste ne vaut pas grand'chose. »

Et à lamême, deux mois après : « Je suis dans un de ces moments où ce que j'ai fait me parait si détestable qu'il me semble que je suis encore au point de départ. Ce n'est pas sans de grandes et fréquentes oscillations que le progrès se fait ; il ne suit pas un mouvement continu, du moins chez moi. »

A Madame Fromentin mère.

Paris, 17 juin 1850, lundi soir.

K Les deux tableaux que je destine à l'exposition de la Rochelle, et qui sont prêts depuis une dizaine de jours, sont exposés, en attendant leur départ, chez un marchand de la rue Laffitte. Ils ont assez de succès et m'ont déjà valu pas mal de compliments. Je n'ose espérer qu'ils répondront à la trop haute idée qu'on se fait là-bas de mon talent , d'après ce que tu me dis. Je crains surtout qu'ils ne contrarient beaucoup d'idées faites sur la peintiuT et sur l'Orient. Je crois pourtant qu'il y a quelque chose là-dedans qui m'appartient

sans doute, mais qui n'en est pas plus méprisable. Je souhaite qu'ils vous plaisent... »

A Madame Fromentin mère,

[2 août 1850] vendredi soir.

(( Je suis contrarié pour mon père et pour toi, plus que pour moi, du peu de succès de mes tableaux, mais je n'en suis point surpris. J'avais prévu cela, je l'ai fait par égard, par devoir, à mes risques et périls.

« Il est de principe, dans toute entreprise de ce genre, de ne jamais sortir du terrain sur lequel on agit. Dans quelques années, une fois connu, accepté et parfaitement classé parmi les peintres, j'aurais pu sans aucun inconvénient me présenter devant mes concitoyens. Ils auraient été forcés quand même de m' accepter pour ce que l'opinion m'aurait fait ici. Aujourd'hui je leur donne le droit de me juger, et c'est un droit dont ils usent.

« Je regrette aussi, et particulièrement, que ma peinture ne soit pas du goût de mon père. Il y a entre nous des différences de temps et d'école qui doivent nécessairement nous diviser profondément sur toute question de peinture.

« Il faut bien penser cependant que je ne travaille pas pour moi seul et pour mes amis, et que le public fort étendu qui sera mon juge ne se montre point trop effarouché de ce genre peut-être un peu bizarre...

« Tout n'est pas rose dans les débuts, il faut s'attendre à tout, mais la volonté opiniâtre est un grand maître et un fier levier pour soulever les obstacles.

« Je t'embrasse, chère mère aimée, mille et mille fois tendrement... »

A Monsieur Fromentin père.

Paris, lundi matin [août 1850], « Cher père,

« En écrivant à ma mère, je lui disais déjà que j'avais prévu d'avance l'effet que produirait ma peinture, et je n'osais pas trop me flatter non plus qu'elle serait absolument de ton goût.

« Si, au moment de l'envoi, j'avais eu la liberté du choix, j'aurais envoyé quelque chose de plus saisissable à première vue et dont le parti pris eût été moins personnel ; car j'aurai, je crois, dans mon exposition, des choses très variées et de quoi répondre aux objections diverses de ceux qui pourraient m'accuser de voir toujours de telle ou telle manière.

« Il y a dans tes observations une partie de critique très fondée et que j'accepte. Je sais parfaitement qu'il y a dans mon Camp excès de pâte un peu partout ; ce tableau a été fait sur un tableau manqué, enlevé d'abord en pochade, c'est-à-dire en pleine pâte, puis retravaillé et fini sans aucune précaution de faire disparaître les rugosités du travail. J'avoue que, ne travaillant pas pour la postérité dans ce moment, je m'occupe assez peu des soins matériels de la peinture, pourvu que mon impression soit rendue, et que je cherche mon but sans trop me préoccuper des moyens.

« Du reste, le petit tableau, qui est fait dans un système tout contraire, doit te prouver que ce n'est point une recherche chez moi que cette exécution massive, mais un accident de mon travail. Je sais très bien aussi que tout n'est point arrêté, précisé comme le pourrait

exiger l'œil curieux de détails de l'observateur ; cependant je crois que, devant un tel sujet, on ne se préoccupe pas assez de l'ensemble et qu'on ne se rend pas compte de ceci : qu'il y a dans une confusion pareille une mesure de laisser aller et d'imprévu qu'il faut garder sous peine de tuer la vie, de pétrifier le mouvement et d'isoler chaque objet dans une exécution trop rendue ; ceci n'est point une étude de nature morte.

« Quant à la localité grise, y j tiens ipouc la raison que je l'ai cherchée et que j'ai senti deux tableaux dans ce ton et sous ce soleil blanc.

« On se fait une très fausse idée de la lumière, et je crois que communément on la voit jaune, ce qui est une erreur. La lumière pure du milieu du jour, quand elle n'est colorée ni par aucun nuage, ni par le brouillard, est blanche ; loin de colorer, elle a le propre de décolorer les objets. C'est d^ns le Midi surtout qu'on se rend compte de cette propriété de la lumière intense ; je m'attache depuis un an à poursuivre cet efîet-là. On m'a su gré l'année dernière des intentions et des essais que j'ai faits en dehors des habitudes trop ordinaires ; j'y persiste.

« Du reste, ceci n'aura de sens et de valeur qu'à la condition d'être fortifié par un ou deux exemples où, changeant d'heure, j'aurai donné à mes tableaux toutes les colorations possibles du soir. Bref, il faudra voir mon exposition dans son ensemble ; chaque chose sera fort discutable. Je ne suis pas arrivé, et je ne donne en rien dans ces petits essais la mesure d'un talent qui s'engendre petit à petit. Mais l'ensemble prouvera du moins une certaine dose de fécondité, de souplesse et d'audace. Elle prouvera surtout, et toutes les critiques autant que les éloges, que je ne ressemble pas^à tout

le monde, ce qui est déjà, au point où j'en suis, une qualité acquise.

« Je cours à l'atelier, où m'attend un modèle. Adieu !...

« Eugène. »

Au même.

30 octobre 1850.

« Cher père,

« Ma lettre ne t'arrivera qu'après ta fête, elle te prouvera du moins que je me suis associé de loin à tous ceux qui te chérissent, et que je n'ai pas manqué, moi non plus, do penser à toi, à cette heure marquée dans nos habitudes de famille. Après les vœux que je ne cesse de former pour ta santé, mon vœu personnel est de te donner enfin la satisfaction de moi et même d'y joindre un peu d'orgueil, si mes ambitions ne me trompent pas.

« Je te l'ai dit souvent et c'est une occasion sérieuse de te le répéter : après le contentement qui viendra de mon propre travail et de la certitude que j'ai fait quelque chose de fort, je n'en rêve et n'en prévois pas de plus grand que de vous savoir heureux et fiers à propos de moi... »

A Mademoiselle Lilia Beltrémieux.

Paris, lundi [17 décembre 1850].

« Mademoiselle Lilia,

« Nous sommes au 17, tous les tableaux doivent être envoyés lundi, le 25, délai de rigueur. Les miens le seront dimanche.

« C'est fini ou à peu près. C'est-à-dire que si j'avais trois mois encore, je mettrais tout cela de côté et j'en ferais autant ; mais il faut livrer cette fournée telle qu'elle est ; la prochaine sera peut-être mieux réussie.

« J'ai dix ou onze tableaux, à peu près du format de ceux que vous connaissez. Depuis deux ans, j'en ai bien fait cinquante et je les ai détruits : ce sont les débris de cette immense destruction. Ils ont échappé, je ne sais pourquoi, non point qu'ils soient meilleurs, mais sans doute parce qu'on me les a ôtés des mains, et que je me suis trouvé par hasard dans mes jours de complaisance pour moi-même. Je traite mes tableaux commte Saturne traitait ses enfants.

« Est-ce un tort? Je suis d'avis que, pour faire un bon ' tableau, il faut en manquer, et par conséquent en crever vingt. Quoi qu'il en soit, c'est toujours la même chose, et je n'apprends rien de neuf, j'insiste sur mon exposition de l'année dernière, voilà tout.

« Il y a de tout : du chaud, du froid, du soir, du matin, des bonshommes, des palmiers, de la montagne et du désert.

« Cet ensemble avait un sens pour moi ; il ne résumait point, mais il embrassait le pays dans un grand nombre de ses aspects. Sera-t-il compris ?

« L'exposition sera très /orie, jepuis vous le garantir. Il y a des années qu'on n'aura vu une pareille réunion, il y manquera peu de monde.

« J'avais deux grands tableaux, ah ! oui, mais j'ai eu peur et je les réserve pour l'année prochaine. La mêlée sera rude cette année-ci, et j'aime mieux et je crois plus prudent d'y paraître avec mes imperceptibles, que de m' aventurer sur deux tableaux de six et de huit pieds dont on se fût inévitablement servi pour écraser tous

les autres et pour m'ensevelir dessous, ce qui eût été facile, car on veut bien me prendre au sérieux, et je donne prise à tout ce qu'on peut dire.

« Assez de moi. Bien que je sois bien changé, et que je n'aie plus ces violents accès de désespoir qui me rendaient si larmoyant, bien que très calme aujourd'hui, patient et fortement résolu à attendre l'effet naturel du travail, de l'étude et de la volonté persévérante, je n'ai qu'un médiocre plaisir encore à parler de moi, surtout dans la forme officielle d'une lettre.

« Mais j'ai de grands projets (silence!) vous les saurez seule, sans doute, lors de mon voyage à la Rochelle et je demande qu'on attende encore deux ou trois ans...

« Adieu, adieu... je vous serre la main et suis bien à vous...

« Eugène. »

Son Salon de 1850 fut pour Fromentin l'occasion d'un nouveau succès (1). Le compte rendu qu'en donnèrent certains journaux est le témoignage que la critique comptait déjà avec le jeune peintre (2).

Ainsi encouragé, il travaille avec acharnement, à la fois de souvenir et d'après le modèle... Il conliinie de produire un grand nombre de dessins sincères d'accent et justes de trait qui sont dignes de sa signature.

(1) Il avail exposé onze tableaux : Arabes nomades levant leur camp; Femmes revenant de puiser de l'eau; Douar de Sahari. effet du soir; Biskra, village des Zibans; Foukhala, printemps; liishra, un enterrement; Marabout dans l'oasis; Tolga, village des Zibans : Plaine de En-Furchi ; Route de Constant ino pie à Bathna; Douar sédentaire, effet du matin; Douar sédentaire, effet du soir.

(2) L'Artiste, de Théophile Gautier, après un éloge étendu, ajoute que si la tourho do Fromentin a quelquefois la délicatesse de celle de Marilhat, il ne lui a pas dérobé le secret de sa lumière intense, et qu'il obscurcit trop souvent ses tableaux de tons gris d'ardoise assez peu compréhensibles dans un pays brûlé de soleil.

Il va passer à la Rochelle les mois de janvier et de février 1851...

A Paul Bataillard (1).

[La Rochelle] 21 février 1851.

«Mon cher Paul,

« Je suis heureux de ce petit voyage, le premier que j'aie fait depuis des années sans troubles, sans discussions, sans ennuis de famille. Depuis deux ans, les dispositions de mon père ont changé dans la mesure où a changé ma position elle-même. Et s'il n'y avait plus, pour le justement préoccuper, la question de produit et de revenus, question qui n'est pas, tu le sais, encore éclaircie, je crois qu'il n'aurait presque plus de regret que j'aie pris une carrière qui, en définitive, promet de satisfaire un des petits côtés de son ambition paternelle.

« Tous les miens vont bien. Charles est celui que tu connais, inaltérable en ses habitudes ; bon, dévoué, un peu méticuleux par le fait de la vie de province.

« Les amis vont bien ; ils sont toujours pour moi d'excellents camarades et j'ai du plaisir à les voir. ■ « Bref, ce voyage ne m'aura été que très doux parce qu'il aura été court. Mais, à l'heure qu'il est, il me serait aussi impossible d'habiter ma pauvre province que de faire vivre un poisson de mer dans l'eau douce. On le sent, et ceux qui m'aiment, comme ma pauvre mère,

s'en attristent et en souffrent...

« Eugène. »

Vers la même époque, Fromentin, dans un moment de découragement, exprimait à un autre ami la tristesse

(1) Sur Paul Bataillard, voyez Lettres de jeunesse, p. 45.

de se sentir, au foyer paternel où son cœur demeurait tendrement fixé, un étranger par les préoccupations et les besoins de l'esprit. Il ne se consolera jamais de cette lutte fatale des puissances affectives contre les aspirations intellectuelles.

A Armand du Mesnil (1).

Lafond [février 1851J, mardi soir.

« Cher ami,

« J'ai reçu ta lettre... J'ai aussi, moi, un grand besoin de causer avec toi, non point pour t'apprendre rien de neuf : de ce que je suis, de ce que je fais, pense, rêve, espère ou délibère, tu n'ignores rien, tu sais tout. Et en vérité, à l'heure qu'il est, je serais près de toi que je ne ferais sans doute qu'écouter, n'ayant rien à dire que je n'aie dit ou répété cent fois. Mais j'ai besoin de me sentir près de toi, et de me rapprocher encore, et de t'embrassor de plus près, cher vieux, en t'écrivant...

« Chaque jour qui passe — et, malgré tout, ils passent vite — me ramène à toi.

« Encore une semaine ou deux, au plus, et j'aurai repris ma place au foyer commun, ma place dans ta chambre, ma place dans toutes vos habitudes où, depuis des années (nous comptons déjà par annéi^s), vous me l'avez marquée au milieu de vous. Ah ! on m'aime bien ici, on m'entoure, on me soigne, on m'enveloppe de tendresses. Je les sens, je les apprécie, je les savoure avec des larmes en dedans, des larmes amères que je ne trahis pas. Quand je me dépouille,

(1) Sur Armand du Mesnil, voyez Lettres de jeunesse, p. 62.

et quand je reçois avec le cœur ce qui vient du cœur de ces êtres aimants et bien-aimés, je n'ai point à souffrir ni d'eux ni de moi, et je me sens bien véritablement au niveau de leur tendresse.

« Mais..., mais l'esprit a des besoins, mais il a pris des habitudes, mais les idées à répandre et qui ne trouvent que résistance, et les idées à recevoir, d'où viennent-elles et quelles sont-elles? — Oh ! l'incomparable bonheur que tu as eu, cher ami, d'entraîner ta mère avec toi dans ton milieu, de la mêler à ta vie, de la confondre dans tes amitiés, de la rendre témoin, complice en quelque sorte, de ta vie bonne ou mauvaise ! Vous n'avez pas chacun vos joies et chacun vos souffrances. Vous ne faites pas deux et trois et quatre comme nous faisons, nous. Et, n'est-ce point assez qu'il y ait entre nos pères et nous les différences qui viennent de l'âge, du caractère et des tempéraments, sans que des hasards de position, des conjonctures extérieures, des convenances seulement quelquefois, créent encore entre nous des séparations si profondes, et jusqu'à des antipathies ! Il y a longtemps que j'en souffre et je puis dire avec certitude, aujourd'hui, que les divisions qui se sont produites entre nous à l'époque de mon émancipation et à propos de mes idées, quand j'ai voulu les affranchir, n'ont pas eu d'autre cause. Elles sont l'effet du milieu différent, du point de vue opposé.

« Je ne me sais aucun gré de la générosité de certains sentiments que je me connais ; de la simplicité que j:^ veux mettre en pratique dans ma vie ; d'une certaine indépendance de caractère ou d'opinions qui, traitée d'étourdorie par ici, est une réelle qualité quand elle s'applique avec réflexion dans les actes. J'en suis redevable moins à ma nature, qui est commune à bien d'autres, qu'aux conditions propices dans lesquelles il

CORRl^SPONDANCK ET FRAGMENTS INEDITS 27

m'a été donné par le hasard de me développer et de vivre. Aussi, en vérité, je n'accuse personne, et je ne me glorifie point de me sentir, en quelque manière et par les côtés vraiment estimables de l'esprit, supérieur à d'autres que je vois ; mais, ne pouvant mettre ce prix à notre réconciliation, à notre union complète, de m'ensevelir avec eux dans leur existence, je regrette avec désespoir de ne pouvoir les faire entrer dans la nôtre.

« Rien de nouveau, d'ailleurs, et ceci est le résumé de mes impressions, plutôt que le résultat de faits produits. Ma pauvre mère est bien malheureuse, elle sent tout cela, elle se l'explique, elle en souffre ; ceci fait précisément, encore plus que l'absence, le réel et secret tQurment de sa vie. Qu'y faire?

(( Je l'aurais avec moi, qu'il me faudrait bien peu de temps pour l'initier tout à fait et l'amener à moi — mais?... Ne nous marions point en province, nous risquerions trop de tomber sur un esprit déjà contrefait. Il y a des conformités dont il ne faut point s'écarter. Je ne conseillerais pas davantage à un jeune homme de province d'épouser une femme de Paris qu'on n'aurait point emmaillotée dès l'enfance dans les préjugés éti'oits de la petite ville.

« Je t'écrirai demain, je suis resté seul ce soir après le départ du salon de ma mère, de mon père et de Charles qui dîne et couche ici le mardi. Et tout mi fumant une cigarette au coin du feu, j'ai voulu causer, ne fût-ce qu'une dcnni-heure. Il fait depuis deux jouis un vrai temps d'hiver, sec, magnifique et froid. Je ne suis pas fâché, étant venu dans cette saison, d\'n avoir au moins les véritables sensations. J'ai passé ce soir, ayant sur le bras mon très inutile fusil, une heure au coucher du soleil dans les grands espaces, coupés de potagers, de prés, de vignes et d'allées d'ormeaux

qui entourent les clôtures, cherchant les abris contre

l'air du nord et m'épanouissant aux derniers rayons

tièdes du couchant. Je me suis retrouvé sensible, ému,

gonflé comme autrefois ; je n'ai rien perdu de mon

expérience de campagnard. J'ai été particulièrement

heureux de me trouver l'oreille aussi délicate, aussi

prompte à reconnaître les bruits ; c'est incalculable ce

qui se perçoit d'émotions par l'oreille dans ce grand

silence de la campagne, surtout en hiver. — Autrefois

je me disais : Ah ! si j'étais poète ! C'est une bêtise et

je ne me le dis plus. J'ai appris depuis que ces menues

impressions ne sont point faites pour être converties

en hémistiches ou en tableaux.

« Mais je n'ai plus de papier sous la main, bonne nuit,

chers, et à demain.

« Eugène. »

En quittant la Rochelle, Eugène rapporte à la veuve d'Emile Beltrémieux, remariée en septembre 1849 à Paul Bataillard, trois petites violettes prises au bouquet qu'il a déposé lui-même sur la tombe d'Emile. Il a fait au cimetière une triste et chère visite ; il y a cueilli deux brins d'un églantier planté sur la tombe. Le souvenir de Tami persiste toujours vivace au fond de son cœur (1).

La saison d'été trouve Fromentin au Tremblay, près Montfort-l'Amaury (Seine-et-Oise), où, en compagnie de du Mesnil et de sa famille, il travaille d'après nature. Il y passe quatre mois et, s'il ne rapporte pas à Paris de bonnes études, il espère puiser dans ce pays des renseignements nouveaux et une certaine hardiesse que ne donne pas le travail routinier de l'atelier (2).

(1) Lettre à Mme Paul Bataillard, 26 février 1851.

(2) A Paul Bataillard, 26 juillet 1851.

Il fait expédier de là en Hollande, par l'intermédiaire d'Arthur Stevens, une réplique de ses Arabes nomades levant leur camp, vendue à un marchand de Rotterdam (1). « J'espère, écrit-il au destinataire, n'avoir pas manqué le but que je me proposais en recommençant ce tableau, et qui était de faire quelque chose de plus sérieux, de plus rendu, de plus conforme aux conditions que j'avais à remplir. Vous vous apercevrez sans doute que, suivant votre désir, je n'ai pas oublié que je travaillais pour la Hollande et pour vous. J'y ai peut-être fait quelques concessions que je ne regrette point, surtout si le résultat vous satisfait (2). »

Le peintre joignait à son envoi le tableau original, désirant, par une rare conscience, qu'on pût comparer l'un à l'autre.

Eugène Fromentin, commençant à tirer de sa peinture quelques ressources, se décide à réaliser un projet de mariage que, depuis plusieurs années, élaboraient ensemble son cœur et sa raison.

L'aveu d'une mutuelle affection l'avait uni, dès le commencement du printemps 1851, à la nièce d'Armand du Mesnil. Durant leur commun séjour au Tremblay, au mois d'août, Eugène écrivait à son ami demeuré à Paris : « Ta nièce est cei'taincnuMit beaucoup mieux; jamais je ne l'avais vue si gaie, si libre et si communicative d'esprit. J'avais pressenti et deviné tout ce qu'elle me découvre aujourd'hui, et je puis dire qu'elle réalise de point en point tout ce que j'avais fermement préjugé d'elle. »

Maintes fois, depuis cette époque, Eugène a failli

(1) Mille francs.

(2) Lettre 5 M. Jarobson, do Rotterdam, n juin 1B51. rommuniquéo par Mme Hamman, iit^o Protais.

30 CORRKSPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS

s'ouvrir de ce projet à ses parents ; il a voulu attendre encore et mûrir son bonheur ; mais enfin le moment est venu. Il confesse longuement, à sa mère d'abord, le secret qu'il ne peut ni ne doit plus garder.

A Madame Fromentin mère,

Paris, 10 octobre 1851, vendredi.

« Ma mère chérie,

« Cette lettre te sera remise par Charles ; elle n'est confidentielle que si tu crois meilleur de n'en point donner communication à mon père ; quand tu l'auras lue, tu seras entièrement juge de l'opportunité de cette ouverture.

« Je te fais cette confidence à toi la première, parce que je te la dois, et que j'ai besoin enfin de me soulager le cœur d'un secret que je n'y puis garder, et de te parler de projets qui doivent, s'ils se réalisent, assurer le bonheur de ma vie.

« Il y a un an tout à l'heure que, pendant mon séjour à la Rochelle, j'ai essayé vingt fois de m'ouvrir à toi. J'ai hésité et j'ai reculé, je ne pouvais répondre que de moi, et les choses n'étaient point encore venues à ce point que je pusse en parler avec certitude et résolution.

« Mme du Mesnil a une petite-fille, Mlle Marie de Beaumont. J'ai toujours évité de te parler d'elle, précisément parce que je n'en pouvais parler d'une façon indiiïérente ; j'ai même diminué son âge, amoindri son importance dans la maison ; je l'ai toujours, devant toi, traitée en petite fille, toujours pour les mêmes raisons, afin d'éviter chez toi des soupçons anticipés, me réservant le jour où je pourrais avouer l'affection que j'ai

pour elle, de lui restituer, à cette chère enfant, son caractère, ses qualités rares et ses vingt et un ans.

« Je dois te dire tout de suite, chère mère bien-aimée, que, de tout temps, j'ai eu beaucoup de tendresse pour elle. Elle était encore bien véritablement une enfant que, malgré une complète disproportion d'âge et des préoccupations bien diverses, je me sentais attiré vers elle par une attention et des sympathies qui n'ont fait que s'accroître et devenir un sentiment plus fort, plus solide et plus durable, le jour où j'ai pu la connaître, l'étudier et l'apprécier.

« Tu sais peut-être qu'en sortant de pension, elle est allée passer deux ans à Rouen, précisément les deux années de 1848-1849 pendant lesquelles j'ai fait moi même une absence de quatorze mois (1). Dès ce temps-là et pendant mon voyage d'Afrique, je méditais à l'état vague et comme une chose possible seulement, un projet d'union qui me donnerait un titre de plus à l'afTeclion d'Armand, et me fixerait dans une famille à laquelle je suis si fortement attaché. Ces hypothèses devaient devenir plus sérieuses, mes sentiments devaient, en se prolongeant, me donner à moi-môme des garanties définitives et je devais rencontrer enfin beaucoup plus tard, mais à une époque où mon parli était déjà pi-is secrètement, des sentiments que j'étais bien loin d'espérer, car ils étaient déjà bien anciens et avaient, pendant des années, fait le tourment et le supplice de cette pauvre enfant bien-aimée.

« Ici, je dois te raconter les choses, ma mère aimée, carrhistoiroquicommenceotquijjcrespèrool j'y compte, finira par une union biiMiheureuse.a uno longue piéfaci» que tu dois connaîli'o ]uiisqu'il no m'a pas été permis

(1) La joune fille avait passé ces doux années chez Mlles Cléry de Gaillard, petites-fiUcs du dévoué valet de chambre de Louis XVI.

plus tôt de t'inti'oduire dans le secret de mon cœur.

« En revenant de Rouen, Mme du Mesnil a dû, ne prévoyant pas d'établissement pour sa petite-fille dont la fortune est nulle, songer à lui assurer un petit avenir indépendant par son propre travail ; et c'est en vue de cette perspective, — que j'ai toujours, moi, regardée comme chimérique, indépendamment même de mes projets qui devaient un jour détruire toutes ces combinaisons, — c'est en vue de cet avenir qu'on la fit entrer comme sous-maîtresse dans un pensionnat et qu'on la fit se préparer à des examens pour l'instruction primaire. Quelque déplaisir que j'eusse déjà à me sentir toujours séparé par des nécessités imaginaires d'une enfant qu'il m'était si intéressant d'étudier, de connaître, de voir de près et de surveiller dans tous les replis de son caractère et de son cœur, je souffrais surtout d'abord de la voir visiblement malheureuse, comprimée, inquiète au dernier point de sa position présente et de son avenir que n'embellissait point cette perspective de devenir même maîtresse d'institution ; je souffrais aussi de penser que son éducation ne serait que spéciale, c'est-àdire prodigieusement insuffisante pour faire ce que je souhaitais qu'elle pût devenir : une femme de ménage d'abord, ensuite une femme sociable, enfin un esprit suffisamment lettré. Aussi, avec trente-six raisons pour déguiser les véritables, j'ai pesé fortement dans les décisions de la maison, et j'ai enfin contribué à faire résoudre par Mme du Mesnil qu'elle la retirerait de pension et la garderait chez elle...

« Si tu la connaissais, tu comprendrais à quel point elle a dû souffrir pendant ce long exil, et quelle force, quelle rage de volonté elle a dû déployer pour s'y maintenir au prix de son sommeil, de son appétit, je dirais aujourd'hui au prix de sa vie, si heureusement nous

n'avions deviné les uns et les autres qu'il ne fallait pas attendre qu'elle demandât son rappel ; elle ne l'eût jamais demandé.

« Elle avait deux raisons pour rester loin opiniâtrement, obstinément, et pour se cramponner comme elle le faisait à toute idée extrême et définitive de se faire sous-maîtresse, sinon religieuse. La première, je la savais et j'en souffrais cruellement sans pouvoir l'en blâmer, c'était de n'être point à la charge de son oncle et de sa grand'mère. La seconde, la véritable, la plus redoutable, je devais l'apprendre plus tard : c'était d'échapper à ce supplice de se trouver en tête à tête avec moi. Elle m'aimait. Je n'écris ce mot-là, qui est le secret d'une femme, qu'avec une extrême confusion, mais je n'en puis trouver d'autre. Elle m'aimait depuis des années, de prés, de loin, toujours et toujours, sans que personne, pas même une amie intime, ait jamais entrevu même l'apparence de son secret. Elle n'espérait point, m'a-t-ellc dit depuis, que jamais je pusse avoir pour elle autre chose que de l'intérêt. Elle s'était juré à cllemômo de ne jamais épouser personne autro que moi. Devant dos impossibilités ainsi posées, elle avait pris le parti qui lui semblait le plus doux, celui de me fuir. Les attentions que j'avais pour elle — et j'avais soin d'ailleurs de ne leur point donner d'autre sens — ne lui avaient jamais paru que la complaisance d'un bon cœur h lui Hvo agréable, à lui adoucii* un \)v\i la vie.

« C'est qu(>lques joui's après sa rentrée dans la maison que, la voyant déeidémiMit malade, et sentant alors, pour la prc^nière fois, quelque chose de particulier d'elle à moi, je provoquai un(^ explication.

« J'avais depuis longt(»mps calculé, réfléchi, j'avais pesé ce qu'il y avait de définitif dans mes sentiments pour elle, je m'étais assuré qu'il n'y entrait ni compas-

sion, ni intérêt, ni aucun sentiment qui n'aurait point été accepté. Je m'étais assuré en outre que ce n'était point mon affection pour Armand et pour sa mère qui se reportait sur leur enfant sous de fausses apparences. Depuis longtemps, je m'étais assez éprouvé pour me sentir tout à fait à elle. J'avais fait avec intention mon voyage de la Rochelle au moment des soirées ; c'est avec cette même intention que je m'étais réintroduit dans le petit monde de jeunes filles où peut-être, si j'avais eu le cœur libre, j'aurais pu trouver à m'attacher. J'avais, j'ai toujours eu, tu le sais, le plus vif désir de me marier; par principe et par tempérament de cœur, je condamne et déplore le célibat... Ma plus grande ambition, en même temps que de réussir dans mon travail, a toujours été de trouver un être bon, un être aimant, un être sûr à qui je pusse, en échange de toute mon affection, demander l'immense bienfait de me rendre heureux par son amour.

« Enfin, jamais quand j'ai, depuis que j'y songe et que j'y aspire, pensé au mariage, jamais, non seulement mes sentiments, mais mes réflexions ne s'étaient portés sur une autre que Mlle Marie, si bien qu'elle était inséparable pour moi de cette idée et qu'il me semblait que, le jour où je serais libre de me marier, je ne pourrais épouser une autre femme qu'elle.

« C'est avec cette longue habitude de l'associer dans ma pensée la plus chère à co besoin de plus en plus pressant de me marier ; c'est après ces petites épreuves très diverses auxquelles je me suis soumis ; c'est avec la certitude de pouvoir un jour, si je ne l'y trouvais point contraire, lui offrir ma main, que, certains incidents m'en ayant ménagé l'occasion, je crus pouvoir non lui parler, je ne le voulais point, mais la faire un peu m'ouvriruncôté tout à fait impénétrable de son esprit.

CORRESI'OxNDANC.H: KT FRAGMKNTS inédits oh

« Je voulais, quant à moi, et jo me l'étais promis, ne pas faire la moindre ouverture avant d'être en droit de la pouvoir faire.

« Je redoutais pour elle, et les lui voulais épargner, les lenteurs d'une attente nécessairement un peu longue, les incertitudes.

« Il m'était doux de penser que mon premier aveu serait bientôt suivi d'effet. J'étais sûr que d'ici là, par mes soins, mon intimité plus grande, et les épreuves mêmes de mon affection, je pourrais me faire aimer, car loin que nous nous fussions antipathiques, il y avait de grandes sympathies naturelles entre nous.

« Mais l'événement m'a surpris, et dans cette explication, qui f utun spasme nerveux chez cette pauvre enfant, je compris par des sanglots ce qu'elle avait à me dire et je lui fis comprendre d'un mot que nous étions exaucés, elle et moi....

« Je ne te dirai rien d'elle, ma mère aimée ; mes jugements peut-être ne foraient que te prouver davantage que je l'aime ; je voudrais qu'un autre que moi pût rendre témoignage à ses rares qualités de cœur et d'esprit.

« C'est une enfant par certains côtés : son ignorance des choses, son ingénuité, sa candeur, qu'une éducation parfaite a merveilleusement conservée. C'est une femme par le haut sentiment qu'elle a de ses devoirs, la résolution déjà mûre, et le dévouement réfléchi.

« Il serait absurde à moi de la dire et de la supposer parfaite, mais je ne lui connais pas de défaut essentiel, et je n'ai jamais découvert en elle l'ombre d'un ridicule. Une vertu prime en elle toutes les autres qualités et, pour ainsi dire, fait le fond de sa nature et de son tempérament, c'est la vertu de la femme par excellence, le dévouement. La lidélilé avcMiglt^ à l'objet aimé est

chez elle à l'état d'instinct, à l'état de sentiment et aussi à l'état de principe. Ni coquetterie, ni faux amourpropre, une admirable simplicité d'esprit, une parfaite droiture de conscience qui se traduit par ses actes, par ses paroles, par son maintien, et la porte à avouer tous ses sentiments par cela seul qu'ils sont tous honnêtes.

« Les nécessités et les privations de tout genre l'ont prise au berceau, et lui ont, pour le reste de sa vie, fait une habitude de l'économie, l'ont instruite à se priver de tout et ont, pour ainsi dire, détruit dans leurs racines les besoins de tout genre auxquels les femmes ont tant de plaisir à satisfaire, et tant de peine à commander.

« Tu ne saurais avoir une idée de l'extrême sobriété de ses désirs qu'en la voyant vivre ; et j'en suis bon juge, moi qui depuis des années ne la perds pas de vue et connais tous les petits secrets de sa toilette et de sa garde-robe. Tout cela, ce sont des garanties pour la femme de ménage ; quant aux garanties pour l'épouse elles sont, je le répète, incomparables, et je t'en parle sans exaltation, mais avec la joie profonde d'avoir trouvé ce que je respecte, ce que j'estime, ce que j'enviais le plus dans une femme...

« Je suis assuré qu'avec la petite dot que me donnera mon père, les quelques petites rentes que pourra avoir Mlle Marie et le revenu de mon travail, nous pourrons vivre modestement, ne changeant point de manière d'être, modifiant aussi pcîu que possible nos habitudes, qui nous sont chères, et conservant, elle et moi, après notre mariage, les goûts modestes et les besoins si simples dans lesquels nous avons toujours vécu. — Que nous manquera-t-il donc pour être heureux?

'( Je ne désire rien au delà : faire le bonheur de cette chère enfant, à qui je suis indispensable y je le dis avec certitude ; lui remettre le soin de faire à tout jamais

COHHKSPOiNDANCK ET KUAGMKNTS INÉDITS 37

le mien ; travailler comme je le fais avec ce nouvel aiguillon ; vivre paisible, loin du monde que je ne puis voir, et dans une solitude remplie par le seul bonheur enviable et avouable que puisse souhaiter un homme ; ceci n'est point un rêve, quoi de plus simple, de plus possible, de plus certain !...

« Je ne suis plus un enfant ; mes trente et un ans qui vont sonner, et beaucoup d'autres signes m'en avertissent trop sérieusement. Vous m'avez souvent accusé de quelque désordre, mais voilà tout. La vérité, c'est que j'ai toujours eu, par le fait de ma peinture, des dépenses en disproportion fixe avec mes revenus, mais, en somme, il me fallait quelques centaines de francs de plus pour me mettre au pair, et cette différence couverte par mon travail, rien ne sera plus régulier et mieux ordonné que ma vie. Tu sais, bien que tu n'en aies jamais été témoin, que je ne dépense pas un sou pour mon plaisir ; depuis longtemps, d'ailleurs, je n'en connais point d'autre que de vivre le soir en famille ici, après avoir travaillé tout le jour.

« Je puis donc affirmer — et ceci avec la certitude de n'être démenti par personne — qu'il n'y a pas beaucoup de jeunes gens dont la vie soit aussi exemplairement réglée, et je le dis, aussi peu exigeante que la mienne. Depuis un an, j'ai de l'ordre, et je n'avais pas, si tu veux, d'économie, mais je n'avais aucun besoin, ce qui est une économie naturelle. Je pourrais entrer dans des détails, mais j'ai mieux à faire...

« Mais en voilà bien long, chère mère aimée; cette lettre ne sera point la dernière, je désire qu'elle ne te cause aucun tourment. Je suis sûr, ou je ne te connaîtrais pas, qu'elle te remplirait de joie, s'il ne te restait quelques légitimes inquiétudes ; mais je me charge de les faire disparaître. Elle lépondra à des idées, à des

principes, à des sentiments que tu m'as transmis, ma mère chérie, et dont je ne saurais trop te remercier, parce qu'ils m'ont certainement rendu meilleur et qu'ils ont fait le fonds de désintéressement et d'honnêteté de ma vie. Aussi je suis sûr, je te le répète, de trouver chez toi le contre-coup de tous mes sentiments et le juste écho de mon nouveau bonheur...

« Adieu, adieu, que ne suis-je auprès de toi ! cela vaudrait mieux que d'écrire. Tu comprendras malgré tout, tu me devineras, tu me sentiras. — Encore adieu.

« Je vous embrasse tous mille et mille fois.

« Eugène. »

Eugène Fromentin ne se proposait donc pas de faire un mariage brillant aux yeux du monde et la situation de fortune de Mlle de Beaumont ne le préoccupait aucunement. « Je n'ai jamais été d'avis de prendre une femme pour ce qu'elle a, mais pour ce qu'elle vaut (1). » Il reconnaissait cependant qu'il faut, en se mariant, pouvoir suffire aux besoins communs : le bonheur des époux et la dignité morale du mariage sont à ce prix.

Du reste, le sentiment qu'il ressent pour Mlle de Beaumont est ancien, raisonnable, désintéressé. « Je pourrais faire, en admettant un oubli de moi-même, un coup de tête qui n'engagerait que mon bonheur; je n'en ferai jamais qui pût compromettre l'existence et engager le bien-être d'une personne qui m'est chère à ce point. »

En avouant le secret de sa vie présente, Eugène s'écrie : « Je crois sentir et juger en homme sage, en même temps qu'en honnête homme. Quant à des ambitions, j'ai les miennes aussi ; je les ai mises dans mon

(1) Même lettre à Mme Fromentin mère, du 10 octobre 1851, ainsi que ce qui suit.

travail, et c'est de mes propres mains que je veux bâtir ma fortune (1). »

Mme Fromentin a communiqué à son mari la lettre qui lui était adressée. Elle répond en leur nom à tous les deux.

On devine leurs objections, qui tournent principalement, presque uniquement, autour de la question d'argent. Ils demandent à leur fils d'attendre, de patienter jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une situation solide.

Leur tendresse et leur bonne volonté touchent profondément Eugène. — Pourquoi attendre? proteste-t-il, à quoi bon perdre pour le bonheur les meilleures années de sa jeunesse? La vie à deux, la vie de famille n'estelle pas la seule digne de l'homme? Et puisqu'ils sont disposés à se contenter de peu, pourquoi les deux jeunes gens retarderaient-ils leur entrée en ménage? Si sa mère pouvait venir à Paris faire la connaissance de la jeune fille, elle serait pleinement rassurée sur ses qualités de dévouement, de sagesse et d'économie. « Songez, écrit-il à ses parents, que vous tenez entre vos mains le bonheur de tous les jours que j'ai à vivre (2). »

Le jeune homme donne à son père, qui lui a écrit de son côté, des détails précis sur la famille dans laquelle il se propose d'entrer (3).

Mme du Mosnil appartient à une famille noble et riche dont une partie a émigré et perdu sa fortune. Son père, lieutenant du roi à l'île d'Oléron vit disparaître, avec la Révolution, toutes ses ressources ; son mari mourut jeune et lorsqu'elle vint, en 1830, s'installer h

(1) A Charles Fromentin, en lui envoyant, le 10 octobre, la lettre destinée h leur mère.

(2) A Mme Fromentin mère, 24 octobre, ainsi que les lignes qui précèdent.

(3) Lettre à son père, 29 octobre 1851, ainsi que le passacre qui suit.

40 CORUESPOiNDANGE ET FRAGMENTS INEDITS

Paris, elle y dut vivre de très modestes revenus. Armand, son fils, ne gagne encore, au Ministère de l'Instruction publique, que dix-huit cents francs par an. Mais l'avenir sera meilleur.

Mme du Mesnil avait une fille qui épousa M. Gavellet de Beaumont, de vieille noblesse aussi, chirurgien major de l'armée, médecin adjoint à l'hôpital de Saragosse lors de la campagne espagnole. Sa santé le força, en 1830, à quitter le service.

Il perdit sa femme. Atteint d'une paralysie incurable, sans fortune du reste, M. de Beaumont se retira dans sa famille à Laval, gardant auprès de lui son fils ; il confia à Mme du Mesnil sa fille Marie qui, élevée dans un pensionnat de Paris, ne quittera plus sa grand'mère que pour se marier...

« ... J'arrive, cher père, à la personne, en effet, que je veux vous rendre chère, et qui vous le sera dès que j'aurai le bonheur d'être son mari. Je ne vous ai pas parlé de ses avantages extérieurs parce qu'ils sont secondaires pour moi, et que je préfère être discret sur ce point que d'exhiber et d'exalter, suivant un usage trop commun, des agréments que vous saurez bien reconnaître. Elle vous deviendra aimable en tous points dès que vous l'aimerez comme le méritent ses rares qualités morales.

« Si vous voulez un portrait, voici, autant qu'un signalement peut être un portrait : elle est petite et frêle comme on vous l'a dit ; elle est brune naturellement et constamment pâle sans être souffrante. Le nez de la famille, un pou fort ; les cheveux très bruns ; les yeux bruns, la bouche mobile avec des dents charmantes ; de charmantes petites mains et un ensemble de personne parfaitement distinguée. Enfant et très digne en même temps, très réservée et très ouverte ; très froide et très

GOHRICSPONDANGK ET FHAGMEiNTS INÉDITS 41

caressante. C'est un caractère volontaire que l'affection rend docile et soumis à toutes les volontés de ceux qu'elle aime. Elle a de sa mère, qui était une personne rare, beaucoup de la vivacité et toute la fidélité et l'entêtement dans ses devoirs. On peut la trouver insignifiante ou charmante suivant qu'elle veut être l'une ou l'autre, mais il est impossible que ceux qui la font heureuse ou qui assistent de près à son bonheur ne jouissent pas de ses véritables dons de franchise, de grâce et de gentillesse qu'elle réserve pour ses privilégiés...

« Marie de Beaumont est nerveuse ; les secousses morales agissent sur elle fortement. Inquiète, elle sera languissante ; heureuse, elle est d'une inaltérable santé. »

Au même,

14 novembre 1851, vendredi soir.

a Mon bon père,

« Je ne saurais, en te remerciant de ta lettre, te dire à toi toute la satisfaction profonde qu'elle m'a causée ; elle est dictée tout entière par un tel esprit de bienveillance et de sollicitude, elle me témoigne, en même temps que tes paternelles et justes inquiétudes, un tel désir do me savoir heureux et de pourvoir à mon bonheur, que je n'osais point l'espérer ni plus tondre, ni moilloure. Je t'en remercie bien de tout mon cœur...

« lu sais, me connaissant, je vous l'ai déjà dit, que j'ai deux ambitions très fortes, mais voilà tout : l'une, d'être heureux par ma fommo et do la rondro hourouso, l'autre, d'être heureux par ma pointure, do la faire bonne et de la rendre productive. L'argent ne m'est point indifférent, mais la fortune — j'entends ce qui excède l'aisance,

— ne me coûtera jamais le moindre sacrifice, ni d'une conviction, ni d'un sentiment.

« Mlle de Beaumont aurait de la fortune que nous serions, elle et moi, fort satisfaits, parce qu'elle ne nous empêcherait point de nous aimer comme nous nous aimons étant pauvres ; elle n'en a pas, il faut donc tâcher de nous en passer, et c'est à moi de tâcher de gagner sa dot.

« Je n'abandonne point du tout l'Afrique, au contraire. Envisageant les choses autrement, plus par la figure isolée que par la figure en grand nombre, resserrant mes sujets, les rapprochant de l'œil de manière à les étudier davantage sur un plus petit espace, il m'est permis de renouveler, en quelque sorte, ma veine sans avoir renouvelé mes matériaux, et de tirer de mes souvenirs une nouvelle série d'impressions et de tableaux.

« C'est là la véritable transformation que j'ai tâché depuis quelque temps et que je m'occuperai désormais d'introduire dans ma peinture.

« J'entre ainsi dans un ordre d'idées plus simples et plus élevées ; je n'y perds aucune des qualités que je pouvais avoir : je les développe. Je suis amené à la fois à m'occuper beaucoup plus du dessin et beaucoup plus de la coloration.

« Il va sans dire aussi que mon exécution a dû s'élargir, se corriger, s'épurer dans la même mesure. Enfin, je suis, à l'heure qu'il est, dans les voies sérieuses de la peinture...

(( 'Je crois qu'on me saura. gré de cette tentative courageuse faite en avant. Je suis sûr en outre de conserver, dans cette nouvelle manière, le caractère personnel et la façon originale qui m'ont fait distinguer ; je n'en serai pas moins moi, pour être un peu moins bizarre. Il y aura surtout place pour l'idée dans des tableaux qui

devront être expressifs, et dont l'intérêt ne sera plus dispersé sur une infinité de corpuscules humains, mais résumé dans deux ou trois figures ayant leur physionomie et leurs gestes bien indiqués...

« J'ai confiance :jemesensintelligent, inventif, fécond ; j'ai de la distinction, je sais à peu près mon métier de peintre. Il me reste à savoir articuler proprement une figure. Je te réponds donc que je ne dévierai plus de la ligne droite ; mon chemin, je le répète, est tracé, mon but est unique et déterminé...

« Remarque bien que je vise haut, j'en ai le droit, soit dit sans aucune présomption, non par ce que j'ai fait, qui est bien peu, mais par ce que je sens valoir.

« Je me sens, il faut bien le dire, bien supérieur comme homme à une foule de peintres, qui n'ont sur moi qu'une avance de temps, et je suis peintre, je le sens, je le sais.

« Donc, si je me désole quelquefois et si je suis impatient, c'est que je devance toujours mon savoir-faire, qu'il me manque les éléments, les premières notions du dessin, toutes chos;»s qui s'apprennent, que j'apprends, et que je vais savoir un de ces jours, toutes clioses sans lesquelles on n'est point un peintre, mais qui ne font le peintre qu*à le condition d'être au service d'un tempérament et d'un esprit constitués pour la peinture.

« Rassure-toi, je te jure que mes projets de mariage, si sérieux, si précieux, si pressants qu'ils soient, n'influeront en rien sur mon avenir.

« Ils m'excitent à travailler, ils mo montrent le prix du temps et de l'argent, mais quant à détourner mon talent de sa voie naturelle, et je dirai involontaire, quant à me faire galvauder, disperser ma force en des œuvres de bas étage, quant à me faire tomber dans le commerce, jamais !

« Il y a deux parts faciles à faire, que je fais et que je

ferai tant que je n'aurai pas le droit de m'imposer dans l'intégrité tout entière de mes qualités et de mes défauts : la part du public et la part de mon esprit. Il est certain que je ferai pour moi des tableaux plus entiers que ceux que je livrerai à la vente ; mais, comme je suis convaincu que le meilleur moyen, en somme, de faire de l'argent, c'est de faire d'abord de la bonne peinture, je n'aurai besoin ni de m'amoindrir sensiblement, ni surtout de me gâter...

« Je sais que certaines gens prétendent qu'un artiste ne doit pas se marier, ou ne doit se marier que tard. Je l'entends dire souvent autour de moi et mettre en avant comme un principe. Ce principe est faux en tant que règle générale ; exceptionnellement, il peut correspondre à certaines natures et convenir à certains caractères. Encore faut-il dire, pour la condamnation de leur système, que bien peu de ces partisans du célibat se condamnent à l'adopter rigoureusement : ils ont des maîtresses au lieu de femmes, c'est-à-dire qu'ils n'ont du mariage que les charges et qu'ils n'en ont ni le bénéfice moral, ni la dignité, ni tout ce qui donne à l'homme sa consistance et sa véritable assiette dans le monde.

« Quant à moi, je suis d'un avis tout contraire, et c'est pourquoi j'ai vécu seul jusqu'au jour où il devait m' être donné de m' accorder les joies et l'appui moral du mariage. Je n'ai supporté jusqu'à présent la solitude à laquelle je m'étais condamné par devoir que dans l'intérêt même de mon bonheur futur, afm d'y employer temps, forces et courage, et pour être plus tôt maître d'en fixer le moment. Je trouverai dans le mariage, accompli sous les garanties qui me sont si heureusement données par une jeune fille aimante et dévouée à toutes épreuves, des consolations pour tous mes moments d'ennui, un appui contre tous mes découragements, un

obstacle à tout oubli de mes devoirs, une continuelle recommandation de travailler, d'utiliser, et, si je puis, d'honorer ma vie... »

Pour répondre à une question précise, et toute naturelle, de son père, Eugène Fromentin fait le compte de ce que lui a rapporté sa peinture depuis un an et demi qu'il commence à la vendre. D'octobre 1850 à juin 1851, en sept mois seulement, on lui a acheté huit tableaux payés de cent à mille francs, avec un prix moyen de trois cents francs environ, formant un total de deux mille neuf cent cinquante francs. Étant données les circonstances défavorables de ces années de troubles politiques, il estime pouvoir gagner actuellement au moins quatre mille francs par an. Or, six mille francs suffiront au jeune ménage pour vivre modestement, les premiers temps du moins (1).

Le docteur Fromentin et sa femme, après deux mois et demi de pourparlers, se décident enfin à donner leur consentement au bonheur de leur fils. Eugène les en remercie avec effusion (2). Mais il ne s'explique pas qu'ils persistent à reculer la cérémoni(^ jusqu'en mai, au lieu de la fixer au mois de mars, comme il le demande lui-même instamment.

Il y a bien des raisons pratiques qui militent en faveur de mars; Eugène les expose et y insiste. Ce retard lui créera une fon]<» d'i^mbarras do travail, de logement, d'organisation.

Le père et la mère d'Eugèn«\ eomin(^ la plupart des

(1) Eu^îôiif es(]iiisst^ aloiN l»( projet do luni^'i'l ilo sou entrée en luénarfo c'i Paris. l;0 loyer y lis^ure pour neuf cents francs, les vêtements pour mille francs et il n'est compti*» que mille francs de frais de i^einture, le tout totalisé A six mille francs par an ! On sourirait aisément de la naïve confiance du jeune honuue si elle n'étalait une candeur et une bonne volonté réconfortantes.

(2) Lettre :\ sa mère, 2;i décemlire ISni.

parents, ne comprennent pas que leur fils affirme encore une fois, et dans des circonstances graves, son indépendance. Ils s'effraient de ce mariage comme naguère encore de la vocation du peintre. Ils redoutent quelque entreprise de la famille du Mesnil ; ils se demandent si on ne les a pas consultés seulement pour la forme. Leurs lettres trahissent cet état d'esprit. Eugène en est violemment ému. Son premier mouvement est tout de souffrance et d'indignation.

A Monsieur Fromentin père,

29 décembre 1851.

« Mon cher père,

« Tu ne seras pas étonné d'apprendre que ta lettre de ce matin m'a profondément affecté. Je ne parle pas de la résistance que vous apportez à mon projet de mariage en mars ; vous avez apparemment de sérieuses raisons pour préférer le mois de mai, et Mme du Mesnil et moi nous arrangerons pour concilier en effet ços intérêts et les nôtres, puisqu'ils sont, il paraît, séparés et contraires. Mais je parle de l'esprit même de ta lettre et des inspirations de défiance et on dirait de rancune sous lesquelles elle est visiblement écrite.

« Cette lettre, délibérée sans doute en famille, est l'expression affaiblie sans doute, à coup sûr sincère, de vos dispositions et de vos idées. J'y vois, cher père, ou je crains d'y voir, permets-moi de te le dire, du dépit, encore plus que des conseils, et il me semble y sentir moins de tendresse que de réprimande.

« En conscience, dites-le franchement, voudriez-vous me punir pendant toute ma vie d'avoir fait de la peinture? Voudriez-vous me punir d'avoir eu un jour l'am-

CORRKSPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS 47

bition d'être quelque chose, de développer des dons que la naissance a mis en moi et d'attacher un certain lustre à mon nom? Voudriez-vous me punir d'avoir prétendu vivre du travail indépendant de mon esprit, le plus respectable, le plus honorable, le plus douloureux en même temps de tous? Voudriez-vous me punir enfin, après cette première et légitime émancipation de mon esprit, d'avoir voulu, de vouloir faire un mariage de mon choix? Vous m'en voulez, dites-le franchement, de m'être attaché à une jeune fille sans fortune. Vous aviez rêvé pour moi un autre parti, une dot et des espérances, du brillant...

« Voudrais-tu, mon bon père, me punir encore de cette nouvelle résolution d'honnête homme, d'homme prudent, d'homme sensible, d'homme de cœur, — oubliant que tu m'as toi-même donné en exemple ton propre bonheur et le nôtre?

« Qu'avez-vous à me reprocher? Citez-moi une seule faute dans ma vie qui ait mérité votre censure...

« En dernier lieu, je me trouve vivre auprès d'une jeune fille de laquelle j'ai, depuis longtemps, et alors dans un avenir éloigné, pensé, désiré faire un jour ma femme ; et avant que je ne me crusse en mesure (1\mi faire la moindre ouverture, je découvre que, depuis longtemps déjà, elle avait pour moi un sentiment égal au mien. Que faire? — Ce que j'ai fait...

u Mon parti était pris; j'aimais Mlle Marie et j<' la voulais pour femme : jo n'avais point à vous consulter sur la convenance d'un pareil sentiment; j'avais à vous dire : « Ji^ l'aime ; consentez-vous à me la laisser prendre pour femmi» ? nous aurons poui* dot, à nous deux, ma dot et mon travail, cela nous sullira. »

« Sur quoi portent donc vos reproches?

« Sur ce qu(^ j»^ \nc suis cru le droit d'aimer Mlle Maii»'

48 GORIUîlSPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS

comme si Mlle Marie avait été riche... Elle serait riche, tout serait changé : vous ne m'abandonneriez pas, comme vous le faites, à la destinée de ma vie, heureuse ou malheureuse, comme ma mère me l'écrivait...

« Ce que je ne puis comprendre et ce qui me remplit de larmes, c'est que cet hiver, où un intérêt si puissant vous y appelle, où j'ai besoin de ma mère, ma mère n'ait pas besoin de venir passer avant mon mariage quelque temps ici, qu'elle me laisse épouser une jeune fille qu'elle n'aura pas vue, que je ne puisse la lui faire aimer, qu'elle lui refuse, à celle qui sera ma femme, le moyen de se faire aimer d'elle ; qu'enfin, ce qui jamais n'a lieu, ma mère ne soit pas heureuse de m' aider dans mes préparatifs, de me diriger dans mes achats, de m'assister enfin dans ce moment où, soit bonheur, soit besoin, on ne peut guère se passer de sa mère.

« Quoique mon travail en souffre, quelque dérangement que cette combinaison puisse apporter dans nos intérêts, je ne prendrai pas le moyen que tu me proposes d'en finir. Je désire n'aç^oir point à me passer de vous.

« Quant à la menace que tu me fais de vous abstenir, dans le cas où nous persisterions dans l'idée de partir le jour même, je la crois écrite un peu légèrement, et ne veux pas la prendre au sérieux, quelque mal qu'elle m'ait fait d'ailleurs...

« Mais je ne suis guère en train de parler d'affaires, j'ai le cœur trop remué et j'ai hâte de fermer une lettre où j'ai tant répandu d'émotions contenues depuis longtemps ; elles avaient besoin de déborder et j'aime mieux une fois pour toutes, à votre exemple, ne rien garder de douteux sur le cœur.

« Adieu, si ma lettre vous fait du mal. Dieu m'est

témoin que j'aurais voulu l'épargner, mais je ne puis plus longtemps me laisser accuser de torts imaginaires sans me défendre. J'ai beaucoup souffert aujourd'hui, vous le comprendrez, vous le sentirez en me lisant. Peut-être regretterez-vous d'en avoir été cause, car j'affirme que je suis innocent et du mal que vous me faites et de celui que je vous fais.

« Je t'embrasse, mon cher père, avec ma mère et Charles bien tristement, bien tendrement; je sais que vous m'aimez. Quand vous persuaderai-je enfin que je vous aime assez pour mériter votre confiance et votre estime, en même temps que votre affection?

« Eugène. »

A Monsieur et à Madame Fromentin.

Mercredi 31 décembre 1851.

« Ma mère chérie, mon bon père, je no vouxpasaltiMulrr la nouvelle année qui commence domain sous l'impression douloureuse et do la lettre qui^ j'ai roçuo do vous et de celle que je vous ai écrite.

« Je voudrais, si j'étais près do vous ce soir, mo jeter dans vos bi'as avec tout (m^ quo j'ai do tondrosse ot d'émotion dans lo fond du ((oui', ol vous supplier do tout oubliiM". Je voudrais effacoi' tout ce passé où, je ne sais pourquoi, s(^ sont accumulos contre moi dos griefs qui m'ont tant allligé.

« Je vous ou conjure, au nom do mon l)onh(Mn*, au nom de ma dostinoo tout entière quo jo vais romoltrc* onlrc les mains d'une enfant chérie, si digne ot si capable do la remplir ot de la compléter, au nom de votre tendresse

de père et de mère, tendresse que j'ai pu alarmer, mais que je n'ai jamais ni méconnue, ni trahie, ni négligée, prenez soin du bonheur que je vous confie, croyez-y, car il est assuré, partagez-le, car je n'ai plus qu'un souhait désormais, c'est qu'il fasse aussi le vôtre...

« Ne lui faites pas, à cette enfant qui sera votre fille et que vous aimerez, je vous en réponds, ne lui faites pas porter la peine, assez longtemps subie, des malheurs du hasard et des adversités de sa naissance...

« Encore une fois, cher père, encore une fois, ma mère chérie, dites-moi, car vous ne me l'avez pas dit, que vous êtes heureux de me savoir heureux. Montrez-moi votre contentement, et il ne dépendra pas de moi que notre union de famille soit dorénavant troublée, et je ne ferai plus, si je me sens enfin chaudement appuyé, aidé, assisté par vous, je ne ferai plus passer ces ombres cruelles sur notre afîection.

« Je vous demande en grâce que cette année soit une année de bonheur pour tous. Je me recueille, avec un profond regret de ce qui s'est passé entre nous et un ardent désir de vous trouver prêts à tout pardonner, pour vous adresser tous mes vœux ; si j'osais et si j'étais sûr qu'ils seraient accueillis du même cœur qu'elle vous les envoie, j'y joindrais les vœux de celle à qui vous avez permis de se croire déjà presque un peu votre enfant. Recevez-les, je vous en conjure ; un peu plus lard, ils vous deviendront chers et vous paraîtront précieux, ils ne cesseront pas désormais d'être unis aux miens. Et mon dernier vœu, c'est que l'année prochaine elle ait le droit de vous les adresser de sa main.

« Adieu, cher père, adieu, ma mère chérie, adieu, Charles, je vous embrasse tous tendrement mille et mille fois,

« Votre fils.

« Eugène. »

A Monsieur et à Madame Fromentin,

Mardi 6 janvier 1852, 5 heures du soir.

« Chère mère,

« Chère bien-aimée mère, je rentre de mon atelier ; c'est véritablement les yeux en larmes et le cœur plein de tendresse, de reconnaissance, que j'achève ta lettre qu'on vient de me remettre à l'instant.

« Je ne veux pas rester une seule minute sans te remercier ; si je pouvais me jeter dans vos bras, tu ne douterais plus jamais, chère tendre mère, de ma tendresse filiale et tu pardonnerais tous mes torts dans le passé. Apparemment que la véritable souffrance que j'ai éprouvée m'a fait des fantômes de rien et m'avait rempli le cerveau de douloureuses chimères. N'en parlons plus ! Merci de la promesse que vous m'en faites ; oublions tout pour ne penser qu'au bonheur de nous aimer.

« Il me semble, chère mère aimée, que vous m'êtes rendus ; je ne sais pourquoi, mais jamais je n'avais mieux vu que dans ces lettres, même dans celle où, pauvre amie, tu te justifies plutôt que tu ne me condamnes, à quel point vous êtes ma mère et mon père !

« Je suis honteux, je souiïre encore, comme si cette triste lettre devait vous faire une blessure durable ou y rester comme un poison après vous l'avoir faite.

« Merci, merci, merci de tout ; je ne suis ni assez calme, ni assez libre autour de moi pour continuer. J'avais besoin de vous sauter au cou tout de suite, à la seconde même. — Oh ! si vous pouviez avoir senti mon étreinte et les si tendres, si ardents baisers que je vous donne !

o2 CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS

J'ai souffert, tu comprends certaines susceptibilités ; il y a des sentiments particulièrement sensibles et certaines pudeurs sont irritables. Vous avez deviné, compris tout cela. Il me semblait sentir sur moi une montagne de réprobation ; je voyais toutes mes intentions méconnues. Il me semblait me sentir accusé d'ingratitude ou de désaffection, et je croyais sentir en même temps votre tendresse se retirer de moi et faire un grand vide autour de mon pauvre bonheur. Que te dirai-je encore? Ma lettre n'était qu'un cri de souffrance et qu'une plainte...

« Je ne suis pourtant pas caché; c'est un besoin pour moi de m'ouvrir avec les miens quand j'y suis convié. D'où viennent donc, d'où ont pu naître ces malentendus si cruels?

« Vous embrassez ma chère petite amie, vous l'embrassez d'avance en père et en mère ; si vous saviez le bien que vous me faites ! Je ne demandais que cela ; je n'attendais que cela !

« Elle a beaucoup pleuré, cette chère enfant ; tes lettres l'ont profondément remuée ; elle vous remercie ; elle vous embrasse, elle se répète, avec une joie que vous comprenez, qu'elle est maintenant un peu votre enfant. Elle y croit, elle le sent, je lui en donne des preuves : je lui fais relire ce paragraphe de ta lettre. Il n'y a plus maintenant entre nous cette vague inquiétude de difficultés qu'elle devinait et que je no pouvais suffisamment hii cacher. Elle pouvait se croire mal accueillie, repoussée peut-être ; elle sent, elle voit maintenant le contraire, et c'est avec certitude que je puis aujourd'hui lui promettre l'affection de mon père et de ma mère qui deviendront les siens.

« Gomme ce seul mot m'a soulagé d'une énorme anxiété !

CORRi:SPONDANCI<: I:T fragments INKDITS 53

« Ah ! ma pauvre mère chérie, que je te remercie, et que je vous embrasse tous tendrement !...

« Eugène. »

Gomme gage de sa réconciliation avec ses parents, Eugène a cédé sur la date du mariage. Il aura lieu en mai.

Mme Fromentin se décidera-t-elle maintenant à faire le voyage de Paris pour répondre aux appels passionnés de son fils, pour faire connaissance avec Mlle de Beaumont et Mme du Mesnil? — Elle y consent. On la trouve à Paris, durant une partie du mois de février, et la correspondance nous montrera dorénavant, entre elle et la famille du Mesnil, des liens de sympathie, puis d'affection, qui iront toujours se resserrant.

Les émotions de cet hiver et les préparatifs de son mariage n'empêchent pas Fromentin de travailler. S'il s'abstient d'exposer au Salon do 1852, ce n'est pas que les tableaux manquent dans son atelier, mais il préfère sauter ce pas intermédiaire entre sa peinture de l'an passé et celle de l'année suivante, ne pas montrer la transition pour frapper le public par une nouveauté plus originale (1).

Le mariage d'Eugène Fromentin avec Mlle Marie Cavellet de Beaumont eut lieu, à Paris, le 18 mai 1852.

Los jeunes gens partiront le soir même pour -1^'outainobloau et gagnèrent de là le littoral de la Méditerranée. Ils s'y fixèrent à Saint-Raphaël, qui n'était alors qu'un village de pêcheurs modeste et pou connu.

(1) Lettre à M. Edouard «ta Mlle Liliu Heltréniieux, mars 1852.

5i CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS

A Madame du Mesnil, à Armand du Mesnil.

Saint-RaphaëU dimanche 30 mai 1852.

« Chers bons amis,

« Comme vous le dit Marie, nous n'avons à nous plaindre ni de notre intérieur, qui pour un intérieur d'auberge, pour un pays perdu comme ce petit trou de Saint- Raphaël, est propre, gai et habitable, ni de notre ordinaire qui est abondant et plus varié que je ne l'avais espéré d'après ce qu'on nous écrivait de la rareté des vivres, ni de nos hôtes, qui seraient de braves gens dans tous les pays, et qui, pour des Provençaux, sont d'une rare bonhomie.

« Ma chère enfant a l'air d'envisager sans trop d'alarme la perspective d'un séjour de quelques mois dans cette presque absolue solitude. Quant à moi, je ne suis pas mécontent du pays. Il est un peu trop italien pour ce que je cherchais, trop riant peut-être. J'y puis cependant trouver, car il est très varié, de très bons renseignements de ton, même pour ma peinture arabe, et je suis certain d'y faire, outre de bonnes études locales, des tableaux intéressants. Il s'agit de trouver le côté propre dans la physionomie très diverse de ce pays, moitié riant, moitié sévère, moitié fertile et moitié sablonneux.

« Nous sommes à l'extrémité d'une plaine qui commence à Fréjus et s'étend en se resserrant jusqu'à la pointe orientale des rochers de la côte auprès desquels Saint- Raphaël est bâti. Le village forme un demi-cercle au fond de la baie qui se trouve encadrée, à gauche, par des collines en pente semées de bouquets de pins

et entièrement couvertes de buissons de myrte, et à droite, par les montagnes élevées dont la chaîne remonte jusqu'à Toulon. Un large quai sablonneux sépare seul la mer des maisons ; c'est plutôt une plage qu'un quai.

« Il y a là de jolis motifs, pas très originaux, mais que je tâcherai pourtant de renouveler, en donnant plus d'importance aux figures qu'elles n'en ont dans les marines d'Isabey, de Roqueplan, de Courdaran, etc., etc. De longues rangées de bairques noires, tirées et amarrées sur le sable, — les filets bruns étendus tout le jour, — les câbles roulés en paquets noirs, — une ou deux voiles triangulaires, blanches ou brunies par le soleil, séchant le long des mâts inclinés, — et de jolies figures de femmes raccommodant les filets pendant que les pêcheurs, rentrés du matin, dorment à plat ventre sur le sable, ou que des troupes de gamins basanés, aux dents blanches, toujours riant de ce rire ouvert des Italiens, les pantalons retroussés au-dessus des genoux, s'y vautrent, s'y pelotonnent, s'y poursuivent ou s'amusent jusqu'à micorps dans l'eau. Pour fond, soit qu'on regarde le midi ou le nord, la mer de ce beau bleu que tu connais, ou de larges ondulations de terrain couronnées à une certaine distance de forêts de pins parasols et terminées par l'horizon des montagnes de l'Esterel.

« C'est là surtout que je veux travailler ; j'ai déjà commencé hier. Je trouve que la physionomie provençale et maritime du pays peut se résumer très bien dans un tableau bien entendu de ces scènes paisibles du rivage. Je ferai, pour mon plaisir, quelques études do pins plantés sur de beaux terrains rocheux, un tableau certainement du village qui, pris d'un certain côté, est très beau, très sévère de tournure et de ton ; peut-être une étude de laveuses sous un pont, motif que, dés le

premier jour, j'ai vu et bien conçu ; mais je vous enverrai certainement de préférence quelque chose de maritime. En attendant mes bagages, je fais un peu d'aquarelle, je n'en avais jamais fait, je crois que j'y réussirai.

« Bref, mon travail est déjà presque engagé...

« Adieu, chère mère, adieu, frère bien-aimé, à bientôt. Je vous embrasse, je vous aime de toute la tendresse d'un cœur qui ne vous a jamais mieux appartenu.

« Eugène. »

Mais les éternels soucis d'argent viennent assombrir les premiers jours de la vie commune. Fromentin charge du Mesnil de porter chez le marchand de tableaux ses deux toiles de Glaneuses et d'en tirer en tout cinq cents francs au moins.

A Armand du Mesnil,

[Saint-Raphaël] jeudi soir, 9 heures [juin 1852] (1).

« Cher ami, cher frère,

« J'allonge mes journées autant qu'on peut les étendre, en prenant juste ce qu'il faut de repos et de sommeil, et je les trouve encore trop courtes. Elles passent sans que je puisse faire autre chose que de travailler et tomber après de fatigue ; je me lève maintenant à cinq heures ; à six heures, je suis dehors au travail ;

(1) Publiée par M. Ph. Burty, dans le texte qui accompagne les Vingt-cinq dessins d'Eugène Fromentin, gravés par Montefiore. Paris, 1877. Librairie de l'Art.

je rentre à midi déjeuner ; nous causons une heure encore après le repas, pendant que je refais ma palette pour le travail du soir, et nous ressortons, Marie et moi, pour ne rentrer qu'à huit heures. Tu sais dans quel état d'idiotisme je suis après des journées pareilles. J'ai tout juste la force de profiter, pour causer un peu avec ma chère femme, des derniers moments de repos forcé qui terminent ces longues journées, et nous nous couchons de bonne heure.

« Ne m'en veuille donc pas. Si je t'écrivais chaque fois que je pense à toi, que je m'entretiens avec toi, je t'écrirais à chaque heure du jour.

« Je te parlerai de mon travail quand il y aura quelque chose de résolu. Il n'y a qu'une douzaine de jours que j'ai reçu mes bagages et que je peins ; j'ai bien employé mon temps ; ta lettre m'a fait grand bien ; je n'oublie rien de ce que tu me dis, mais j'ai besoin, et cela me fait du bien, que tu me le répètes. J'ai tout à faire. Je m'aperçois trop, avec la nature sous les yeux, que je pèche par toutes les bases : dessin, couleur, exactitude, franchise de tons, et je suis dans un pays, heureusement, qui me donne à la fois toutes ces leçons ; je ne le quitterai pas sans en avoir profité.

« Mais l'étude n'est pas le tableau, et le besoin de renseignements, cette curiosité récente chez moi de surprendre, de saisir la chose exacte et de l'exprimer, s'ils me font faire de bonnes études, ne me feront pas faire de bons tableaux. Je sens plus que jamais la distance qu'il y a entre l'étude d'après nature et les tableaux ; aussi, comme tu me le dis, rien ne sortii'a que quand tout cela sera sulTisanimenl éh\boré. Je fais en ce moment des études applicables à tout, accidentellement, et pendant qu'elles se coupent, j'ai mis en train de grandes études de moisson. Il y a progrès, quoique

ce soit bien peu de chose. Car j'entends que ce que je rapporterai soit. Je ne veux plus d'à peu près, je veux une étude qui soit indiscutable. J'étudie et j'étudierai de préférence les heures claires et le soleil tombant au milieu du jour; les heures du soir, infiniment plus douces et plus indécises, sont faites pour la rêverie, celles-là sont faites pour l'observation.

« La chaleur commence à être très forte et les journées, comme les nuits, sont admirables ; cependant on peut encore travailler, même en plein midi, et je passe, comme tu vois, huit ou neuf heures de soleil sous l'ombre étroite de mon parasol. Je ne vais pas loin ; d'abord les approches du village sont fort belles : soit qu'on regarde la mer ou les montagnes, le village luimême, d'un très sévère aspect, domine toute la campagne et s'arrange accessoirement dans tous les fonds. Je ne pourrais aller loin avec mon sac fort pesant et, d'ailleurs, les quelques courses que j'ai faites de plus longues distances m'ont modérément intéressé. Pauvre cher ami, que je voudrais enfin t'envoyer quelque chose qui te fît dire : c'est bien!

« Ma chère Marie est partout avec moi ; elle se lève maintenant à six heures ; toujours de bonne humeur, la pauvre enfant, elle me suit avec un bagage fort compliqué : un livre, quelquefois deux, son travail d'aiguille,' du papier, un tabouret et la bouteille d'abondance. Rien n'est comique comme de voir Marie, ainsi chargée, se traîner dans les chemins de sable, ou passer les fossés ou les lits de rivière.

« Courage ! Il n'y a plus que le travail, mon pauvre frère chéri, qui puisse te rendre le bonheur que tu as perdu et compléter celui que vous m'avez donné !

« Je commencerai demain ou après-demain ma première lettre-journal. Ce sera le seul moyen de vivre

près de toi, de l'avertir heure par heure de mes impressions et de te faire savoir, cher ami, à quel point tu assistes à mon travail. J'ai un besoin immense de te contenter, car je suis convaincu que tu ne te tromperas pas le jour où tu jugeras que ce que j'ai fait est bien. Dis-moi au juste où en est ton travail...

« Adieu, cher bien-aimé, je t'aime, je te regrette, je te désire, je te voudrais heureux ; tu m'es bien cher.

« Je t'embrasse.

a A toi.

« Eugène. »

Au même.

Saint-Raphaël, juillet 1852, jeudi matin.

(( Que dois-tu croire et penser, cher frère aimé? Te laisser si longtemps sans lettres, quand tu es seul, et que tu as si grand besoin de sentir les tiens près de toi?

« ... Je travailla, comme tu penses, mais rien n'est lent comme mon travail d'après nature...

« Je vais aller passer une journée tout entière à un endroit où j'ai deux études commencées, une le matin et une étude le soir : celle-ci très avancée...

« Elles m'apprendront, pour n'y plus revenir, les deux plus beaux arbres et les plus nombreux de ce pays, le chêne-liège et le pin...

Il Au soir. — J'ai travaillé. La journée n'a pas été mauvaise, j'ai remis du soleil un peu partout ; mais c'est sec et cassant... Il est difficile de faire vibrer un ton, et de découper crûment une silhouette sur ce ciel de Provence, en laissant l'enveloppe aérienne...

« Demain, nous partons à six heures et demie, pour

ne rentrer qu'à huit heures ; quel bain de soleil et d'air brûlant ! Voici, en pareil cas, comment je m'organise :

« En vue de la mer, je plante ma pique, mon parasol dessus et, au moyen d'un drap jeté dessus et attaché, aux quatre angles, par des ficelles à quatre grosses pierres, je fais une tente à peu près commode, sous laquelle nous déjeunons et nous faisons la sieste de deux heures. La tente qui reçoit la brise de mer, fait en outre éventail autour de nous... »

Au même,

[Saint-Raphaël, août 1852.]

« Nous déjeunons, Marie sur son tabouret, moi sur mon pliant ; mon carton, posé sur ses genoux et sur les miens, nous sert de table ; je t'assure que nous sommes fort bien. C'est là comme partout, cher bien-aimé, que nous te regrettons ! « Si Armand... pauvre Armand !... si seulement il nous voyait !... » Tu es mêlé à tout ce que nous faisons ; je t'appelle, je t'invoque, je te devine, je te désire à toute heure du jour et du soir.

« Il y a dans cette nature, même aux heures les plus ardentes, le côté grave, l'esprit sérieux des pays à grandes lignes dans un cadre de belles montagnes. Rien ne peut donner une idée de la limpidité de l'air en ce moment ; l'extrême horizon, dans le nord, est fermé par de hautes montagnes crayeuses, limitrophes, je crois, du Piémont; elles sont à quinze lieues, on en compte les veines et les nervures et le ton en est distinct comme à quatre lieues dans un pays du nord.

« Il y a un apprentissage à faire : chaque journée

d'étude amène comme un peu plus de soleil et d'éclat sur mes toiles ; ce qui me rassure, c'est qu'après avoir une fois fait lumineux, je partirai de là pour faire de plus en plus ardent. Quand on est soutenu par la résolution de poursuivre un but, et celui-là en est un, on ne redescend plus dans l'échelle des tons, on ne fait que monter du clair au lumineux, du jour au soleil.

« Te voilà seul, bien seul, et comment, avec quelles ressources et dans quel isolément de cœur? et dans quels tourments d'esprit? Si je pouvais au moins le savoir au juste !...

(' Adieu, adieu, cher, adieu, cher bien-aimé frère ; sens-tu que je t'aime? sens-tu que tu m'inquiètes? sens-tu que tu m'occupes et que tu remplis... à toi... à toi ! »

A travers son travail et ses préoccupations personnelles, Eugène Fromentin ne cesse d'encourager du Mesnil, de l'exhorter à l'olTort, de lui prédire le succès : « Nous sommes condamnés, nous autres, à ce gcnvc de culture, nous portons la peine et nous avons les tourments de cette destinée. Nous sommes de ceux pour qui la stérilité est un supplice, c'est un signe assuré que nous sommes nés pour produire. »

Cependant, les l'essources du jiMine ménage s'épuisent. Fromentin, déçu, sentant qu'il ne tirera décidément pas grand profit de la Provence, forme le projet de retourner (Micoi'c uii(> l'ois (Ml AlVicfue. T.à s;MiltMn;'iiL rinspii'alion l'cvirndi'a, l'arlislc pourra se rciiouvi^liM', là siudeniciil il retrouvera ce qui, aux: yeux prévenus du publie, fait le prix de sa signatuî'(> : la vi(* arabe. Mais où trouver les fonds néeessain^s à un pareil voyage, (Milrepris à deux?

A Paul Bataillard.

Saint-Raphaël, samedi, 11 septembre 1852.

» Cher ami,

« Je viens d'écrire à Armand une longue lettre, que tu verras sans doute, et qui t'apprendra dans quelles tristes dispositions je suis et dans quels véritables embarras.

« J'ai traîné le plus que j'ai pu, ne voulant pas sans cesse ennuyer les autres de mon ennui, et dans l'espoir aussi do m'en tirer tout seul. Mais il n'y a plus moyen, et tout déguisement ou tout ajournement ne ferait qu'aggraver encore les choses ; car il n'y a plus qu'un remède à tout cela : c'est de me mettre sans retard en état de travailler utilement...

« J'aimerais à avoir du moins gaiement dépensé ces premiers mois de mariage que j'ai presque refusés à ma pauvre femme pour les engloutir dans un travail maladif, maladroit et sans fruit. Mais, ma chère Marie n'en aura pas plus profité que moi, et je lui ai imposé, jusqu'à présent bien en pure perte, la dureté d'un voyage inutile, parce qu'il a été apparemment mal dirigé...

« Je n'ai pas vu Cannes, mais à part les Arabes de Sainte-Marguerite, je n'augure pas bien de ce pays, qui ressemble, je le sens, absolument à celui que j'habite.

« Un paysagiste italien y trouverait des études ; malheureusement, je n'ai plus le temps de faire desé tudes ; il faut passer au fait et, sous peine de me faire oublier d'abord, sous peine aussi de rester sans pain, il faut produire et vendre. Je ne puis produire que dans le

milieu qui me convient ; je ne puis vendre que ce qu'on est habitué à voir et à acheter de moi.

« Les essais que j'ai faits de peinture française ne m'ont point réussi ; c'est une leçon. Il faut, coûte que coûte, reprendre mes Arabes au point où je les ai laissés, développer, se renouveler, insister sur des points que j'ai à peine indiqués. Je suis ainsi fait que je ne puis rester sur une chose acquise et m'y borner, ni refaire une chose faite en me proposant de la mieux faire. Il y a des gens patients et bornés qui, dix ans de suite, recommencent le même tableau ou à peu près, avec plus d'adresse, plus de talent, mais avec la même donnée et la même inspiration ; je ne puis faire comme eux. J'ai rapporté de mon premier voyage des aperçus, des aspects, des fonds, des fourmis en fait de figures : je ne saurais répéter cela. Il faut que j'aille plus loin, que je resserre mes cadres et que, dans ces multitudes de points animés, je choisisse et exprime une action simphî par des figures étudiées. Je suis arrivé, par un progrès régulier, à exprimer à peu près le geste ; il faut dorénavant qu'à ces têtes je mette des yeux, à ces jambes des rotules et des chevilles, à ces figures des physionomies. Le paysage y disparaîtra, et c'est un bonheur, car je tourne à la figure, et c'est un(^ loi démontrée» pour moi, de m'abandonniM' au penchant qui me détourne du paysage pur pour m'en traîner vers la figure humaine.

«Mais à quoi bon tout cela? c'est ce qui reste à prouver. Il faut qu(» je donne la preuve. En attendant, tout le monde, et moi tout le premier, peut me condamner au néant.

« Adieu, pauvre cher ami, écris-moi... Je te supplie de ne pas m'cMi vouloir, car je t'aime quand même.

« A toi.

« Eugène. »

fi CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS

A Madame Fromentin mère.

[Saint-Raphaël] mercredi 22 septembre 1852.

« Quand j'ai quitté Paris, je laissais derrière moi des matériaux épuisés ; les derniers tableaux que j'ai faits en étaient la preuve ; ils n'étaient plus que des redites et l'exploitation quand même de souvenirs très affaiblis. Le parti le plus sage, et qu'il me répugnait de prendre au moment de mon mariage, eût été de retourner tout droit en Afrique.

« C'est ce pays qui m'a fait ce que je suis et vous devez avouer que mon voyage n'a pas été perdu. J'ai, appris depuis. Mes derniers tableaux, que mon père a vus, marquent certainement un progrès, mais ils ont certainement moins d'accent que les premiers. Je ne puis me répéter indéfiniment et il m'était impossible de renouveler mes souvenirs sans consulter la nature...

« J'étais sûr de trouver dans le pays que j'habite toutes les commodités du climat et, de ce côté, nous n'avons point à nous plaindre. J'étais sûr d'y trouver des horizons, des fonds de montagnes, la limpidité du ciel et tous les renseignements de nature extérieure dont j'ai besoin pour encadrer mes sujets. J'ai fait dans ce sens-là beaucoup d'études, et, si elles ne sont pas très bonnes, elles m'ont appris du moins un peu ce que je cherche, et certainement elles me seront utiles. Du côté des études, j'ai donc appris à peu près ce que je voulais en venant ici ; mais les études ne sont point assez et c'est là précisément qu'est l'embarras.

« Ce pays est bien le Midi, mais évidemment ce n'est point l'Afrique ; il y a des beautés générales communes :

ce sont celles du ciel et du soleil que je me suis acharné à étudier ; mais le trait caractéristique, la physionomie, manque complètement à ce pays qui ressemble trop à l'Italie et qui, s'il est plus habitable, est moins africain que la Provence de Marseille que je connaissais. Puis le sujet manque et j'ai une peine infinie à tirer mes souvenirs de mon cerveau où ils sont enfouis sous des impressions plus nouvelles...

« J'ai donc essayé deux ou trois tableaux de ce pays-ci, car, je le répète, il ne m'est pas permis d'oublier un seul jour que j'ai des tableaux à faire et que des études ne sont que le moyen et pas le but.

« Les tableaux dont je parle ont tout d'abord ce grand tort d'être insignifiants et de manquer de nouveauté ; c'a été une leçon pour moi qui m'a fait réfléchir.

« Il y a quelque chose à faire, ici même, de local, mais je me suis demandé si c'était bien sage à moi de l'entreprendre. Ce serait une route nouvelle, une tentative à essayer, une invention encore, quand ma route est tracée, quand on semble non seulement ne plus me demander de nouveautés, mais m'imposer le devoir de suivre ma route et de garder ma position. Alors quels matériaux rapporterai-je de ce voyage? J'en reviendrai certainement plus fort, avec des études nombreuses et des renseignements, mais tout cela n'est pas matière à iabl(\iux. Ces réflexions faitt^s mûrement, sans dépit, car, je le répète encore, comme études, ce séjour m'a été utile et je ne saurais me repentir de ce voyage quand bien mêm(» il ne m'aurait été qu'une halte ; toutes ces réflexions, dis-je, m'ont amené à penser h l'Afrique...

« Armand vous dit peut-être tout ce qu'il fait ponr moi, le cher ami, il frappe à toutes les portes ; je viens

de lui envoyer une lettre pour le général Ganrobert et je commence à avoir quelque espoir (1).

« Quant aux craintes que vous avez de me voir quitter Marie pour courir le pays à la suite de Charles (2), c'est connaître bien peu mes habitudes en voyage. Je suis trop heureux d'être casé quelque part, et partout où je plante mon chevalet, ne fût-ce qu'aux champs, j'en fais mon domicile et n'en sors guère. A Mustapha, j'aurai mes modèles, les montagnes à ma fenêtre, les aloès à ma porte et toute l'Afrique autour de la maison.

« En voilà bien long, mes bons amis, je ne vous dis

pas le chagrin que j'ai de vous savoir inquiets tous par

moi et pour moi, je voudrais tant vous épargner ces

éternels soucis !

« Eugène. »

La commande du gouvernement n'arrivant pas, Fromentin était fort embarrassé, car il comptait sur cette garantie pour emprunter les fonds nécessaires à son voyage. Il s'en ouvre à sa mère et lui demande conseil, dans le secret espoir sans doute qu'on lui trouvera des subsides à la Rochelle (3).

Mais voici qu'après des semaines de négociations et d'angoisse, du Mesnil sauve la situation en obtenant la commande du ministère. Il faudra seulement fournir une esquisse du tableau demandé. Peut-être Armand a-t-il même procuré quelque argent emprunté à des amis communs.

(1) Il s'agissait d'obtenir une commande de l'État; le passage gratuit pour l'Algérie venait d'être accordé.

(2) Charles Labbé, peintre ami de Fromentin, et dont la famille habitait l'Algérie.

(3) Lettre du commencement d'octobre 1852.

Quoi qu'il en soit, le dernier obstacle est levé. Fromentin et sa femme ne se sentent plus de joie et d'émotion.

A Armand du MesniL

Saint-Raphaël, 8 octobre 1852.

« Cher ami,

« Je viens de prendre dans mes bras Marie, ma chère Marie, ma femme bien-aimée, tout ce qui te représente ici près de moi, et nous nous sommes embrassés avec des larmes.

« Cher, cher, cher frère, ah ! être chéri, je n'ai pas besoin de ça pour te chérir, mais tu me confonds, créature bien-aimée ! Va, ton frère te garde une fîère dette, je le dis à ce cher être qui jouit aujourd'hui sans partage de toutes mes tendresses ; cette dette, il faut que je m'en acquitte envers elle.

« Adieu, adieu, je t'enverrai avant quinze jours, une esquisse qui, si elle n'est pas pour le ministère, sera pour M. de Najac, avec un tableau pour Petit.

« Ta lettre, l'autre d'avant-hier, m'a retourné l'estomac... je me suis pris la tête à deux mains ; j'ai fait toute la soirée dos croquis et, avant-hier et hier, je suis accouché d'un tableau arabe. Il est en bon train, je le laisse reposer cinq ou six jours, et je l'achève.

« C'est un chef arabe, entrant, suivi de cavaliers, dans une tribu et salué à coups de fusil par des cavaliers qui vont à sa rencontre.

« Adieu, adieu, je ne sais ce que je dis et ce que j'écris.

« Je t'embrasse, et quant à regarder de ton côté, va, j'y suis !

a Ton frère. « Eugène. »

Le 5 novembre, Eugène et sa femme s'embarquent pour Alger.

Nous ne possédons pas les premières lettres écrites au cours de ce troisième et dernier séjour de Fromentin en Algérie. Le peintre s'est installé avec sa femme dans une maisonnette, à Mustapha d'Alger. Il dessine, il peint toute la journée, entassant cette moisson de documents qu'il ne cessera de mettre en œuvre jusqu'à la fin de sa vie (1).

Le printemps le trouve encore démuni de ressources, menacé de ne pouvoir continuer ces études africaines sur lesquelles il fonde de si belles espérances. Heureusement ses amis veillent. Au commencement de mai 1853, du Mesnil débarque tout à coup à Alger, porteur d'une somme dont le dévoué Bataillard fait l'avance (2).

Ces six mois de solitude et de travail à Mustapha vont être suivis d'une pointe poussée dans le désert jusqu'à Laghouat et Aïn-Mahdy, origine de VEté dans le Sahara. n

Parti le 14 mai d'Alger, en compagnie de sa femme] et d'Armand du Mesnil, Eugène traverse Blidah et Médéah. Tandis que Mme Fromentin rentre avec son oncle du Mesnil à Blidah, où elle résidera dans la famille de Charles Labbé, le peintre poursuit sa route vers Laghouat (3). La séparation est pénible, mais le voyageur s'attend à des choses neuves. C'est un devoir sérieux pour lui d'étudier ce pays du soleil et des sables.

(1) « Je rejoignis Fromentin à Alger, dans l'hiver de 1853, écrit le critique Charles Clément, et je le vois encore dans cette cour infecte où les Arabes mettent leurs chameaux en entrant dans la ville. Au milieu du brouhaha, et sans se soucier des morsures et des ruades de ces méchantes bêtes, il travaillait avec acharnement de l'aube à la nuit, refaisant vingt fois la même étude avec une ardeur et une ténacité que l'on n'aurait pas soupçonnées chez un homme si nerveux et d'une apparence si délicate. » (Charles Clément, Journal des Débats, 26 janvier 1877.)

(2) Lettre à Bataillard, Mustapha, 10 mai 1853.

(3) Lettre à Bataillard, Médéah, 17 mai, a:nsi[que cequi suit.

CORRESPONDANCl-: 1-:T FRAGMENTS INÉDITS 69

Il faut que l'Algérie n'ait plus de secrets pour son art afin qu'on ne lui conteste pas le droit de peindre l'Afrique même dans sa saison chaude et ses régions calcinées. « J'aurai huit jours à peu près — soixante-quinze ou soixante-dix-huit lieues de désert, sables, dunes, plaines pierreuses — entre le Tell et moi ; je pourrai parler sciemment des choses et des gens du désert, et je crois que, pour les esprits complets, cette solitude a sa poésie. »

Fromentin part donc en plein mois de mai avec un officier, chef du bureau arabe de Laghouat, une escorte et un convoi de Mzab (Arabes du fond du désert) (1).

A Madame Eugène Fromentin.

Laghouat. 8 juin 1853.

« ... Tu recevras un croquis de notre maison, cela vaudra mieux que des descriptions qui ne pourraient te la faire comprendre (2). Ce qu'il faut que tu saches seulement, c'est qu'il n'y a ni porte extérieure, ni porte aux chambres. Nous avons simplement une couverture en manière de portière à la nôtre. Nous sommes à l'étage, car toutes les maisons de Laghouat en ont un, même assez élevé. On y monte par un escalier de pierre ou de boue, vrai casse-cou qu'il faut beaucoup de précautions pour escalader ou descendre sans danger. Notre chambre, par extraordinaire, est blanchie, mais le plancher est de boue, tantôt en poussière comme une

(1) Ce voyage d'aller à Laghouat est la matière des pages 1 à 103 de VEté dans le Sahara (2« édit.).

(2) Eté dans le Sahara, p. 115 et suiv., môme édit.

route, tantôt en boue liquide ; aux heures où l'on peut ejjattre la poussière, nous y vidons un bidon d'eau. Il y a un châssis à la fenêtre, tendu d'une toile d'emballage qui n'amortit pas assez le jour, mais qui, du moins, laisse jour et nuit circuler un peu d'air. Je dis toujours notre, car M. Casins, le peintre, partage ma

chambre M. Bellemare en occupe une pareille sur

la terrasse et porte à porte. M. Casins couche sur deux tréteaux, moi sur mon lit de cantine, sans matelas, bien entendu, mais sur la toile du fond on m'a prêté deux petits draps ; j'ai ma couverture de cheval pliée en deux, moitié dessous moitié dessus, je suis sérieusement très bien...

« Notre maison, qui se trouve être celle attribuée aux étrangers et qu'on a fait disposer et réparer exprès, doit d'ailleurs prochainement être convertie en bureau arabe. Le châssis de notre fenêtre, qui est scellé dans le mur, nous laisse apercevoir à travers la toile la grande place de Laghouat avec la maison du commandant en face et l'église un peu à gauche ; l'une est un ancien bain maure, l'autre est une ancienne mosquée. De notre terrasse, nous dominons d'abord un fouillis de têtes de palmiers et par-dessus tout le sommet de la ville du côté de l'est.

« Je t'ai dit nos habitudes ; elles sont réglées sur les habitudes du climat. A quatre heures et demie, je m'éveille à la diane, Martin fait le café maure ; le café pris, nous partons. Nous déjeunons à l'heure où sonne la retraite ; à deux heures, sonne de nouveau la diane du milieu du jour ; mais je suis déjà au travail à ce moment-là. Seulement il faut suivre l'ombre étroite des petites rues ; au surplus, la chaleur est jusqu'à présent tolérable et ne dépasse guère nos étés de France. Les soirées sont fraîches, les matinées le sont aussi. Tu me

reconnaîtras, si je te dis que je n'ai pas cessé de sortir jusqu'à dix heures avec mon paletot ouaté et mon pantalon de drap.

« J'ai chaud, mais ne souffre pas. La moindre impression de froid m'est plus désagréable qu'un excès de chaleur.

(( Au soir. — Je ne te reviens que pour un moment, car nous avons dîné tard, je tombe de besoin de dormir. La soirée est fraîche, excepté dans nos chambres. Du vent, mais une nuit sans nuage, jamais je n'ai vu tant d'étoiles. Les palmiers font autour de la maison le bruit de la mer, bruit qu'accompagnent toute la nuit les innombrables murmures des grillons et des grenouilles. Le désert est ce que je l'ai vu, peut-être un peu plus fauve, un peu plus morne ; passant du gris au brun clair, et terminé à l'extrême limite par une ligne à peine discernable de couleur violette. Les montagnes, de forme bizarre, sont d'un ton superbe. La terre est nue ; les arbres y poussent, on le sent, dans un sol ingrat ou négligé ; ce qu'il y a d'orge est trop maigre et trop pauvre pour s'appeler des moissons. La ville est belle et admirablement située. Elle s'enveloppe de l'est à l'ouest entre deux rochers qu'elle couronne à ses deux extrémités de tours et de remparts. Les fortifications du couchant, battues en brèche par notre artillerie, ont été depuis abattues et remplacées déjà par des travaux de défense française. La casbah Dar Ofâh,amaison du rocher », est bâtie sur un rocher blanc, blanche elle-même, c'est le seul monument qui soit crépi et blanchi à la chaux. Le reste est en terre grise uniformément, rose le matin, dorée le soir, noirâti*e à midi, suivant qu'elle est frappée par le soleil levant, par le soleil couchant, ou éclairée pai'-dessus par le soleil perpendiculaire.

72 CORRESPONDANCi: ET FRAG>rENTS INÉDITS

« A cette dernière heure, le terrain, gris comme les murs, mais semé partout à fleur de terre, de saillies blanches du rocher sur lequel est bâtie la ville, le terrain étincelle de soleil dans les étroits corridors des rues. « Du sommet de la ville, l'horizon du sud est immense, sans ondulations, très distinct jusqu'à ses limites et je l'ai toujours vu tranché crûment, comme une raie violette, sur le fond couleur d'argent du ciel. A l'est, à l'ouest et au nord, la vue s'arrête à des montagnes rocheuses, tantôt roses, tantôt fauves, rayées dans leur hauteur de larges bandes de sable jaunâtre apporté sur les pentes par le vent du sud. Tout cela est très grave, plein de grandeur, et d'une forme et d'un aspect qui ne permettent pas d'oublier qu'on touche au pays de la soif et qu'on est sur la limite du grand désert. On parle ici des Chamhas et des Touareg, comme on parle à Alger des Sahariens, nos voisins. Nous avions avec nous dans notre suite le Chambi qui a fourni à M. Daumas les renseignements pour son livre, celui-là même dans la bouche duquel il a mis le récit du voyage. (1) « Il n'y a que très peu de haïks de couleur, encore sur le dos des petites juives et en loques. Les Ouled-Nayls elles-mêmes, qui forment en partie la population féminine de Laghouat, portent le haïk et le voile blancs, c'est-à-dire exactement couleur de boue, avec des parties graisseuses et couleur de suie qui les rendent à peine aussi clairs que les terrains. Il y a des petites filles charmantes de tournure, même au milieu de leur indigence. Jusqu'à présent, je n'ai fait que des dessins du pays même, je l'aurai sous toutes ses faces, et avec une exactitude qui peut avoir son double intérêt. Demain nous aurons enfin, je crois, après de nom- Ci) Le général Daumas a publié le Sahara Algérien et le Grand Désert.

breuses recherches, l'occasion de dessiner des figures.

« Jeudi soir 9 juin. — Il est neuf heures, je n'ai pu te revenir plus tôt, et encore nous avons une visite ; je t'écris sur mon genou, tout en soutenant la conversation.

t( Il fait un temps admirable, la journée a été une des plus belles peut-être que j*aie vues en Afrique. Je voudrais avoir quarante bras et des journées sans nuit et un cerveau à l'épreuve de toute fatigue. C'est décidément bien beau !... »

A Armand de Mesnil (1).

Laghouat, juin 1853.

« Tout va bien, je voudrais seulement être très savant, très robuste, très grand peintre, avoir une journée sans fm ; alors je pourrais montrer au monde étonné ce que c'est qu'un beau pays. Ce qui me navre, c'est de penser d'avance au peu que je rapporterai de cette immense mine où tout est à prendre...

« Je ne me sais aucun gré des qualités acquises et ne suis frappé que des qualités absentes. Voilà le dernier mot et le plus juste de mon opinion sur ma peinture...

« C'est inouï que, depuis les premiers jours, on veuille, malgré tout et malgré moi, me faire un peintre avant le temps. Ce que tu attends de moi est plus effrayant encore, car à toi je voudrais ne pas manquer, et, il faut le dire, tu es presque aussi sévère que moi pour moi, mais de beaucoup plus ambitieux ; du moins je n'en sais rien : je ne sais pas où je vais ; quelque chose

(1) Publiée par M. Gonse, ouvrage cité, p. 57, L'original a disparu.

d'aussi vague qu'un instinct, mais d'aussi violent que la plus forte passion, me pousse au fond d'un sillon dont je ne vois, dont je ne regarde pas le bout, et jtne sais où il me mène...

« Ce n'est pas de la joie que j'éprouve ici, ni du bonheur. Il me serait difficile de t'expliquer cela. Je n'ai jamais éprouvé un tel détachement de lieu, malgré le vigoureux désir d'en tirer parti. Je visite ce pays comme on examine une proie, avidement, avec curiosité, satisfaction, mais sans amour, et je sens que le jour où je pourrai le quitter sans trop laisser derrière moi, où j'en aurai extrait ce que je suis venu y chercher, sera certes le plus joyeux jour de mon voyage...

« Je crains bien de n'avoir pas été très clair dans la description sommaire que j'ai essayé de te faire de Laghouat. C'est difficile, en tout cas, surtout pour moi, qui ne sais nullement décrire d'après nature, et dont les impressions ne s'expriment aisément que par le souvenir...

« Il fait très chaud, nous avons maintenant une moyenne de 40 degrés à l'ombre et de 60 degrés au soleil. Il y a deux jours, nous avons eu 42 degrés et 64 degrés. J'aurai mis toute ma bonne volonté dans ce voyage. On s'étonnerait moins peut-être du peu que j'en rapporterai, si l'on savait dans quelles conditions de température et de vie matérielle on travaille à Laghouat en plein été. Tout ce qui vit ici dort les trois quarts de la journée. Si je restais plus longtemps, je sens que le climat m'entraînerait aussi et que le travail ne tiendrait pas contre le sommeil. »

De Laghouat, Fromentin pousse une pointe extrême jusqu'à Tadjemoût et Aïn-Mahdy.

De retour à Blidah, il s'empresse de rassurer sa

pauvre mère, inquiète de n'avoir pas eu de lettre par le dernier courrier d'Afrique. Il envoie à du Mesnil les notes relatives à la première partie de son voyage. Si elles lui paraissent dignes de voir le jour, du Mesnil s'efforcera de les faire publier par un journal : « Tout cela ne peut passer dans ma peinture, écrit Eugène, je serais heureux, très heureux, d'en tirer, et par un double moyen, tout le parti possible (1). >^

A Madame Fromentin mère.

Blidah, jeudi 4 août [1853j.

« Cette course à Aïn-Mahdy ne m'a pris que cinq jours, mais je tenais vivement à la faire. Aïn-Mahdy n'est point à nous, et, chose précieuse pour sa physionomie, nous n'y avons jamais eu garnison. De plus, c'est une des villes los plus célèbres de cette partie du désert; elle est peu connue et assurément n'avait jamais vu de peintre.

« Ce que j'en rapporte est peu de chose, mais peutêtre que mes notes écrites offriront quelque intérêt. Quand elles n'en auraient que pour ceux qui m'entourent, ce serait déjà une grande satisfaction de leur faire partager mes souvenirs de voyage...

« Je suis habitué au bivouac et me trouve luxueusement installé. Mais quoique habitué à la chaleur, jo ne nie pas qu'il ne fasse ici très chaud, môme on venant de Laghouat où nous avions à pareil jour huit ou dix degrés de plus. La chaleur de Blidah, plus désagréable que partout, est une chaleur moite d'étuve. Somme

(1; Lettre à sa mère, 4 août.

toute, je supporte l'une et l'autre, la sèche et l'humide, encore plus volontiers que le froid.

« Nous allons bien ; Marie n'a pas maigri ; elle vous paraîtra très engraissée. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne l'ai jamais trouvée meilleure, et que je l'aime encore mieux, si c'est possible, que le lendemain de mon mariage. Je la bouscule bien un peu, mais, comme je le lui dis, elle est un bon cheval de trompette. Si tu savais comme je suis heureux de sentir que vous l'aimez vraiment comme un enfant de plus !

« Si, par hasard, Armand pouvait faire faire une copie de mes notes, il pourrait vous en communiquer un exemplaire. Je n'ai point eu le temps de les recopier moimême. Marie a eu le courage, elle, d'en faire un double que je garde en cas de perte. D'ailleurs, si cela pouvait paraître, j'aimerais bien mieux que cela ne vous arrivât qu'imprimé, mais ce n'est pas assez amusant, ni assez substantiel, je le crains.

« Eugène. »

A Armand du Mesnil.

Blidah, mercredi soir (même jour).

« Ma mère vient de nous écrire deux petits billets d'une tendresse et d'une joie de me savoir ici, à nous arracher le cœur. Quelles créatures nous avons là dans ces deux femmes de mères, mon vieux chéri î Laisse un peu encore et nous allons les serrer là dans nos bras !

« Je ne voulais pas te le dire, mais, en somme, il faut que tu le saches : si je ne m'abuse, mes dessins et mes études de Laghouat, tout cela sent la sueur et l'épui-

sèment et est du dernier faible. C'est fichu ! il faut avoir la tête en état quand on veut s'en servir et travailler sous 70 degrés de soleil (le chiffre est exact), au moins. C'est d'un entêté. J'ai bien fait ce que j'ai pu, c'est certain, mais je ne pouvais plus assez.

« Tu verras que mes souvenirs valent mieux et, en somme, c'est toujours avec mes souvenirs beaucoup plus qu'avec mes notes que j'ai produit. Et d'ailleurs, si faible que ce soit, il y a du positif. Mais c'est laid, je t'en réponds. Le travail de plume que je fais résume tout cela et me prépare à en tirer un autre parti.

« J'ai commencé aujourd'hui à coller quelques dessins. J'ai mon esquisse en tête, et mes notes, et le reste, — et le temps fuit, et l'argent, et tout.

« Si tu savais dans quel désarroi d'emménagement de logement, nous avons été, et si tu nous voyais campés sur quatre planches assemblées au beau milieu d'une chambre où il n'y avait rien que des punaises, avec quatre chaises et deux tables prêtées par les Fournier ! Il n'y a que nous pour vivre ainsi sur un pied. On dirait que Marie a passé toute sa vie au bivouac.

« Bonne nuit, cher. L'important, c'est que nous nous,

portions bien, et que nous vous chérissions. Bonne

nuit, ma mère bien-aimée, mille tendres baisers pour

vous deux. A demain.

« Eugène. »

A Bataillard, qu'il engage à lire ses notes de voyage aux mains d'Armand du Mesnil, Fromentin écrit le 5 août 1853 :

« Tu me reprocheras, j'en suis sûr, d'être encore là, comme ailleurs, trop pointro et d'une sensibilité trop exclusivement de sensation. Pourtant j'espère que tu

78 COKRb:SPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS

y trouveras certains côtés de coup d'œil qui peut-être te feront rêver. »

A Armand du Mesnil.

Blidah, 29 août 1853.

« Cher bien-aimé frère, voici non pas la suite, mais le commencement logique des notes; je viens de les mettre à la poste et tu les recevras en même temps que cette lettre que je n'ai pu faire à temps pour l'enfermer dedans. Elles s'arrêtent à moitié de D'jelfa (1). Je m'étais dit qu'elles partiraient par le courrier du 30, et, malgré un travail forcé depuis neuf jours, je n'ai pu faire plus, ' et je te les envoie inachevées. D'jelfa aura une deuxième lettre ; la première se terminera après le repas et la très courte histoire du fou (2). La suivante, datée du soir, parlera de D'jelfa, centre des Ouled-Nayls, de Si Chérifî, de l'aspect du Bordj, etc. L'article finira par une deuxième lettre, datée de Laghouat à l'arrivée, parlera de Ham'ra, de Sidi Makhelouf, dernières étapes (3) ; aspect de bivouac : un mot du Chambi, un de nos cavaliers, le même qui a fourni au général Daumas les renseignements du grand désert et dans la bouche duquel est mis le récit, drôle de personnage, qui depuis a figuré à l'hippodrome et a dansé à Mabille ; un mot de Hia''4a,\e plus efféminé des garçons que j'aie rencontrés dans le sud et qui voyageait avec nous, étrange et douteuse figure qui est tout un côté du pays. Enfin, arrivée et entrée à Laghouat, première apparition du Falad (4).

(1) Un Eté dans le Sahara, p. 36 et suiv.

(2) IMd., p. 68.

(3) Ibid., p. 83 et suiv., p. 98 et suiv.

(4) Ibid., p. 105 et suiv.

« II y aurait trois parties : 1° de Médéah à Laghouat ; 2° Laghouat ; 3^ et, comme accessoire, Aïn-Mahdy. Aïn-Madhy tout seul ne signifie rien, il nécessite pour l'intelligence des choses une foule de détails qui ne sont bien placés qu'au début ; venant après, il peut se simplifier beaucoup et gagner par là (1). D'ailleurs, c'est à faire, il faut attaquer cela avec plus d'entrain. Appuyé sur autre chose, il y a le contraste à faire mieux saillir, c'est glacé.

« Je crois que tu seras plus content de ceci ; je sens tout ce qu'il y manque, mais pour le moment, je n'ai pu faire mieux. C'est un peu trop coupé par tableaux. Venant de moi, je n'ai pas craint de trahir cette intention réelle de procéder en peintre. Il y a, je crois, pourtant, un peu plus d'enveloppe, et surtout une ardeur de plus. Je désire que certaines parties te remuent un tout petit peu le cœur, comme elles me l'ont fait à moi en l'écrivant.

« Tu verras s'il n'y a pas trop /e .-j'ai pourtant veillé à ce que le moi ne fût pas embêtant : si quelquefois il n'y a pas un peu de flon-flon : j'ai une peur affreuse de la fanfare à propos de trop peu, comme des g:ens qui parlent trop haut ; si enfin le début de Médéah ne fait pas hors-d'œuvre ; je ne crois pourtant pas, à cause de l'à-propos.

« Je t'abandonne enfin les fautes de français, les répétitions de mots, etc. Nettoie cela du mieux possible. Je voudrais que tu n'eusses montré Aïn-Mahdy à personne avant que je l'aie recommencé.

« Tu verras, en tout cas, que la partie que je t'envoie, devant inévitablement et dans tous les cas paraître la première s'il y a chance que cela

(1) Ce plan du Sahara n'a pas été remanié. Ce sont bien là les divisions du livre.

paraisse, il y a beaucoup de choses qui deviennent double emploi dans Aïn-Mahdy et qu'il faudrait supprimer.

« Je ne réponds point à ta lettre, tendre ami, elle m'a prouvé que tu étais triste, laisse-moi voir les causes... je sais ce que j'en tirerai. Tu vois que je travaille, et ceci nulle part ailleurs je ne le pourrais faire dans des conditions pareilles de repos.

« J'ai suspendu mes dessins pour faire cette partie de mes notes ; j'ai la tête un peu fatiguée. Demain je me mets à mon esquisse. Aussitôt après, et en même temps le soir, j'achève V itinéraire et je te l'envoie. Nous verrons après pour Laghouat, qui est important.

« Je suis plus sévère que toi, à moins que tu n'appelles un beau sobre une chose qui, à la relecture, m'est démon-, trée froide et indigente.

« Adieu, cher, adieu, tendre, adieu, mon frère bienaimé ; patience encore, je ne dors pas, mais je te le répète : à Paris, à la Rochelle d'abord, je tombe dans un tourbillon ; laisse-moi achever ici dans le repos ces notes, mon esquisse, mes dessins de voyage, que je ne ferais jamais ailleurs, je le sais, je le sens, de la même manière et avec la complète possession de moi. Laissemoi voir les courses, la seule occasion que j'aie de voir un spectacle brillant après tant de choses mornes, et nous irons aussitôt après prendre enfin nos vacances avec vous.

« Je suis crevé de fatigue. Adieu, adieu, chère et tendre mère, il fait chaud, il fait beau. Si je n'étais pas si bête, je mettrais un peu dans ce que je produis de la flamme qui me brûle le ventre. Adieu, vous deux que nous chérissons, je vous embrasse mille, mille, trois mille fois.

« Eugène.^»

Au même.

Blidah, 9 septembre soir [1853].

« Cher ami, tu as maintenant mes notes et dans trois jours j'aurai ta réponse. Une fois pour toutes, je n'ai ni avis, ni ordre à te donner : fais-en, nous en ferons ce que tu pourras, ce que tu voudras, si, cette seconde partie te plaisant mieux que l'autre, tu m'engages à la continuer...

« J'ai fait deux ou trois dessins, une course avec Marie aux Hadjoutes. Je me sens entraîné dans le tourbillon de la province où je vais pour un temps perdre toute gaieté, tout esprit, tout repos, tout entrain. Je ne reprendrai pied qu'auprès de toi, je le sens bien. II est entendu que, dans tous les cas, nous partons du 5 au 10 octobre. — Pour où ? C'est ce que nous allons apprendre de ma mère, si enfin elle s'explique. Je commence à faire à ce paisible pays des adieux déchirants. Dieu sait pourtant si j'ai envie de vous deux ! Mais tu comprends tout cela.

« Adieu, cher tendre frère, je te donne de fiers ennuis. Moi qui reproche aux autres de manger ta vie, j'en aurai avalé ma bonne part! Que ferai-je donc pour te la rendre? Si je pouvais m'acquitter jamais envers notre mère et envers ma chère créature de femme?

« Adieu encore... Je vous embrasse tous doux mille fois du plus fort, du meilleur de mon cœur.

« Eugène. »

Eugène Fromentin rentre en France au commencement d'octobre.

Durant son séjour en Algérie, il avait exposé au Salon de 1853 un unique tableau, son Enterrement maure, dont l'allure générale et la composition furent remarquées, malgré l'exécution encore lourde et le coloris papillotant (1).

« Les années 1852-1853 sont, dit M. Gonse, la genèse de la virilité d'Eugène Fromentin comme peintre et comme écrivain... » Elles voient éclore d'innombrables dessins, fiévreusement jetés sur le papier en France ou en Algérie avec une intelligence et une sûreté merveilleuses. Après cet effort surhumain, le maître est épuisé, il se fait une longue éclipse dans sa production artistique.

Du reste, nous le perdons de vue de l'été 1853 à l'été 1856. Ce sont des années de lutte pour imposer une signature encore discutée. A mesure que le nom acquiert de la notoriété, les jalousies s'affirment.

Et puis, malgré la joie apportée à leur foyer par la naissance de leur fille Marguerite, survenue en juillet 1854, l'artiste et sa femme sont contraints par des nécessités pécuniaires de vivre dans une dépendance étroite et pénible vis-à-vis des parents d'Eugène. Les tableaux du peintre, vendus à des intermédiaires pour en tirer des ressources immédiates, sont payés des prix insignifiants (2).

(1) M. Louis Gonse (ouvr. cité, p. 53) y voit l'influence passagère et pas très heureuse de Diaz.

(2) Le Goum, 350 francs; les Fauconniers, 300 francs, etc. (Lettre à Mme Eugène Fromentin, non datée.) « J'ai fait cette semaine trois petits tableaux nouveaux : un à 150 francs, deux autres à 100 francs pour Beugnet. Il fournit les cadres. Il les a vus; il est enchanté. Il gagnera dessus 200 pour 100, mais n'importe ! C'a été l'affaire d'une forte journée de travail. Ils sèchent, lundi je les termine et les signe. » (Même lettre.) — En septembre 1856, la Chasse au Faucon sera vendue quatre cents francs. (Lettre inédite à M. Gabriel Admirault, du 26 septembre 1856.)

Fromentin et sa femme passent donc à la Rochelle, une grande partie de l'année 1854, sans prévoir le moment où il leur sera permis de s'installer à Paris.

Eugène, d'ailleurs, souffrant des yeux, retombe dans une de ces crises de découragement qui annihilent ses efforts. Du Mesnil, comme de coutume, le réconforte et le conseille :

« Ne te tourne plus contre toi-même ; use de toutes tes forces à ton profit, apprends à te conduire au physique et au moral, et tout ira (1). »>

(1) L'ami clairvoyant, l'ami dévoué qu'aucun scrupule n'arrête dans la tâche qu'il s'est imposée, se fait alors, avec une rude franchise, en exagérant même sa critique pour la rendre plus efficace, le porte-parole de ceux qui s'intéressent à Fromentin et suivent son évolution. Il nous ouvre ainsi, dans une fine analyse, un jour curieux sur l'état d'esprit du peintre durant l'été 1854. (Lettre à Fromentin non datée, septembre 1854.) « Dans ces derniers temps surtout, ton état physique et moral m'a très fortement préoccupé. J'ai été inquiet de ta santé et plus encore peut-être du singulier trouble de ton esprit. Depuis un an, depuis ton retour d'Afrique, tu t'es donné une peine infinie pour anMntir chez toi toute initiative. Toi, l'être prime-sautier par excellence, tu as pris à tâche, sous prétexte de te compléter, de cesser d'être, et parce que tu changeais de place une fois par semaine, tu as cru parfois que tu te transformais. L'histoire de ces incarnations serait curieuse à étudier. A tes débuts, tu as été amoureux de Diaz, de Cabat, de Decamps ou de Delacroix (peu importent les noms). Ces gens-là ont passé. Aujourd'hui, c'est le tour du Louvre et de Gustave Moreau. Tu prétends n'étudier que les procédés ; mais, comme tu es sans mesure dans tes sympathies, il arrivera qu'au lieu de t'approprier ce que les anciens ont de beau, d'ingénieux, de charmant, tu en viendras sans y

prendre garde à ne copier que leur métier Ton but est de faire

de la bonne peinture, cela n'est pas douteux ; mais sais-tu, en réalité, quel genre tu veux adopterï As-tu une conviction résolue? Et, même dans les choses de pure iui{)ression, as-tu une certaine continuité? Non. Tu vois un tableau vert, jaune, bleu, gris le dinian<'he : le mercredi tout a changé, et je ne parle pas seulement dos figures, mais du ciel, des terrains, des premiers plans, et tu varies sur le fond et sur les moyens. — D'où vient cela? Tu es aussi convaincu, aussi ému que qui que ce soit : tu os. il est vrai, comme toutes les créatures sensibles, sujet j\ des fiùvres d'ardeur et h des défaillances ; mais 51 lu .^iavais te ;^arder, et partir <lc toi, le mal serait moins grand

84 CORRESPONDÀNCP: et fragments INEDITS

La crise passée, l'artiste s'efforce, plus que jamais,

d'affirmer sa personnalité et d'arriver coûte que coûte.

Sa peinture ne recevant plus auprès du public

qu'il n'est. Extraordinairement têtu par places, tu es un des êtres les plus inconsistants que je sache dans la fonction capitale de ta vie. Un jour viendra sans doute où le premier sot venu n'aura pas le talent de t'émouvoir; mais encore aujourd'hui (et Dieu sait après quelles expériences !) tu acceptes ou tu te crées des théories diamétralement opposées à celles que tu professais la veille, et, qui plus est, est-il possible d'admettre, par exemple, qu'après avoir fait tes petits chevaux ou tel autre de tes tableaux dans les gammes que tu possèdes très bien (et que tu méprises à toi tout seul contre l'assentiment unanime), tu ailles subitement peindre le dernier tableau que tu nous as laissé?

« Qu'il y ait à prendre dans les fonds du Poussin, soit ; que Gustave Moreau fasse de certains tons (pour certains essais) l'emploi qu'il lui plaira, ?oit ; mais ce n'est pas là ton affaire. Va voir André del Sarto et Léonard et Titien, etc. Juge-les en homme intelligent ; mais, ensuite, reviens à tes moutons...

« Considère, je te prie, que tous les efforts que tu as dépensés ont moins tendu, je le répète, à donner plus d'accent à tes qualités, à les développer, à les compléter, qu'à en acquérir de nouvelles, qui trop souvent étaient la négation des tiennes propres. Ce que tu as dépensé en imaginations de tableaux est prodigieux ; tu Ves évaporé pour ainsi dire dans tes rêveries, dans tes contemplations ; mais la patience t'a manqué pour fixer tes pensées.

« Parmi tant de gens qui ont d'eux-mêmes une si magnifique opinion, tu offres ce spectacle étourdissant d'un homme qui, avec une conscience assez ferme de sa valeur, semble avoir pour lui en même temps le plus profond mépris. Il faudrait se prononcer cependant ; ou tu sais quelque chose, ou décidément la tâche que tu as entreprise est trop lourde. Résigne-toi à vivre en paix ou à t'estimer un peu... Ne sois pas esclave du ton. Tu m'as dit autrefois que j'étais trop exigeant pour la peinture et qu'un artiste n'était pas un instrument mais avant tout un être sensible; eh bien! laisse-toi sentir; un moment d'abandon, je t'en prie; oublie, au nom de Dieu, toutes ces discussions oiseuses par où nous avons passé ; vis, respire, fais vivre, fait respirer ; fais songer, sinon penser. Tu en sais autant qu'il en faut pour atteindre ce but; n'en ambitionne pas d'autre et reviens-nous guéri de ton mal d'yeux et de l'horrible manie du dénigrement de toi-même.

« En résumé, tu pèches moins par ignorance que par incohérence. Tu manques de fixité, quoi que tu en dises, et avec toutes les qualités d'un homme fait, et bien fait, tu acceptes trop facilement toutes

raccueil qu'il était en droit d'en espérer après ses premiers succès, il se tourne, sans cesser de peindre, vers un autre horizon. Il prépare, durant l'été 1856,

les influences. II y a là-dedans beaucoup de complaisance et pas mal de paresse d'esprit. Tu es arrivé cependant à un âge où, tout en admettant le progrès continu, tu devrais conclure et ne plus te contenter seulement d'affirmer tes volontés par des paroles. Il faut produire ou jeter là ton fagot...

« J'ai vu tes tailleurs, tes petits chevaux au piquet, même tes palefreniers et j'affirme qu'avec toutes leurs incorrections il y a dans ces petites toiles plus que des promesses. Il ne faudrait, pour les rendre excellentes, qu'un peu de soin en plus...

«Sur trois cents tableaux que tu as commencés, il n'en est pas dix dont tu aies été mécontent le premier jour; même tu y as travaillé parfois paisiblement pendant une semaine ; puis tu les as détruits souvent : pourquoi? Bien moins, sois-en certain, parce que la science te manquait que par lassitude simple et par fantaisie de changer. Ton premier élan est presque toujours bon, sois-en convaincu. Telle toile a beaucoup gagné avec le temps, je ne le nie pas, mais c'est quand tu ne t'es pas écarté de l'impression première.

«Puis n'est-il pas incroyable de procéder comme tu procèdes? Qu'un peintre d'histoire soumette tout son tableau à une figure principale qui est Vidée même de sa composition, qu'il sacrifie beaucoup pour mettre cette figure en lumière, je l'admets; mais encore ces sacrifices sont-ils voulus. Toi tu veux parfois, il est vrai, soumettre aussi tes toiles à une note dominante, mais fréquemment cette note est de hasard. C'est une trouvaille, et tu détruis ce que tu as fait parce que tu as rencontré une croupe, une veste, une touffe d'herbe d'un beau ton : « Moi aussi, me dites-vous, j'en ren- « contre des tons ; mais je n'ai ni esprit, ni âme. » Là sont les vraies valeurs de l'artiste. Tu as assez de couleur comme cela, crois-moi.

«Enfin, par quoi ont péri Cabat, Dupré et tant d'autres? Leur nieras-tu le mérite à ceux-là? Non. Diras-tu qu'ils se sont toujours trompés? Non. Il fut un temps, le temps où ils ne savaient autre chose qu'aimer et sentir, où ils se sont fait un nom qui restera à travers leurs égarements. Depuis, s'ils sont tombés, c'est qu'ils ont trop écouté la critique et les avis, c'est qu'ils ont voulu, de propos délibéré, cesser d'être eux-mêmes.

«Voilà mes conclusions -.sois toi; n'apprends plus, produis. Quand tu sens la fatigue, c'est que tu es hors de ta voie assurément, car i est dans ta nature de produire facilement, maintenant comme autre

fois, comme dans les commencements, comme pour écrire

« Ce qu'il importe de discerner (car, dans cette confusion que tu as faite dans ton cerveau et dans ton travail, il est assez difficile de

la publication de son premier volume, Un été dans le Sahara. Il espère par là à la fois regagner un peu de publicité et se tirer en même temps de la servitude où il se trouve vis-à-vis de sa famille (1).

Le Sahara parait à la fin de 1856, dans la Re{>ue de Paris. Il a du succès. En décembre, il va être publié en volume chez l'éditeur Michel Lévy. Fromentin a passé la plus grande partie de l'année à La Rochelle, il y est encore. Du Mesnil, demeuré à Paris, s'est chargé de toutes les démarches utiles pour la publication du livre.

A Armand du Mesnil.

[Saint-Maurice, décembre 1856].

« Cher vieux, j'ai ta lettre depuis ce soir; merci des deux bonnes nouvelles. A Paris, je jouirais sans doute beaucoup plus qu'ici de la publication de mon livre ; ici je suis trop loin, et j'en profiterai peut-être sans le savoir.

« Fais toutes les dédicaces que tu croiras devoir faire ; elles seront mieux calculées que par moi ; voilà pourquoi je t'ai laissé ce soin... Dans ce cas, je tiendrais à Pelletan, à T. Delaborde, au Siècle. Dans tous les cas, si tu le crois bon, j'aimerais, soit directement, soit par Gleyre, à en faire remettre un à Planche...

(( Va pour Lamartine et Sand, avec hommage respectueux.

savoir ce que tu veux au juste), ce qu'il importe de discerner dans tes penchants, ce sont ceux qui t'appartiennent en propre. Je compte sur la nature et sur la solitude pour te rendre sincère... » (1) Lettre à Bataillard, 2 septembre 1856.

« Important : dans les dédicaces que tu écriras en signant pour moi, ne crois-tu pas bon de dater de Saint- Maurice. Il pourrait se faire que j'eusse à recevoir une lettre de remerciements. Et où l'adresser?...

« Et Gautier? Ne dois-je pas joindre à l'exemplaire un mot et la Cible? Ne serait-ce pas l'occasion?... Si tu crois bon, fais prendre le tableau chez Gustave [Moreau] et fais-le porter avec l'exemplaire. Ci-joint un mot pour lui ; si tu l'approuves, envoie-le avec le tableau.

« ... Je suis éreinté, abruti... »

Le livre paraît en janvier 1857, quelques mois avant Madame Bovary qui lui succédera dans la même Revue de Paris et dont Fromentin sera très frappé (1).

A peine édité, le Sahara est distingué par la critique, il se lit, il se vend. La Revue des Deux Mondes fait une démarche auprès de l'auteur pour s'assurer la publication d'un second volume, s'il en écrit un (2).

A Armand du Mesnil, puis à Madame du Mesnil mère.

Saint-Maurice [janvier 1857, mardi soir].

« ... Oui, je suis content, ou je serais bien ingrat envers la Fortune qui, évidemment, me sourit en ce moment. — Mais heureux dans le sens où je le serais près de vous, non ; ni Marie ni moi ne pouvons l'être ici. Ce que nous appelons notre bonheur entre nous, se forme d'épanchements, s'alimente, il faut le dire, de notre amitié, se traduit en des formes un peu vives qui ne

(1) Un Eté dans le Sahara a atteint en 1911 sa 23'" tVlition en France, non compris les tirages de luxe.

(2) Lettre à Armand du Mesnil, sans date.

sont pas de mise ici. Je sens que tout va bien, je suis content que ce livre paraisse, mais je n'en ai pas la joie ; je puis même dire que ta joie jusqu'à présent fait la mienne, — et la plus forte raison que j'aie d'être heureux, c'est toi qui me la donnes en me montrant si vivement que tu l'es.

« Quant au plaisir direct de me voir publié, de savoir qu'on me lit, que peut-être on me goûte, que mon nom entre dans quelques oreilles et que j'occupe un peu l'attention de quelques gens que j'estime, je n'en sais rien, je n'en saurai rien, et tout ce petit enjolivement, et ces petites flatteries pour l'amour-propre, j'en serai privé...

« En résumé, tes lettres, où ta joie se montre à chaque ligne, voilà mon unique et vrai bonheur ; tu le rends à peu près quotidien depuis une semaine, et franchement tu m'as fait passer des moments délicieux.

« Ah !la lettre de notre mère ! voilà une bonne et digne et tendre femme ! Je vais lui dire, pas comme je l'ai senti, ce que sa lettre m'a fait de plaisir...

« Pour notre mère. — Je m'étais bien flatté que vous me liriez aussitôt que vous auriez mon livre, chère tendre mère, et nous riions, Marie et moi, ces jours-ci, en vous revoyant, comme autrefois, mon livre d'une main, votre bougie de l'autre, et méditant la prose encore inconnue de votre troisième enfant. J'ai reçu votre lettre hier soir, elle m'a fait un tel plaisir que tout de suite je voulais y répondre ; mais la fatigue est venue trop vite et j'ai dû attendre à ce soir. Si mon livre a des succès qui me soient utiles, il n'en aura pas qui me soient plus chers que le succès que vous me faites à vous deux, vous et Armand.

a Vous m'avouerez que cent dédicaces ne seraient pas trop pour une affection comme la sienne et ne diraient

jamais le bonheur que j'ai à me déclarer son frère et son ami. Quant à vous, ma chère mère, je suis assez fier de ce que vous me dites et des tardives satisfactions que je vous donne. Si Dieu nous prête vie à tous, j'ai l'ambition, bien ancienne déjà, de vous en donner d'autres. Le pourrai-je?

« Longtemps j'ai eu cette ressource commode d'accuser la mauvaise chance ; maintenant que la chance est pour moi, tout dépend de moi, et je ne pourrai plus accuser que moi, ce qui m'inquiète horriblement.

{( Moi aussi, je voudrais bien écrire un autre livre ; pour la raison qu'un livre tout seul est ridicule, et que s'arrêter là quand on attend quelque autre chose de vous, c'est donner à penser qu'on n'est pas riche. Et mieux peut-être eût valu ne rien écrire que de montrer qu'on est stérile. Nous verrons. En attendant je pioche, et ceci est peut-être plus positif...

« Adieu, chère mère, et merci. Comme je le dis à Armand, de pareilles lettres font toute ma joie. Vous connaissez ma famille, chacun a sa manière d'être content ; moi, j'aime mieux la vôtre. J'y trouve un encouragement dont mon travail profite et dont ma tendresse filiale est pénétrée.

« J'excepte ma mère qui, véritablement, me témoigne un contentement qui m'enchante.

« Adieu encore, je vous embrasse mille fois, et vous chéris en fils.

« Eugène. »

« Adieu, toi, je travaille à mon troisième panneau, qui prend figure.

« Je t'aime, vieux chéri, et t'embrasse.

a Euo. »

A Théophile Gautier (1).

Saint-Maurice, près la Rochelle, vendredi, 23 janvier [1857].

{( Monsieur et ami,

« Je vous fais remettre un exemplaire de mon livre qui paraît, moi absent, avec le regret de ne pouvoir vous le porter moi-même. Il vous doit d'avoir enfin vu le jour ; il vous devra assurément ce qu'il aura de succès, s'il en a ; c'est à ce titre et à bien d'autres que je vous l'offre, comme un mince témoignage de toute ma gratitude.

« J'y fais joindre un exemplaire, trop modeste aussi, de ma peinture (2). Celui-ci ne vaut pas mon livre, à votre avis comme au mien ; mais, toute question de mérite à part, je vous prie de l'accepter, en attendant mieux, comme une carte de visite qui me représentera pendant mon absence.

« En vous faisant à peu près souvenir que je suis peintre, il vous rappellera, d'ailleurs, si vous le permettez, toutes les occasions que vous avez eues de vous montrer bienveillant pour moi et toutes les raisons que j'ai depuis longtemps déjà de me croire sincèrement et de cœur votre obligé.

« Recevez, monsieur et ami, avec mes mille remerciements pour vos sympathies, vos encouragements et vos services, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux.

« Eugène Fromentin. »

(1) Lettre obligeamment communiquée par le vicomte Spœlberch de Lovenjoul, ainsi que les lettres postérieures adressées au même.

(2) Le tableau de la Cible.

A Paul Bataillard, Fromentin déclare le 3 février :

« ... Apparemment que je suis de ceux à qui le succès ne vient que lentement et que, pour être enfin heureux, je dois être plus patient que d'autres et aussi plus persévérant. Mon livre aidera, j'espère, ma peinture, qui déjà |marche assez bien... J'ai l'ambition de faire un petit livre pour l'année prochaine, et je m'en occupe, en dehors, bien entendu, de mes heures de peinture, c'est-à-dire le soir. »

Il s'agit ici d' Une année dans le Sahel, qui ne paraîtra que deux ans plus tard.

Théophile Gautier, dans VArtiste du 22 février et du l^"" mars, fait du Sahara un éloge sans réserve. Fromentin, qu'il a souvent loué dans sa peinture, vient de se révéler comme un écrivain de premier ordre. Son livre est un chef-d'œuvre de style que les plus illustres seraient fiers de signer. Il est singulier et charmant, d'une nouveauté absolue. Il peint avec un rare bonheur des choses qu'on n'avait jamais encore songé à rendre et des effets qui ne semblent pas appartenir au domaine de la littérature.

A Théophile Gautier.

Saint-Maurice, près la Rochelle, 23 février [1857].

« Monsieur et ami,

« Je reçois à l'instant le numéro de VArtiste d'hier, et je lis avec confusion le magnifique article que vous me consacrez. Je m'attendais à une mention de vous ; je la souhaitais ; je n'aurais jamais osé prétendre à un panégyrique aussi complet. Vos éloges ne me troubleront pas la tête et je tiens à vous le dire, car je demeure profon-

dément humilié devant le but que je poursuis sans l'atteindre autrement que par échappées.

« D'ailleurs, au milieu de tant de bonne volonté, je ne puis m'empêcher de faire la part exacte du critique et de l'ami. Je dis VamU en vous demandant la permission de vous donner ce titre ; car je ne puis expliquer autrement que par un peu d'amitié préventive la bienveillance singulière dont vous encouragez chacun de mes essais.

« Merci donc et mille fois merci. Éloges, sympathie, bienveillance, tout cela dans un témoignage public, signé de votre nom et portant la marque de votre talent, voilà plus qu'il n'en faut pour m' atteindre de toutes les manières et pour me rendre à tout jamais reconnaissant.

« Je travaille ici, avec le désir impatient de vous faire penser un jour de ma peinture ce que vous écrivez, aujourd'hui de mon livre. Si quelque chose oblige, c'est la notoriété que vous donnez à mon nom ; et, toute reconnaissance à part, je me sens trop profondément obligé envers votre opinion pour ne pas sentir amèrement aussi tout ce qui manque au talent de peintre que vous attendez de moi.

« Recevez, avec la nouvelle expression de toute ma gratitude, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

« Eugène Fromentin. »

Louis Ulbach écrit de Paris à Fromentin (18 mars 1857) : « Votre livre a un très réel succès. J'en entends parler

partout.

« Il y a trois jours, Lamartine exprimait dans un salon

devant moi son admiration et déclarait que jamais on

n'avait si bien peint l'Orient (1). »

(1) a On l'a lu en entier et tout haut chez M. de Lamartine, aux applaudissements du maître. » (Du Mesnil, lettre à Fromentin, non

CORRESPONDANCL: et fragments inédits 93

Parmi les écrivains avec lesquels Eugène Fromentin va entrer en relations, il en est un qui exerçait alors une sorte de royauté littéraire et dont l'influence ne sera pas sans marquer légèrement le talent, pourtant si personnel, de l'auteur de Dominique.

George Sand était âgée de cinquante-trois ans lorsqu'en 1857 elle entra en relations épistolaires avec Eugène Fromentin. Elle était donc son aînée de seize ans. Elle avait déjà produit les trois quarts de son œuvre, une centaine de volumes : ceux de sa première manière, romantiques et retentissants ; ceux de la seconde, animés d'un socialisme ardent et chimérique; enfin, depuis 1846 et 1848, ces purs chefs-d'œuvre, les idylles rustiques dont les noms demeurent dans toutes les mémoires. 1853 avait vu éclor(3 les Maîtres sonneurs ; 1854, V Histoire de ma vie. Au théâtre, François le Champi, Claudie, le Mariage de Victorine, Mauprat, et, en 1856, Françoise, venaient d'exposer au feu de la rampe un talent plus accoutumé à s'affiimor dans le livre, et qui, sans doute, s'y mouvait avec plus d'aisance et de maîtrise. Contes, nouvelles, articles de critique, essais divers, George Sand avait conquis la renommée dans tous les genres.

La politique elle-même, presque toujours nuisible aux efforts du penseur et de l'artiste, avait plutôt servi l'auteur de Consuelo. En môme temps qu'avec Barbes

datée.) — A. AU^xandre, dans ses Souvenirs sur Lamartine, note de son rôle : « Il avait lu avec ravissement les paj^es colon'^es de Fromentin, ses peintures de voyage. » — Louis Cabat. l'ancien maître de Fromentin, en recevant un exemplaire du Sahara est touché du souvenir : a Mon cœur en avait besoin. Go silence qui s'était fait entre nous m'était dur et je ne pouvais me résigner à l'accepter... Je lirai avec un vif intérôt votre livre qui s'est placé d'un seul bond au premier rang de la littérature française » (à Fromentin. 7 décembre 1857).

et Mazzini, elle correspondait avec le prince Jérôme Napoléon. Après s'être mêlée, en écrivain militant, aux événements de 1848, elle sollicitait efficacement l'empereur et l'impératrice en faveur des proscrits, des acteurs malheureux, des journaux suspendus pour écarts de presse. Tout ce que la France et une partie de l'Europe comptaient d'illustre dans les lettres, les arts, la haute politique, fréquentait chez elle, et, de Nohant, où elle aimait vivre, la pensée universelle, métamorphosée en poésie, répandait par tout le monde intellectuel un courant d'idées fécondes et de généreuses aspirations.

Le peintre, en écrivant à cette illustre correspondante, n'avait aucune arrière-pensée de littérature. Aux encouragements presque maternels qu'elle lui prodigue avec un véritable accent d'autorité s'il répond d'un ton quelque peu contraint et d'un style parfois recherché, c'est qu'il est modeste, inquiet de tout, scrupuleux à l'excès. Débutant dans l'art littéraire, il s'incline avec respect devant l'âge, le sexe et la gloire, en même temps qu'il éprouve, avec la crainte de la mal exprimer, une ardente gratitude pour cette reine du roman qui daigne l'accueillir, lui donner des conseils et le protéger. Il se sent gêné enfin par le romantisme incandescent de l'auteur de Lélia qui choque son goût classique et son idéal d'écrivain (1).

(1) La correspondance Fromentin-Sand, ou du moins ce qui en subsiste, s'échelonne de 1857 à 1866, avec d'importantes lacunes (ma: 1857 à décembre 1858, juillet 1859 à avril 1862, juillet 1863 à août 1865). De 1866 à 1876, année où George Sand et Fromentin moururent l'un et l'autre, nous ne possédons rien.

Au total, trente et une lettres de George Sand et trente de Fromentin. La série se complète par une lettre de Maurice Sand et sept d'Alexandre Manceau à Fromentin, un billet de Fromentin à Manceau et trois lettres de lui à Maurice Sand.

On sait que Maurice Sand (1825-1889), dessinateur et peintre de

En janvier 1857, Fromentin chargeait du Mesnil, on s'en souvient, d'envoyer VEié dans le Sahara à quelques critiques, parmi lesquels George Sand, avec une dédicace datée de Saint-Maurice.

Il est assez piquant de voir une amitié littéraire qui se montrera si déférente chez le peintre de FAlgério, si cordiale chez la romancière, débuter par une dédicace banale et par la négligente supercherie d'une écriture contrefaite. Mais pour George Sand, au moins, l'auteur ne se contente pas de cet hommage emprunté ; la première lettre d'elle répond à une lettre de Fromentin qui, évidemment, précéda ou suivit de peu l'envoi du volume.

George Sand écrit qu'elle n'a jamais rien lu de plus artiste et de plus maître. C'est de la grande peinture ; un coup d'œil supérieurement net et riche, avec l'expression simple, juste et grande. L'auteur est heureux : il sent la nature par tous ses porcs ; il la fait voir et sentir comme si on l'avait devant les yeux. Qu'il n'en reste pas là ; qu'il fasse n'importe quoi en littérature ; il le peut (1).

Au reçu de cette lettre, Fromentin remercie avec confusion et proteste de sa vive reconnaissance (2) : « Il n'y a dans le sentiment que j'éprouve à m'ontondro

talent, a illustré des romans de sa mère. II en écrivit lui-même. Son meilleur ouvrapfo, Masques et Bouffons, étude d'acteurs et de mimes de la comédie italienne, illustré par lui, parut en 1859.

Alexandre Manceau, graveur et homme de lettres (1817-1865), a gravé notamment les dessins de Masques et Bouffons et le fameux portrait de George Sand par Couture. Ami de Maurice, il vécut au foyer de sa mûre dus avant 1857 et jusqu'à la (lu de sa vie.

La plupart des lettres d'Eugène Fromentin ont été insérées par M. Gonse dans son ouvrage cité, avec quatre lettres de George Sand (27 mars 1857, 12 décembre 1858. 22 juillet 1859 et 18 avril 1862). En leur ensemble, les lettres de George Sand à Fromentin ont été publiées dans la Revue de Paris, numéros des 15 septembre et 1" octobre 1909.

(1) Lettre du 18 mars 1857.

(2) Lettre du 23 mars, publiée par M. Gonse.

louer de la sorte et par vous, madame, rien que de bien avouable : ce n'est ni de la modestie, ni de l'orgueil trop flatté. Je m'étonne seulement d'avoir fait quelque chose qui mérite de votre part un pareil accueil ; j'en suis profondément touché. » — Il parle ensuite du Sahara : (( ce petit livre qui vous donnerait à croire que je suis un écrivain de profession, tandis que je ne l'ai été et ne pourrai jamais l'être que par hasard. Car malheureusement je suis peintre ; je dis malheureusement en attendant que je l'aie plus honorablement prouvé... » Il ira sans doute de l'une à l'autre carrière, et les encouragements qu'il reçoit exciteront ce désir de bien faire qu'il croit avoir déjà à l'état de tourment.

George Sand admire surtout la seconde moitié du volume (1). La rencontre de la tribu est un chefd'œuvre (2), c'est de la peinture de maître : vérité, goût, simplicité, sincérité.

« Je crois que vous ne vous doutez pas du talent que vous avez... Vous avez dix fois plus en vous que Jacquemont et, peut-être, entre nous soit dit, que tous ceux qui écrivent en ce moment sur n'importe quoi (3)... Restez bon, voilà le plus difficile, mais comme je vous crois vraiment fort, j'espère que vous en viendrez à bout... » — Ce qui frappe George Sand dans le Sahara, c'est surtout la grandeur dans la sobriété : pas une longueur, pas une tache, pas une personnalité ridicule ou folle, recueil de tous ceux qui ont du talent ou qui n'en ont pas. Il est d'ailleurs nécessaire que l'auteur apprenne un peu de géologie et de minéralogie ; c'est indispensable à un écrivain descriptif comme à un peintre. Et

(1) Lettre du 27 mars, publiée par M. Gonse.

(2) Sahara, p. 229 et suiv.

(3) Victor Jacquemont, l'auteur, mort si jeune, des Lettres crites de rinde de 1828 à 1832.

l'illustre romancière invite de pressante façon le peintreécrivain à la venir voir...

Cette lettre, « admirablement bonne et fortifiante », — répond Fromentin le l^'^ avril, — achève absolument de le confondre. Il est très troublé, très ému, et demande la permission de voir dans ces éloges la récompense anticipée de ce qu'il pourra faire de bien un jour. Il sent combien sa valeur actuelle est mince et ses ressources légères.

« Je vous tromperais également, en vous laissant croire que jo suis modeste. Je suis horriblement défiant de mes forces, voilà tout : — défiant par nature, défiant par raisonnement depuis que je me compare à ce qui véritablement me paraît être le but de tout homme qui tend au bien.

«Vous me donnez des conseils excellents, madame, que je devrais et voudrais bien suivre, mais j'ai tout juste l(^ temps de produire. Quand donc aurais-je celui d'apprendre? — Quant à ma peinture, je ne suis point pressé de vous la faire connaître : assurément elle vous désenchantera. Non pas qu'elle soit mauvaise : elle vaut ni plus ni moins que la plupart des petites œuvres de notre temps ; elle est médiocre. Telle qu'elle est j'en pourrai vivre ; mais je suis sans indulgence pour moi comme pour l(^s autres. Très sobre d'admii'ation pour la pointure contemporaine, cela vous donnerait la mesure du jugement que je porte sur la mien ne si vous la connaissiez.

« Pour moi la question est très simple: je n'estimerai avoir rien produit qui vaille jusqu'au jour où j'approcheiai de ce que je sais être indubitablement bon. Et comme le but est bien défini dans tous les genres par tous les maîtres, la route est indiquée, et la distance à parcourir facile à évaluer.

« Voilà sur ce point où j'en suis : je tenais, madame, à vous exposer au plus juste le cas que je fais de ma valeur artistique et celui que vous devez en faire pour le moment.

« Je répondrais plutôt d'être bon que de devenir un vrai peintre. Et je vous remercie, madame, de me donner ce conseil qui me prouve que vous avez quelque espoir d'être comprise. La vie que je mène, l'isolement que j'aime et où je continue de vivre, même à Paris, la tournure de mes ambitions, toutes particulières et qui jamais ne me coûteront un acte regrettable, des dispositions de naissance dont j'ai le bénéfice moral, si je n'en ai pas le mérite, — voilà peut-être des conditions qui me rendront la tâche plus facile qu'à d'autres. Et si cela suffisait pour me conserver une estime si vite acquise, croyez, madame, que je serais moins embarrassé de ma personne le jour où j'aurai l'honneur de vous voir... »

Fromentin ne croit pas qu'on parle beaucoup de son livre à Paris ; il n'a encore paru que l'article très bienveillant de Théophile Gautier dans V Artiste.

Le 8 mai, la Presse insérait, sous la signature de George Sand, un compte rendu fort élogieux de VEté dans le Sahara. Après une analyse coupée d'abondantes citations, le critique conclut que, dans cette peinture du désert, tout est saisi sur le fait et montré, ce qui ne veut pas dire décrit : c'est un chef-d'œuvre littéraire, qui place d'emblée l'auteur au premier rang parmi les écrivains. Ce livre a toutes les qualités qui constituent un talent de premier choix : la grandeur et l'abondance dans l'exquise sobriété, l'ardeur et la bonhomie spirituelle, « le sérieux d'une conscience d'élite, l'art d'exister pleinement dans son œuvre sans songer à parler de soi, le goût dans sa plus juste mesure,

au milieu d'une saine richesse d'idées et de sensations, la touche énergique et délicate, le juste, le vrai mariés avec le grand et le fort. Ces lettres, très supérieures à celles de Jacquemont, sont appelées à un immense succès populaire... »

Le 11 mai, Fromentin remercie de Saint-Maurice où il a reçu le numéro de la Presse : « Il m'était réservé d'avoir, une fois dans ma vie, la récompense de mes peines et le salaire de mon travail payé au centuple. C'est à vous, madame, que je le dois... Jamais je n'aurais osé y prétendre... Vous mettez le comble à des bontés dont je croyais avoir dépassé déjà toutes les limites espérables... Toutes ces choses me touchent encore plus qu'elles ne m'honorent.

« Quelquefois, j'ai cru que la chance était contre moi. Ne faisant rien pour appeler la Fortune, il m'est arrivé de penser qu'elle m'oublierait peut-être longtemps. On dirait que vous avez compris jusqu'à ces dépits passagers et que vous avez voulu, d'un seul coup, réparer vous-même tout le temps perdu et prendre mon avenir sous votre protection. Il est clair qu'aujourd'hui je ne désire plus rien de personne : mon succès est fait du moment que vous le faites...

« Comment ferai-je, grand Dieu, et que ferai-je pour soutenir un nom, que vous daignez porter de la sorte? »

Après un nouveau mot aimable de George Sand, Fromentin remercie encore le 15 mai : « Il faut pourtant que vous sachiez... que n'ayant pas grande idée de ce que je fais et nulle considération pour le jugement du public, en bien comme en mal, mon seul contentement sincère est de mo sentir approuvé par les quelques esprits que j'estime, que je respecte, que j'admire et que j'aime. »

George Sand s'est bornée, dit-elle, à remplir un devoir.

Elle est heureuse d'avoir fait lire le Sahara et d'inspirer à l'auteur plus de confiance en lui-même.

Eugène Fromentin était lié déjà tout particulièrement à cette époque avec Gustave Moreau dont l'amitié tiendra dans sa vie une large place.

Ces deux artistes subtils et savants, d'une rare probité l'un et l'autre, ces deux éminents techniciens s'aimaient, s'admiraient, se conseillaient mutuellement. Ils se voyaient tous les matins. Ils travaillaient souvent ensemble. Moreau reçut maintes fois des indications de son ami, par exemple, pour les mouvements de ses cavaliers et de ses chevaux.

Exigeant pour les autres comme il l'était pour luimême, Fromentin ne ménageait pas les critiques à Moreau. Il lui reprochait parfois de manquer de simplicité et aussi, dans une certaine mesure, de métier. Mais il déclarait, en revanche, qu'il ne connaissait pas, depuis Léonard de Vinci, de peintre aussi complet.

Gustave Moreau, de son côté, ne fut pas sans exercer une influence appréciable sur les idées et sur la palette du maître de l'Algérie (1).

Lors de la publication du Sahara, Gustave Moreau félicite chaudement l'auteur (2). Il trouve, en même

(1) « Je dois plus à Moreau qu'il ne me doit, dit un jour Fromentin ; c'est lui qui m'a appris à émailler la croupe d'un cheval. » (Jules Breton, Nos peintres du siècle.) — Voir plus loin les appréciations portées sur Moreau par Fromentin à propos du Salon de 1876.

(2) « Ce petit livre est vous tout entier, sensibilité, cœur et intelligence, et je ne puis vous exprimer tout l'intérêt qu'on trouve à le lire... Je vous dirai qu'à première vue ce dont je suis le plus ravi, c'est la mesure exquise et parfaite que vous conservez dans le rendu de vos impressions... En somme, c'est une petite œuvre d'une extrême originalité. » (Lettre à Fromentin, début de 1857.)

temps, sa peinture en grand progrès : originalité dans la facture, vivacité de touche et de rendu, distinction de ton, voilà ce qu'il loue dans les petits tableaux que son ami envoie de temps à autre au marchand Beugnet. Il l'engage cependant à « pousser davantage au fini ».

La préparation de l'exposition annuelle de 1857 est pour Fromentin très laborieuse. « La facilité que j'ai acquise et qui, par moments, est très grande, écrit-il à sa mère quelques jours avant le Salon, à propos de sa Trihu nomade en voyage, ne peut s'appliquer dans une œuvre de pareille haleine et mon travail de sang-froid ne ressemble en rion à mon travail de verve. J'ai besoin d'avoir la fièvre pour donner tout ce que je puis donner, et je ne puis* ni ne voudrais être en état de fièvre pendant le temps nécessaire à l'exécution de ces longues tartines. »

Il semble qu'Eugène Fromentin dût être satisfait du succès, littéraire qui ouvrait l'année 1857. On dévorait son livre, on le portait aux nues. Une avalanche de lettres de félicitations, quelques-unes émanant de personnalités fort en vue, tombait dans le petit atelier de Saint-Maurice. Le tirage du volume s'épuisait. Il était question de le rééditer.

Mais l'auteur souffrait toujours de la vie dépendante qui lui était imposée à la Rochelle. Le bonheur qu'il goûtait dans son ménage, entre sa femme et son enfant, ne suffisait pas aux exigences de sa sensibilité. « La communauté de vie que nous souhaitons tous, écrit-il à du Mesnil et à sa mère, c'est à quatre qu'il nous la faut, et celle-là, malh(Mireusement, trop souvent nous a manqué (1). ))

(1) Extrait de la lettre qui suit.

A Armand du Mesnil.

[Printemps 1857.] « Cher ami,

« Mes tableaux partent demain soir. Quoique j'en sois assez las, je m'en sépare encore avec regret. Il y en a deux qu'après un repos de quelques jours je pourrai certainement rendre meilleurs. Le troisième, la Diffa^ est à peu près ce que je puis le faire.

« C'est, je crois, le meilleur, quoiqu'il y ait beaucoup à faire ; toute la partie droite est mauvaise ; mais je ne pouvais la modifier sans être entraîné à des raccords de ciel impossibles. Le ciel est bon, l'aspect est ce que je Tai voulu, quoique d'une explication difficile, car la lune paraît sans éclairer et le jour du tableau est encore celui du soleil qui tombe à Vhorizon derrière le spectateur. Tel quel, en seras-tu un peu content ? Je l'espère. Les deux autres ont des qualités, mais, malgré tous mes efforts, je n'ai pu tirer parti d'un sujet diffus. Il m'a été impossible de concentrer et de déterminer une unité satisfaisante.

« Je vois trop tard ce qu'il fallait dans mes Palmiers. Avec quelques jours de plus, je le faisais, car, chose drôle, c'est tout à fait à la fin que j'ai vu ce tableau après l'avoir entrevu au début et presque tout à fait perdu pendant la durée du travail ; c'est ce qui me faisait te dire que je regrette de le lâcher.

« // est fini/ Il a des qualités de soins. Peut-être m'en saura-t-on gré ; je n'en suis pas content.

« Ma Caravane, qui me plaisait un peu avant l'achèvement des deux autres, aujourd'hui me paraît clairement le plus faible tableau des trois ; c'est un clapotis de taches qu'il faudrait absolument faire dis-

paraître pour en faire un tableau au moins homogène.

« // est fini par le détail, il n'est pas achevé par l'ensemble ; le dessin des chevaux est des plus pauvres ; mais cela, je dirais, n'est presque pas ma faute ; mon seul tort est de l'avoir essayé.

« Au surplus, tu verras ; et je désire que tu me dises ce que tu penses. Au fond je crois que tu sentiras du travail, l'envie de bien faire et la possibilité de bien faire, c'est-à-dire de faire beaucoup mieux.

« C'est déjà beaucoup ;tels qu'ils sont, ils ne me nuiront pas, s'ils ne peuvent pas m'honorer. J'écris à Beugnet et lui fait passer la liste de mes envois : premier : Chasseurs de bécasses; deuxième : Fauconniers; troisième : Marchands arabes en voyage; quatrième : Halte de marchands devant El-Aghouat; cinquième : Tribu nomade en voyage; sixième : Diffa, réception du soir (Sahara).

« Reçu la chronique (1) ; je voudrais t'en parler longuement, je ne le puis.

« Plus je te lis aujourd'hui, plus je vois l'accord parfait de nos idées et de nos opinions, plus je m'arrête au désir de faire avec toi quelque œuvre clandestine de critique à outrance ; tu la feras admirablement ; je t'en réponds et je ne m'abuse pas.

« Tu sauras que si (ce que je ne crois pas au fond) mes tableaux ne te plaisaient que faiblement, j'en serais très ennuyé pour le présent, mais nullement abattu, parce que je sens là-dedans des qualités qui ne tarderont pas à trouver leur équilibre et un emploi meilleur.

M Surtout y a-t-il progrès? Voilà ce qui importe. »

Le Salon de 1857, où il expose six tableaux indiqués dans la lettre qui précède et un septième, la Chasse à

(1) Chronique publiée par du Mesnil dans un journal.

la gazelle dans le Hodna, marque chez Fromentin un vigoureux effort pour affranchir complètement sa personnalité. Cependant, malgré une pratique plus ferme, le peintre ne s'est pas encore dégagé tout à fait de sa première manière (1).

A Armand du Mesnil et à Madame du Mesnil mère,

Saint-Maurice, 19 mai 1857.

« Cher ami, chère mère,

« L'année qui commence commence mieux et, si rien ne nous trahit, finira bien.

« Il nous aurait fallu si peu de chose pour rendre ces années tout à fait heureuses ! Enfin, dans tout cela, je m'interroge et je ne vois que des regrets ; je ne vois pas de reproches à me faire.

« Ci-joint un mot de Mme Sand, reçu ce matin.

« Quelle bonté vraiment parfaite ! tu juges si je suis reconnaissant ! Je rêve un moyen de lui témoigner combien je suis sensible à tant d'égards si délicats : mais que faire? Nous verrons ensemble.

« Dans trois semaines samedi prochain nous serons

(1) Louis GoNSE, ouvrage cité, p. 58.

Le Moniteur universel, sous la plume d'Edmond About, juge ainsi cette exposition : « Les qualités de peintre que M. Fromentin a mises au service de son esprit d'observation ne sont pas à dédaigner. Sa couleur est presque aussi brillante que celle de M. Ziem. La collection de ses œuvres pourrait s'intituler : un feu d'artifice dans le désert. Je regrette que son faire, un peu gratiné le range parmi les victimes de M. Decamps... » — Théophile Gautier {V Artiste, t. II, p. 129) trouve que Fromentin peint adroitement et spirituellement la figure et que nul ne rend mieux que lui les attitudes des Arabes et la vie du désert. Il loue la légèreté, la transparence et la finesse des ciels et des horizons. « Mais on aimerait, dit-il, sans empâtement, une peinture plus nourrie. »

COHRESPONDANCI-: ET FRAGMKNTS INÉDITS 10:i

ensemble ; voici qui commence à devenir assez délicieux !

v< J'ai fait partir ce soir même à onze heures mes deux tableaux Beugnet. Comme te l'a dit Marie, j'ai eu toutes les peines du monde à terminer ce malheureux dernier. Encore n'est-il ni fait ni à faire ; entre nous, c'est une petite horreur, tu le verras bien et j'ai peur que Beugnet ne s'en aperçoive que trop.

« Si, par hasard, il n'en voulait pas, je lui en referais un autre ; j'étais vraiment trop souffrant pour faire mieux, encore moins pouvais-je recommencer autre chose ; je tenais absolument à lui envoyer ses deux, autrement je n'en aurais fait partir qu'un.

« Le Siroco n'est pas mal ; je suis content de l'idée. Il y a du moins là une impression, si je ne me trompe ; tu me le diras. Je vais en faire un tableau de la dimension de mes Palmiers, j'en préviens Beugnet, pour qu'il n'ait rien à dire plus tard (1).

« Je vais mieux aujourd'hui. J'ai eu, pendant huit jours, de sourds maux de tête, avec des étourdissements tellement constants, qu'il m'était matériellement impossible de regarder attentivement quoi que ce fût.

« C'est dans cet aimable état physique et moral que j'ai fait cet affreux petit tableau, tu juges ! J'avais la

(1) Le tableau intitulé : Lisière d'oasis pendant le siroco, qui figurera à l'Exposition de 1859, était déjà composé. Du Mesnil le goûta fort : « Penses-tu vraiment que ce sujet, par exemple, soit simplement un sujet comme on l'entend vulgairement? Non; cette bote échevelée qui s'en va contre le vent ; ces cavaliers troussés par le siroco ; ces herbes quasi fauchées ; ce ciel, toute cette surprise de la terre et des gens, c'est bien rendu. Et c'est une joie pour moi de penser, une joie énorme, qu'i\ l'heure qu'il est tu as trois cents tableaux en portefeuille. Je me dis... qu'étant plus sûr de toi comme tu l'es et ne cherchant plus la petite bête, tu peux désormais marcher devant toi avec moins de fatigue... Il y a progrès, et progrès non seulement parce que tu as appris, mais parce que tu as plus de sécurité, plus de confiance. >' [Printemps 1857.]

tête à l'avenant, c'est-à-dire plongée dans un demisommeil permanent. Ce soir, je ressuscite, mais je vais tout de même me reposer un peu et éviter le soleil.

« Ton article Musset est très bien, il m'a fait grand plaisir, véritablement. Il est d'un bon ton, et puis juste comme il le fallait : avec sensibilité, sans trop d'élégies, et ce degré de personnalité qui témoigne, en effet, que cette mort est pour nous tous une perte dont il faut bien prendre sa part. Je t'encourage fort à faire le travail que tu annonces, je crois qu'il est dans tes cordes : il demande une expérience un peu douloureuse des choses de la vie, que tu as, et un certain lyrisme auquel je ne crains pas de te voir t'abandonner. Un poète ne s'étudie pas comme un historien, ou comme un économiste, et c'est pour manquer de souplesse et d'émotion que certaines gens, sensés d'ailleurs, font de la critique à côté.

« Je suis très content, je te l'avoue, de te voir aborder bravement cette besogne variée et t'en tirer comme tout le monde, mieux que bien d'autres, et assurément avec un air distingué d'homme qui pense, qui sait ce qu'il sent, ce qui n'est pas encore si commun, tu peux bien te le dire. Va toujours, crois-moi. Le jour où tu n'auras plus peur, tu feras comme les apprentis nageurs, tu nageras... Il te manque, à toi, le succès pour réussir. C'est une idée que je trouvais ces jours-ci je ne sais où, et qui s'applique à nous deux, voilà pourquoi je l'ai notée. Le jour où tu écriras, malgré toi, sur n'importe quoi, tu t'apercevras que depuis longtemps tu savais écrire et que tu le pouvais faire.

« J'attends les propositions de Lévy. Ce serait à discuter d'abord entre nous, toi et moi, très sérieusement. Ayant le choix, j'aimerais bien mieux une autre édition,

telle quelle de mon livre, qu'une entreprise, qui ne saurait être très artistique, et ferait tomber ma prose au niveau du livre à images.

« Tout ce que tu me dis des on dit me fait un petit plaisir qui me chatouille! Deviendrais-je orgueilleux? Non, je ne le crois pas ; mais j'ai bonne envie de faire quelque chose ; en tout cas, je ne m'en ferai pas accroire, tu le sais bien.

« Gautier est un brave homme, mais on devrait saisir sa feuille de V Artiste pour outrage à la littérature. C'est trop fort ! Je la garde pour te faire déclarer que les de Concourt sont des scélérats.

« Adieu, chéri, adieu, chère mère.

« Si tu vois que Beugnet fasse une tête sur mon second tableau, préviens-moi, je serai peut-être moins bête dans quelques jours. En tout cas, je vais faire celui de mai, et tâcherai qu'il soit bon !

« Je t'embrasse, vous embrasse mille fois tendrement.

« Eugène. »

Eugène Fromentin subit, durant l'hiver 1857-1858, une assez grave maladie, sur laquelle nous n'avons aucune donnée positive. Aussitôt rétabli, il se remet à écrire V Année dans le Sahel, commencée à la Rochelle l'hiver précédent, puis suspendue et enfin remaniée de fond en comble. La première partie avait paru dans V Artiste sous le titre : Alger, fragments d'un journal de voyage (1), numéros de juillet, août et septembre 1857.

(1) Voyez dans la Revue africaine (Adolphe Joiirdan, éditeur à Alger, premier trimestre 1910) une étude critique do cette version par M. Pierre Martino, qui la compare avec beaucoup de diligence au texte définitif.

108 CORRKSPOXhANCK KT FRAGMENTS ÏNÉr)lTS

A Monsieur Gaston Romieiix (1).

[Paris, printemps 1858,]

« ... Littérairement parlant, me voici un contrat passé avec la nouvelle Presse pour la publication do mon prochain volume ; il doit être livré dans quatre ou cinq mois, avant si je puis. Et notez que depuis un mois je n'ai pas trouvé le loisir d'écrire dix pages ; j'ai un peu plus d'un tiers d'écrit, voilà tout. Je vais m'y mettre résolument maintenant que j'ai une pointe d'épée dans les reins, et je compte bien en venir à bout. Sera-t-il bon? sera-t-il mauvais? Je ferai ce que je pourrai; ce sera absurde en feuilletons, mais ils me l'ont demandé, je les ai prévenus ; le reste les regarde... »

Au même.

[Quelques semaines plus tard.]

« J'avais commencé mon volume cet hiver en sortant de ma maladie et pendant ma convalescence même. Depuis cinq mois, je n'avais pas écrit une ligne. Enfin, depuis quinze jours, j'écris exclusivement sans même aller à l'atelier. Voilà mon volume aux trois quarts fait. Je vais l'achever séance tenante.

(1) Gaston Romieux (1802-1872), négociant rochelais, collectionneur d'art, écrivain et poète, produisit des œuvres d'une élégante facilité. Il était secrétaire perpétuel de l'Académie des Arts et Belles-Lettres de la Rochelle. Sa famille a bien voulu nous autoriser — nous l'en remercions vivement — à publier les lettres d'Eugène Fromentin qu'elle possède.

CORHESl'ONDAiXCE ET FRAGMENTS INEDITS 10'^

« Je compte, à moins d'obstacles, l'avoir terminé à la fin de ce mois. Il ne me restera plus à faire que de grands nettoyages. Je paraîtrai dans la Presse dès que ce sera livré sans doute, c'est-à-dire de juillet à septembre. Le volume s'imprimera à mesure chez Lévy, pour paraître, lui, dans l'automne. Ce sera un peu plus volumineux que le premier livre. Sera-ce meilleur ou seulement équivalent? Je ne m'en rends pas compte. Le sujet, étant beaucoup plus vide encore que le précédent, je dois, pour le remplir, y faire entrer du mien, c'est-à-dire de moi. Ce moi sera-t-il intéressant?... »

Le Sahel ne parut pas dans la Presse, une rechute de l'auteur, en juin et juillet, en ayant retardé l'achèvement ; mais on a vu que la première partie avait été insérée dans V Artiste durant l'été 1857. L'ensemble fut publié dans la Re^ue des Deux Mondes à la fin de 1858 (numéros des 1er et 15 novembre et du 1^"^ décembre).

Le succès, sans être comme pour le Sahara teinté de surprise, n'en fut guère moins vif. Maxime du Camp, Laurent Pichat se déclarent charmés (1).

George Sand, à son tour, félicite Fromentin (2). Elle a bien envie d'écrire un article sur le Sahel qu'elle qualifie de chef-d'œuvre, mais ne f(M'a-l-elle pas à l'auteur

(1) « Vous savez ce que je pense de votre talent écrit, Laurent Pichat ; j'en suis encore i)lus enthousiasle. Je suis absolument lie l'avis de George Sand... Vous avez une fière plume, ma pensive est celle-ci : c'est Gautier avec un défaut de moins et une qualité de plus. Le défaut, c'est l'çibus d'un vocabulaire étrange qui amène des surcharges de tsyle. La qualité, qui ferait de Gautier un écrivain complet, c'est l'émotion, le sentiment. En somme, ce n'est personne, c'est vous. Le défaut enlevé et la qualité ajoutée, Gautier ne serait plus Gautier. » — Michelet écrit : a Pour une œuvre si exquise, si française et pourtant unique, j'ai hdte de vous serrer la main. » (Lettre inédite, 3 mai 1859).

(2) 12 décembre 1858, lettre pui^liée par M. Gonse.

plus de tort que de bien en lui donnant pour ennemis littéraires ceux qu'elle a elle-même?

« Vous avez beau dire, vous êtes en littérature un grand peintre de localité et je ne suis pas absolument de votre avis que la Seine ne soit qu'un fleuve (1).

« Tant mieux donc si votre instinct vous entraine à particulariser. Suivez-le, il est si puissant et si beau ! ... Votre œil est si bien doué et le style est une forme que vous maniez avec tant de maestria (grandeur et habileté mariées ensemble) que je vois ce que vous voyez et je sens ce que vous sentez absolument comme vousmême, j'ose le dire... J'ai vu l'Afrique à présent, je m'y promène, j'y respire ; je connais les figures qui la remplissent...

« Du reste, àpropos du genre(2), je n'entends pas critiquer vos définitions. Elles sont d'un énorme intérêt, lucides, ingénieuses et vraies dans leur application aux trois peintres que vous prenez pour types. Jamais Delacroix n'a été si finement loué et si largement compris.

« Quant à vous, vous êtes vous et vous tenez des trois natures dont vous faites, peut-être à votre insu, un résumé de forme aussi exact qu'éblouissant. Ce qui m'enchante, c'est un progrès très grand et très sensible du Sahara au Sahel... »

« Le Sahel, répond Fromentin le 15 décembre 1858 (3), a été écrit sous l'impression directe des encouragements de George Sand, avec le désir ardent de les justifier et l'ambition secrète de la satisfaire. » Après ce qu'elle a fait pour le Sahara il se considérait comme engagé vis-à-vis

(1) Sahel, 9« édit., p. 234.

(2) Sahel, p. 215 et suiv.

(3) Lettre publiée par M. Gonse. Fromentin en avait fait un brouillon. Il s'applique, il écrit longuement, il multiplie les formules de gratitude et d'admiration.

de cette sympathie qui lui avait imposé une dette énorme. Il ne sait quand ni comment il pourra remercier d'un pareil service, « le plus important que puisse offrir un grand esprit à un esprit désireux de bien faire et tourmenté d'incertitude...

« Mon Sahel a, je crois, du succès, autant que j'en puis juger par ce dont je suis témoin, car en ce moment j'habite Paris... N'y eût-il qu'un tout petit progrès du présent sur le passé, cela me suffirait, du moment qu'il m'est affirmé par vous. Peut-être est-ce une ambition dangereuse? Mais j'ai fait de l'amélioration continue la loi de mon travail. J'ai si peu produit, je sais si peu de chose, je me sens si loin du vrai bien, que je ne concevrais rien de plus douloureux que de ne pas aller plus loin. Avec la connaissance exacte et trop exacte que j'ai de mes défauts, j'ai donc essayé d'en éviter quelques-uns, d'en atténuer d'autres ; et c'est la seule supériorité d'exécution que je tenais à manifester dans ce petit livre où je me suis proposé de faire revivre volontairement des souvenirs trop éloignés de moi pour conserver la vivacité d'élan des premiers jours.

« Je ne soutiendrai, madame, qu'avec une très grande humilité les points de doctrine que vous jugerez contestables.

« L'opinion que j'exprime est du moins dos plus sincères ; et je fais des efforts inutiles en ce moment, pour mettre d'accord le peintre et le critique, la conscience avec les actes. Lequel a raison des deux? Peut-être ni l'un ni l'autre.

« Peut-être le vrai serait-il entre l'iustinct, tropsensible aux nouveautés, et la théorie, trop immobiliséo dans les traditions. Je suis incapable, au surplus, de raisonner à fond, même sur des sujets que j'ai beaucoup envisagés ;

et je suis obligé de confesser que j'ai plutôt la vision passagère du vrai, que la certitude.

« Je n'aurais jamais osé vous demander, madame, de faire au Sahel l'honneur sans pareil que vous avez daigné faire au Sahara. Mais si telle était votre intention, puis-je vous prier de n'y pas renoncer? Vous m'avez créé quelque chose, il y a deux ans, dans la Presse; et du patronage de votre nom je n'ai recueilli, je m'imagine, que des amis. Je ne suis pas de ceux, d'ailleurs, qui puissent se passer d'aide...

« Maintenant, je peins. Que sortira-t-il de ma palette, qui me semble un dictionnaire encore plus effrayant que celui des mots, sans doute parce que c'est une langue pour laquelle j'ai l'esprit rebelle?... »

George Sand répond le 17 : puisqu'il le juge utile, elle fera un article sur le Sahel. Mais le 21, l'auteur, dans sa crainte maladive d'importuner, s'excuse déjà d'avoir accepté : « Je vous supplie, madame, de ne vous occuper de moi qu'à votre heure et dans un moment où vous n'auriez rien de mieux à faire. »

George Sand envoie àla Presse le petit article promis (1). Elle a relu le Sahel; elle en est encor plus enchanteée que la première fois. « Vous êtes un grand écrivain et un grand esprit, soyez sûr de votre affaire et marchez... Si par hasard mes deux articles sur le Sahara et le Sahel vous facilitaient l'achat par un éditeur (je sais qu'en ce moment c'est la chose la plus difficile du monde que de faire paraître les bonnes choses), disposez de ces deux articles en guise de préface, ou comme l'éditeur l'entendra. »

Théophile Gautier fait tenir à Fromentin un volume de critique, contenant l'article qu'il a consacré l'année précédente au Sahara.

(1) Lettre à Fromentin du 3 février 1859.

«Ce livre, écrit Fromentin, en remerciant l'auteur (1), est d'un bout à l'autre une œuvre de sympathie et de réelle fraternité littéraire : un esprit sensible aux qualités, indulgent pour les défauts, le désir de trouver bien, d'applaudir aux efforts et d'encourager, c'est, avec beaucoup de talent, d'émotion et aussi d'exactitude, la qualité vivante et, permettez-moi de le dire, le grand charme de vos études. J'y suis d'autant plus sensible que, pour ma part, vous me traitez véritablement en ami, et cette sympathie, monsieur, dont vous parlez si bien, qui traverse l'inconnu, et rapproche malgré les distances, c'est, de tous les bienfaits de la publicité, celui que je considère comme le plus précieux et le plus réel. J'espère pouvoir vous adresser, très prochainement, un nouveau volume. Une année dans le Sahel, publié en novembre dans la Rei>ue des Deux Mondes et qui va paraître chez Lévy... »

L'article de George Sand sur le Sahel fut inséré dans la Presse du 10 mars. On y lit qu'Eugène Fromentin est un vrai poète. Il a voyagé et vu en peintre. Il est de ces artistes dont la personnalité domine le sujet, et de qui l'on ne dit pas : Comme il a bien pu/ mais : Comme il a fortement senti/ Il a, d'ailleurs, égaUMuent bien rendu dans leur diversité le Sahara et le Sahel (2).

(1) Lettre du 10 février 1859, publiée par M. Ph. Burty, ouvrage cité.

(2) 0 Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue et je ne sais quelle influence de grandeur désolée qui écrase. Pour être senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme à la fois riche et simple : et c'est grâce à cette forme remarquable que M. Eugène Fromentin nous a fait connaître l'accablante beauté du Sahara. Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa palette de tons plus vrais et plus variés. C'est donc une nouvelle richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir si frappé, si rempli de la

Fromentin, dès avant la publication de cet article, qu'il a parcouru manuscrit dans les bureaux du journal, s'excuse de n'avoir pu remercier plus tôt.

A George S and (1).

20 février 1859.

« Madame,

« Je suis dans des dispositions d'esprit détestables : un peu souffrant, forcé de travailler quand même et d'envoyer au Salon, à jour fixe, des tableaux qui m'ont donné les plus grands soucis, mécontent, fatigué, inquiet, et dans ces humeurs noires où le sentiment de ma faiblesse est tel que tout ce qui devrait m'encourager le plus se change pour moi en accablement. Tout cela est très sincère, malheureusement, et très profond. Imaginaire ou non, c'est une maladie. Ceux qui m'aprochent la connaissent bien. Dans de pareilles dispositions je me cache et je me tais, un peu par impuissance et beaucoup par ennui de parler de moi.

« Voilà pourquoi, madame, je ne vous ai point écrit, quelque désir et quelque besoin que j'eusse de le faire : me pardonnez-vous, madame, d'avoir jugé que je vous devais la vérité sur les raisons intimes de mon silence et de vous l'avoir dite sous forme de confession?

<( Je n'ai pas attendu que l'article parût dans la Presse

morne majesté du désert, on eût pu craindre de ne pas le trouver assez sensible à la végétation, qui est la vie du paysage, et à l'activité, qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé; toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance d'une âme rêveuse et contemplative, mariée, pour ainsi dire, avec l'éternel spectacle de la nature... »

(1) Lettre publiée en partie par^M.^Gonse.

et j'ai pensé que Charles-Edmond me le laisserait lire (1). a Je n'en ai pas joui, car j'ai dû le parcourir trop à la hâte, mais je le connais. Il n'ajoute rien à l'entière satisfaction que m'avaient fait éprouver vos lettres ; mais j'en suis confus, honoré et reconnaissant comme d'un i;émoignage, et je dirai d'un certificat, ofTiciel dont je puis m'honorer devant l'opinion. Il est admirablement beau, grave et affirmatif. Vous voulez bien surtout me démontrer à moi-même une chose éminemment intéressante pour moi, c'est que, par instinct comme par théorie, je suis à l'opposé de ce qu'on appelle aujourd'hui le réalisme; et vous me comblez de joie en me prouvant que j'ai réussi à faire vivre des fictions. Je vous remercie mille et mille fois, madame, et vous prie de comprendre en un seul mot la reconnaissance profonde que je vous ai vouée... »

George Sand répond le 24 : qu'il ne s'effraie pas de ses heures de low spirit; tous les vrais artistes en ont. Ceux qui ne doutent jamais d'eux-mêmes ne font jamais de progrès. Et il a fait un pas immense du Sahara au Sahel.

En peinture, ce doit être la même chose. « Et, en désespoir de cause, si cela n'était pas, si vous ne trouviez pas sur la toile la manifestation de votre sentiment et de votre individualilé, vous resteriez un des grands écrivains de l'époque, et il n'y a pas de quoi s'arracher les cheveux. Et puis, voyez-vous, que l'on soit apprécié ou non, on peut toujours se sentir artiste vrai quand on a précisénKMitcos joies et ces angoisses de la production ; et, que l'on soit triomphant ou désespéré, c'est comme cela qu'il faut vivre puisqu'on est né pour cela.

(1) Charles-Edmond, de son vrai nom Edmond Choieski, auteur dramatique, romancier et publiciste (né en 1821), fut assez lié avec

Fromentin.

« Il y a quelque chose de grandiose, de divin, de sublime après cette vie ! — Quoi?... N'importe ; un monde où la plénitude de la sensation est en harmonie avec la sublimité des choses extérieures. Les catholiques croient qu'il faut y marcher par l'abstinence de l'esprit. Les artistes sentent, au contraire, qu'ils s'en approchent et qu'ils s'y destinent par le développement de l'âme ; et qui dit développement dit souffrance. Mais vous ne voulez peut-être pas de cette métaphysique? Pardon, c'est ma folie à moi, la source de mes petits moments de patience et de sagesse. Si vous n'en voulez pas, il y a autre chose : il y a l'éternelle beauté des choses de ce monde, dont nous sommes les amants fidèles et passionnés, tantôt éloquents pour parler à cette splendeur infatigable des cieux et de la terre, tantôt impuissants et muets, fatigués, pensifs et rêveurs. C'est la contemplation pour la contemplation, cette chose accablante et délicieuse dont vous parlez si bien et que vous avez si bien savourée. Eh bien ! si l'on faisait de vous un homme libre, c'est-à-dire très riche et très oisif, il n'y a que ceux-là aujourd'hui, vous n'auriez pas vos accablements et vos inquiétudes ; mais vous les regretteriez, car la nature se fait laide et bête aux yeux de ceux qui n'ont plus besoin d'elle et qui ne l'interrogent plus avec amour. Ayez foi, il n'y a pas d'autre courage possible. »

Eugène Fromentin prodigue, le 12 mars (1), à George Sand de nouvelles effusions de reconnaissance pour les termes de l'article sur le Sahel que la Presse vient enfin de publier. « L'abominable travail forcé » qui le paralyse depuis des mois lui ôte toute liberté, tout bon sens, et c'est à peine s'il ose écrire pour exprimer ce qu'il sent pourtant si vivement.

(1) Lettre publiée par M. Gonse.

« Vous me rendez, madame, un immense service. Mon livre, qui va paraître, je crois, la semaine prochaine, se produira donc, comme je l'avais tant souhaité, sous vos auspices : annoncé, recommandé, patronné, défini, justifié, je pourrais dire expliqué par vous. Car je suis tout surpris moi-même de découvrir, en vous lisant, la notion même de certains procédés et d'apercevoir des formules d'art partout où je n'avais agi que par instinct... Je vous remercie mille fois, madame, des oiTres que vous avez bien voulu me faire, de disposer de l'article pour l'imprimer avec préface, mais a priori, et toutes les réflexions ne changeraient rien à ma façon de sentir, je ne puis les accepter. Me pardonnerez-vous de vous expliquer pourquoi sincèrement et avec la plus absolue franchise ?

« Je n'ose pas ; et j'en souffrirais dans un sentiment que je ne puis vaincre, que je ne cherche pas à préciser, mais que vous voudrez bien comprendre. Vous avez la bonté d'affirmer que mon livre a de la valeur, et je le crois puisque vous le dites. Aussi plus le témoignage d'estime est complet et affirmatif, plus il a d'autorité, moins il souffre de réplique, et moins aisément, je vous le confesse, je me déciderai à m'en parer devant l'opinion. Votre article, madame, a déjà eu, il aura le retentissement de tout écrit signé de votre nom; raison de plus pour que j'hésite à le joindre au livre. Je n'oserai jamais rendre ainsi l'éloge inséparable du nom de l'auteur qui a l'honneur et le bonheur d'en être l'objet. Je n'oserais plus donner mon volume à personne, par la même raison que les lettres que vous avez bien voulu m'écrire n'ont jamais été lues par personne en dehors de mon intimité de famille et que je rougirais de penser qu'elles ont pu passer sous des yeux indifférents.

«Je nesais si je m'explique bien, car lesentiment vrai

ns CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS

que je voudrais vous faire apprécier, madame, a des noms qui me répugnent aussi ; et je vous dirais bien, à toute extrémité, que c'est quelque chose comme de la modestie ou de la pudeur, si ces mots -là ne me coûtaient eux-mêmes énormément à écrire.

« Je ne dois qu'à vous seule, madame, l'explication d'un scrupule que vous seule aussi saurez admettre. Il est à peine discutable, mais il est sincère et me parait raisonnable puisque je l'éprouve. Et je préfère sacrifier toutes les satisfactions d'amour-propre les plus enviables que de souffrir d'une continuelle blessure faite à certains côtés de ma nature qui sont les plus obscurs, mais les plus sensibles.

« Voilà, madame, ce que je tenais à vous dire tout de suite. Refuser des offres comme les vôtres, c'est peutêtre insensé ; en tout cas, ce n'est pas ingrat, et c'est la seule chose que je vous supplie de croire, en accueillant une fois encore l'hommage profond de ma gratitude.

« Je vous ai laissé voir mes ennuis de travail, et vous voulez bien vous y intéresser. Votre dernière lettre m'a porté bonheur : je ne suis pas content, mais j'ai pris mon parti d'être calme et, comme j'ai la certitude d'avoir fait, sinon tout ce que j'ai voulu, au moins à peu près ce que j'ai pu, je considère aujourd'hui beaucoup plus l'expérience acquise que le résultat. Je ne sais pas quel sera le sort de mes tableaux, mais je sais bien que ce rude effort me servira et que, si je suis incapable de rendre ceux-ci meilleurs, j'en ai probablement qui vaudront mieux. Je suis constamment en lutte avec mes livres, et je ne connais rien de plus difficile, en fait d'art descriptif, que de donner, par des idées plastiques, l'équivalent des idées littéraires. Aussi, j'ai bien peur, madame, de ne jamais vous satisfaire par ma peinture, pas plus que je ne me satisferai moi-même... »

George Sand s'incline devant le sentiment de réserve qui dicte à Fromentin le refus d'une préface dont l'utilité lui eût été manifeste.

Le peintre cependant revient peu après sur sa décision et il écrit en ce sens à Charles-Edmond (1). Mais il est trop tard. On profitera donc de la préface pour un second tirage du livre : « Vous savez quels étaient mes scrupules : c'était de vendre la louange avec le volume ; mais ces scrupules, vous les aviez levés ; ils étaient dominés, d'ailleurs, par le sentiment de l'honneur insigne qui m'était fait et le désir de répondre publiquement à l'adoption si bienveillante de Mme Sand. Je ne parle pas des intérêts du livre car, en tout ceci, c'est la question qui m'a le moins occupé. »

Enfin, paraît chez Lévy Une année dans le Sahel. Le volume est tiré à douze cents exemplaires, aussitôt épuisés. 11 faudra, un mois plus tard, procéder à un nouveau tirage (2). L'auteur envoie à George Sand un des premiers exemplaires mis à sa disposition.

Sainte-Beuve, gratifié lui aussi d'un volume, remercie le 26 mars (3).

(1) Lettre inédite à George Sand, ainsi que ce qui suit (9 mars).

(2) L'ouvrage atteint en 1911 sa 12" édition en France, non compris les tirages de luxe. Deux éditions illustrées ont réuni en un seul volume le Sahara et le Sahel.

(.1) Le vicomte Spoelberch de Lovenjoul nous a autorisé, avec l'obligeance dont il était routumier, à publier les lettres échangées entre Sainte-Beuve et Fromentin. « J'avais déjà lu avec bien da l'intér/^t votre premier volume, écrit Sainte-Beuve ; celui-ci y ajoute encore. Vous «"tes peintre dans tous les sens. Vous l'êtes h un degré bien rare pour nous autres littérateurs, et, en portant votre tente aux extrêmes frontières, vous avez su reculer le domaine de ce qui s'exprimait, vous avez conquis à la langue écrite des parties qui semblaient jusque-là réservées à la seule palette et à la couleur du peintre. Puis, vous ne peignez pas seulement pour peindre ; les pensées, les rêves, le reflet moral des choses au sein du miroir inté-

Trois jours après, Fromentin apprend la mort d'un enfant de son ami Romieux.

A M. Gaston Romieux.

29 mars [1859], minuit.

« On ne console pas, mon pauvre et bien cher ami, on ne console jamais un père accablé d'un pareil coup ; on prend sa part de son chagrin. Les amis sont là pour le soutenir dans sa détresse et chacun lui offre le secours de son amitié.

« Je suis trop loin pour avoir même ce triste bonheur de vous assister de ma présence, de vous voir, de vous écouter et de vous faire comprendre tout ce que j'ai pour vous d'affection profonde et de pitié.

« Que la Providence qui vous a frappé vous relève ! elle seule le peut. Pauvre vie que la vôtre, mon ami ! Vous méritiez si bien d'être heureux, vous aviez si chèrement gagné le droit de ne plus souffrir !

«Dites àMme Gaston que je vous écris, et puis voilà tout. Elle comprendra le reste. Ma femme vous embrasse, vous savez comme elle vous aime, elle est mère et je suis père. « Je n'ai pas le courage de vous parler, vous n'auriez pas la force de me lire. Je vous plains de toute mon âme, mon cher Gaston, et je vous embrasse bien douloureusement. »

L'année 1859 est marquée pour Fromentin par un redoublement d'efforts. Il vient de produire coup sur coup deux œuvres littéraires du plus rare mérite.

rieur, vous ne les oubliez jamais, vous avez l'art de les saisir et de les fixer avec une brillante transparence. Recevez, monsieur et grand paysagiste, l'expression de mon admiration et de mes sentiments les plus distingués. — Sainte-Beuve. »

Quoique épuisé par la lutte acharnée qu'il livre, depuis deux ans, sur le double terrain de la littérature et de Fart, il envoie au Salon cinq tableaux remarquables (1). II s'y montre dans toute la force et l'éclat de sa première manière. Sa pratique, dit M. Louis Gonse (2) est certes, bien affermie, mais elle n'est pas seiisiblement modifiée. Elle est plus robuste que tendre. Elle rappelle Gabat, Marilhat, Decamps, mais son style, en tant qu'interprétation de l'Orient, est affranchi des premières incertitudes. Fromentin est déjà peintre original ; il va surtout maintenant étudier l'exécution et chercher l'harmonie des couleurs dans un registre plus délicat (3).

La Lisière d^oasis pendant le siroco (Simoun) est demeurée le plus célèbre des tableaux exposés par lui en 1859. On s'accorde à y louer la poésie de l'idée, la vérité de l'impression, la qualité de la facture.

Malgré la valeur de son Salon, l'artiste se reprend à douter de son œuvre.

A Monsieur Gaston Romieux.

Paris, [avril 1859], jeudi matin.

« J'ai si singulièrement vécu cet hiver qu'il faudrait entrer dans de bien longs détails pour vous faire com-

(1) Les Bateleurs nègres dans les tribus; Une rue à El-Aghouat; la Lisière d'oasis pendant le siroco; le Souvenir d'Algérie et l'Audience chez un Khalifat.

(2) Ouvrage cité, p. 58.

(3) M. Henry Houssaye (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1877) loue dans V Audience chez le Khalifat la solidité de la pAte, la touche large des figures, le relief des premiers plans ; il y voit une œuvre de grand style et le premier tableau qui accuse sérieusement la personnalité du peintre.

prendre à peu près comment, moralement au moins, j'ai disparu du monde et pourquoi je me suis tu le plus possible. Il y a de longs moments dans ma vie de travail où parler de moi m'est insupportable. Je n'ai pas cessé une seule minute d'être inquiet, mécontent ou navré du triste résultat de tant d'efforts. Je sors à peine de cette crise haletante, qui a duré quatre mois, j'étais dans de détestables dispositions d'esprit. Je jouais une partie des plus sérieuses. L'ai-je gagnée? Je ne le crois pas. Il s'agissait, après le succès de mon Sahel, de paraître au Salon de manière à soutenir le nom du peintre à côté du nom de l'homme de lettres ; ai-je réussi?

« Je ne suis allé qu'une fois à l'Exposition, encore en courant. J'ai été consterné de l'effet que m'ont produit mes tableaux, et cependant je m'aperçois qu'ils sont mieux accueillis que je ne l'espérais. Peut-être aurontils un certain succès d'estime, jamais bien grand, car ce n'est pas de la peinture à faire éclat, ni à gagner l'esprit de vogue. Je les juge un peu moins mauvais depuis que j'entends dire autour de moi qu'ils sont bons, et j'en conclus deux choses : la première, c'est que le public ne voit jamais les défauts des œuvres ; la seconde, c'est que je n'aperçois jamais les qualités des miennes.

« On dit que c'est là la source et la raison du progrès, je veux le croire, et j'en ai besoin pour me consoler du tourment qui fait le fond de ma vie.

« Au milieu de tout cela, mon ami, un tourbillon de relations nouvelles qui me fatigue, m'intéresse peu, et des satisfactions d'amour-propre qui me donnent un amour plus grand que jamais pour la solitude absolue.

« L'exposition finit en juin. J'en attendrai la fin pour décider de mes projets. La guerre, d'ailleurs, dont nous

nous ressentirons tous, m'empêche de rien résoudre à l'avance (1).

« Quoi qu'il arrive, du reste, nous nous verrons cet été et j'en serai bien heureux. Plus j'avance dans la vie, mon ami, et plus mes anciennes habitudes me tiennent au coeur. Nous serons donc à Saint-Maurice vers le mois d'août au plus tard... »

« Horriblement tourmenté » de sa peinture, Fromentin considérait les toiles qu'il exposait comme un pis aller (2). De plus, il avait été tout l'hiver aux prises avec des nécessités ou des inquiétudes d'argent vraiment pénibles.

Cependant, un peu rassuré par le succès de ses tableaux qui va renforcer celui de ses livres, il reprend courage et espérance, sans connaître encore de sérieux profits matériels (3).

(1) La guerre d'Italie commencera en mai 1859.

(2) Lettre à Paul Bataillard, 25 mai 1859, ainsi que ce qui suit.

(3) Il continue de vendre ses toiles, mais à des prix peu rémunérateurs. A la vente de la collection T..., en 1858, son Simoun n'atteint que 595 francs (Gaz. des Beaux-Arts 1851, t. I«', p. 53). Aussi, malgré une commande de l'État, est-il fort gêné cet hiver-là. « Pouvez-vous veiller, écrit-il à Arago le 28 mars 1859, à ce que l'ordonnance de payement me soit envoyée au plus vite? car vos mandats du ministère ont le tort de n'être payables qu'à quinzaine, ce qui devient très gênant en cas d'urgence. » — Sur la sollicitation de Fromentin (lettre du 7 mai 1859), Théophile Gautier consent à intervertir l'ordre des articles qu'il consacre au Salon, et le 28 mai il publie, dans le Moniteur, un compte rendu fort élogieux des tableaux de l'artiste : cette exposition le place au premier rang; jamais il ne s'est montré plus personnel, plus exact, plus complet. Tout en lui conservant le type général, il donne à l'Orient l'intimité de la physionomie. Il point avec feu, verve, couleur; il sait varier sa touche. Il s'est fait enfin une manière à lui, originale, spirituelle et vive. — Paul Mantz, dans la Gazette des Beaux-Ans, n'est pas moins encourageant: Fromentin a les plus heureux dons de la plume et du pinceau. Il a toujours visé haut. Il cherche le dessin élégant, la couleur juste et vive, l'harmonie des valeurs locales avec les grands ensembles, et enfin le caractère, qualité indispensable à un peintre

Le Salon de 1859, que M. Gonse appelle le salon-roi dans l'œuvre de Fromentin, apporte à l'artiste, dans un concert de louanges, une première médaille et la croix de la Légion d'honneur. C'est à ses yeux un résultat inespéré (1). Il en avise le jour même ses plus chers amis et reçoit aussitôt leurs félicitations. Les peintres ne sont pas les derniers à les formuler (2).

A George Sand, l'artiste écrit (15 juillet 1859) : « Le résultat, qui dépasse de beaucoup mes espérances, s'adresse, si je l'ai bien compris, à l'écrivain autant qu'au peintre, c'est pour l'un et pour l'autre plutôt un encouragement qu'une récompense. Du moins, je considère un peu comme un nouvel engagement pour moi chaque récompense ou chaque faveur de l'opinion. »

Il mande qu'il est entré en relations avec Eugène Delacroix, inconnu de lui jusque-là, qui se montre parfait de bonté et d'intérêt à son endroit. On sait quelle estime et quelle amitié unissaient l'auteur d'Indiana au rival d'Ingres.

George Sand répond le 22 (3).

Elle avait à la fin du printemps de cette même

qui veut nous initier à la sérénité des paysages d'Afrique et des races orientales. — Le sculpteur Préault écrit, au retour du Saloo : « J'ai regardé longtemps vos tableaux : c'est parfait. Vous avez la vérité, la vie et le charme... Un œil qui sache voir la nature, un cœur qui sache sentir la nature, un esprit qui ose suivre la nature, voilà votre photographie. » (Lettre inédite, 21 avril 1859.)

(1) A Bataillard. 15 juillet 1859.

(2) Pu vis de Chavanne .Paul Baudry au premier rang. — Louis Cabat voit avec satisfaction le succès de son élève. Il est heureux que son mérite soit reconnu hautement, et il l'invite à le venir voir à la campagne. — Gustave Moreau écrit d'Italie : « Depuis que j'ai quitté mon atelier, et que, vivant un peu au plein air, j'ai pu voir le ciel et la nature, à ce moment j'ai vu combien vos qualités de peintre étaient grandes. C'est du Fromentin, me suis-je écrié bien souvent! » (Lettre inédite, 30 juin 1859.)

(3) Lettre publiée par M. Gonse, ouvrage cité.

CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INEDITS 12o

année fait enfin la connaissance de ce correspondant auquel elle écrivait depuis deux ans. Ils s'étaient sans doute rencontrés à Paris ; elle avait trouvé Fromentin « petit et délicatement constitué (1). Sa figure, ajoutait-elle, est saisissante d'expression, ses yeux sont magnifiques. Sa conversation est comme sa peinture et comme ses écrits, brillante et forte, solide, colorée, pleine. »

Dans sa lettre du 22, George Sand déclare : « J'ai eu trois grandes joies à Paris à cause de vous : d'abord celle de vous voir et de trouver votre ç^ous si bien d'accord avec votre talent et tout ce qu'il révèle ; et puis celle de voir votre peinture, dont votre modestie m'avait presque fait peur, et qui est aussi belle que vos livres, ce qui n'est pas peu dire ; enfin, celle de voir comme Delacroix vous apprécie et vous aime. Tout cela fait que je vous aime aussi, et que je suis heureuse de vous voir prendre votre place dans l'opinion. Ce n'est pas nécessaire pour être artiste et pour être heureux, mais c'est bien utile, surtout aux âmes timorées comme la vôtre, et j'espère qu'à présent vous ne doutez plus de vous, vous n'en avez pas le droit. Ne me dites pas que vous ine devez quelque chose : je n'ai peutêtre servi qu'à avancer d'un jour ou deux le succès que vous ne pouviez pas manquer ; j'ai eu tant de joie à le faire, qu'il ne faut pas m'en remercier. Quant à mon influence du côté de la peinture, elle est absolument nulle, (^t je n'ai même pas essayé de vous recommander à rattention. Dieu merci, c'était bi(>n inutile, votre œuvre était là, plaidant toute seule et bien haut. Dès le premier regard, j'ai été bien tranquille, votre place était faite.

(1) Lettre ;\ M. Jules Cl.^rctio, oiléo par M. Louis Gi^nse, i>. 31.

« C'est de la peinture vraie et sincère comme votre style ; il y a la grandeur et la délicatesse, ne se nuisant pas, se servant, au contraire, l'une l'autre ; enfin le savoir joint à l'inspiration. Vous avez si bien défini tout ce qu'il faut pour être vraiment un grand artiste que ce serait une ingratitude de Celui qui dispense le feu sacré, si vous ne l'aviez pas.

« George S and. »

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